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CHAPITRE IV

Le courage est la vertu résolue, intrépide, vigoureuse dans l'action, que ce soit le travail ou le combat; ferme et patiente dans la souffrance inévitable, ou seulement utile. Il y a un courage instinctif, animal, qui donne l'élan dans le danger : c'est celui du lion qui se précipite sur son ennemi sans calcul, ni ruse, ni artifice. C'est aussi celui de l'homme au cœur ardent, impétueux, téméraire et quelquefois présomptueux, surtout dans la jeunesse. Il y a des occasions où ce courage naturel et spontané a d'heureux effets. Mais s'il nous plaît chez l'animal comme étant conforme à sa nature, nous le trouvons chez l'homme bien inférieur au courage réfléchi. Nous admirons d'autant plus les actes de courage qu'ils sont plus volontaires, plus commandés et dirigés par la raison en vue d'une noble fin. C'est alors la force morale qui domine et met en œuvre toutes les activités. La réflexion, loin de diminuer cette force, la concentre et la renouvelle sans cesse ; tandis que le courage instinctif de la colère s'épuise par la violence même de la passion. L'homme a besoin de courage tous les jours de sa vie, et il dépend de lui d'en trouver toujours, pourvu qu'il le puise dans le

sentiment de sa dignité et des devoirs qu'elle lui impose. Les Spartiates n'en ont jamais manqué ; et ce serait une erreur de croire qu'ils exposaient plus facilement que d'autres leur vie, parce qu'elle était austère et dure. Ceux-là seuls estiment la vie à son prix qui ont de la vertu, et par la vertu la vraie liberté. Mais plus que la mort et les supplices les plus affreux, ils craignent la honte de la lâcheté et la déchéance morale qu'entraînent les choses déshonnêtes. Une multitude d'hommes, dans tous les temps et tous les pays, ont été capables d'accomplir des actes héroïques en présence de leurs concitoyens ; mais ils n'ont pas été pour cela des héros. Le vrai héros est celui qui l'est en toute occasion, loin de tout témoin humain, dans le secret de sa conscience, sous le regard du seul témoin divin.

Ily a un courage supérieur à celui de soutenir une lutte ou de poursuivre une entreprise difficile, avec le souvenir d'un succès obtenu ou l'espérance d'un succès presque certain. C'est celui de persévérer dans l'insuccès, de redoubler d'efforts là où la résistance est un devoir, ou d'accepter la défaite quand elle est inévitable, et de supporter noblement le dédain des âmes vulgaires qui insultent au malheur. Ce courage est admirable, même lorsque notre salut ou notre gloire est seule engagée; mais il Pest encore bien davantage dans le chef d'une armée vaincue qui doit, par sa vertu, relever le moral de ses troupes, et regagner ce qu'il a perdu de son prestige par son malheur. Dans ces circonstances, pourtant, le chef est soutenu par son patriotisme, et son devoir n'est pas en opposition avec l'intérêt de sa gloire propre.

Mais il en est d'autres où le devoir civique est en contradiction avec les sentiments naturels et blesse les plus

saintes affections. Et si la nécessité de frapper un fils pour accomplir la loi ne s'est jamais imposée qu'à des chefs d'armée ou à des magistrats, tous les citoyens ont cependant l'obligation de faire prévaloir les intérêts de la patrie et le respect de la loi sur l'intérêt particulier ou celui de la famille et de l'amitié. Il faut souvent faire violence à son cœur pour rendre à la patrie ce qui lui est dû. Le courage patriotique des Spartiates et des Romains est une vertu farouche qui sejnble méconnaître les sentiments les plus légitimes de la nature humaine; et tout en l'admirant, nous ne pouvons nous défendre d'un mouvement d'horreur comme de quelque chose qui est contre nature. Mais je ne crois pas que l'exaltation qui les a rendus capables des plus grands sacrifices, ait pu les rendre insensibles à la douleur. Quand l'amour du devoir exalte l'âme, elle a plus de courage pour s'immoler dans ce qu'elle a de plus cher. Mais l'abnégation de soi n'est pas forcément dure et inhumaine, bien que l'effort sur soi puisse la faire paraître telle. Une vertu plus parfaite unit la bénignité au courage.

Il est plus difficile de dompter son cœur que d'opposer à la tyrannie une fermeté stoïque, de supporter ses brutalités là où la résistance est impossible, de se laisser martyriser plutôt que de perdre quelque chose de l'indépendance de son âme. Mais une des épreuves les plus rudes pour le courage de l'homme, c'est de braver la colère et Tanimosité de ses amis en leur disant la vérité ou en agissant contre leur sentiment par un motif de conscience. Cette épreuve n'a d'égale que l'obligation où se trouve un citoyen de s'exposer au ressentiment de ses compatriotes en leur faisant entendre la voix de la sagesse et de souffrir leur mépris, plutôt que de faire une chose

qu'il croit préjudiciable à la patrie. La mort est cent fois moins cruelle que la suspicion, les calomnies et la haine de ceux qui vous doivent honneur et respect. On a beau se dire comme Antisthène : « C'est une chose royale que de souffrir en faisant bien », l'homme se passe difficilement de l'estime de ses semblables, et leur injuste défiance est pour lui une souffrance cruelle.

Les actes de courage et même d'héroïsme ne sont pas rares dans les annales de l'humanité ; mais si, pour être véritablement courageux, il faut avoir tous les courages, nous comptons peu de vrais héros parmi les hommes de Plutarque. Beaucoup ont eu le courage militaire, mais le courage civique est plus rare ; et ce qui Test encore bien plus, ce sont les hommes libres de toute ambition, inflexibles dans le devoir, auquel ils savent sacrifier leur popularité et même leur gloire. Parmi ceux qui se sont élevés à cette vertu si haute, nous remarquons surtout Caton et Phocion, dont Pâme parfaitement maîtresse d'elle-même n'avait d'autre guide que la raison. Il est à regretter que Caton ait mis fin à une vie qui rendait si bien témoignage de la dignité de l'âme. Mais bien que sa vertu ait quelque chose de théâtral comme celle de la plupart des héros romains, il ne me semble pas cependant que son suicide ait un motif égoïste. Il meurt, non pour étonner le monde, non pour échapper à la tyrannie, mais pour ne pas servir au triomphe du tyran, qui, par politique, se ferait un titre de gloire d'avoir épargné Caton. Et avant de mourir, il songe à assurer le salut de ses partisans. Il meurt seul, avec sérénité, en s'inspirant du dialogue de Platon sur l'immortalité de l'âme. Sa mort est grande et simple, plus simple que le raisonnement qui Fa provoquée. Celle de Phocion est digne de la vie de cet incomparable ci-

toyen dont la vertu ne s'est jamais démentie un seul instant.

Résolution et fermeté.

Quant à l'histoire de Mutius, plusieurs la content diversement, mais je récrirai en la sorte qu'elle me semble plus vraisemblable. Ce Mutius était homme de bien en tout et partout, mais principalement en la guerre, et cherchant le moyen de pouvoir occire le roi Porsenna, se vêtit à la guise des Toscans, et parlant bien le langage toscan, s'en alla en son camp, là où il s'approcha de la chaire en laquelle il donnait audience, et ne le connaissant pas certainement n'osa demander lequel c'était, de peur qu'il ne fût découvert, tira son épée, et en tua celui qu'il cuidait être le roi. ïl fut pris et interrogé sur l'heure, et ayant là été apporté un foyer plein de feu pour le roi qui voulait sacrifier aux dieux, il étendit sa main droite sur le feu, en regardant franchement Porsenna entre deux yeux, pendant que la chair de sa main se rôtissait, avec un visage constant et assuré, sans aucunement se mouvoir jusques à ce que le roi, étonné de voir une chose si étrange, commanda qu'on le lâchât, et lui-même lui tendit son épée. Mutius la prit avec la main gauche, dont on dit qu'il eut depuis le surnom de Scaevola, qui vaut autant à dire comme gaucher, et lui dit en la reprenant : Tu ne m'eusses su vaincre par crainte, Porsenna, et tu m'as vaincu par honnêteté ; pourtant te veux-je découvrir une chose par amour, que je ne t'eusse jamais découverte par force. Il y a trois cents Romains épandus parmi ton camp, qui ont la même volonté et la même entreprise que moi, ne cherchant autre chose que le moyen et V occasion de la pouvoir exécuter. : le sort est tombé sur moi, et a fallu que j'aie tenté la fortune le premier ; toutefo's je n'ai point de regret d'avoir failli à tuer un si homme de bien, qui est digne de demeurer plutôt ami des Romains qu'ennemi. Porsenna, ayant ouï ces paroles, y ajouta foi, et dès lors commença à prêter plus volontiers l'oreille à ceux qui lui allaient parler d'appointement, non tant à mon avis, pour crainte qu'il eût de ces trois cents qui épiaient les moyens de le pouvoir tuer, comme pour admiration de la grandeur de courage des Ro-

mains. Tous les autres historiens appellent ces personnages, Mutius Scaevola ; mais Athénodore, surnommé Sandon, en une histoire qu'il dédia à Octavia, sœur d'Auguste, dit qu'il s'appelait aussi Obsigonus.

(Publicola.)

Vigueur et sagesse dans la décision.

Un Sybaritain dit que ce n'était pas de merveilles que les Lacédémoniens avaient si grand envie de mourir à la guerre, pour se racheter de tant de travaux et se délivrer d'une si âpre et si austère façon de vie, qu'était la leur. Mais il ne se faut pas ébahir si les Sybaritains, hommes efféminés et fondus en délices et voluptés, estimaient que ceux qui ne craignaient point la mort, pour le désir qu'ils avaient de bien faire, et l'affection qu'ils portaient à leur devoir, eussent en haine la vie : ce qui était faux des Lacédémoniens : car ils référaient le vivre et le mourir volontiers à l'exercice de vertu.

Aussi, à la vérité, fuir la mort n'est point de soi répréhensible, moyennant que ce soit sans lâcheté de cœur; ni l'attendre, louable, si c'est avec un nonchaloir et mépris de la vie. Voilà pourquoi Homère décrit toujours les plus vaillants et les plus hardis hommes les mieux armés, quand il est temps de combattre. Et ceux qui ont fait et établi les lois des Grecs, punissent celui qui jette et abandonne son bouclier, non pas son épée ni sa lance; parce qu'on doit premièrement penser de soi défendre que d'offenser son ennemi, mêmement ceux qui ont en main le gouvernement de tout un Etat, ou de toute son armée.

(Pélopidas.)

La bataille de Tégyre (victoire de Pélopidas sur les Lacédémoniens) fit la première connaître aux Grecs que ce n'est point la rivière d'Eurotas seule, ni le lieu qui est entre les ruisseaux de Cnacion et de Babyce, qui porte de belliqueux hommes et hardis combattants, ains que c'est partout où l'on apprend aux jeunes hommes à avoir honte des choses déshonnêtes et vilaines, et à hasarder leurs vies pour les honnêtes, en craignant plus le reproche et le déshonneur que le péril.

Ce sont ceux-là qui sont toujours les plus redoutables et les plus terribles à leurs ennemis.

(Pélopidas.)

Brasidas trouva une souris entre des figues sèches qui le mordit, et il la laissa aller, disant à ceux qui étaient présents : voyez comment il n'y a si petit animal qui ne puisse sauver sa vie, pourvu qu'il ait le cœur de se défendre contre ceux qui î 'assaillent. En une bataille il fut blessé d'un coup de javelot qui faussa son bouclier, et l'en arrachant de son corps, en tua l'ennemi qui l'en avait blessé, parce, dit-il, que mon bouclier m'a trahi. Et partant pour aller à la guerre, il écrivit aux éphores : ce que vous m'écrivez, touchant la guerre, je le ferai ou j'y mourrai. Et après qu'il fut mort en délivrant de servitude les Grecs habitants au pays de Thrace, les ambassadeurs qui furent envoyés de la part du pays, pour rendre grâce aux Lacédémoniens, allèrent visiter sa mèreArchiléonide : laquelle leur demanda premièrement, si son fils Brasidas était mort vaillamment: et comme ces ambassadeursThraciens le louaient si hautement qu'ils disaient qu'il n'avait point laissé son pareil : vous vous abusez, dit-elle, mes amis, car Brasidas était bien homme de bien, mais il y en a plusieurs en Sparte qui sont encore meilleurs que lui.

(Les dits et réponses notables des dames Lacêdémoniennes.)

Agis disait que les Lacédémoniens ne demandaient jamais combien étaient les ennemis, mais où ils étaient. On lui défendit de combattre les ennemis à Mantinée, parce qu'ils étaient en bien plus grand nombre : il est force, dit-il, que qui veut commander à beaucoup de gens, en combatte aussi beaucoup. A un autre qui demandait combien étaient les Lacédémoniens : ils sont, dit-il, autant qu'il en faut pour chasser les méchants. En passant au long des murailles de Corinthe, les voyant ainsi hautes, bien bâties, et si long étendues : quelles femmes sont-ce, dit-il, qui habitent là dedans ? A un maître de rhétorique qui, louant son métier, disait : quand tout est dit, il n'y a rien si puissant que la parole de l'homme ; quand tu ne parles point, dit-il, tu ne vaux donc rien ?

