CHAPITRE III
La vertu est la disposition à suivre en tout les inspirations de la droite raison. Elle est donc toute dans la direction imprimée à la vie. Ainsi l'on comprend que les Stoïciens n'aient point admis de degrés entre la vertu et le vice. L'homme est vertueux, s'il se soumet à la raison ou à la loi morale ; vicieux, s'il se révolte contre elle. La vertu, une dans son principe, est infiniment diverse dans ses manifestations, selon les cas auxquels on l'applique. Là où Alexandre a agi en sage, sa vertu, vaillance, continence, justice ou clémence, a été ce qu'elle devait être dans les circonstances données, parce qu'elle n'était autre que l'inspiration d'une haute raison. Les fautes de ce héros, aussi éclatantes que ses belles actions, sont des révoltes passagères contre la raison. De même l'histoire nous montre d'autres hommes plus parfaits, toujours égaux à eux-mêmes, tour à tour modérés, équitables et doux dans le succès, constants et fermes dans le malheur. Et quand la vertu humaine s'élève à sa plus haute perfection, tous ses actes portent si bien l'empreinte d'une grandeur souveraine, qu'on y reconnaît à la fois tous les nobles attributs de la vertu. Aussi l'on ne
peut plus la désigner alors que par le nom de magnanimité.
On a beau se défendre contre l'ascendaut de la vertu: il est irrésistible et d'autant plus fort que la vertu est plus simple et plus désintéressée, c'est-à-dire plus parfaite. Beaucoup subissent cet ascendant sans en avoir conscience, parce qu'ils n'ont jamais réfléchi à ce qui fait la supériorité du caractère, et qu'ils ne se doutent pas qu'il y ait une vie morale à entretenir et à perfectionner. D'autres encore se vengent de l'estime qu'ils ne peuvent refuser à la vertu en la haïssant d'autant plus qu'elle es plus contraire à leur manière de voir. La vertu n'est un objet d'envie que lorsque le pouvoir visible s'y joint et la met en évidence, lui assurant ainsi la considération extérieure de la foule. Ce n'est pas la vertu que l'on envie alors, mais l'honneur, la distinction qui en est la conséquence. Ce qui dans la vertu est le plus digue d'envie, savoir son influence sur les âmes, n'est connu que de ceux qui la subissent et à qui elle fait admirer, aimer et rechercher le bien. Cet empire invisible échappe à ceux qui le poursuivent pour soi : il n'appartient qu'aux cœurs simples qui aiment la vertu pour elle-même et lui rendent un culte sincère et désintéressé.
A eux seuls aussi est la joie intime, profonde, céleste même, qui fait de la vie de l'âme une fête perpétuelle, en dépit de toutes circonstances extérieures. Mais ce bonheur pur, indestructible, inaltérable, est à la portée de tous, car la vertu s'épanouit partout où elle est aimée avec sincérité et cultivée avec dévotion. Et elle fait de l'âme qui lui est consacrée un saint temple où habite la paix de Dieu.
Unité de la vertu qui est la raison.
Ménédème, natif de la ville d'Erétrie, ôtait toute pluralité e toute différence de vertus, pour ce qu'il tenait qu'il n'y en avait qu'une toute seule, laquelle s'appelait de divers noms, disant que c'était une même chose qui s'appelait tempérance, force, justice, comme c'est tout un que homme, et mortel ou animal raisonnable. Ariston, natif de Chio, tenait aussi qu'en substance il n'y avait qu'une seule vertu, laquelle il appelait santé, mais selon divers respects il y en avait plusieurs différentes Tune de l'autre, comme qui appellerait notre vue quand elle s'applique à regarder du blanc, Leucothoé : et à regarder du noir, Mélanthée, et ainsi des autres choses semblables. Car la vertu (disait-il) qui concerne ce qu'il faut faire ou laisser s'appelle Prudence, et celle qui règle la concupiscence, et qui limite ce qui est modéré et opportun dans les voluptés, se nomme Tempérance : et celle qui concerne les affaires et contraux que les hommes ont les uns avec les autres, est Justice: ni plus ni moins qu'un couteau est toujours le même, mais il coupe tantôt une chose et tantôt une autre : et le feu agit bien en diverses et différentes matières, mais c'est toujours par une même nature.
Et semble que Zenon même le Citieïen penche un petit en sette opinion-là, quand il définit que la prudence qui distribue à chacun ce qui lui appartient est la justice : celle qui choisit ce qu'il faut élire ou fuir, tempérance ; ce qu'il faut supporter et souffrir, force : et ceux qui le défendent en telle opinion, disent que par la prudence il entendait la science. Mais Chrysippe estimant que chacune qualité a sa vertu propre, sans y penser, introduisit en la philosophie un essaim, comme disait Platon, et toute une ruchée, par manière de dire, de vertus : car comme de fort se dérive force, de juste justice, de clément clémence, aussi fait de gracieux grâce, de bon bonté, de grand grandeur, de beau beauté, et toutes autres telles galanteries, gentillesses, courtoisies, et joyeusetés, qu'il mettait au nombre des vertus, remplissant la philosophie de nouveaux termes, sans qu'il en fût besoin.
Mais tous ces philosophes-là ont cela de commun entre
eux qu'ils tiennent que la vertu est une disposition et une puissance de la principale partie de l'âme, qui est la raison, et supposent cela comme chose toute confessée, toute certaine et irréfragable, et n'estiment point qu'il y ait en l'âme de partie sensuelle et irraisonnable, qui soit de nature différente de la raison, mais pensent que ce soit toujours une même partie et substance de l'âme, celle qu'ils appellent principale, ou la raison et l'entendement qui se tourne et se change en tout, tant dans les passions, comme dans* les habitudes et dispositions, selon la mutation desquelles il devient ou vice ou vertu ; car ils veulent que la passion même soit raison, mais mauvaise, prenant sa force et véhémence d'un faux et pervers jugement.
(De la vertu morale.)
Zenon met plusieurs vertus selon leurs différences, comme aussi fait Platon, prudence, force, tempérance, justice, et autres, disant qu'elles sont bien de fait inséparables, mais néanmoins diverses et différentes de raison, et néanmoins en les définissant les unes après les autres, il dit que la force est prudence en ce qu'il faut exécuter, justice prudence en ce qu'il faut distribuer, comme si ce n'était qu'une seule vertu ayant diverses relations selon la différence des choses qui tombent en action.
(Les contredits des philosophes stoïques.)
