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CHAPITRE V

La patience dans les malheurs inévitables montre le triomphe de la raison, bien mieux peut-être que la décision et la fermeté dans l'action. Ici, la difficulté à vaincre, le danger à surmonter, le combat à livrer dans l'espérance d'une glorieuse victoire, sollicitent toutes les activités de l'homme. Mais dans les maux inéluctables, toute notre force morale doit se concentrer en notre âme pour la contenir et la ployer à la douleur. Les natures les plus ardentes et les plus actives sont en général celles qui supportent le plus impatiemment la douleur qui vient déranger brusquement toute leur activité et la comprimer avec violence. Aussi leur premier mouvement est la révolte contre cet ennemi exécrable qui les terrasse. Les âmes timides dans la lutte sont peut-être plus disposées à accepter la souffrance. Mais la résignation n'est pas l'inertie des faibles. Il n'y a point de vertu là où la volonté n'agit pas : l'obéissance aveugle à la nécessité n'est donc pas une vertu. La résignation parfaite est la soumission volontaire aux dispensations d'une Providence toujours sage et bonne, qui distribue les biens et les maux, non pas au hasard, mais en vue du vrai bonheur

de ceux qui les reçoivent. Telle est la résignation du chrétien ou de tout croyant en un Etre parfait qui gouverne le monde et fait tout concourir au bien de ceux qui l'aime nt. Cette foi rend sans doute la résignation plus facile; mais il en coûte toujours de renoncer à ses désirs pour se soumettre avec une entière confiance à la volonté d'un autre, fût-il infiniment parfait. Il faut avoir aussi une sincère humilité pour jouir des biens sans orgueil et avec une profonde reconnaissance, et supporter les maux avec le sentiment d'en mériter bien davantage.

A côté de cette résignation inspirée par la foi religieuse, il y en a une autre bien admirable aussi : c'est celle du stoïcien, bien convaincu que les vrais biens et les vrais maux sont ceux qui dépendent de notre volonté, et que tous les accidents extérieurs, la prospérité et l'adversité, ne sont que des moyens de perfectionner notre âme et de nous affermir dans la possession du souverain bien. Une conviction qui devient ainsi l'idée directrice, l'inspiration de toute notre vie, a bien aussi la valeur d'une foi religieuse. D'ailleurs le stoïcien, comme le chrétien, croit qu'il n'y a en réalité qu'un seul mal, le péché, qui nous sépare de Dieu et nous fait déchoir de notre dignité. Il conserve son équanimité dans tous les accidents de la vie : il possède son âme par la modération quand il jouit des biens, et par la patience quand il supporte les maux.

La douleur la plus difficile à supporter pour une âme droite, c'est le regret de ses erreurs et de ses fautes. Il y a, en effet, quelque chose de navrant dans le sentiment de ne pas pouvoir réparer certains actes. Les âmes délicates sont ainsi plongées dans un abîme de désespoir dont elles ne peuvent sortir. Et le découragement affaiblit leur

force morale, quand il ne l'anéantit pas entièrement. Mais si le présent irréprochable ne peut effacer le passé coupable, il en adoucit cependant le repentir. Et l'homme de bien trouve dans le souvenir de ses fautes le courage de se maintenir dans la droiture par une vigilance constante et des efforts sincères pour observer en tout la loi morale. Le relèvement moral peut donc, sinon consoler des chutes, du moins en atténuer le remords. Mais il y a des erreurs de jugement qui produisent des actes regrettables pour nous et souvent nuisibles à autrui. Il me semble que, dans ce cas, nous ne devons jamais nous consoler. Cependant cette douleur peut s'apaiser, et alors elle nous rend d'autant plus charitables et plus fidèles dans le devoir. L'histoire nous rapporte aussi des actes que, selon nos idées modernes, nous pouvons juger iniques et barbares, mais que des patriotes ont accomplis sous l'obligation de devoirs supérieurs. C'est ainsi que Timoléon consent et assiste au meurtre de son frère Timophane, après avoir essayé en vain de le faire renoncer à la tyrannie. Nous n'avons pas à apprécier ici sa conduite inspirée par le patriotisme le plus élevé ; nous le plaignons d'avoir dû faire violence à ses sentiments naturels ; et nous sommes loin de le blâmer d'avoir déploré toute sa vie cette cruelle nécessité. Mais quelque juste et sainte que soit la douleur, elle ne doit rendre l'homme indifférent à aucun devoir : au contraire, plus la douleur est noble, plus elle fortifie et élève l'âme dans la vertu.