Agis alla une fois tout seul ambassadeur devers Philippe, qui lui dit : comment cela? viens-tu seul? Oh i, dit-il, devers un seul.

Quelqu'un lui demanda comment il pourrait demeurer franc et libre pour toute sa vie : en méprisant la mort, dit-il.

Agis, le dernier roi de Lacédémone, ayant été surpris en trahison, et condamné par les éphores, ainsi qu'on le menait sans forme de justice au lieu pour être étranglé, aperçut un de ses esclaves qui pleurait ; il lui dit ; cesse de pleurer pour un mort ' car en mourant ainsi iniquement et méchamment, je vaux mieux et suis plus homme de bien que ceux qui me font mourir ; et ayant dit ces paroles, il tendit volontairement son col au lacs de la corde.

(Les dits notables des Lacédémoniens.)

Courage dans le combat, dans le danger.

Les exercices des Lacédémoniens étaient plus doux et moins pénibles en guerre qu'en autre temps, et généralement tout leur vivre moins étroitement réformé et moins contrôlé, de manière qu'ils se trouvaient seuls au monde à qui la guerre était repos des travaux que les hommes ordinairement endurent pour se rendre aptes à la guerre. Mais quand toute leur armée était rangée en bataille à la vue de l'ennemi, le roi adonc sacrifiait aux dieux une chèvre, et en même temps il commandait aux combattants qu'ils missent tous sur leurs têtes des chapeaux de fleurs, et aux joueurs de flûtes, qu'ils sonnassent l'aubade, qu'ils appellent la chanson de Castor, au son et à la cadence de laquelle lui-même commençait à marcher le premier : de sorte que c'était chose plaisante et non moins effroyable, de les voir ainsi marcher tous ensemble, en si bonne ordonnance, au son des flûtes, sans jamais troubler leur ordre ni confondre leurs rangs, et sans se perdre ni étonner aucunement, mais aller posément et joyeusement, au son des instruments, se hasarder au péril de la mort. Car il est vraisemblable que de tels courages ne sont passionnés ni de frayeur ni de courroux outre mesure ; et au contraire, qu'ils ont une constance et hardiesse assurée, avec bonne espérance, comme étant accompagnés de la faveur des dieux. Quand ils avaient rompu les ennemis, ils les chassaient et poursuivaient jusques à ce que, par la déroute et fuite entières d'iceux, leur victoire fût de tout point assurée, et lors ils s'en

retournaient tout court en leur camp, estimant que ce n'était acte, ni de gentil cœur, ni de nation noble et généreuse comme la Grecque, de tuer et mettre en pièces ceux qui étaient si débandés qu'ils ne se pouvaient plus rallier, et qui quittaient toute espérance de victoire. Gela leur était non-seulement honorable, mais aussi grandement profitable, parce que ceux qui étaient en bataille contre eux, sachant qu'ils tuaient ceux qui s'opiniâtraient à leur faire tête et laissaient aller ceux qui fuyaient devant eux, trouvaient le fuir plus utile que l'attendre et demeurer.

(Lycurgue.)

Porsenna fit assaillir le mont Janiculum si vivement que les gardes qu'on y avait mis en furent déboutés, lesquels en fuyant devant Rome tuèrent après eux les ennemis qui fussent entrés pêle-mêle parmi eux, n'eût été que Publicola sortît à l'encontre, qui attacha une longue escarmouche au long de la rivière du Tibre, où il arrêta les ennemis, qui pour être en plus grand nombre forçaient les Romains, jusques à ce qu'ayant été bien blessé en cette escarmouche il fût emporté entre les bras de ses gens dedans la ville.

Autant en prit-il à l'autre consul Lucretius dont les Romains se trouvèrent fort étonnés et découragés tellement qu'ils se prirent à fuir vers la ville. Les ennemis les poursuivirent vivement jusque dessus le pont de bois, tellement que la ville fût en très grand danger d'être prise de primesaut; mais Horatius Coclès, et avec lui deux autres jeunes hommes des plus nobles de la ville, Hermenius et Lucretius, se plantèrent sur le pont même, et firent tête à l'ennemi. Getui Horatiusfut surnommé Coclès, qui vaut autant à dire comme borgne, pource qu'il avait perdu un œilàla guerre; toutefois les autres veulent dire que ce fut pource qu'il était fort camus, et qu'il avait le nez tellement enfoncé dedans la tête qu'on ne voyait rien en sa face qui séparât ses deux yeux, mais étaient ses sourcils tout conjoints ; à l'occasion de quoi le peuple cuidant le surnommer Cyclops, par erreur de langue le nomma, ce disent-ils, Coclès. Gomment que ce soit, cetui Horatius Goclès eut bien la hardiesse de montrer visage à l'ennemi, et tenir le pont jusques à ce qu'on l'eût coupé et rompu derrière lui, ce qu'ayant été fait, il se jeta tout armé qu'il était, et blessé

en la cuisse d'un coup de pique toscane, dedans le Tibre, et se sauva à nage jusques à l'autre rive.

Par quoi Publicola s'émerveillant d'un si vertueux acte suada promptement aux Romains qu'ils se cotisassent f tous pour lui donner autant comme chacun d'eux dépensait en un jour, et depuis encore lui fit donner du public autant de terre, comme il en pourrait labourer à l'entour en un jour, et outre tout cela encore lui fit-il dresser un siège de cuivre, dedans le temple de Vulcain, réconfortant par cet honneur la débilitation de sa cuisse où il avait été blessé, et dont il était demeuré boiteux.

(Publicola.)

Dans la guerre contre les Volsques, si y eût incontinent bonne troupe de .Romains qui se rallièrent ensemble autour de Martius, dont les ennemis s'épouvantèrent si fort qu'ils reculèrent arrière; mais Martius non content de cela les poursuivit et les chassa fuyants à val de route jusque dedans leurs portes ; et là voyant que les Romains tiraient le pied arrière pour le grand nombre de traits et de flèches qu'on leur tirait de dessus les murailles, et qu'iln'y en avait un seul entre eux, qui eût la hardiesse de penser seulement à se lancer pêlemêle avec les fuyants dedans la ville, parce qu'elle était pleine de gens de guerre, tous bien armés, il les encouragea de fait et de parole, en leur criant que la fortune avait ouvert les portes plus pour les poursuivants que pour les fuyants : toutefois il n'y en eut guère qui prissent pour cela cœur de le suivre ; mais là même à travers la presse des ennemis se jeta et poussa jusque sur la porte, et entra dedans la ville parmi les fuyants, sans que personne de dedans n'osât de prime face tourner visage, ni s'arrêter pour lui faire tête: mais lui regardant autour de lui qu'il était entré peu de ses gens avec lui pour le secourir, et se voyant de tous côtés enveloppé d'ennemis qui se rallièrent pour lui courir sus, il fit adonc, comme en écrit, des prouesses qui ne sont pas croyables, tant de coups de main, que d'agilité et disposition de personne, de hardiesse, de courage, rompant et renversant tous ceux sur lesquels il se ruait, de manière qu'il en fît fuir les uns jusques aux plus reculés quartiers de la ville, les autres de frayeur se rendirent et jetèrent leurs armes en terre devant lui, et par ce

moyen donnèrent tout loisir àLartius, qui était dehors, d'amener" à sûreté les Romains au dedans.

(Coriolân.)

Étant la ville prise (Gorioles), la plupart des soudards se mit incontinent à piller, et à emporter et serrer le butin qu'ils avaient gagné; mais Martius s'en courrouçabien aigrement, et cria qu'il n'y avait point de propos qu'eux entendissent au pillage, et allassent çà et là cherchant de quoi s'enrichir, pendant que le consul et leurs concitoyens étaient à l'aventure attachés à combattre contre leurs ennemis, et que, sous couleur de gagner quelque butin, ils cherchassent moyen de se tirer loin de l'affaire et des dangers; toutefois, quelques raisons qu'il eût alléguées, il y en eut bien peu qui lui prêtassent l'oreille. Par quoi prenant avec lui ceux qui volontairement s'offrirent à le suivre, il sortit de la ville, et prit son chemin vers le quartier où il entendit que le surplus de l'armée était allé.

Or, étaitadoncla coutume entre les Romains, quand ils étaient rangés en bataille, et qu'ils étaient prêts à prendre leurs pavois sur leurs bras, et à se ceindre par-dessus leurs robes, de faire aussi quant et quant leur testament sans rien en mettre par écrit, en nommant celui qu'ils voulaient faire leur héritier en présence de trois ou quatre témoins. Martius arriva justement sur le point que les soudards étaient après à le faire de cette sorte, étant là les ennemis si près, qu'ils s'entre-voyaient les uns les autres. Quand on l'aperçut ainsi qu'il était tout souilié de sang, et trempé de sueur avec petite suite de gens, cela de prime face en troubla et étonna quelques-uns ; mais tantôt après, quand ils le virent courir avec un visage gai vers le consul, et lui toucher en la main, et lui récitant comme la ville de Corioles avait été prise, et qu'on vit aussi que Cominius, le consul, le baisa et l'embrassa, adonc n'y eut-il celui qui n'en reprît courage, les uns pour avoir ouï de point en point conter le succès de cet heureux exploit, et les autres pour le conjecturer à voir leurs gestes de loin.

Ils se prirent tous à crier au consul qu'il fît marcher sans plus attendre, et commencer la charge. Martius lui demanda comment était ordonnée la bataille des ennemis, et en quel endroit étaient leurs meilleurs combattants: le consul lui fit

réponse, qu'il pensait que les bandes qui étaient au front de leur bataille, étaient celles des Antiates, qu'on tenait pour les plus belliqueux, et qui ne cédaient en hardiesse à nuls autres de l'art des ennemis. Je te prie donc, lui répliqua Martius, et te requiers que tu me mettes droit à Vencontre de ceuxlà. Le consul lui octroya, louant grandement sa bonne volonté ; et adonc Martius, quand les deux armées furent prêtes à s'entre-choquer, se jeta assez loin devant sa troupe, et alla charger si furieusement ceux qu'il rencontra de front, qu'ils ne lui purent longuement faire tête, car il fendit incontinent et entr'ouvrit l'endroit de la bataille des ennemis, où il donna ; mais ceux des deux côtés se tournèrent aussitôt les uns devers les autres pour l'envelopper et enserrer entre eux : ce que le consul craignant, envoya soudain par là les meilleurs combattants qu'il eût autour de sa personne. Il y eut donc une fort âpre mêlée à l'entour de Martius, et en peu d'heures y eut beaucoup d'hommes tués sur la place ; mais à la fin les Romains y firent si grand effort, qu'ils forcèrent et rompirent les ennemis ; et les ayant rompus, se mirent à les chasser, priant Martius qu'il se voulût retirer au camp, pour ce qu'il n'en pouvait plus, tant il était las du travail qu'il avait enduré, et des blessures qu'il avait reçues ; mais il leur répondit que ce n'était point aux victorieux à se rendre ni à avoir le cœur failli, et courut lui-même après les fuyants, jusqu'à ce que l'armée des ennemis fût entièrement toute déconfite, avec grand nombre de morts et grand nombre de prisonniers aussi.

(Coriolan.)

Epaminondas, sans faire semblant de rien, avait de longue main conduit la pratique de lever le courage aux jeunes hommes Thébains ; car quand ils passaient leur temps aux exercices du corps, il trouvait moyen de les faire toujours coupler à la lutte aux Lacédémoniens ; puis quand il les voyait tous fiers de les avoir portés par terre, et d'être les plus forts, il venait à les tanser, en leur disant qu'ils devraient avoir grande honte de souffrir à faute de cœur, que ceux-là leur tinssent le pied sur la gorge, qui n'étaient pas à beaucoup près si forts, si roides, ou si robustes qu'eux.

(Pélopidas.)

L'exploit de Pélopidas ayant été entrepris et exécuté, avec même hardiesse, même péril et même travail que celui de Thrasybule, quand il délivra la ville d'Athènes des trente gouverneurs tyrans, et qui plus est, ayant été conduit à même fin par la fortune, en a été appelé par les Grecs son frère germain : car aussi serait-il bien malaisé d'en alléguer d'autres que ces deux-là, qui avec si peu de gens soient venus au-dessus de leurs adversaires qui étaient si grand nombre plus qu'eux, ne qui avec si peu de moyens aient vaincu ceux qui étaient très puissants, ne qui, étant venus à bout de leur entreprise par les moyens de leur hardiesse seule et de leur sage conduite, aient été cause de plus grands biens à leurs pays. Ce qui a rendu l'entreprise encore plus honorable et plus glorieuse pour eux, attendu le changement des affaires qui en suivit puis après : car la guerre qui abattit la dignité de Sparte et qui ôta aux Lacédémoniens la principauté de la terre et de la mer, commença celle nuit que Pélopidas, sans avoir surpris une ville, un château, une place forte, entrant, lui douzième en une maison privée, coupa et trancha (par manière de dire, et pour mieux exprimer la vérité par cette figure de parler) les chaînes qui maintenaient ferme la seigneurie et principauté que les Lacédémoniens avaient en toute la Grèce, et lesquelles on avait jusqu'à ce temps-là estimé être si fortes, qu'il serait impossible de les briser, rompre, ni délier.