Nos actions ne peuvent être bonnes qu'en une sorte, et mauvaises en plusieurs, comme l'on ne peut asséner un but que par une sorte seulement, mais bieu le peut-on faillir en plusieurs, en donnant ou plus haut ou plus bas qu'il ne faut. L'office donc de la raison active selon nature est d'ôter et retrancher tout excès et toutes défectuosités aux passions, parce que quelquefois l'instinct et ébranlement, soit par infirmité ou par délicatesse, ou par crainte ou par paresse, se lâche et demeure court au devoir, et là se trouve la raison active, qui le réveille et l'excite. Et quelquefois aussi au con^ traire se laisse aller à la débordée, étant dissolu et désordonné, et la raison lui ôte ce qu'il a de trop véhément, réglant ainsi et modérant ce mouvement actif, elle imprime en la partie irraisonnable les vertus morales, qui sont médio-
crités e ntre le peu et le trop : car il ne faut pas estimer que toute vertu consiste en médiocrité, d'autant que la sapienceet prudence, qui n'ont besoin aucun de la partie brutale et irraisonnable, gisent seulement au pur et sincère entendement et discours du pensement, non sujettes aux passions, n'étant autre chose que sensuelles, en laquelle raison se forme et engendre la très divine et très heureuse science ;mais la vertu morale tenant de la terre à cause du corps, a besoin des passions comme d'outils et de ministres, pour agir et faire ses opérations, n'étant pas corruption ou abolition de la partie irraisonnable de lame, mais plutôt le règlement et l'embellissement d'icelle, et est bien extrémité quant à la qualité et à la perfection, mais non pas quant à la quantité, selon laquelle elle est médiocrité, ôtant d'un côté ce qui est excessif, et de l'autre ce qui est défectueux.
{De la vertu morale.)
Les arts et sciences, qui sont composés avec raison pour choisir et lire ce qui est bon, et pour refuser et fuir ce qui est mauvais, considèrent l'un des contraires, principalement et pour l'amour de soi, et l'autre accidentellement pour s'en garder : car le médecin traite casuellement et par accident que c'est que maladie, et la musique, que c'est qu'un faux accord, afin de mieux pouvoir faire le contraire, à savoir entretenir la santé, et faire de bons accords. Aussi tempérance, justice, prudence, les plus parfaites sciences de toutes ne nous donnent pas seulement connaissances de ce qui est honnête, juste et profitable, mais aussi de ce qui est déshonnête, injuste et dommageable, et tant s'en faut qu'elles louent cette sotte et niaise simplicité, qui se glorifie comme d'une belle chose de ne savoir que c'est que du mal, qu'elles l'estiment une bêtise et ignorance des choses que doivent principalement savoir ceux qui veulent vivre droitement et en gens de bien.
(Démétrius.) t
Camille demeurant caché tout le temps de sa jeunesse comme une perle qui attend d'être mise en œuvre, sans faire grand montre, se découvrit tout à coup. Et au lieu que Thémistocle employa beaucoup de temps à tournoyer et à trouver
entrée aux affaires d'État, Camille y fut incontinent poussé par sa vertu, et pour son premier coup d'essai, en l'état de censeur, fit des actes de mûre sagesse. Au reste, ses exploits de guerre contre tant d'ennemis du peuple romain, par lui subjugués sans ressources, et le grand cours de sa vie, où tant de vertus, comme piété, justice, prudence et débonnaireto, reluisent clairement, ôtent beaucoup de lustre à Thémistocle, qui souilla ses ruses de guerre d'un cruel sacrifice, et après nue ou deux défaites de Barbares, ne fit chose digne de mémoire, et passa le reste de ses jours bien empêché à se garantir du glaive de ses propres citoyens, et de l'envie des Perses, entre les bras desquels on peut dire qu'il s'en alla perdre ; là où Camille entassant glorieusement trophées sur trophées, et ne cessant de servir au bien de son pays, fut redouté et aimé de tous.
Vrai est que pour avoir été indignement traité des siens il les quitta : mais tant s'en faut que sa gloire en diminue, qu'au contraire on peut dire que l'ingratitude des Romains, son volontaire bannissement, le ravage des Gaulois, et les ruines de Rome, fut un champ spacieux où Camille fit montre et belle preuve des grandes vertus dont il était doué. Et peut-on dire que si Camille n'eût été perdu, Rome ne se fût pas retrouvée.
{Thémistocle et Camille.)
Alexandre n'est pas tant admirable en ce qu'il défit par prouesse ses ennemis qu'en une infinité de sages et vertueux déportements parmi les armes, où il se montra philosophe par effet, de quoi il est bon d'alléguer quelques exemples qui nous tireront un beau discours des vertus de ce prince, surpassant César en cet endroit. Donc on voit sa prouesse accompagnée d'une grande justice, une attrempance douce, une excellente bonté, un bel ordre et prudence exquise, conduisant toutes choses par sens rassis et mûr jugement. A peine saurait-on discerner en ses gestes, cela est un fait de vaillance, cela d'humanité, cela de patience : mais tout exploit de lui semble avoir été mêié et composé de toutes les vertus ensemble.
Bien est-il vrai que toujours en chaque action il y a une vertu éminente par-dessus les autres : mais cela les pousse
et dresse à même fin. On voit aux faits d'Alexandre que sa vaillance est humaine et son humanité vaillante, sa libéralité ménagère, sa colère aisée à apaiser, ses amours tempérées, ses passes temps non oisifs, ses travaux gracieux. Qui est celui qui a mêlé la fête parmi la guerre et les expéditions militaires parmi les jeux? Qui a entrelacé parmi les sièges des villes, parmi les escarmouches et combats, les joyeusetés, les banquets et les chansons nuptiales ? Qui fut oncques plus ennemi de ceux qui font injustice, ou plus gracieux aux affligés ? Qui fut jamais plus âpre aux combattants, ou plus équitable aux suppliants ? Rapportons ici l'apophthegme de Varus, lequel amené prisonnier à Alexandre, et enquis par lui comme il voulait qu'on le traitât, répondit : en Roi. Et comme Alexandre poursuivit, demandant s'il voulait rien dire davantage : Non, dit-il, car tout est compris sous ce mot-là.
Aussi peut-on en tous les faits d'Alexandre envers amis et ennemis, au commencement, en la suite et en fin de sa vie ajouter ce refrain, en sage. Gomment a-t-il vécu ? En sage. Gomment s'est-il comporté en tous ses exploits de guerre ? En sage. Gomment a-t-il conversé en public et en particulier? En sage. Il y a quelques fautes en ses déportements et nous n'oublierons pas d'en parler : mais comme toutes règles ont des exceptions qui ne les abolissent pas pourtant, et non lentille ou verrue n'éteindra pas les perfections d'un visage autrement très beau ; aussi les imperfections et folies d'Alexandre ne peuvent lui ôter cet honneur que les sages lui attribuent.