Dans les souffrances qui nous sont infligées par nos semblables, il y a quelque chose qui nous irrite et nous révolte plus que les coups de la fortune : c'est le sentiment de l'injustice qui nous est faite, et peut-être aussi notre vanité atteinte, plus encore que notre droit, par les

attaques de nos ennemis. Et quand nous avons la faiblesse de nous laisser aller à la vengeance, nous nous flattons de céder à une noble indignation contre l'injustice. Mais ce n'est là qu'un sophisme sous lequel nous déguisons les blessures de notre amour-propre. Le vulgaire croit perdre quelque chose de sa dignité en ne résistant pas à l'injure et à l'injustice; mais les grandes âmes dédaignent des offenses qui ne peuvent les faire déchoir de la hauteur où les élève l'empire de soi ; et, à la fierté de la possession de soi, elles unissent la douceur et le pardon à l'égard de ceux qui éprouvent leur patience.

Souffrir avec fermeté l'adversité

La raison veut que les sages hommes ne soient dans l'adversité ni impassibles, ni aussi trop passionnés : pource que l'un est inhumain, et tient de la bête sauvage et l'autre trop mol et sent sa femme. Mais bien avisé est celui qui sait garder le moyen, et qui peut porter gentiment autant les prospérités qui surviennent en cette vie, comme les adversités : ayant bien propensé que c'est ne plus ne moins comme en un état populaire, là où l'on tire les magistrats au sort, il faut que celui à qui le sort échoit, commande, et celui qui en est frustré porte patiemment le refus de fortune.

(Comment on se peut louer soi-même sans encourir envie ni répréhension.)

Entre les propos, ne plus ne moins qu'entre les amis, les meilleurs et les plus certains sont ceux qui nous assistent en nos adversités, non point inutilement, mais pour nous aider et secourir ; car il y en a beaucoup qui se présentent, et qui parlent à nous, quand il nous est advenu quelque malencontre, mais c'est sans profit, ou plutôt avec dommage ; ni plus ni moii\s que ceux qui ne sont pas assez exercités à plonger, en cuidant secourir ceux qui se noient, étant embrassés par eux, sont eux-mêmes tirés à fond.

Or faut-il que les propos et raisons qui viennent des amis et de ceux qui veulent profiter, soient à la consolation de l'aifligé, non pas à la justification de ce qui afflige : car nous n'avons pas besoin de personnes qui pleurent ne qui lamentent avec nous en nos tribulations, comme fait ordinairement l'assemblée du chœur dans les tragédies.

Et c'est pourquoi quand nous sommes à part seuls, nous devons examiner notre cœur sur tous et chacun des mauvais accidents, comme si c'étaient fardeaux : car le corps est aggravé seulement par la pesanteui du fardeau qu'on lui charge, mais l'âme bien souvent d'elle-même ajoute la pesanteur au xaffaiies.

L'opinion rend une même chose à l'un utile, comme bonne monnaie qui a cours, et à l'autre inutile : mais supposons que l'exil et bannissement soit chose griève à supporter, comme plusieurs le disent et le chantent : aussi y a-t-il entre les choses que l'on mange quelques-unes qui sont amères ou aigres, et qui poignent le sentiment, mais en les mêlant parmi quelques-unes des douces et gracieuses, nous leur ôtons ce qu'elles ont de désagréable à la nature : aussi y a-t-il des couleurs qui olfensent la vue, tellement qu'elle s'en éblouit et s'en trouble, tant elles sont éclatantes, âpres et brillantes.