(Pélopidas.)

Pour encourager les gens du roi Antigone, et aller tout chaudement charger les ennemis, pendant qu'ils étaient en grand trouble, Philopœmen laissa son cheval et marcha à pied à travers lieux bossus et raboteux, pleins de ruisseaux et de fondrières, ayant sur son dos une cuirasse d'homme d'armes et le reste du harnais fort pesant et combattant en cet équipage à grand'peine et grand mésaise, il eut les deux cuisses percées de part en part d'un coup de javelot qui se darde avec une courroie attachée au milieu; et, combien que le coup n'entrât pas fort avant dedans la chair, si fut-il grand et roide : car il perça les deux cuisses d'outre en outre, tellement que le fer passait de l'autre côté, si demeura sur l'heure empêtré de ce coup, ne plus ne moins que qui lui eût mis des

LA FORCE DANS l' ACTION. — LE COURAGE 99

fers aux pieds, et ne savait ce qu'il devait faire, car la courroie attachée au milieu du javelot lui faisait grand douleur quand on cuidait retirer le javelot par où il était entré, et n'y avait personne de ceux qui étaient là présents qui y osait mettre la main. D'autre côté Philopcemen, voyant que le combat était en sa plus grande fureur, laquelle se passerait incontinent, perdait patience de dépit, tant il avait d'ardeur de retourner au combat; si fît tant en retirant l'une de ses cuisses et avançant l'autre, qu'il rompit la hampe du javelot en deux, et s'en fit arracher les deux tronçons, l'un de çà, l'autre de là; puis quand il se sentit ainsi dépêtré, il mit incontinent l'épée au poing, et s'en alla à travers les combattants aux premiers rangs affronter l'ennemi (les Lacédémoniens),de manière qu'il renforça grandement le courage aux siens et leur apporta une envie d'imiter sa prouesse. Après donc que la bataille ait été gagnée, Antigone demanda à ses capitaines Macédoniens pour les tenter, qui les avait mus à faire partir et charger la chevalerie avant le signe qui leur avait été commandé : ils répondirent qu'ils avaient été contraints d'ainsi le faire contre leur volonté, parce qu'un jeune gentilhomme Mégalopolitain était allé avant le temps commencer la charge avec la compagnie : et adonc leur dit Antigone en riant : ce jeune gentilhomme-là que vous dites, a fait un tour de sage et vaillant capitaine.

(Philopœmen.)

Pyrrhus se mit à la voile vers la Sicile, là où, si tôt qu'il fût arrivé, il trouva tout ce qu'il avait espéré, car les villes se mirent bien volontiers entre ses mains. Et là où il fût besoin de combattre et d'employer la force des armes, rien n'arrêtait devant lui du commencement; car avec trente mille hommes de pied, et deux mille cinq cents de cheval, et deux cents voiles qu'il y mena, il chassait devant lui les Carthaginois, et allait conquérant toute la province qui était sous leur obéissance.

Or c'était pour lors la ville d'Eryx la plus forte place qu'ils eussent, et y avait dedans bon nombre de gens de guerre pour la défendre ; il délibéra d'essayer à la forcer, et quand son armée fut prête pour donner l'assaut, il se fit armer de toutes pièces, et en s'approchant de la ville, fit vœu à Hercule

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de lui payer un solennel sacrifice avec une fête de jeux publics, moyennant qu'il lui fît la grâce de se montrer aux Grecs habitant en la Sicile digne des nobles ancêtres dont il était descendu et des grands moyens qu'il avait entre ses mains. Ce vœu achevé, il fît incontinent sonneries trompettes, et à coups de trait retirer les Barbares qui étaient sur les murailles ; puis quand les échelles furent plantées, il monta tout le premier sur la muraille où il trouva plusieurs des Barbares qui lui firent fête; mais il en jeta les uns du haut en bas d'un côté et d'autre de la muraille, et à coups d'épée en abattit plusieurs morts à l'entour de lui, sans qu'il y fût aucunement blessé, parce que les Barbares n'avaient pas la hardiesse de le regarder seulement au visage, tant son regard était terrible.

Ce qui témoigne qu'Homère parla sagement et en homme bien expérimenté, quand il dit que la prouesse seule entre toutes les vertus morales est celle qui aucune fois a des saillies de mouvement inspirées divinement, et de certaines fureurs, qui transportent l'homme hors de soi-même. La ville donc ayant été prise, il paya magnifiquement le sacrifice voué à Hercule, et fît une fête de toutes sortes de jeux et de toutes sortes de combats.

(Pyrrhus.)

Les Carthaginois descendirent à Lilybée avec une armée de soixante et dix mille combattants, deux cents galères, et mille autres vaisseaux qui portaient les engins de batterie, les chariots, vivres, et autres provisions et munitions nécessaires pour un camp, en intention de ne faire plus ainsi la guerre par le menu, mais de chasser tout à un coup les Grecs de toute la Sicile entièrement : car aussi était-ce une puissance suffisante pour prendre et subjuger tous les Siciliens, encore qu'ils n'eussent point été divisés, mais bien unis les uns avec les autres.

Par quoi étant avertis qu'on courait leurs terres et pays, ils y coururent incontinent en chaude colère sous la conduite de Asdrubal et cTAmilcar, les deux chefs de leur armée. Cette nouvelle fut tantôt portée jusqu'à Syracuse, dont les habitants furent si effrayés, oyant parler d'une si grosse puissance, que de si grand nombre qu'ils étaient à peine y en eut-il trois

mille qui eussent la hardiesse de prendre les armes, et sortir en campagne avec Timoléon. Quant aux étrangers soudoyés et entretenus, ils n'étaient pas plus de quatre mille en tout, desquels encore y en eut-il mille qui, par lâcheté de cœur, s'en retournèrent de mi-chemin tout court, disant que Timoléon était hors de son bon sens et plus téméraire que son âge ne portait, de vouloir aller avec cinq mille combattants à pied et mille chevaux se présenter devant soixante et dix mille, en éloignant de bien huit grandes journées de Syracuse ce peu de force qu'il avait pour la pouvoir défendre ; tellement que s'il advenait qu'ils fussent contraints de fuir, ils n'auraient lieu quelconque où ils se pussent retraire ni sauver, ni personne qui prit soin de les ensevelir et enterrer quand ils auraient été tués. Toutefois, Timoléon estima être avantage pour lui que ceux-là se fussent déclarés tels comme ils étaient, de bonne heure avant la bataille.

Et au demeurant, ayant prêché et encouragé les autres, les lit tous marcher en diligence vers la rivière de Grimèse, là où il était averti qu'il trouverait les Carthaginois : et ainsi comme il montait un petit coteau, de dessus lequel on voyait le camp des ennemis de l'autre côté, il arriva par cas d'aventure en son ost, quelques mulets chargés de l'herbe qui s'appelle ache, dont les soudards se fâchèrent de première face,cuidant que ce fût un mauvais présage, parce que nous avons accoutumé de couronner les sépultures des morts avec cette herbe, dont est venu le proverbe commun que nous disons, quand quelqu'un est bien malade et en grand danger de sa vie, quil ne lui faut plus que Vache, c'est-à-dire la sépulture.

Mais Timoléon voulant les retirer de cette superstition, et leur ôter ce découragement, fit arrêter l'armée ; et après leur avoir fait d'autres remontrances selon le temps, le loisir et l'occasion, leur dit que la couronne se présentait d'elle-même entre leurs mains avant la victoire, parce que les Corinthiens couronnent ceux qui emportent le prix aux jeux Isthmiques qui se célèbrent en leur terre, avec des chapeaux d'ache, et était encore lors le prix de la victoire aux jeux solennels Isthmiques la couronne d'ache, comme jusques ici l'est-elle aux jeux de Némée ; et n'y a pas longtemps qu'aux jeux Isthmiques on a commencé à user des branches de pin.

Timoléon donc, ayant ainsi parlé à ses gens, comme nous avons dit, prit lui-même de cette ache le premier, dont il fit

un chapeau qu'il se mit sur la tête, et après lui les autres particuliers capitaines, et jusqu'aux soudards, qui plus est, à l'instant même les devins aperçurent deux aigles volant vers eux, dont l'une tenait entre ses griffes un serpent qu'elle perçait d'outre en outre avec ses ongles ; et l'autre, en volant, jetait un cri ferme et donnant assurance. Ils les montrèrent toutes deux aux soudards, lesquels adonc, tous d'une voix, se prirent à invoquer les dieux à leur aide.

Or était-ce sur le commencement de l'été, environ la fin du mois de mai, approchant jà le soleil du solstice d'été, et se leva de la rivière un gros brouillas, de sorte que toute la campagne était couverte de brouée, et ne voyait-on rien du camp des ennemis; seulement entendait-on un grand bruit de voix confuses, comme venant d'une si grosse armée, et montant contre mont jusqu'à la cime du coteau ; mais quand les Corinthiens eurent achevé de monter cette côte, ils mirent leurs boucliers et pavois en terre pour reprendre un peu d'haleine, et le soleil ayant tiré et enlevé les vapeurs de brouillas jusques à la cime des coteaux, l'air commença à s'y épaissir et à s'y grossir, de manière que les croupes des montagnes furent toutes couvertes de nuées, et au contraire la plaine au-dessous demeurant toute nette et purifiée, on découvrit adonc tout clairement la rivière de Grimèse, et vit-on les ennemis qui la passèrent en telle ordonnance: premièrement, ils avaient mis au-devant les chariots de guerre, armés et équipés fort épouvantablement, derrière lesquels suivaient dix mille hommes de pied, armés avec boucliers blancs sur leurs bras, et conjecturait-on, à les voir de loin si bien équipés, à leur grave démarche, et à leur bonne ordonnance, que c'étaient naturels Carthaginois : après lesquels suivaient les autres nations pêle-mêle, et passaient en foule avec grand désarroi.

Et là, Timoléon, considérant que la rivière lui donnait commodité de les prendre à demi-passés, et en choisir à part tel nombre qu'il voulait, après avoir montré au doigt à ses gens comme la bataille des ennemis était mé-partis en deux par la rivière, pource que les uns étaient j à passés et les autres non, il commanda à Démarate que, prenant les gens de cheval, il allât commencer à charger les premiers pour engarder qu'ils ne se pussent ranger en bataille; et en même temps, descendant avec les gens de pied en la plaine, donna aux

autres Siciliens les deux pointes de son bataillon, y mêlant parmi en quelque nombre des soudards étrangers, et au milieu, où il était en personne, retint autour de soi les naturels Syracusains,avec la fleur des étrangers, et n'arrêta guère à choquer voyant le peu d'exploit que faisaient ses gens de cheval ; car il apercevait qu'ils ne pouvaient advenir à charger à bon escient le bataillon des naturels Carthaginois, à cause qu'ils étaient couverts de chariots armés, qui couraient çà et là au-devant d'eux; à l'occasion de quoi ils étaient contraints de tournoyer continuellement, s'ils ne se voulaient mettre en danger d'être rompus tout à plat, et faire, en se retournant, des saillies et des courses par boutées sur les ennemis.

Parquoi prenant adonc son pavois sur son bras, il cria à haute voix à ses gens de pied, qu'ils le suivissent hardiment et qu'ils ne doutassent de rien. Ceux qui l'ouïrent trouvèrent sa voix plus que naturelle, comme étant trop plus forte et plus puissante qu'elle n'avait accoutumé d'être, soit ou que l'ardeur et véhémente affection de combattre lui renforçât ainsi la voix, ou que quelque dieu, comme sur l'heure il fut avis à plusieurs, lui aidât à crier.

Ses gens soudain lui répondirent de même, et le prièrent deles mener sans plus différer. Si fit adonc entendre à ceux de cheval, qu'ils se tirassent à côté hors de devant les chariots, et qu'ils allassent charger les Carthaginois par les flancs, puis fît serrer de près écu contre écu, et pavois contre pavois, ceux qui étaient aux premiers rangs de son bataillon, commandant à même instant aux trompettes de sonner ; et ainsi alla de grande roideur choquer les ennemis, lesquels soutinrent ce premier choc vaillamment, ayant les corps armés de bons corselets de fer, et les têtes de morions de cuivre, et si portaient devant eux de grands pavois, avec lesquels ils soutenaient et reboutaient facilement les coups de javelines et de piques.

Mais quand on vint à combattre à coups d'épées, où il n'est pas moins besoin d'adresse et d'art que de force, incontinent il se leva des montagnes une tempête de tonnerres effroyables, et d'éclairs ardents parmi ; puis les nuées épaisses et. obscures, qui s'étaient amassées autour des cimes des coteaux et collines, en vinrent en même temps à décharger en la plaine sur laquelle se donnait la bataille, avec un orage de pluie impétueuse, vents violents et grêle mêlée parmi, toute

laquelle tempête donnait aux Grecs par derrière, et aux Barbares par devant, leur battant les visages, et leur éblouissant les yeux, étant continuellement férus d'une pluie poussée par le vent, et d'éclairs si souvent recoupés, que l'un n'attendait pas l'autre.