{Alexandre.)
Agésilas, ayant à demeurer homme privé, fut nourri en la discipline laconique, laquelle était bien dure et pénible; mais aussi enseignait-elle aux enfants à obéir, et estime-t-on que ce soit la cause pour laquelle le poète Simonide appelle Sparte Damasimbrotos, c'est-à-dire domptant les hommes, parce qu'elle rend, par longue accoutumance, ses citoyens maniables et obéissants à ses lois, autant ou plus que cité qui ait oncques été au monde, en les domptant dès leur enfance comme l'on fait les jeunes poulains. La loi exempte et dispense de cette subjection les enfants qui doivent succéder à la royauté : mais Agésilas eut cela de propre plus que les autres de cette qualité, qu'il vint au degré de commander,
ayant appris d'enfance à obéir; ce qui fut cause qu'il sut beaucoup mieux que nul autre roi s'accommoder et se comporter avec ses sujets, ayant ajouté à la grandeur royale et aux façons de prince, qu'il avait de nature, la courtoisie et la privauté qu'il avait acquises par nourriture.
Il était plus courageux et plus ferme en ses opinions que nul autre des enfants, comme celui qui voulait toujours, en toutes choses, être le premier, avec une véhémence et une impétuosité si grande en tout ce qu'il voulait, qu'il était impossible de la vaincre ni de la forcer. Il était, d'un autre côté, si doux et si souple, qu'il faisait tout ce qu'on lui commandait par gracieuseté, et rien par crainte, lui faisant plus grand mal de se sentir blâmer, qu'il ne lui gravait de travailler. Et quant à l'imperfection de sa jambe qui était plus courte que l'autre, la beauté de sa personne étant pour lors en sa fleur et sa gentillesse, en ce qu'onvoyait qu'il la portait si patiemment et si gentiment, que lui-même s'en moquait et s'en gaudissait le premier: cela couvrait grandement cette défectuosité, et, qui plus est, faisait davantage apparoir la gentillesse de son courage, attendu qu'on voyait que pour être boiteux, il ne refusait peine ni travail quelconque.
(Agêsilas.)
Gaton s'étudia de rendre tous ceux qui étaient sous sa charge semblables à lui. Pour à quoi parvenir il ne leur ôta pas la crainte de son autorité, mais il y ajouta la raison, en leur remontrant et les instruisant sur chaque point, accompagnant toujours néanmoins ses remontrances de rémunération de ceux qui faisaient bien, et de punition de ceux qui faisaient mal, de manière qu'on n'eût su dire s'il les avait rendus plus paisibles ou plus aguerris, plus vaillants ou plus justes : tant ils se montraient à l'épreuve rudes et âpres aux ennemis, et doux et gracieux aux amis, craintifs à mal faire, et prompts à acquérir honneur: dont il advint que ce de quoi il se souciait le moins, fut ce qu'il y gagna le plus, c'est à savoir, gloire avec amour et bienveillance: car les soudards l'honorèrent souverainement et l'aimèrent singulièrement, pour autant que lui-même mettait le premier les mains à faire ce qu'il commandait, et qu'il s'égalait en son vêtir, en son vivre ordinaire, en son cheminer par les champs,
plutôt aux simples soudards, que non pas aux capitaines; et au contraire, en gentillesse de nature, grandeur de courage, véhémences et efficace de paroles, surmontait tous ceux qui se faisaient appeler colonels et capitaines. Car le vrai zèle de la vertu, c'est-à-dire l'affection de l'imiter, ne s'imprime point aux cœurs des hommes, sinon avec une singulière bienveillance et révérence du personnage qui en donne l'impression, mais ceux qui louent les hommes vertueux sans les aimer, ceux-là révèrent bien leur renommée, mais ils ne portent point d'affection à leur vertu, ni n'ont cœur de l'imiter.
(Caton.)
Brutus était, pour sa vertu, bien voulu du peuple, aimé des siens, estimé des gens de bien, et haï de nul, non pas de ses adversaires mêmes, à cause qu'il était homme de douce et bénigne nature à merveille, magnanime, qui ne se passionnait jamais d'or, de volupté ni d'avarice, mais avait toujours la volonté et l'intention droites, sans jamais fléchir ni varier pour le droit et la justice, qui était la principale source de sa gloire, de son accroissement, et de la bienveillance que chacun lui portait, pour ce que tout le monde avait cette persuasion, que son intention était droite.
On dit qu'Antoine déclara par plusieurs fois publiquement qu'il estimait que de tous ceux qui avaient mis la main sur César, il n'y avait eu que Brutus seul qui eût été mû à ce point, pour avoir seulement estimé l'acte en soi louable et vertueux, mais que tous les autres conjurèrent sa mort, ou par haine particulière, ou par envie qu'ils lui portaient.
Par où il appert que Brutus ne se confiait pas tant en la puissance de son armée qu'en sa propre vertu et le peut-on voir par ses écrits mêmes: car étant jà fort prochain de l'extrême péril, il écrit à Pomponius Atticus que ses affaires étaient au plus beau degré de fortune qu'elles eussent su être: car, on j'affranchirai tout le peuple romain en gagnant la bataille, ou je me délivrerai de servitude en mourant,' et que toutes autres choses lui étant assurées et certaines, un seul point lui était encore en doute, s'ils vivraient ou s'ils mourraient avec liberté. Il écrit davantage, qu'Antoine recevait la punition que sa folie méritait, car au lieu qu'il pou-
vait participer également à la gloire de Brutus, de Cassius et de Caton, et être mis en leur rang, il avait mieux aimé être seulement un adjoint d'Octave, avec lequel, encore qu'il ne soit par vous maintenant vaincu, si aura-t-il bientôt . après la guerre contre lui; et quant à ce point, certainement il prophétisa très bien ce qui depuis en est advenu.
(Brutus.)
Influence de la vertu.
Quand je me mis à écrire ces vies, ce fut au commencement pour profiter aux autres, mais depuis j'y ai persévéré et continué pour profiter à moi-même, regardant en cette histoire comme dedans un miroir et tâchant à raconter aucunement ma vie, et la former au moule des vertus de ces grands personnages. Car cette façon de rechercher leurs mœurs et écrire leurs vies me semble proprement un hanter familièrement et fréquenter avec eux ; il m'est avis que je les loge tous chez moi les uns après les autres, quand je viens à contempler en leurs histoires et à considérer quelles qualités ils avaient, et ce qui était de grand en chacun d'eux, en élevant et prenant ce qui fait principalement à noter, et qui est plus digne d'être su et connu en leurs dits et leurs faits.