Si donc pour remédier à la dureté malaisée de telles couleurs, nous avons inventé d'y mêler de l'ombre, ou bien nous détournons nos yeux à regarder quelque couleur verdoyante et délectable, de même pourrons-nous aussi semblablement faire des sinistres accidents de la fortune, en mêlant parmi les bonnes et désirables qualités qui sont en toi maintenant, abondance de biens, nombre d'amis, repos d'affaires, n'avoir besoin de chose quelconque nécessaire à la vie humaine.

(Du bannissement ou de Vexil.)

Un homme qui, étant renversé par la fortune, se relève sur ses pieds, et se redresse pour lui faire tête, et au lieu de se montrer pitoyable, suppliant et lamentable, par une parole avantageuse se montre brave et haut en courage, en est trouvé non superbe ne présomptueux, mais, au contraire, grand et invincible, comme le poète Homère dépeint Patrocle modeste et gracieux en paroles, quand il a fait vaillamment et heureusement ; et au contraire, à sa mort il le décrit parlant bravement et hautainement.

Et Phocion, qui au demeurant avait toujours été fort gracieux et modeste, après qu'il se vit condamné, il donna à connaître sa magnanimité en plusieurs autres choses, et mêmement en ce qu'il dit à l'un de ceux qui étaient condamnés à mourir avec lui, qui se tourmentait et complaignait : Que distu, pauvre homme ? Ne te tiens-tu pas bienheureux de mourir avec Phocion ? Autant donc, voire plus encore, est -il permis à l'homme d'Etat, à qui l'on fait tort, de dire quelque chose avantageusement de soi, à ceux qui se montrent ingrats envers lui ; comme Achille ailleurs rendait bien à Dieu la gloire du succès des affaires, et parlait modestement, quand il disait :

Si Jupiter la grâce nous octroie

Que ruiner puissions la grande Troie

Mais ailleurs, là où on lui fait tort et injure, il déploie sa langue à parler hautainement en courroux :

Avec mes gens et mes vaisseaux, j'ai pris Douze cités.

Et en un autre lieu :

Ils ne pourront supporter la lueur

De mon armet, approchant près du leur.

Car là où la braverie est partie de la justification, alors il est loisible et permis d'en user.

{Les dits notables des anciens rois, princes et grands capitaines.)

Ne plus ne moins qu'en certaine comédie, il y a quelqu'un qui admoneste son ami étant tombé en adversité d'avoir bon courage et de combattre la fortune : et l'autre lui demande : En quelle manière? Il lui répond: En philosophe, c'est-à-dire, en homme sage, armé de patience .

Aussi nous maintenant en cette adversité, combattons-la de patience, ainsi qu'il appartient à homme sage : car comment est-ce que nous nous défendons de la pluie ? Comment est-ce que nous nous couvrons de la bise ? En cherchant le feu, en nous mettant dedans une étuve, en faisant provision de robe et de couverture, nous ne demeurons pas assis à nous mouiller à loisir quand il pleut, ni ne pleurons pas sans nous

mettre au couvert et à l'abri : aussi en ce qui s'offre présentement, as-tu moyen, plus que nul autre, de refaire et réchauffer cette partie de ta vie, qui semble un peu refroidie, attendu que tu n'as besoin quelconque de tous autres secours, pourvu que tu en veuilles user par raison.

Encore que nous soyons tombés en quelque inconvénient, gui à la vérité soit mauvais ou fâcheux, faut-il induire pardessus quelque réjouissance et quelque gaieté de ce que nous avons d'ailleurs, et qui nous demeure de bien, en rabotant et polissant, s'il faut ainsi parler, ce qui est rude et âpre, par ce qui est doux et gracieux : mais quant aux accidents qui de leur nature n'ont rien de mauvais, et où tout ce qui nous travaille est entièrement peint et controuvé par une vaine opinion et folle imagination, il faut faire comme nous faisons aux petits enfants qui craignent les masques, nous les leur approchons de près et les manions devant eux, tant que nous les accoutumions à n'en faire plus de compte : aussi en y touchant de près, et y arrêtant le discours de notre entendement à la bien considérer, et découvrir ce qu'il y a de fausse apparence, de vanité et de feinte tragédie.