Gela leur apportait beaucoup d'empêchement mêmement à ceux qui n'étaient pas aguerris, principalement le tonnerre, et le bruit que faisait le vent impétueux et la grêle, en donnant sur leurs harnais; car cela engardait qu'ils ne pussent ouïr les commandements de leurs capitaines. Davantage la fange faisait aussi grande nuisance aux Carthaginois, parce qu'ils n'étaient pas délivrés en leurs harnais, mais pesamment armés comme nous avons dit : puis quand les plis de leurs hoquetons furent abreuvés d'eau, ils les chargèrent encore plus, et les empêchaient de combattre à leur aise ; et au contraire, cela servait aux Grecs à les renverser plus facilement en terre et quand ils étaient une fois tombés en la fange avec leurs pesantes armes, ils ne se pouvaient jamais plus relever.

On dit que dix mille hommes demeurèrent morts en cette bataille.

(Timoléon.)

Marcellus commença à se tourner contre Annibal, et là où tous les autres consuls presque, et tous les autres capitaines depuis la défaite de Cannes, avaient usé de cette seule ruse encontre lui, de fuir la lice et jamais ne s'attacher à combattre de lui, il prit un chemin du tout opposite, estimant que lalongueur du temps, lequel on estimait devoir miner et consommer les forces d'Annibal, aurait plutôt achevé de ruiner et détruire toute l'Italie, et que Fabius Maximus, qui regardait trop à la sûreté, n'était pas bien à propos pour remédier à la maladie présente de la chose publique romaine, attendant que cette guerre se terminât par la défaillance de forces de Rome, et faisant la faute que commettent les craintifs médecins, à faute d'oser à bon escient remédier à la maladie pendant qu'il en est temps, estimant que la consomption des forces fût diminution de la maladie. Si s'en alla premièrement contre les villes des Samnites, grandes et puissantes, qui s'étaient soustraites à l'obéissance des Romains, et les reprit avec bonne provision de blés et de deniers qu'il trouva

dedans, outre trois mille hommes de guerre qu'Annibal y avait laissé pour les garder, qu'il prit aussi.

Marcellus chassa Annibal hors de la Pouille, et le fit retirer en Lucanie, auquel pays l'ayant trouvé près d'une ville nommée Numistron, où il s'était logé sur les coteaux, en lieux fort et avantageux, Marcellus se campa tout auprès, emmi la plaine, et le lendemain fut le premier qui présenta la bataille à son ennemi.

Annibal de l'autre côté descendit aussi en la plaine de sorte qu'il y eut bataille, laquelle ne fut point décidée, encore qu'elle fut fort âpre, et qu'elle durât bien longtemps ; car ayant commencé à combattre environ les neuf heures du matin, à peine se démêlèrent-ils qu'il était jà nuit toute noire, et le lendemain au point du jour il rangea derechef ses gens en bataille parmi la déconfiture des morts, et défia Annibal à venir une autre fois éprouver à qui demeurerait la victoire ; ce qu'il ne voulut pas faire, mais se partit de là: au moyen de quoi Marcellus eut beau loisir de dépouiller à son aise les corps morts de ses ennemis, et de donner sépulture aux siens.

Quoi fait, il se remit incontinent à poursuivre son ennemi à la trace, lequel lui dressa plusieurs aguets et embûches ; mais jamais il ne donna dedans pas une ; et en toutes les rencontres et escarmouches où ils s'attachèrent, eut toujours l'avantage, dont il acquit grande estime et grande réputation.

(Marcellus.)

Marcellus fît vœu à Jupiter Férétrien de lui offrir les plus belles armes que les ennemis eussent, s'il demeurait vainqueur. Et à l'heure même le roi des Gaulois l'ayant aperçu se douta bien, à voir les marques et enseignes qu'il avait, que ce devait être le chef des ennemis : si lança son cheval bien loin devant sa troupe droit à lui, en lui criant un cri de défiance que c'était à lui qu'il en voulait, et branlant une grosse javeline de barde qu'il portait en la main.

C'était le plus bel homme et le plus grand de tous les Gaulois, et si avait son harnais tout doré et argenté, et tant enrichi de toutes sortes d'ouvrages et de couleurs, qu'il en reluisait comme l'éclair : par quoi Marcellus ayant jeté sa vue sur toute la bataille des ennemis, et n'y ayant point aperçu de plus belle arme que celle de ce roi, jugea incon-

tinent que c'était donc celui contre lequel il avait fait sa prière et son vœu à Jupiter. Si piqua droit à lui, et lui donna un tel coup de javeline, aidant la force et la raideur de la course du cheval, qu'il lui faussa sa cuirasse et le porta par terre, non encore mort pourtant ; mais il redoubla soudain deux ou trois coups dont il l'acheva de tuer, puis se jeta aussitôt à bas de dessus son cheval, et en touchant les armes du mort, leva les yeux au ciel en disant: ô Jupiter Férétrien, qui regarde du ciel et dirige les hauts faits d'armes et les prouesses des capitaines, je t'appelle à témoin comme je suis le troisième capitaine romain qui étant chef d'armée ai défait et occis de ma propre main le roi et chef de l'armée des ennemis, et le promets offrir et dédier les plus belles et les plus riches dépouilles des ennemis, pourvu qu'il te plaise nous donner pareille fortune au demeurant de cette guerre.

(Marcellus.)

Après la victoire de Pydna, Scipion, le plus jeune des fils de Paul-Emile, ne se trouvait pas, qui était celui que son père aimait le mieux, parce qu'il le voyait de plus excellente nature que nul autres de ses frères ; car il était déjà courageux et convoiteux d'honneurs à merveilles, encore qu'il ne fît guère que sortir lors de l'enfance. Si le tenait Emile jà tout perdu, cuidant qu'à faute d'expérience de la guerre et par une ardeur de jeunesse il se serait jeté trop avant en la presse des ennemis combattants. Si fut incontinent tout le camp averti du deuil qu'en menait Emile et de la détresse en laquelle il en était.

Au moyen de quoi les Romains qui s'étaient mis à souper se levèrent tous de tables et s'en coururent à la clarté des torches, les uns vers la tente d'Emile, les autres hors du camp pour chercher entre les morts s'ils l'y reconnaîtraient point, et était tout le camp triste et morne, et la plaine et coteaux d'à Penviron retentissaient des cris de ceux qui appelaient à haute voix Scipion ; car il avait dès ce commencement un naturel doué et composé de toutes les bonnes et grandes parties qui sont requises en un capitaine et sage gouverneur de chose publique, autant et plus que nul autres jeunes hommes de son temps. A la fin comme l'on n'avait déjà presque plus d'espérance qu'il revînt, il retourna de la

chasse des ennemis avec deux ou trois de ses familiers seulement, souillé de sang tout frais, comme un gentil lévrier acharné après la bête, s'étant laissé porté au loin à l'aise de la victoire. C'est celui Scipion qui depuis ruina les deux cités de Carthage et de Numance, et qui fut le plus grand homme de guerre et le plus vaillant capitaine des Romains en son temps, et qui eut plus d'autorité et de réputation.

(Paul-Emile.)

Dans la guerre des peuples confédérés de l'Italie qu'on appelle la guerre Marsique, Sertorius eut charge et commission de lever gens de guerre, et faire forger armes, en quoi il fit sa bonne diligence, et hâta tellement la besogne à comparaison de la longueur et paresse des autres jeunes gens, qu'il en acquit la réputation d'homme d'exécution, qui était pour faire un jour de belles et grandes choses ; mais quoi qu'il fût parvenu à la dignité de capitaine, il ne laissa point pour cela de hasarder aussi hardiment sa personne, comme eût fait un simple soudard, mais fit de merveilleuses armes de sa propre main, sans s'épargner aux plus dangereuses mêlées, tellement qu'à la fin il y perdit un œil qui lui fut crevé en combattant, de quoi tant s'en faut qu'il eût honte, qu'au contraire il s'en glorifiait ordinairement. Car les autres, disait-il, ne portent pas toujours avec eux les marques et témoignages de leurs prouesses, mais les laissent quelquefois a la maison, comme sont les chaînes, carcans, javelines et couronnes, qui leur ont été donnés par leurs capitaines pour témoignage de leurs vertus ; mais lui portait toujours, en quelque lieu qu'il allât, les enseignes de sa vaillance, tellement que ceux qui regardaient sa perte, voyaient aussi ensemble le témoignage de sa valeur. Aussi lui en fit le peuple l'honneur qui lui appartenait ; car quand il entra au théâtre, il le reçut avec grands battements de mains et grandes louanges, ce qu'à peine faisaient les Romains aux plus vieux capitaines, et qui pour leurs grands succès étaient les plus honorés.

(Sertorius.)

Comme Lucullus était prêt à passer la rivière, il y eut quelques-uns de ses capitaines qui le vinrent avertir qu'il se

devait garder de combattre ce jour-là, parce que c'était l'un de ceux que les Romains estiment malencontreux, et les appellent atri, c'est-à-dire noirs, parce que c'était celui auquel un Scipion avait été défait en bataille rangée, avec toute son armée, par les Gimbres ; et Lucullus leur répondit cette parole, qui depuis a tant été célébrée: je le rendrai aujourd'hui heureux pour les Romains; c'était le sixième jour du mois d'octobre.

En disant ces mots, et les admonestant d'avoir bon courage il passa la rivière, et marcha le premier droit vers l'ennemi, armé d'une anime d'acier faite d'écaillés, reluisante au soleil, et par dessus une cotte d'armes frangée tout à l'entour, tenant déjà l'épée traite en la main, pour donner à entendre à ses gens qu'il fallait soudainement aller joindre de près les ennemis, pour combattre à coups de main contre eux, qui n'avaient accoutumé de combattre que de loin à coups de trait, et qu'il passerait si vitement et si roidement l'espace de chemin qu'il leur fallait pour tirer, qu'ils n'auraient pas le loisir de décocher; et voyant que le fort de leurs hommes d'armes, dont on faisait si grand cas, était rangé en bataille au-dessous d'un coteau duquel le dessus était plein et uni, et la montée qui durait environ un quart de lieue n'était pas fort roide ni coupée, il y envoya quelque nombre de gens de cheval; et lui, en même temps, prenant deux enseignes de gens de pied, se perforça de gagner aussi le haut de ce coteau, ayant ses soudards à son dos qui le suivaient de grand courage, parce qu'ils le voyaient le premier travaillant à pied, et gravissant contre mont la pente du coteau.

Quand il fut au-dessus, il s'arrêta un peu au lieu plus éminent, et se prit à crier à haute voix : la victoire est nôtre, compagnons, la victoire est nôtre ; et en disant cela, les mena droit contre ces hommes d'armes, leur commandant qu'ils ne s'amusassent point à lancer leurs javelots, mais qu'ils prissent leurs épées en leurs mains, et en frappassent sur les jambes et sur les cuisses de ces hommes d'armes, parce qu'ils n'ont autres parties de leurs corps qui soient découvertes : toutefois il ne fut point de besoin de telles escrimes, parce qu'ils n'attendirent pas les Romains, mais avec grands hurlements tournèrent bride incontinent, et s'allèrent ruer très lâchement, eux et leurs chevaux, tout ainsi lourds et pesants qu'ils étaient, à travers les bandes de leurs gens de pied, avant

qu'ils eussent donné un seul coup; tellement que si grand nombre de milliers d'hommes fût mis en déroute sans coup férir, et sans qu'il y eût personne blessé, ni que l'on vît une seule goutte de sang répandu.

(Lucullus.)

Courage dans l'insuccès

Voyant que les Athéniens se repentaient de ce qu'ils n'avaient pas cru son conseil, quand ils virent qu'il leur fallait fournir des vaisseaux et des gens de cheval à Philippe, Phocion leur dit adonc : La crainte de ce dont vous vous plaignez maintenant, me faisait opposer à ce que vous avez consenti ; mais, puisque vous l'avez accordé, il le vous faut supporter patiemment, et ne perdre pas le courage pour cela, vous réduisant en mémoire que vos ancêtres, par le passé, ont quelquefois donné la loi aux autres, et quelquefois l'ont aussi reçue d* autrui : et en se portant bien sagement en Vune et en Vautre fortunes ont préservé non seulement cette cité, mais tout le demeurant de la Grèce.

(Phocion.)

Quand Philippe élevé pour la victoire qu'il venait de gagner près la ville d'Amphise, se fut jeté dedans la contrée d'Elatie, et saisi de la Phocide,les Athéniens se trouvèrent si étonnés, que personne n'osait prendre la hardiesse de monter en la tribune aux harangues, et ne savait-on quel conseil prendre. Étant toute l'assemblée en grand doute et en grand silence, Démosthène seul se tira en avant, qui derechef conseilla de rechercher l'alliance des Thébains, et au surplus réconfortant le peuple, lui donna bonne espérance, comme il avait toujours accoutumé : si fut envoyé pour cet effet ambassadeur avec d'autres à Thèbes, et Philippe y envoya aussi de sa part Amynthas et Cléarchas,deux gentilshommes Macédoniens, et avec eux Drochus, Thessalus et Thrasidseus, pour répondre et contredire à ce que proposaient les ambassadeurs d'Athènes.