O dieux, plus grand plaisir pourrait-il être au monde, un qui eût plus de force à faire que l'homme veuille corriger et amender les vices de ses mœurs! Le philosophe Démocrite écrit que nous devons prier qu'il se présente à nous des images heureuses en l'air, et que les bonnes qui sont propres et convenables à notre nature s'adressent plutôt à nous que les mauvaises et malencontreuses.
Mais quant à moi, par la continuation de lire les anciennes histoires, et d'en extraire ces vies que je rédige par écrit, en recevant toujours en mon entendement les choses dignes de mémoire des plus gens de bien, et des plus vertueux hommes du temps passé, je m'instruis moi-même, et me prépare à rejeter arrière de moi et repousser toute mauvaise, lâche, déshonnête ou maligne condition, si d'aventure la fréquentation et conversation de ceux qu'il faut que je hante
nécessairement, m'en attache et m'en imprime, par contagion, aucune ; ce que je fais en détournant ma pensée tranquille, et non agitée de passion quelconque, à la considération de tant de beaux exemples.
(Paul-Emile.)
La louange de vertu n'est ardente et produisante d'effets si elle ne pointe au vif, et n'aiguillonne le cœur d'un zèle au lieu d'envie, de vouloir ressembler aux gens de bien.
Car cela est une affection particulière et propre à celui qui profite véritablement, aimer et chérir les conditions et les mœurs de ceux dont il estime les œuvres, et avec une bienveillance rendant toujours honneur de paroles à leur vertu ; essayer de s'y conformer, et se rendre semblable à eux ; mais où il y a un je ne sais quoi d'envie et de contestation à l'encontre des plus excellents, sachez que cela procède d'un cœur ulcéré de la jalousie de quelque autorité et puissance, et non pas d'amour ou d'honneur qu'il porte à la vertu.
Quand nous aimons les gens de bien, nous ne les admirons pas seulement en leurs prospérités ; nous ne refuirons point de peur ni le bannissement d'Aristide, ni la prison d'Anaxagore, ni la pauvreté de Socrate, ni la condamnation de Phocion, mais réputerons avec tout cela leur vertu amiable et désirable et courrons droit à elle pour l'embrasser par imitation, ayant toujours en la bouche, à chacun de leurs accidents, ce beau mot d'Euripide
Que tout sied bien à un cœur généreux.
Et puis ceux qui ont déjà reçu telle impression en leur cœur, prennent une autre façon de faire, que quand ils vont commencer quelque entreprise, ou qu'ils entrent en l'administration de quelque office et magistrat, ou quand il leur survient quelque sinistre accidentels se représentent alors devant leurs yeux ceux qui sont, ou qui autrefois ont été gens de bien, et discourent ainsi en eux-mêmes : Qu'est-ce qu'eût fait Platon en cet endroit ? Qu'est-ce qu'eût dit Épaminondas ? Quel se fût ici montré Lycur g ue ou Agésilas ?
Le souvenir et le penser aux grands et vertueux personnages, soudain se représentant, et embrassant ceux qui sont en voie de perfection, en toutes passions et en toutes perplexi-
tés où ils se puissent trouver, les maintient droits et les engarde de tomber.
(Comment Von pourra apercevoir si Von amende et profite dans V exercice de la vertu.)
La parole et doctrine de la philosophie n'est point un tailleur d'images pour faire des statues mornes et muettes, sans sentiment quelconque, àposer dessus un soubassement, comme dit Pindare, mais veut rendre les cœurs des hommes qu'elle touche, actifs et vifs ; elle leur imprime des élans de bonne volonté qui les incitent, des jugements qui les tirent à toutes choses profitables au public, des intentions désireuses de toute honnêteté, un courage grand et haut, avec assurance et bonté.
(Qu il faut qu'un philosophe converse principalement avec les princes et grands seigneurs.)
Bienheureux à la vérité est l'homme sage, et bienheureux aussi conséquemment sont ceux qui peuvent ouïr les beaux discours et bons enseignements qui sortent de sa bouche ; il me semble que là n'est aucunement besoin de force, contrainte, ni menace quelconque, pour contenir la multitude du peuple; car les hommes voyant la vertu naïve empreinte en un si visible patron que la vie exemplaire de leur prince, ils en deviennent volontairement sages, et se conforment d'euxmêmes en amitié, charité et concorde à une vie irrépréhensible et véritablement heureuse ; ce qui est le point dernier du plus grand bien et du plus noble secours qu'on saurait apporter aux hommes et est celui-là, par nature, plus digne d'être roi, qui par sa vertu peut imprimer es mœurs des hommes une telle disposition : ce que Numa semble avoir su et entendu mieux que nul autre.
(Numa.)
L'amour de Socrate, encore qu'il eût plusieurs grands et puissants adversaires, arrêtait aucunes fois Alcibiade pour la gentillesse de sa nature, par le moyen des beaux discours et bonnes remontrances qu'il lui faisait, dont les raisons lui touchaient le cœur au vif, et l'émouvaient jusqu'à lui faire
venir les larmes aux yeux ; mais quelquefois aussi se laissant aller aux allèchements des flatteurs, qui lui subministraient tous plaisirs et toutes voluptés, il échappait à Socrate, et fallait qu'il courût après pour le reprendre, comme un esclave qui s'en serait fui de la maison de son maître ; car il n'y avait que celui-là seul qu'il craignît, et auquel il portât révérence, méprisant tous les autres au demeurant.
(Alcibiade.)
Gouverner la chose publique et philosopher, c'est tout un: de sorte que Socrate ne philosophait pas seulement quand il avait fait apprêter des bancs, et qu'il se mettait en sa chaise, ou qu'il observait l'heure de la lecture et de la conférence, ou du promenoir qu'il avait assigné à ses familiers ; mais aussi quand il se jouait aucunefois, quand il buvait et mangeait, quand il était au camp, ou quand il marchandait avec eux, et finalement alors qu'il était en prison et qu'il buvait le poison de la ciguë, ayant le premier montré et fait voir que la vie de l'homme en tout temps, en toute partie, en toutes passions et toutes affaires universellement, reçoit l'usage de la philosophie.
(Si l'homme d'âge se doit encore entremettre et mêler des affaires publiques.)