Si comprirent bien alors les Thébains en leurs entendements, ce qui leur était le plus utile, et se ramenèrent devant

leurs yeux tous les maux et misères que la guerre apporte avec elle, parce que les plaies qu'ils avaient reçues en la guerre Phocaïque, étaient encore toutes fraîches ; mais néanmoins la vive force de l'éloquence de Démosthène, ainsi que Théopompe dit, leur allumant le courage, et les enflammant de désirs d'honneur, offusqua toutes les autres considérations, et les ravit tellement en l'amour du devoir et de l'honnêteté, qu'ils oublièrent toutes craintes de danger, toute obligation de bienfaits et toute raison tendant au contraire. Si fut cet acte pour un orateur trouvé si grand et de telle conséquence, que Philippe incontinent envoya des ambassadeurs devers les Grecs, attendant à quelle fin sortirait cette émeute, de manière que non seulement les capitaines d'Athènes obéissaient à Démosthène, faisant tout ce qu'il leur ordonnait, mais aussi les gouverneurs de Thèbeset du pays de la Béotie: et étaient les assemblées de conseil àThèbes aussi bien régies par lui, comme celles d'Athènes, y étant également aimé des uns et des autres, et y ayant pareille autorité de commander, non point sans cause, comme bien le dit Théopompe, mais méritoirement et très justement.

Mais les Grecs ayant été défaits en bataille (Chéronée), les autres orateurs qui tenaient le parti contraire à Démosthène au gouvernement des affaires, commencèrent à lui courir sus et à se préparer pour lui faire faire son procèjs ; mais le peuple non seulement l'absolut de toutes les charges et imputations qu'on proposa contre lui, mais continua davantage à l'honorer toujours comme devant, et à l'appeler aux affaires comme personnage bien affectionné à l'honneur et au profit de la chose publique ; tellement que, quand les os de ceux qui étaient morts en cette bataille de Chéronée furent apportés pour être publiquement inhumés suivant la coutume le peuple lui déféra l'honneur de faire la harangue funèbre à la louange des trépassés, sans montrer d'avoir le cœur aucunement rabaissé ni failli pour perte qu'il eut faite, ainsi que Théopompe le témoigne et le prêche magnifiquement, mais plutôt au contraire montrant de ne se repentir point d'avoir suivi un tel conseil, en honorant celui qui l'avait donné.

(Démosthène.)

Les Barbares (à Orchomène) sitôt que leurs capitaines leur

eurent lâché la bride, décochèrent en si grande fureur, que non seulement ils écartèrent ceux qui besognaient aux tranchées de Sylla, mais aussi effrayèrent la plupart de ceux qui étaient en bataille pour le défendre, lesquels se mirent aussi à fuir.

Quoi voyant Sylla, descendit mécontent de dessus son cheval à terre, et saisissant son enseigne, se jeta à travers les fuyants jusqu'à ce qu'il trouva les ennemis en criant '.Soldats Romains, mon, honneur me commande de mourir ici, et pourtant, quand on vous demandera là où vous avez abandonné votre capitaine, souvenez-vous de répondre que c'est à Orchomène. Ils eurent si grand honte de ces paroles, qu'elles leur firent tourner visage, avec ce qu'il lui survint encore deux cohortes de renfort de la pointe droite de la bataille, lesquelles sous sa conduite chargèrent les ennemis si âprement, qu'ils les tournèrent tous en fuite : quoi fait il retira ses gens, et après les avoir fait dîner, recommença derechef à faire enclore de tranchées le camp des ennemis.

(Sylla.)

La persévérance.

Démosthène seplaignit à Satyrus, excellent joueur de comédie, qui était son familier, combien qu'il prit plus de peines que nul autre des orateurs, et qu'il eut presque dépensé toute la vigueur et force de son corps à l'étude, néanmoins il ne pouvait trouver moyen de se rendre agréable au peuple là où d'autres qui ne faisaient tout le long du jour qu'ivrogner et des mariniers qui ne savaient du tout rien, étaient patiemment écoutés, et occupaient toujours la tribune aux harangues, et au contraire on ne faisait compte de lui. Satyrus lui répondit : Tu dis la vérité, Démosthène. Mais ne te soucie : fy remédierai bientôt, etVenôterai la cause, pourvu que tu me veuilles réciter par cœur quelques vers d'Euripide ou de Sophocle. Démosthène en prononça sur-le-champ quelques-uns qui lui vinrent en mémoire, et Satyrus, les répétant après lui, leur donna toute une autre grâce, en les prononçant avec un accent, un geste et une affection convenable à la sentence, de manière que Démosthène même les trouva tout autres: par où connaissant corn-

bien faction, c'est-à-dire les belles manières de prononcer avec gestes de même, adjoint d'ornement et de grâce au parler, il jugea que c'était peu de chose, et presque rien du tout, que de s'exercer à bien dire, qui n'étudie à avoir la bonne prononciation et la belle action en même temps.

A l'occasion de quoi il fit depuis bâtir un cabinet sous terre, lequel était encore entier de mon temps, et y descendait tous les jours pour former son geste et sa prononciation, et pour exerciter sa voix, avec si grande affection, que bien souvent il y demeurait deux et trois mois entiers tout de suite, se faisant expressément raser la moitié de la tête, à cette fin qu'il n'osât de honte sortir hors en tel état, encore qu'il luien vînt bien grande volonté : et néanmoins il prenait et argument et matière de déclamer et de s'exerciter à bien dire des propos et devis qu'il avait eus, ou des affaires qu'il avait cependant traitées avec ceux qui l'étaient venus voir en sa maison.

Delà vint qu'on eut opinion qu'il n'avait pas l'entendement ne vif ne prompt de sa nature, et que son éloquence n'était point une chose naïve, mais acquise par force de labeur : en confirmation de quoi on allègue pour un évident signe, que jamais on ne vit Démosthène haranguer à l'imprévu: et que bien souvent qu'il était présent et séant en l'assemblée, le peuple l'appelait par son nom, afin qu'il dise son avis sur ce qui était lors en délibération : mais que jamais il ne se leva pour ce faire, s'il n'y avait premièrement pensé, et qu'il n'eût bien prévu et bien étudié ce qu'il avait à dire, tellement que les autres orateurs s'en moquaient bien souvent de lui, comme, entre les autres, Pythéas, qui lui dit, une fois, que ses oraisons sentaient l'huile de la lampe : mais Démosthène lui répliqua bien aigrement : aussi y a-t-il grande différence y Pythéas, entre ce que toi et moi faisons à la lumière de la lampe .

(Démosthène.)

Marcellus était homme qui exécutait vivement, comme celui qui était prompt à la main : hardi de nature, et proprement tel que ceux que Homère appelle martiaux et helliq ueux, pour se hasarder hardiment à tout danger: au moyen de quoi ayant affaire à un autre capitaine hardi et aventureux aussi, il s'at-

tachait à tout propos de pareille audace en toutes rencontres à lui. Mais au contraire Fabius, persévérant toujours en son premier avis, espérait que qui ne combattrait ni ne harasserait point Annibal, il se ruinerait et se déferait de soi-même, et que son armée se minerait d'elle-même, à force de guerroyer continuellement, ne plus ne moins que le corps d'un champion de luttes, qui pour avoir fait trop d'efforts se trouve cassé et rompu. Pourtant écrit Posidonius que l'un fut appelé Vèpée, et l'autre, le bouclier des Romains, et que la fermeté et constance de Fabius à la guerre sûrement, sans commettre rien à la fortune, mêlées avec la véhémence de Marcellus, fut ce qui préserva l'empire de Rome : car Annibal rencontrant à toutes heures, en son chemin, l'un qui était impétueux comme un torrent, trouvait que son armée en était toute ébranlée, froissée et harassée et l'autre, qui était comme une petite rivière qui lui coulait tout doucement par dessous, sans faire bruit ; mais continuellement Fallait minant et consumant petit à petit, jusqu'à ce que finalement il se trouva réduit à tels termes, qu'il était las de combattre contre Marcellus, et si redoutait Fabius qui ne combattait point.

(Marcellus.)

Fabius Maximus et Marcellus arrêtèrent ensemble que Fabius irait essayer de reprendre la ville de Tarente, et que cependant Marcellus ferait la guerre à Annibal, pour le divertir et engarder qu'il ne le pût aller secourir.

Ce conseil pris entre eux, Marcellus l'alla trouver près la ville de Cannusium, là où, comme Annibal changea souvent de logis, pour n'être point contraint de venir à la bataille malgré lui, il trouvait néanmoins toujours Marcellus devant lui, jusqu'à ce qu'un jour, s'étant arrêté en un logis, il le harcela tant par continuelles alarmes et escarmouches, qu'il l'attira à la bataille, laquelle fut débattue tout le long du jour jusques à la nuit, qui les contraignit tous deux de se retirer; et le lendemain dès l'aube du jour, Marcellus comparut encore en campagne avec son armée rangée en bataille; de quoi Annibal étant ennuyé, assembla les Carthaginois, et leur fit une harangue, par laquelle il les pria de bien vouloir encore combattre cette fois-là, si jamais ils avaient, par le passé, combattu pour l'amour de lui. Car vous voyez, dit-il, comment, après avoir tant de fois vaincu et gagné tant de batail-

les, nous n'avons pas loisir de reprendre haleine à notre aise, et ne pouvons avoir repos, quelque victorieux que nous soyons, si nous ne chassons cet homme ici.

Ap rès les avoir ainsi prêches, il les mena en bataille, en laquelle Marcellus, hors de propos et de saison, voulut user d'une ruse de guerre qui lui fit avoir du pire; car voyant la pointe droite de son armée fort pressée, il fit marcher l'une des légions qui était derrière en ordonnance, au front de la bataille, pour soutenir ceux qui en avaient besoin ; mais ce remuement troubla ceux qui combattaient,et donna la victoire aux ennemis, qui occirent bien ce jour-là deux mille sept cents hommes Romains. Mais retourne que fut Marcellus en son camp, il fit incontinent assembler ses gens auxquels il commença à dire qu'il voyait bien assez d'armes et de corps d'hommes, mais les Romains, qu'il n'en voyait point : quoi ouï, les soudards lui requirent pardon de la faute qu'ils avaient faite, et il leur, répondit qu'il ne leur donnerait point tant qu'ilsseraient vaincus mais que oui bien, quand ils auraient vaincu, et que le lendemain il les remènerait en bataille contre l'ennemi, afin que ceux qui étaient à Rome sussent plutôt la nouvelle de leur victoire que de leur fuite.

Cela dit, il ordonna qu'on baillât de l'orge au lieu de froment aux bandes qui avaient tourné le dosles premiers; tellement que, combien qu'il yen eût beaucoup en danger de leurs personnes pour les grands coups qu'ils avaient reçus en la bataille, si n'y en eut-il pas un à qui les paroles de Marcellus ne cuisissent plus que ses propres blessures. Le lendemain au plus matin fut mis hors, sur la tente du capitaine, la cotte d'armes teinte en écarlate qui est le signe ordinaire quand il doit y avoir bataille ; et furent les compagnies qui, le jour devant, avait été déshonorées, mises à leur requête au front de toute la bataille, et les particuliers capitaines, tirant semblablement aux champs les autres bandes qui n'avaient point été rompues les rangèrent après. Ce qu'entendant Annibal s'écria: o dieux! quel homme est-ce ci, qui ne se saurait contenir, ïii en bonne ni en mauvaise fortune ! Car il est seul qui ne donnejamais reposa son ennemi, quand il Va vaincu, ni n'en prend, quand il est abattu. Nous n'aurons jamais fait à lui, à ce que je vois, puisque la honte, soit qu'il gagne ou qu'il perde, lui donne toujours un aiguillon de plus oser et de plus entreprendre. .

Après ces remontrances, d'une part et d'autre, commencèrent les deux armées à marcher et s'entrechoquer : là où étant les hommes aussi forts d'un côté que d'autre, Annibal commanda qu'on fit marcher en avant jusques à un front de sa bataille ses éléphants, et qu'on les chassât jusques dedans les ennemis ; comme il fut fait, et fut cela cause de troubler un peu, et faire branler les premiers, jusqu'à ce que Flavius, colonel de mille hommes de pied, prit une enseigne en sa main, et marcha au-devant de ces bêtes, à la première desquelles il donna si rudement de la hante de l'enseigne, qu'il la fit tourner arrière. Ce premier-là s'étant ainsi tourné, alla heurter le second qui le suivait, et le détourna, et celui-là conséquemment les autres qui venaient après de main en main.

Ce que voyant, Marcellus commanda à ses gens de cheval qu'ils donnassent de tout leur effort en cet endroit-là où il voyait les ennemis j à un peu troublés pour ces bêtes qui retournaient contre eux, et faire qu'ils s'embarrassent encore davantage, comme ils firent : ils chargèrent si âprement les Carthaginois, qu'ils leur firent tourner le dos à val de route, et les menèrent battant jusque dedans leur camp, là où fut le plus grand nombre de meurtres, à caus3 des éléphants qui là furent tués et tombèrent devant la porte du camp: car on dit qu'il fut tué en cette défaite plus de huit mille hommes, et du côté des Romains bien trois mille, et tous les autres presque blessés : ce qui donna moyen à jAnnibal de se porter de là où il était, à son aise la nuit et de s'écarter bien loin de là, parce que Marcellus ne le put suivre promptement, à cause du grand nombre de blessés qu'il avait en son camp, et se retira à petites journées en la campagne là où il passa l'été à séjour en la ville de Sesse pour faire panser et guérir ses malades.

(Marcellus.)

L'armée de Sertorius était une tourbe confuse et téméraire de Barbares ramassés de toutes pièces, lesquels n'avaient pas la patience d'attendre l'occasion, mais criaient en grand tumulte qu'on allât chaudement charger l'ennemi ; ce qui fâcha à Sertorius, et tâcha premièrement à les remettre et rendre capables de la raison par remontrances; mais, quand

il vit qu'ils se mutinaient et qu'ils voulaient à toute force que l'on allât, comment que ce fût, assaillir les ennemis hors de temps et de saison, adonc leur lâcha-t-il la bride et les laissa aller en telle sorte, qu'il s'attendait bien qu'ils seraient battus, mais aussi qu'il donnerait bien ordre qu'ils ne seraient pas pourtant perdus, espérant que de lors en avant ils en seraient plus souples à obéir à ses commandements.

Si en advint tout en la sorte qu'il avait conjecturé, mais il alla au-devant pour les recueillir, et les ramena à sauveté dedans son camp. Et pour leur ôter la défiance qu'ils pouvaient avoir imprimée en leurs cœurs, à cause de cette secousse, peu de jours après cette déroute, il fit assembler toute son armée, comme pour les prêcher, puis fît amener au milieu de toute l'assemblée deux chevaux, l'un faible extrêmement et déjà vieil, l'autre grand et fort, et qui entre autres choses avait la queue fort épaisse, et belle à merveille. Derrière celui qui était ainsi faible et maigre, il fit mettre un beau grand homme et puissant, et derrière le fort cheval en fit mettre un autre petit et débile, qui à le voir montrait avoir bien peu de force. Et quand il eut fait un signe qu'il leur avait ordonné, l'homme qui était puissant et fort, prit à deux mains la queue du cheval maigre, et la tira de tout son effort, comme s'il l'eût voulu arracher : et l'autre qui était débile se mit à tirer poil après poil de celle du puissant cheval.

Quand ce grand et puissant homme eut bien travaillé et sué en vain, pour cuider rompre ou arracher la queue du cheval faible, et qu'il n'eut en somme fait autre chose qu'appareiller à rire à ceux qui le regardaient, et qu'au contraire l'homme faible, en bien peu d'heures et sans aucune peine, eut rendu la queue de son grand cheval sans un seul poil : adonc Sertorius se dressant en pieds : Voyez, dit-il, mes compagnons et amis, comment la persévérance fait plus que la force : et comme plusieurs choses inexpugnables a qui les voudrait forcer tout a un coup^avec le temps se laissent prendre quand on y va petit à petit : car la continuation est invincible par la longueur de laquelle il n'est force si grande, que le temps à la fin ne mine et ne consume, étant le plus sûr et le plus certain secours que sauraient avoir ceux qui ne saluent attendre et choisir l'opportunité, et au contraire aussi le plus dangereux ennemi que sauraient avoir ceux qui font les choses avec précipitation. Par telles inventions que Sertorius ourdissait ordi-

nairement pour entretenir les Barbares, il leur enseignait à

attendre les occasions du temps.

(Sertorius,)

Les conjurés furent publiquement accusés, et leurs lettres lues sans qu'ils eussent la hardiesse de rien répondre.

Toute l'assistance étonnée tenait les yeux en terre, la tête baissée ; il n'y avait personne qui osât ouvrir la bouche pour parler, exceptés quelques-uns, qui voulant gratifier à Brutus, commencèrent à dire qu'il les fallait bannir: et si leur donnait Collatius quelque espérance, à cause qu'il se prit à pleurer, et Valérius aussi, parce qu'il ne disait mot ; mais Brutus, appelasses enfants par leurs propres noms: Or sus, dit-il, Titus, et toi, Valérius, que ne répondez-vous à ce dont on, vous accuse ? Et les ayant par trois fois sommés de répondre, quand il vit qu'ils ne répondaient rien, il se tourna devers les exécuteurs de justice, et leur dit : Cest maintenant à vous à exécuter le demeurant ; faites votre devoir. Sitôt qu'il eut prononcé ces paroles, les exécuteurs de justice saisirent incontinent au corps les deux jeunes hommes, et en leur déchirant leurs habillements, leurs lièrent les mains par derrière, puis les battirent de verges ; ce qui faisait si grande horreur à tous les assistants, qu'ils n'avaient pas le cœur de les regarder, mais se tournaient d'un autre côté pour n'en rien voir. Mais au contraire on dit que leur père propre ne tourna jamais sa vue ailleurs, ni n'adoucit oncques par pitié la rigueur et la sévérité qu'il montrait en son visage, mais regarda toujours avec les yeux fichés punir ses propres enfants, jusques à ce qu'ils furent étendus tout de leur long sur la terre, et leur furent à tous deux les têtes tranchées avec une hache ; quoi fait, Brutus se retira, laissant faire la punition des autres à son compagnon.

Cela fut un acte, qu'on ne saurait ni suffisamment louer, ni assez blâmer ; car ou c'était une excellence de vertu, qui rendait ainsi son cœur impassible ou une violence de passion qui le rendait insensible, dont ne l'un ne l'autre n'est chose petite, mais surpassant l'ordinaire d'humaine nature, et tenant ou de la divinité, ou de la bestialité. Mais il est plus raisonnable, que le jugement des hommes s'accorde à sa gloire, que la faiblesse des jugements fasse décroire sa vertu : car les Romains estiment que ce ne fût pas si grand exploit à Romu-

lus d'avoir premièrement fondé Rome, qu'à Brutus d'avoir recouvré la liberté, et établi le gouvernement de la chose publique: mais pour lors, quand il se fut retiré, tout le monde demeura sur la place, comme transi d'horreur et de frayeur, par un long temps, sans mot dire, pour avoir vu ce qui avait été fait.

(Publicola.)

Du temps que les Perses fourrageaient la Grèce, Pausanias, capitaine des Lacédémoniens, ayant pris et reçu du roi Xerxès cinq cents talents d'or, avait promis de trahir Sparte ; mais son entreprise étant découverte, Agésilas son père le poursuivit fuyant jusques au temple de Junon Chalceœcos, qui est à dix maisons de bronze. Et ayant fait murer les portes du temple avec murailles de brique, le fit mourir de faim ; et sa mère jeta son corps aux chiens, sans lui bailler sépulture, ainsi que récite Chrysermus au second livre de ses histoires.

Les Romains, ayant la guerre contre les Latins, élurent pour leur capitaine Publius Décius. Or y eut-il un gentilhomme de bien noble race, mais pauvre, nommé Cassius Brutus, qui entreprit pour un certain prix d'argent que lui devaient bailler les ennemis, de leur ouvrir la porte de la ville. Ce qu'ayant été découvert, il s'enfuit au temple de Minerve auxiliaire, là où son père appelé Cassius Signifer le tint enfermé tant qu'il l'y fit mourir de faim, et jeta son corps sans lui donner sépulture, ainsi que dit Clitonymus es histoires italiques.

Darius, roi de Perse, ayant combattu à l'encontre d'Alexandre le grand, et en cette rencontre ayant perdu sept de ses lieutenants et gouverneurs de province, et cinq cent et deux chariots armés de faux, était prêt à combattre encore le lendemain. Mais son fils Ariobarzane, ayant compassion d'Alexandre, lui fit promesse qu'il trahirait son père ; de quoi le père étant indigné, lui fît trancher la tête, ainsi que récite Arétade Gnidien, au troisième livre des histoires macédoniques.

Epaminondas, capitaine des Thébains, avait la guerre contre les Lacédémoniens, et étant venu le temps que l'on devait élire les magistrats de Thèbes, il s'y en était allé, ayant cependant ordonné et commandé à son fils Stésimbrote qu'il se gardât bien de combattre. Les Lacédémoniens étant avertis

de l'absence du père, reprochaient à ce jeune homme qu'il avait faute de cœur ; de quoi se sentant piqué, il entra en si grande colère qu'il oublia le commandement de son père, et donna la bataille qu'il gagna. Le père étant de retour fut marri de ce qu'il avait transgressé son commandement, et l'ayant couronné d'une couronne de victoire, lui fit trancher la tête, ainsi que récite Ctésiphon au troisième livre des histoires de la Béotie.

Les Romains ayant la guerre contre les Samnites, élurent pour capitaine Manlius, surnommé l'Impérieux, lequel étant retourné du camp à la ville de Rome, pour assister à l'élection des consuls, commanda à son fils qu'il se gardât de combattre les ennemis: de quoi les Samnites étant avertis, piquèrent avec paroles injurieuses ce jeune homme, lui reprochant qu'il était couard, ce qui le mut à la fin tellement qu'il leur donna la bataille, où il les défit ; mais Manlius à son tour lui fit trancher la tête, ainsi que récite Aristide le Milésien.

(Œuvres mêlées. Collation abrégée d'histoires romaines

et grecques.)

Courage de résister à la force ou à l'opinion.

Brennus étant entré dedans Rome, ordonna partie de ses gens pour tenir assiégés ceux qui étaient dedans le Capitole, et lui avec le reste, descendant à travers la place, s'émerveilla fort, quand il y vit ces hommes ainsi assis dedans leurs chaires en gravité, sans mot dire,mêmement quand ils ne se levèrent point, quoiqu'ils vissent les ennemis en armes venir vers eux, ni ne changèrent aucunement de visage ni de couleur, s'appuyant sur leurs bâtons, qu'ils avaient dans les mains, tout doucement, sans montrer d'être étonnés ni effrayés de rien, et se regardant les uns les autres. Cela donna grand ébahissement aux Gaulois du commencement, pour l'étrange façon de faire, tellement qu'ils demeurèrent quelque temps en doute d'en approcher et de leur toucher, craignant que ce ne fussent des dieux, jusques à ce qu'il y en eût un d'entre eux qui prit la hardiesse de s'approcher de Marcus Papirius et lui passa tout doucement la main par dessus sa barbe, qui était longue.

Papirius lui donna de son bâton si grand coup sur la tête, qu'il la lui blessa ; de quoi le barbare étant irrité, dégaina son épée et l'occit. Les autres semblablement tuèrent aussi tous ceux qu'ils rencontrèrent.

(Camille.)

Ceux des Romains qui s'étaient sauvés en la ville' de Véies, après la défaite d'Allia, faisaient entre eux leurs regrets, disant: 0 dieux! quel capitaine la fortune a ôté à la ville de Rome pour' honorer celle d'Ardèe des promesses et beaux faits de Camille. El cependant, celle qui l'a produit et nourri demeure perdue et détruite. Et nous, à faute de chef qui nous conduise, sommes ici à ne rien faire, renfermés dedans les murailles d'autrui, laissant cependant ruiner et gâter l'Italie devant nos yeux. Que n'envoyons-nous donc demander notre capitaine aux Ardéates, ou que nous ne prenons nos armes pour ?wus en aller devers lui; car il n'est plus banni, ni nous citoyens, puisque notre ville est en la puissance et possession de nos ennemis.

Ils s'accordèrent tous à ce conseil, et envoyèrent devers Camille le prier d'accepter la charge de capitaine; lequel leur fît réponse qu'il ne l'accepterait point mais que premier ceux qui étaient assiégés dedans le Capitole ne l'eussent légitimement confirmé par leurs voix et suffrages, pour ce que ceux-là, pendant qu'ils tiendraient, représentaient le corps de la ville, et que s'ils lui commandaient de l'accepter, il lui obéirait bien volontiers ; mais autrement, que outre leur gré, et sans leur commandement, il ne s'en entremettrait point. Cette réponse ouïe, il n'y eut celui des Romains qui ne louât et qui n'estimât grandement la prud'homieet la légalité grande qui mouvait Camille; mais ils ne savaient comment le faire entendre à ceux qui étaient assiégés dedans le Capitole, parce qu'il semblait être du tout impossible qu'il entrât un messager dedans la forteresse assiégée, attendu que les ennemis tenaient la ville.

Pontius Cominius, convoiteux d'honneur et de gloire, par la nuit toute noire, s'introduisit dans la ville?après avoir gravi avec beaucoup de travail les âpres rochers du Capitole. Il annonça au siînat la victoire de Camille, qu'ils n'avaient point encore entendue, et aussi leur exposa l'avis des gens de guerre Romains étant dehors, qui était de donner autorité souveraine à Camille. Les assiégés, après avoir consulté entre eux là-des-

sus, élurent Camille dictateur et renvoyèrent le même messager par le même chemin qu'il était venu.

Ainsi vint Camille à prendre la charge des affaires, et reconquit Rome sur les Gaulois.

(Camille.)