Alexandre, tançant un jour Ephestion qui avait pris querelle à l'encontre de Cratère, lui dit : Quelle force ou puissance as-tu de toi-même ? Que saurais-tu faire qui Noterait Alexandre? Aussi ne feindrai-je pas d'en dire autant à la fortune de ce temps-là : Quelle grandeur as-tu, quelle gloire ? Où est la puissance ? Où est ta force invincible, si Von Vote Alexandre ? c'est-à-dire si l'on ôte des armes l'expérience, des richesses la libéralité, de la somptuosité et magnificence la tempérance, du combat la hardiesse et assurance, de la victoire la bonté et clémence ? Fais-en, si tu peux, un autre grand qui ne départe point libéralement ses biens, qui ne s'expose point lui-même le premier aux périls devant son armée, qui n'honore point ses amis, qui n'ait point de pitié de ses ennemis captifs, qui ne soit point contraint aux voluptés, vigilant aux occasions, aisé à apaiser en ses victoires, doux et humain en ses prospérités.
Comment pourrait être un homme grand, quelque autorité et puissance qu'il eût, s'il est bête et vicieux quant et quant ? Otez la vertu à un homme heureux, vous le trouverez petit en toutes sortes,- petit en ses dons et présents pour sa chicheté, petit es travaux pour sa délicatesse, petit envers les dieux pour sa superstition, petit envers les bons à cause de son envie, petit entre les hommes pour sa lâcheté, petit entre les femmes pour être sujet à la volupté : car ainsi comme les mauvais ouvriers qui posent des petites statues sur des bases grandes et amples, montrent par là même la petitesse de leurs statues, aussi, quand la fortune élève un homme de faible et petit cœur en grand état, où il doit être vu de tout le monde, elle le découvre, le décrie et le déshonore davantage, faisant voir comment ii branle et chancelle pour sa légèreté.
Par ce moyen faut-il confesser que la grandeur ne gît pas à posséder des biens, mais à en bien user.
(De la fortune ou vertu cP Alexandre.)
Phocion conseilla à Alexandre, s'il aimait le repos, qu'il posât du tout les armes et cessât de faire la guerre : mais s'il aimait la gloire, qu'il tournât ses armes contre les Barbares, et non pas contre les Grecs. Et en lui déduisant plusieurs raisons et remontrances accommodées au plus près du naturel, et de ce qu'il pensait qu'Alexandre désirait, il le changea et l'adoucit tellement, qu'Alexandre au départir lui dit que les Athéniens devaient avoir l'œil aux affaires, parce que, si lui venait à mourir, il ne connaissait point d'autre peuple à qui l'empire fût dû qu'à eux ; et voulant avoir particulière amitié et alliance d'hospitalité avec Phocion, il lui fit tant d'honneurs qu'il y avait bien peu de ses familiers, à qui il en fît autant.
Auquel propos l'historien Daris écrit qu'après qu'il fût devenu grand et qu'il eût défait le roi Darius, ilôtade sa salutation de toutes ses lettres missives ce mot qu'on a accoutumé d'y mettre, Charin, c'est-à-dire joie et salut, sinon en celles qu'il écrivit à Phocion, et qu'il ne faisait plus cet honneur de saluer ainsi ceux à qui il écrivait qu'à Phocion et Antipater: ce que Charès a aussi écrit.
(Phocion.)
Les ennemis de Phocion n'ayant pas encore leur ire assouvie, firent ordonner par le peuple que son corps serait banni et porté hors des bornes du pays de l'Attique, et défendu aux Athéniens d'allumer feu quelconque pour faire ses funérailles : au moyen de quoi, il n'y eut pas un de ses amis qui osât y mettre la main.
Mais un pauvre homme nommé Gonopion, qui avait accoutumé de gagner sa vie à cela, pour quelques pièces d'argent qu'on lui bâilla, prit le corps et l'emporta par delà la ville d'Eleusis, et, prenant du feu sur la tour des Mégariens, le brûla : et y eut une dame Mégarique, laquelle se rencontrant de cas d'aventure à ses funérailles, avec ses servantes, releva un peu la terre à l'endroit où le corps avait été ars et brûlé, et en fit comme un tombeau vide, sur lequel elle répandit les effusions qu'on a accoutumé de répandre aux trépassés, mais recueillant les os, elle les porta dedans son giron la nuit en sa maison, et les enterra auprès de son foyer, en disant: 0 cher foyer, je dépose en la garde ces reliques d'un homme de bien, et te prie que tu les conserves fidèlement pour les rendre un jour aux sépultures des ancêtres, quand les Athéniens viendront à reconnaître la faute qu'ils ont faite en cet endroit.
Il ne passa guère de temps après que les affaires ne fissent bien sentir aux Athéniens qu'ils avaient fait mourir celui qui maintenait la justice et l'honnêteté à Athènes. En raison de quoi ils lui firent dresser une statue de cuivre, et en sépulturèrent honorablement ses os aux dépens de la chose publique, et quant à ses accusateurs, ils en firent eux-mêmes mourir Agnonide; les deux autres, Epicure et Démophile, s'en étant fuis, furent depuis trouvés par son fils Phocius, qui en fit la ven-
geance.
(Phocion.)
Timoléon allait coupant et arrachant la tyrannie de la Sicile, et y abolissant toutes guerres, car au lieu qu'il avait trouvé l'île toute effarouchée, sauvage, et haïe par les naturels habitants mêmes, pour les maux et misères extrêmes qu'ils y enduraient, il la rendit si douce et si désirée des étrangers, qu'ils venaient de loin pour y habiter, au lieu que les naturels s'enfuyaient auparavant, témoins Agrigente et Gela, deux grandes cités qui depuis la guerre des Athéniens avaient été entièrement désolées et détruites par les Carthaginois, et
furent alors repeuplées, l'une par Magellus et Pheristas, deux capitaines qui vinrent d'Elée, et l'autre par Gorgos qui vint de l'île de Geo : et rassemblèrent le plus qu'ils purent des premiers citoyens et anciens bourgeois desdites villes, auxquels Timoléon donna non seulement sûreté, paix et tranquillité pour s'y pouvoir loger et établir à leur aise et loisir, mais leur aida affectueusement de toutes autres choses selon le pouvoir et le moyen qu'il en avait, dont il était aimé et honoré de tous, comme leur père et leur fondateur.