Mardonius écrivit aux Athéniens par le commandement du roi son maître, en leur offrant de par lui, de leur faire réédifier leur ville, de leur donner grosse pension de deniers, et, outre, de les faire seigneurs de toute la Grèce, moyennant qu'ils se voulussent déporter de cette guerre ; de quoi les Lacédémoniens furent tantôt avertis, et craignant qu'ils n'y consentissent, envoyèrent en diligence des ambassadeurs à Athènes, pour les prier qu'ils envoyassent leurs femmes et leurs enfants à Sparte, et leur offrir des vivres pour entretenir et nourrir leurs vieilles gens, parce qu'il y avait une extrême pauvreté au peuple athénien, à cause que leur ville avait été brûlée et détruite et tout leur plat pays pillé et gâté par les Barbares; mais après avoir ouï les offres de ces ambassadeurs, les Athéniens firent une merveilleuse réponse aux Lacédémoniens, de laquelle Aristide fut auteur : qu'ils pardonnaient aux Barbares, s'ils estimaient toutes choses vénales à prix d'or et d'argent, à cause qu'ils ne connaissaient rien meilleur, ni n'avaient rien plus cher en ce monde que la richesse et V avoir ,' mais au contraire, qu'ils se mécontentaient fort des Lacèdémo~ niens, qui ne regardaient qu'à l'indigence et pauvreté présente des Athéniens, et oubliaient leur vertu et la grandeur de leur courage, les cuidant induire à combattre plus vertueusement pour le salut de la Grèce en leur faisant offre de vivres.

Cette réponse ayant été approuvée et autorisée par le peuple, Aristide fit donc venir les ambassadeurs de Sparte en l'assemblée et leur commanda de dire de bouche aux Lacédémoniens, qu'il n'y avait ni dessus ni dessous la terre tant d'or, que les Athéniens le voulussentaccepter ni recevoir pour loyer d'abandonner la défense de la liberté de la Grèce : et quant au héraut qui était venu de la part de Mardonius, il lui montra le soleil, et lui dit: Tant que cet astre tournera à l'entour du monde, les Athéniens seront mortels ennemis des Perses, pour ce qu'ils leur ont détruit et gâté leur pays, et qu'ils ont pollué et brûlé les temples de leurs dieux.

(Aristide.)

On demanda quelquefois à un Laconien ce qu'il savait faire. 11 répondit : Etre libre.

Un autre que l'on vendait, comme celui qui Tachetait lui dit; Seras-tu homme de bien si je t'achète? — Oui, dit-il, encore que tu ne m'achètes point. Un autre que l'on vendait, comme le crieur proclame : A vendre V esclave! — Malheureux que tu es, dit-il, diras-tu le prisonnier ?

Un Laconien avait sur sa rondelle pour son enseigne une mouche peinte, non point, plus grande que le naturel, et quelques-uns s'en moquant de lui, disaient qu'il avait pris cette enseigne-là, afin de n'être point connu : Mais au contraire, ditil, c'est afin d'être mieux remarqué ; car je m approche si près des ennemis, qu'ils peuvent bien voir combien ma marque est grande.

Buris et Spertis, deux Lacédémoniens, se partirent volontairement du pays, et s'en allèrent devers Xerxès, le roi de Perse, s'offrir à endurer la peine que les Lacédémoniens avaient méritée par sentence de l'oracle des dieux, pour avoir occis les hérauts que le roi leur avait envoyés, et étant arrivés devers lui, lui dirent qu'il les fît mourir de telle sorte de supplice que bon lui semblerait en acquit des Lacédémoniens. Le roi émerveillé de leur vertu,non seulement leur pardonna la faute, mais encore les pria de demeurer avec lui, leur promettant de leur faire bon traitement. Et comment, direntils, pourrions-nous vivre ici en abandonnant notre pays, nos lois et de tels hommes, que pour mourir pour eux nous avons volontairement entrepris un si lointain voyage! Et comme l'un des capitaines du roi, nommé Indorne, les en pria davantage, en leur disant qu'ils seraient en même degré de crédit et d'honneur qu'étaient les plus favorisés et les plus avancés auprès du roi, ils lui dirent : // nous semble que tu ne sais pas que c'est de liberté; car qui sait bien que c'est, s'il a bon jugement, ne l'échangerait pas avec le royaume de Perse.

{Les dits notables des Lacédémoniens .)

Iphicrate était méprisé, d'autant qu'on le tenait pour fils d'un cordonnier ; mais il acquit réputation d'homme de valeur, alors premier que tout blessé qu'il était, il saisit son ennemi au corps et l'emporta tout vif avec ses armes, de la galère ennemie dedans la sienne. Etant en terre d'amis et alliés, il for-

tifiait néanmoins son camp fort soigneusement de tranchée et de rempart tout à Pentour. Il y eut quelqu'un qui lui dit : De quoi avons-nous peur? Auquel il répondit, que la pire parole qui saurait sortir de la bouche d'un capitaine est : Je ne me fusse jamais douté de cela. Dressant son armée en bataille pour combattre des peuples barbares, il dit qu'il ne craignait autre chose, sinon que les barbares n'eussent point connaissance d'Iphicrate, qui était ce qui effrayait ses autres ennemis. Etant accusé de crime capital, il dit au calomniateur qui l'accusait: 0 pauvre homme, regarde que tu fais, quand la ville est environnée de guerre, en persuadant au peuple de consulter de moi, et non pas avec moi.

Harmodius qui était descendu de l'ancien Harmodius, lui reprochait un jour, qu'il était extrait de race vile et roturière: La noblesse de ma race, lui répondit-il, commence à moi, etcelle de la tienne achève à toi. Un orateur haranguant devant le peuple en pleine assemblée de ville lui demanda : Qu'es -tu, a fin que Von sache de quoi tu te glorifies tant ? Es-tu homme d'armes, on archer, ou homme de pied et piquier? — Je ne suis, répondit-il, rien de tout cela, mais je suis celui qui sait commander à tous ceux-là.

(Les dits notables des anciens rois, princes et grands capitaines.)

Si descendirent les Lacédémoniens et leurs alliés et confédérés avec grosse puissance au pays de PAttique, sous la conduite du roi Archidamus, et en ruinant tout par où ils passaient, entrèrent jusques au bourg d'Acharnés, là où ils se campèrent, estimant que les Athéniens ne les y souffriraient jamais, mais leur sortiraient à Pencontre pour défendre leur pays, et montrer qu'ils n'avaient point le cœur failli. Mais Pèriclès considérait qu'il serait trop dangereux de hasarder la bataille, où il était question de la propre ville d'Athènes, contre soixante mille combattants à pied, tant du Péloponèse que de la Béotie ; car autant y en avait-il au premier voyage qu'ils y firent. Et quant à ceux qui voulaient combattre, à quelque péril que ce fût, et qui perdaient patience de voir ainsi détruire leur pays devant leurs yeux, il les réconfortait et apaisait, en leur remontrant, que les arbres taillés et coupés revenaient en peu de temps, mais qu'il est impossible de recouvrer les hommes, quand on les a une fois perdus.

Toutefois, il ne faisait jamais assembler le peuple en conseil, craignant qu'il ne fût forcé par la multitude à faire aucune chose contre sa volonté : mais comme le sage pilote, quand la tourmente le surprend en haute mer, donne bon ordre à toutes choses en son navire, et tient ses défenses toutes prêtes, faisant ce que son art requiert sans s'arrêter aux larmes ni aux prières des passagers qui se tourmentent d'effroi et tirent du cœur : aussi lui ayant bien fermé la ville, et disposé de bonnes et sûres gardes partout, se gouvernait par son jugement, sans se soucier de ceux qui criaient et se courrouçaient contre lui, encore qu'il y eût beaucoup de ses amis qui le priaient à grande instance, et plusieurs de ses ennemis qui le menaçaient et le chargeaient, et qu'on chantât par la ville des chansons pleines de moqueries au déshonneur et au blâme de son gouvernement, comme d'un capitaine lâche de cœur, et qui, par couardise, abandonnait toute chose en proie aux ennemis.

(Périclès.)

Alexandre, tyran de Phères, ayant mené Pélopidas à Phères, permit du commencement à qui voulait l'aller voir et parler à lui, cuidant que sa calamité lui aurait abaissé le cœur et l'aurait humilié ; mais quand il entendit au contraire qu'il réconfortait les habitants de Phères, et les exhortait d'avoir bon courage, en leur disant que l'heure était venue que le tyran serait d'un coup puni de toutes ses méchancetés, et qu'il lui envoya dire à lui-même à son visage qu'il n'y avait point de propos que tous les jours il géhennât et lit mourir en tourments ses pauvres citoyens, qui ne l'avaient point offensé, et qu'il ne lui fit rien à lui, vu qu'il savait bien que si jamais il échappait de ses mains il se vengerait bien de lui, s'émerveillant de cette grandeur de courage, et de cette constance de ne craindre rien, demanda pourquoi il avait si grande hâte et si grande envie de mourir; ce qu'ayant entendu, Pélopidas lui répondit : C'est, dit-il, afin que tu en périsses plus tôt, en étant haï et des dieux et des hommes, encore plus que tu n'es maintenant.

(Pélopidas,)

Quand Philippe de Macédoine entra à main armée dedans la Laconie, on pensait que tous les Lacédémoniens fussent

perdus, et y eut quelque Grec qui dit à l'un des Spartiates : O pauvres Laconiens, que ferez-vous maintenant? — Que feronsnous, dit le Laconien, autre chose que mourir vaillamment? Car nous sommes seuls entre les Grecs qui avons appris de demeurer libres, et ne servir jamais à personne.

(Les dits notables des Lacédèmoniens.)

Le peuple à toute force voulant aller contre les Béotiens, Phocion y résista le plus qu'il put, de paroles premièrement : et comme ses amis lui remontraient qu'il se ferait tuer, de contrevenir ainsi ordinairement à la volonté du peuple, il leur répondit : A tort me feront-ils mourir, si je fais et procure ce qui leur est utile : et à bon droit aussi, si je fais le contraire. Mais voyant que pour cela ils ne se lâchaient point, mais criaient de plus en plus contre lui, alors il commanda un héraut qu'il proclamât à son de trompe, que tous bourgeois, manants et habitants d'Athènes, depuis l'âge de quatorze ans, jusque à soixante, eussent promptement au partir de l'assemblée à le suivre en armes, portant avec eux des vivres pour cinq jours. Cette criée entendue, il y eut un grand trouble par toute la ville, et s'encoururent incontinent les vieillards devers lui se plaindre de la dureté de son commandement : et il leur répondit : Je ne vous fais point de tort, car moimême qui suis âgé de quatre-vingts ans, serai avec vous.

Ainsi les retint-il pour lors et leur fit perdre leur folle envie de guerroyer.

(Phocion.)

Comme les Athéniens s'étant jà tout ouvertement déclarés ennemis de Philippe, eussent élu en son absence d'autres capitaines pour aller lui faire la guerre, Phocion, sitôt qu'il fut de retour à Athènes, venant des îles, persuada au peuple, attendu que Philippe avait bien envie de vivre en paix avec eux, redoutant le danger que les forces d'Athènes pouvaient apporter à ses affaires, qu'on devait recevoir les articles et conditions de paix qu'il présentait. A quoi s'opposant un plaideur ordinaire, qui ne bougeait jamais des plaids, à calomnier et chicaner toujours quelqu'un jusques à lui dire : Comment, Phocion, oses-tu bien tâcher à divertir les Athéniens de la guerre, quand ils ont déjà les armes en main? — Oui vrai-

ment,\ui répondit Phocion, encore que je sache très bien que, s'il y a guerre, je te commanderai, et s'il y a paix, tu me commanderas.

(Phocion.)

Le général de la chevalerie, Minutius, faisait beaucoup d'ennui à Fabius : ardent du désir de combattre sans propos, et faisant de l'audacieux, il allait gagnant la bonne grâce des soldats par une furieuse ardeur de vouloir combattre qu'il leur imprimait, et une vaine espérance dont il les remplissait, de manière qu'ils se moquaient de Fabius, en l'appelant le pédagogue d'Annibal, et au contraire louaient hautement Minutius comme capitaine hardi, et digne de la magnanimité de Rome. Cela le faisait encore plus arrogamment monter en gloire et en présomptueuse opinion de soi-même, en piquant Fabius de ce qu'il allait ainsi logeant toujours son camp sur les montagnes, disant que le dictateur leur appareillait de beaux jeux, en leur faisant voir l'Italie qu'on brûlait, qu'on pillait et gâtait ainsi devant leurs yeux, et demandait à ceux qui étaient bons amis de Fabius, s'il ferait point à la fin monter son camp jusques au ciel, se défiant de la terre, ou si c'était de peur que les ennemis ne le trouvassent, qu'il s'allait aiîisi cachant dedans les nues et les brouées. Les amis de Fabius lui rapportaient tous ces brocards, et lui conseillaient de hasarder plutôt la bataille, que de supporter plus tant de paroles injurieuses, qui se disaient contre lui. Mais Fabius leur répondit : Si je faisais ce que vous me conseillez, je sei^ais encore plus couard qu'ils ne cuident que je le sois maintenant, en sortant hors de ma délibération pour crainte de leurs paroles piquantes et traits de moquerie. Car ce n'est point honte que d'avoir craint pour le bien et le salut de son pays ; mais, au contraire, s'étonner pour le bruit et l'estime d'une commune, ou pour les impropères et calomnies des hommes, n'est point acte de personnage digne d'un si grande charge, mais plutôt d'homme servant et obéissant à ceux à qui il doit commander, et qu'il doit gouverner, parce qu'ils ne sont pas

sages.