Cette affection était commune à tous autres peuples siciliens, de manière qu'il n'y avait en toute la Sicile ni appointement de guerre, ni établissement de lois, ni départements de terres, ou institution de police et de gouvernement, qui semblât être bien si Timoléon n'y avait mis la main, comme maître principal de l'œuvre, qui lui ajoutait une grâce qui la faisait aimer des dieux et plaire universellement à tous les hommes. Car, environ ce temps-là, il y eut bien d'autres grands personnages en la Grèce qui firent de grandes choses, entre lesquels furent Timothée, Agésilas, Pélopidas et Epamimondas, auquel Timoléon tâchait plus à se conformer et à lui ressembler qu'à nul autre ; mais en tous les faits de ces autres grands capitaines-là, y a toujours une splendeur mêlée avec violence, peine et labeur, tellement qu'aucuns d'iceux ont été suivis de répréhension, et les autres de repentance ; et tout ainsi que dans les vers d'Homère, outre les autres grâces et perfections qui y sont, encore y a-t-il cellelà, qu'on aperçoit à la première rencontre qu'ils ont été aisément faits, et sans grand' peine ; aussi qui voudra comparer les guerres et les batailles laborieuses et sanglantes d'Epanimondas et d'Agésilas, avec celles de Timoléon, esquelles outre la justice et l'équité, y a une grande aisance et facilité, il trouvera en pesant les choses à la balance du droit et de la raison, que ce n'ont point été actes de fortune simplement, mais de vertu heureuse et bien fortunée, combien que luimême attribuât le total à la faveur de fortune : car en ses missives familières qu'il écrivait à ses amis à Gorinthe, et en quelques harangues qu'il fit devant le peuple de Syracuse, il dit par plusieurs fois qu'il rendait grâces à Dieu de ce qu'ayant voulu sauver et délivrer de servitude la Sicile, il lui avait plu se servir de lui et en donner le titre à son nom.
(Timoléon.)
L'on dit que Cinéas, pendant qu'il fut à Rome, s'étudia et mit peine à considérer et connaître les mœurs et manières de vivre des Romains, et l'ordre de leur chose publique, en devisant et conférant avec les principaux hommes de la ville, dont il fit puis après son rapport à Pyrrhus bien au long; il lui dit entre autres choses, que le sénat lui avait proprement semblé un consistoire de plusieurs rois.
(Pyrrhus.)
La seconde guerre fut ouvertement en défendant les Gaulois contre les Allemands, combien que César lui-même, non guère auparavant, eût fait recevoir et avouer leur roi Arioviste pour ami et allié du peuple romain ; mais ils étaient insupportables à leurs voisins, et si était tout apparent que là où le moyen et l'occasion se présenterait d'eux élargir, ils ne se contenteraient pas de ce qu'ils tenaient, mais voudraient usurper et occuper aussi le reste de la Gaule. Et sentant que quelques-uns de ses capitaines rétivaient de peur, mêmement les jeunes hommes des nobles maisons de Rome, qui pensaient être venus à la guerre sous lui comme pour un ébat, et pour s'enrichir et prendre leur plaisir seulement, il tint assemblée du conseil, là où il leur commanda que ceux qui auraient peur se retirassent, et qu'ils ne se présentassent point envis à la bataille puisqu'ils avaient les cœurs si lâches et si faibles que de reculer au besoin; et qu'au regard de lui il était tout résolu d'aller trouver les Barbares, quand il n'aurait que la dixième légion seulement, pource, disait-il, que ni les ennemis auxquels il avait affaire, n'étaient point plus vaillants que les Cimbres, ni Marius n avait point été plus grand capitaine que lui.
Cette harangue entendue, les soudards de la dixième légion lui envoyèrent des ambassadeurs pour le remercier de la bonne opinion qu'il avait d'eux, et les autres légions injurièrent leurs capitaines, et tous ensemble le suivirent plusieurs journées en bonne intention et bonne affection de bien faire leur devoir.
(César.)
En Afrique, Scipion, ayant surpris un des navires de César, dedans lequel était entre autres Granius Petronius, de
naguère élu questeur, il fit mettre en pièces tous les autres, et quant au questeur, il dit qu'il lui donnait la vie. Mais Pétronius lui répondit que les soudards de César n'avaient point accoutumé de recevoir en don, mais de donner la vie aux autres : et en disant cela, il se passa son épée propre à travers le corps, et se tua lui-même.
Or ce qui engendrait et nourrissait cette grandeur de courage, et cette affection véhémente de bien faire en eux, c'était César lui-même : premièrement en leur donnant et en les honorant largement, et leur faisant connaître par effet qu'il n'amassait point de richesses à la guerre pour vivre puis après en délices à son plaisir, ni pour en abuser à ses propres voluptés, mais que c'était un prix et salaire commun de la vertu, qu'il servait pour en récompenser les hommes de valeur et les gens de bien, auquel salaire il ne participait lui-même, sinon en tant qu'il le départait aux soudards qui le méritaient : et puis en s'exposant lui-même le premier franchement à tout péril, et ne se lassant jamais de travail quelconque ; et quant à sa hardiesse de se hasarder ainsi aventureusement à tout danger, ils ne s'en ébahissaient pas tant, sachant bien que c'était la convoitise de gloire, dont il était enflammé, qui l'incitait à ce faire, mais la fermeté qu'il avait de supporter tous travaux plus que les forces de son corps ne portaient, c'était ce qui plus les faisait émerveiller.
(César.)
Glodius accusa envers le peuple les prêtres et les religieuses vestales, entre lesquelles FabiaTerentia, sœur de la femme de Gicéron,fut appelée en justice : mais Caton, ayant pris leur protection et défense, fit si grande vergogne en leur accusateur, Glodius, qu'il le contraignit de sortir de la ville ; de qui Gicéron lui rendant grâces, Caton lui répondit que c'était à la chose publique à qui il en fallait rendre grâces, à cause que c'était pour l'amour d'elle seule qu'il disait, faisait et conseillait toutes choses : à l'occasion de quoi il vint en telle réputation, que quelquefois, en un plaidoyer où l'on alléguait la déposition d'un seul témoin, l'avocat plaidant pour la partie adverse dit aux juges qu'ils ne devaient aucunement ajouter foi entière au dire d'un seul témoin quand bien ce serait Gaton même : il était déjà un commun proverbe quand on
parlait de choses étranges et malaisées à croire, de dire : Cela n'est pas croyable, quand ce serait Caton même qui le dirait.
(Caton.)
Il y avait à Rome un personnage des plus nobles de la ville, homme d'autorité et de bon jugement pour bien connaître les semences de vertu naissante en une jeune personne, et encore de plus grande bonté et honnêteté pour l'avancer et pousser en avant : c'était Valérius Flaccus, lequel ayant des terres joignantes à celles de Caton, et entendant le rapport que ses gens lui faisaient de ses mœurs et de sa manière de vivre, lui contant comment il labourait lui-même sa terre, et qu'il avait accoutumé de s'en aller de grand matin aux petites villes de l'environ avocasser et plaider pour ceux qui s'adressaient à lui, et puis s'en retournait en sa maison, là où, si c'était en hiver, il jetait seulement une jaquette sur ses épaules, et si c'était en été, il s'en allait tout nu travailler au labourage avec ses serviteurs et ses ouvriers, puis se séait avec eux à table, buvant du même vin et mangeant du même pain qu'eux, et tout plein d'autres telles façons de faire qui montraient une grande équité, modération et bonté en lui, et avec cela lui récitaient aussi quelques beaux dits moraux, et quelques graves sentences qu'ils avaient ouïes de lui.
Ces choses entendues, Valérius commanda un jour qu'on l'allât semondre à venir souper avec lui, et après l'avoir un peu hanté et connu qu'il avait la nature gentille, honnête et civile, et que c'était comme une bonne plante, qui n'avait besoin que d'être un peu cultivée et transplantée en meilleur et plus noble terrain, il l'exhorta et lui persuada qu'il s'en allât à Rome, et se mît à haranguer en public devant le peuple romain, et se mêlât des affaires : ce qu'il fit, et n'y fut pas plutôt introduit qu'il fut incontinent grandement estimé, et y acquit beaucoup d'amis, pour les causes qu'il défendait, outre ce que Valérius Flaccus le poussait et mettait fort en avant, par le port et la faveur qu'il lui faisait, si bien qu'il fut premièrement élu par les voix du peuple tribun militaire, c'est-à-dire capitaine de mille hommes de pied, et depuis questeur; et de là en avant, étant jà fort renommé, et ayant acquis autorité et réputation grande, il fut compagnon et concurrent de Valérius Flaccus aux principaux et plus dignes
offices et magistrats de la chose publique : car il fut crée consul quand et lui, et depuis censeur.
( Caton.)
Il y en a qui se jettent et fourrent à toutes sortes d'affaires publiques, comme faisait Gaton, voulant que le bon citoyen ne refuse aucune charge ni administration publique, tant que son pouvoir se pourra étendre, et louent grandement Epaminondas de ce que ses malveillants de la ville de Thèbes, par envie l'ayant fait élire superintendant des gabelles, pour lui cuider faire injure, il ne méprisa pas cet office, ains disant que non seulement le magistrat montre quel est l'homme, mais aussi l'homme montre quel est le magistrat, il éleva en grande dignité et réputation cet office, qui n'était rien auparavant, ayant seulement charge de faire nettoyer les rues, emporter hors la ville les fumiers, et détourner les eaux.
Et ne fais point de doute que moi-même Plutarque n'apprête à rire à plusieurs de ceux qui passent par notre ville, quand ils me voient souvent en public occupé et vaquant à pareilles choses, mesurant et comptant la brique et la tuile, ou les pierres, ou le sable, et la chaux que l'on amène en ville. Je leur réponds : ce n'est pas pour moi que je bâtis, c'est pour la chose publique. Or il y a plusieurs autres choses, que qui les exercerait ou manierait lui-même, il pourrait sembler bas de cœur, sale et mécanique : mais si c'est pour le public, et pour le pays, ce n'est point actes de cœur bas ni petit, de se démettre jusques à prendre volontiers soin des moindres choses.
[Instructions pour ceux qui manient affaires d'Etat.)
Caton ayant été accusé après l'âge de quatre-vingts ans, en plaidant lui-même sa cause, dit : il est bien malaisé, seigneurs, rendre compte de sa vie et la justifier devant d'autres hommes, que devant ceux avec lesquels on a vécu.
Et il n'y a personne qui ne confesse que les actes que fit Auguste César, qui défit Antoine un peu avant que de mourir, ne soient trop plus royaux, et plus profitables à la chose publique, que nuls autres qu'il ait oncques faits. Et lui-même refrénant sévèrement par bonnes coutumes et ordonnances la dissolution des jeunes gens, comme ils s'en mutinassent, il
ne leur lit que dire : écoulez, jeunes hommes, un vieillard que les vieillards écoutaient bien quand il était jeune. Et le gouvernement de Périclès eut sa plus grande vogue et vigueur en sa vieillesse, lorsqu'il persuada aux Athéniens de hardiment entrer en la guerre péloponésiaque ; mais comme importunément ils voulussent à toute force sortir de la ville, pour aller combattre soixante mille hommes de pied armés, qui fourrageaient et saccageaient leur plat pays, il s'y opposa et l'empêcha, en arrachant par manière de dire, les armes au peuple, et scellant les serrures des portes.
Mais il vaut mieux conclure les propres termes que met Xénophon quand il écrit du roi Agésilas : Quelle jeunesse, ditil, est plus gaillarde que n'était sa vieillesse ? Qui fut jamais en sa plus grande fleur et vigueur plus formidable aux ennemis que fut Agésilas étant tout au bout de son âge? De la mort de qui démenèrent oncques les ennemis plus grande joie, qu'ils firent de celle d' Agésilas, encore quHl fût vieil quand il mourut ? Qui était celui qui assurait les alliés, et confédérés, sinon Agésilas, combien qu'il fût déjà sur le bord de sa fosse, et près de la fin de ses jours ? Quel jeune homme regrettèrent oncques les siens plus amèrement que lui mort, quelque vieil qu'il fût ? Le long temps, que ces grands personnages avaient vécu ne les empêchait pas de faire de si belles et si honorables choses.
(Si l'homme d'âge se doit encore entremettre et mêler des
affa ires publiques.)
La vertu accessible à tous, ainsi que le bonheur qu'elle procure.
Quant à moi, il me semble que pour avoir la vraie félicité de laquelle la plus grande partie gît es moeurs, qualités et conditions de l'âme, il ne peut chaloir que l'homme soit né en ville obscure et de peu de renommée, non plus que s'il était né d'une mère laide ou petite ; car ce serait une moquerie, de penser que la villette de Julide, laquelle n'est qu'une petite partie de l'île de Géo, qui elle-même tout entière n'est guère grande, et que l'île d'Egine, laquelle est de si peu d'étendue que quelque Athénien mit un jour en avant qu'on
la devait ôter, parce qu'elle était comme une paille sur l'œil du port de Pirée, puissent porter de bons poètes et d'excellents joueurs de comédies, et qu'elles ne puissent porter ni produire un homme de bien, juste, constant, sage et magnanime : car il est bien raisonnable de croire que les arts et sciences, lesquels ont été inventés pour faire aucunes choses nécessaires à l'usage des hommes ou bien pour en acquérir bruit et honneur se vont abâtardissant es petites et pauvres villes : mais aussi faut-il estimer que la vertu, ne plus ni moins qu'une forte et vigoureuse plante, peut prendre pied et racine en tout lieu, où elle rencontre une bonne nature, gentille et patiente de labeur, au moyen de quoi si nous venons à commettre quelque erreur, ou que nous vivions autrement qu'il n'appartient, nous n'en accuserons point la petitesse de notre pays, ains en attribuerons justement la coulpe à nousmêmes.