(Fabius.)

LA FORCE DANS l' ACTION. — LE COURAGE 127

Marius se prépara à Aix à combattre les Barbares. Il choisit un lieu qui était bien fort d'assiette pour loger son camp ; mais il y avait faute d'eaux, et le fit expressément, à ce qu'on dit, afin d'aiguiser encore plus le courage de ses gens par ce moyen. Plusieurs le trouvaient mauvais, lui remontrant qu'ils seraient en danger d'endurer grande soif, s'ils se logeaient là; auxquels il répondit, en leur montrant une rivière qui courait tout au long du camp des ennemis, qu'il fallait aller là acheter à boire avec son sang. Les soudards lui répliquaient : Que ne nous y mènes-tu donc pendant que nous avons encore le sang humide ? Et il leur répondit tout doucement : Parce qu'il fauty avant toute autre chose fortifier notre camp,

(Marius.)

Les esclaves gladiateurs élurent d'entre eux trois capitaines, dont le premier fut Spartacus, homme natif du pays de la Thrace, de la nation de ceux qui sont errants avec leurs troupeaux de bêtes par le pays, sans jamais s'arrêter ferme en un lieu. Il avait non-seulement le cœur grand, et la force du corps aussi, mais était en prudence, et en douceur et bonté de nature, meilleur que ne portait la fortune où il était tombé, et plus approchant de l'humanité et du bon entendement des Grecs, que ne sont coutumièrement ceux de sa nation.

Spartacus à la fin voyant qu'il était contraint, rangea toutes ses forces aux champs en bataille. Quoi fait, on lui amène son cheval, sur lequel il devait combattre, et, dégainant son épée, il le tua à la vue de tous ses gens, en disant: Si je suis défait en cette bataille, je n'en aurai plus que faire : et si je deviens victorieux, j'en aurai assez de beaux et de bons des ennemis à mon commandement. Puis, cela fait, se jeta à travers la presse des Romains pour cuider approcher et joindre de près Crassus, mais il n'y put advenir et tua de sa main deux centeniers romains qui lui firent tête. Finalement tous ceux qu'il avait autour de lui s'enfuirent, et lui demeura ferme jusques à ce qu'étant environné de tous côtés, en combattant vaillamment, il fut mis en pièces.

(Crassus.)

Puisque la honte est cause de plusieurs inconvénients, il faut tâcher à la forcer par exercitation, en commençant,

comme l'on fait à tous autres exercices, premièrement par les choses qui ne sont pas trop difficiles, ni trop malaisées à regarder droit à rencontre.

Gomme pour exemple, s'il y a quelqu'un en un banquet qui boive à toi, quand tu auras suffisamment bu, n'aie point de honte de le refuser, et ne te force point toi-même, mais pose la coupe, ou bien, si un autre te semond à jouer à trois dés, n'aie honte de n'y vouloir entendre, et ne crains point d'en être moqué, mais fais comme Xénophon fit à Lasus Hermionien qui l'appelait couard, d'autant qu'il ne voulait pas jouer aux dés avec lui : Oui, dit-il, je suis couard voirement et timide aux choses vilaines et déshonnêtes. D'autre part, seras-tu tombé entre les mains d'un babillard, qui t'arrêtera, t'embrassera, et ne te laissera pas échapper, n'aie point de honte, mais rompslui tout court la broche, et t'en va ton chemin pour faire tes affaires.

Auquel endroit il n'est pas mal à propos de nous souvenir de Démosthène ; car comme les Athéniens fussent en branle de secourir Harpalus, et missent jà l'armée entête contre Alexandre le Grand, soudainement comparut Philoxène, lieutenant du roi sur la marine; de quoi le peuple d'Athènes fut si étonné, qu'il n'y en eût pas un qui dit plus un seul mot, tant ils avaient de peur ; et lors Démosthène : Que feront-ils, ditil, quand ils verront le soleil, vu qu'ils ne peuvent pas franchement regarder la lueur d'une petite lampe ?

(De la honte.)

Exemples de tous les courages

Les condamnés furent conduits en prison pour y être exécutés, là où tous les autres, embrassant pour la dernière fois leurs parents et amis qu'ils trouvaient parle chemin, allaient pleurant et lamentant leur misérable fortune ; mais Phocion y allant d'un même visage qu'il avait coutume de faire auparavant étant capitaine, quand on le convoyait par honneur de l'assemblée jusques en sa maison, émouvait à grande compassion les cœurs de plusieurs, quand ils allaient considérant avec admiration la constance et force de courage qui était en lui. Quand ils furent en la prison, Thudippus, voyant la

ciguë qu'on leur broyait, se prit à lamenter et à se tourmenter désespérément, disant qu'on le faisait à grand tort mourir avec Phocion : Comment, lui répondit Phocion, et ne le prends-tu pas à grand réconfort, qu'on te fait mourir avec moi? Et comme quelqu'un des assistants lui demandait s'il voulait mander aucune chose à son fils Phocius : Qui certes, dit-il, c'est qu'il ne cherche jamais a venger le tort que me font les Athéniens.

Adonc Nicoclès, qui était le plus fidèle de ses amis, le pria de lui permettre qu'il bût le poison avant lui. Phocion lui répondit : Tu me fais une requête qui m1 est bien douloureuse et biengrieve, Nicoclès : mais pour ce que jamais en ma vie je ne te refusai rien, encore te concède je maintenant à ma mort que tu me demandes. Quand tous les autres eurent bu, il se trouva qu'il n'y avait plus de ciguë, et dit le bourreau qu'il n'en broyerait plus d'autre, si on ne lui baillait douze drachmes d'argent, pour ce qu'autant lui en coûtait la livre, de sorte qu'on demeura longtemps en cet état, jusque à ce que Phocion même appelant l'un de ses amis, lui priât de bailler à ce bourreau ce peu d'argent qu'il demandait, puisqu'on ne peut pas seulement mourir à Athènes pour néant, sans qu'il coûte de l'argent.

(Phocion.)

Girtias, comme son neveu Acrotatus eut été rapporté à la maison, d'une querelle qu'il avait eue contre d'autres jeunes garçons, ses compagnons, fort blessé en plusieurs lieux, de manière que l'on pensait qu'il fût mort et ses domestiques et familiers en pleuraient et menaient grand deuil : Ne vous tairez-vous pas, dit-elle? Car il a montré de quel sang il était. Il ne faut pas à hauts cris pleurer les vaillants hommes, mais les médiciner et panser pour essayer de les sauver. Et quand la nouvelle fut venue certaine de Candie, où il était allé à la guerre, qu'il y avait été tué : Ne fallait-il pas, dit-elle, puisqu'il allait contre les ennemis, qu'il y mourût, ou qu'il les fît mourir eux ? J'ai plus cher d'ouïr dire qu'il soit mort digne de moi, de son pays et de ses prédécesseurs , que s'il eût vécu autant que l'homme saurait, étant lâche de cœur.

(Les dits et réponses notables des dames Lacédémo niennes .)

On dit que Calon, dès le commencement de son enfance, tant en sa parole, qu'à son visage et en tous ses jeux et passetemps montra toujours un naturel constant, ferme et inflexible en toutes choses : car il voulait venir à bout de tout ce qu'il entreprenait de faire, et s'y obstinait plus que son âge ne portait : et s'il se montrait rebours à ceux qui le cuidaient flatter, encore se refroidissait* il davantage contre ceux qui le pensaient forcer ou avoir par menaces. Il était difficile à émouvoir à rire, et lui voyait-on bien peu souvent la mine gaie; aussi n'était-il point colère*, ni prompt à se courroucer : mais depuis qu'une fois il l'était, on avait beaucoup à faire à le r'apaiser.

Et c'est pourquoi, quand il commença à apprendre les lettres, il se trouva dur d'entendement et tardif à comprendre ; mais aussi, ce qu'il avait une fois compris, il le retenait fort bien et avait la mémoire ferme, comme il advient ordinairement à tous autres ; car ceux qui ont l'esprit prompt et vif ont communément faute de mémoire, et ceux qui apprennent difficilement, et avec peine, retiennent mieux ce qu'ils ont une fois appris, pour ce que l'apprendre est comme un échauffer et allumer l'âme. Mais outre cela, il ne croyait pas de léger, et semble que cela le rendait aussi tardif à comprendre : pour ce qu'il est tout évident que l'apprendre est recevoir quelque impression dont il advient que ceux qui moins résistent, sont ceux qui plutôt croient : aussi sont les jeunes plus aisés à persuader que les vieux, les malades que les sains. Toutefois Caton, à ce qu'on dit, obéissait bien à son pédagogue, et faisait tout ce qu'il lui commandait : mais il lui demandait la cause de toutes choses, et voulait toujours savoir le pourquoi : aussi était-ce un honnête homme, et qui avait la raison plus prompte pour remontrer à son disciple, que le poing levé pour le frapper, et s'appelait Sarpedon.

Au demeurant, étant Caton encore jeune enfant, les peuples de l'Italie alliés des Romains pourchassaient d'avoir droit de bourgeoisie dedans Rome, pour lequel pourchas Pompédius Sillo, homme de guerre, vaillant de sa personne et de grande autorité entre les alliés, étant particulièrement ami de Drusus, fut logé par plusieurs jours en sa maison, durant lesquels ayant pris familiarité avec ces jeunes enfants, il leur dit un jour : Or sus, mes beaux enfants, intercéder ez-vous pas pour nous envers votre oncle, qu'il nous veuille aider h ohte-

nir le droit de bourgeoisie que nous demandons ? Caepio en se souriant lui fit signe de la tête qu'il le ferait : mais Gaton ne répondit rien, mais regarda seulement ces étrangers au visage d'un regard fiché sans baisser les yeux. Adonc Pompédius s'adressant à lui à part : Et toi, dit-il, le beau-fils, que dis-tu? Ne veux-iu pas prier ton oncle de favoriser a ses hôtes, comme ton frère ? Gaton ne répondit point encore pour cela, mais par son silence et par son regard montra qu'il rejetait leur prière.

A l'occasion de quoi Pompédius l'empoignant le mit hors de la fenêtre, comme s'il l'eût voulu laisser aller, en lui disant d'une voix plus âpre et plus rude que de coutume, et le secouant par plusieurs secousses en l'air au dehors de la fenêtre : Promets-nous donc ou je te jetterai en bas. Ce que Caton endura, et longuement, sans montrer de s'effrayer ni s'étonner de rien. Parquoi Pompédius le remettant à terre, dit adonc en se tournant vers ceux qui étaient avec lui : 0 quel heur sera un jour cet en faut pour l'Italie, s'il vit; bien nous prend de ce qu'il est encore enfant : car s'il était homme, je crois que nous n aurions pas une seule voix en tout le peuple pour nous.

Une autre fois il y eut quelqu'un de leurs parents qui, faisant le festin de sa nativité, y convia plusieurs enfants, et entre autres Caton. Ces enfants ne sachant que faire en attendant que le souper fût prêt, se mirent à jouer pêle-mêle les grands et petits, en quelque endroit reculé de la maison ;leur jeu était de représenter les plaids, en s'accusant les uns et les autres, et de mener en prison ceux qui étaient condamnés : si y eut un de ceux qu'on avait condamnés, beau jeune enfant, qui fut emmené en une petite chambrette, par l'un des plus grands garçons. L'enfant, se voyant enfermé, se prit à crier en appelant Caton : lequel se doutant bien que c'était, y courut incontinent, et repoussant à force ceux qui se mettaient au devant de lui pour l'empêcher d'entrer dedans la chambre, en tira l'enfant et l'emmena avec lui tout courroucé en sa maison, et les autres enfants le suivirent aussi.

Sarpédon, estimant que cela était de grande conséquence pour l'avancement et aussi pour la sûreté de ses disciples, menait ordinairement Gaton au logis de Sylla, pour lui faire la cour, Sylla ayant été l'ami de leur père. Mais son logis en ce temps-là ressemblait proprement à voir un enfer ou une geôle, pour le grand nombre de prisonniers qu'on y menait, et qu'on

y géhennait ordinairement. Caton était déjà au quatorzième an de son âge, et voyant qu'on apportait bien des têtes qu'on disait être des personnages notables, de sorte que les assistants soupiraient et gémissaient de les voir, il demanda à son maître comment il était possible qu'il ne se trouvât quelque homme qui tuât ce tyran-là : Pource, lui répondit Sarpédon, que tous le craignent encore plus qu'ils ne le haïssent. — Que ne m'astu donc, répliqua-t-il,2>ai7Ze une épée, afin que je le tuasse, pour délivrer notre pays d'une si cruelle servitude? Sarpédon, oyant cette parole, et voyant son visage et ses yeux pleins de fureur et de colère, se trouva bien étonné, et eut depuis l'œil bien soigneusement sur lui, et le garda de près, de peur que témérairement il n'attentât quelque chose à rencontre de Sylla.

(Caton.)

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