{Démos thène .)
Il semble que ce soient les habillements qui échauffent l'homme, et toutefois ce ne sont-ils pas eux qui réchauffent ni qui lui donnent la chaleur, parce que chacun d'iceux vêtements à part soi est froid ; de manière que, quand on est en fièvre et en chaud mal, on aime à changer souvent de draps et de couvertures pour se rafraîchir : mais l'habillement enveloppant le corps, et le tenant joint et serré, arrête et contient la chaleur au dedans, que l'homme rend de soi-même, et empêche qu'elle ne se répande parmi l'air. Cela même étant es choses humaines, trompe beaucoup de gens, lesquels pensent s'ils sont logés en belles et grandes maisons, s'ils possèdent grand nombre d'esclaves, et qu'ils amassent grosse somme d'or et d'argent, qu'ils en vivront joyeusement, là où le vivre doucement et joyeusement ne procède pointdu dehors de l'homme, mais au contraire l'homme départ et donne à toutes choses qui sont autour de lui joie et plaisir, quand son naturel et ses mœurs, au dedans, sont bien composés, parce que c'est la fontaine et source vive dont tout ce contentement procède.
Aussi les richesses sont plus agréables, la gloire a plus de lustre et de splendeur, et l'autorité apporte plus de contentement, si la joie intérieure de l'âme y est conjointe, attendu
que l'homme supporte et la pauvreté et le bannissement de son pays, et la vieillesse plus patiemment et plus aisément, si de lui-même il a les mœurs douces et le naturel débonnaire.
Tu seras content de ta fortune quand tu auras bien appris que c'est la vraie honnêteté et que c'est la bonté. La richesse te réjouira d'autant que tu auras plus de moyen de faire du bien à plusieurs : la pauvreté, d'autant que tu auras moins de souci : la gloire, d'autant que tu te verras honoré : la basse condition, d'autant que tu en seras moins envié.
(Dn contentement de Vesprit.)
Le remords de la conscience, je sais que j'ai commis telles méchancetés, laisse comme un ulcère en la chair, une repentance en l'âme, qui toujours s'égratigne et s'ensanglante ellemême ; car la raison ôte et efface les autres tristesses, angoisses et douleurs, mais elle engendre cellede la repentance, laquelle se mord avec honte et se punit elle-même. Car ainsi comme ceux qui tremblent de froid ou brûlent de chaud en fièvre, en sont plus affligés et plus tourmentés que ceux qui souffrent les mêmes passions par causes extérieures de froideur d'hiver ou de chaleur d'été : aussi les mésaventures fortuites et casuelles apportent des douleurs plus légères, comme venant du dehors, mais quand on dit :
Autre que moi nullement ne me cause
Ces maux; j'en suis moi-même seul la cause.
ce que l'on a accoutumé de regretter et lamenter du fond du cœur, quand on se sent coupable de quelque crime, cela rend la douleur d'autant plus griève qu'elle est conjointe à honte et infamie.
Et pourtant n'y a-t-il maison plantureuse ni quantité grande d'or et d'argent, ni dignité et noblesse du sang, ni grandeur d'état et office, ni grâce ou véhémence de parler, qui apporte tant de sérénité et de tranquillité calme à la vie de l'homme, que d'avoir l'âme pure et nette de tous méchants faits, volontés et conseils. Car ni plus ni moins que les bouëttes où l'on met l'encens, ainsi que disait Carnéade, encore après qu'elles sont vides, retiennent la bonne odeur longuement : aussi les bonnes et honnêtes actions sortant de l'âme
de l'homme sage y laissent toujours une agréable et toujours fraîche recordation,par laquelle la joie et liesse arrosée florit on vigueur et méprise ceux qui lamentent et diffament cette vie, comme si c'était une géhenne et lieu de tourments, ou un confinement où les âmes fussent reléguées et bannies.
Et ne puis que je ne loue grandement le propos de Diogène, lequel voyant quelquefois en Lacédémone un étranger, qui se parait et ornait curieusement pour un jour de fête : comment, dit-il, l'homme de Lien nestime-t-il pas que toujours soit fête pour lui? Oui, certainement yet fête fort célèbre et solennelle, si nous sommes sages. Car ce monde est un temple très saint et très dévot, dedans lequel l'homme est introduit à sa nativité, pour y contempler des statues non ouvrées et taillées de mains d'hommes, et qui n'ont aucun mouvement, mais celles que la divine pensée a faites sensibles pour nous représenter les intelligibles.
Ainsi faut-il estimer que la vie de l'homme soit comme une profession et entrée en une très parfaite religion*; pourtant était-il convenable qu'elle fût remplie de grande tranquillité d'esprit et de continuelle joie.
(Du contentement de l'esprit.)
Il faut qu'un chacun, soit en pensant à soi-même, soit en dis courant avec autrui, tienne pour certain que la plus longue vie de l'homme n'est pas la meilleure, mais bien la plus vertueuse ; parce que l'on ne loue pas celui qui a plus longuement joué de la cithare, ni plus longtemps harangué ou gouverné, mais celui qui l'a bien fait. Il ne faut pas colloquer le bien en la longueur du temps, mais en la vertu, et en nos convenables proportions et mesure de tous faits et dits : c'est ce que l'on estime heureux en ce monde et agréable aux dieux.
(Consolation envoyée a Apollonius sur la mort de son fils.)
On orne sa maison comme un théâtre ou un échafaud à jouer des jeux pour ceux qui y entrent. Voilà en quoi gît la béatitude et félicité de la richesse, qui a besoin de spectateurs et de témoins, à qui il en faut faire montre ; autrement ce n'est rien. Mais il n'est pas ainsi de la tempérance, de la philosophie, de la créance et connaissance des dieux,
telle qu'il appartient, encore qu'elle soit inconnue à .tous autres; elle a toujours sa lumière et sa splendeur propre, dont elle éclaire l'âme, toujours accompagnée d'une joie qui jamais ne l'abandonne de jouir de son bien, soit que quelqu'un le sache, ou qu'il soit inconnu aux dieux et à tous les hommes. Voilà que c'est de la vertu.
{De Vavarice.)