[Du bannissement ou de Vexil.)

Aristippe ayant un jour perdu une belle terre, il s'adressa à l'un de ses familiers qui faisait le plus de mine de s'en condouloir et contrister avec lui. Viens ça, dit-il, n'as-tu pas une petite métairie seule, et moi, n'ai-je pas encore trois autres belles (erres ? L'autre lui avoua que si. Pourquoi donc n'est-il raisonnable de se condouloir avec toi, plutôt qu'avec moi ? Car c'est une fureur de se douloir de ce qui est perdu, et ne se réjouir pas de ce qui est sauvé ; ains faire comme les petits enfants, auxquels si l'on ôte un seul de beaucoup de leurs petits jouets, par dépit ils cassent tous les autres, et puis pleurent et crient à pleine tête.

Pittacus, ce personnage tant famé et renommé par sa vaillance, sa sagesse et sa justice, festoyait un jour quelques siens amis étrangers ; sa femme, qui survint sur le milieu du banquet, en étant courroucée, renversa la table avec tout ce qui était dessus. Les étrangers en furent tous honteux ; mais lui n'en fit autre chose que dire: Il ny a celui de nous qui n'ait en soi quelque défaut ; mais quant à moi, je n'ai que ce seul

point, de la mauvaise tête de ma femme, qui me garde d'être autrement en tout et partout très heureux.

Notre vie étant, fort inégale, l'homme de bon jugement et sage doit souhaiter et demander aux dieux les meilleures passions ; mais se disposer aussi à entendre les autres, et à se servir de toutes, en ôtant de chacune ce qui y pourrait être de trop.

Car, non seulement celui qui se souciera le moins de demain, arrivera le plus joyeusement à demain, ainsi que voulait dire Epicure, mais aussi la richesse, la gloire, l'autorité et le crédit réjouissent plus ceux qui moins redoutent leurs contraires : car le trop ardent désir, que l'on a de chacune d'icelles, imprimant aussi une trop véhémente peur de les perdre, rend le plaisir de ia jouissance faible et mal assuré, ne plus ne moins qu'une flamme qui est agitée du vent.

[Contentement d'esprit.)

Théodore, celui qui pour ses mauvaises opinions fut surnommé Atheos, c'est-à-dire sans Dieu, disait qu'il baillait ses propos avec la main droite à ses auditeurs, mais qu'ils les prenaient avec la main gauche ; aussi les ignorants qui ne savent pas comment il faut vivre recevant à gauche bien souvent la fortune qui leur vient à droite, y commettent de vilaines fautes : mais les sages au contraire font comme les abeilles, qui tirent du thym ie plus pénétrant et le plus sec miel : aussi des plus mauvais et plus fâcheux accidents, en tirent quelque chose de propre et utile pour eux.

Diogènefut chassé de son pays en exil, encore n'alla-t-il pas mal ainsi pour lui : car ce bannissement fut le commencement de son étude en philosophie. Zenon le Philosophe avait encore, une nef marchande, et ayant nouvelles qu'elle était périe, chargée et toute coulée à bas en pleine mer : Tu fais, dit-il? bien, for tune, de me ranger à la robe longue simple, et à V étude de philosophie. Qui nous empêche de les ensuivre en cela ?

(Du bannissement ou de Vexil.)

Et c'est pourquoi ne faut-il pas du tout ravaler ni déprimer si fort la nature humaine, comme si elle n'avait rien de

ferme ni de permanent, ou qui fût par-dessus la fortune: mais au contraire sachant que c est la pire et plus petite partie de nous, frêle et vermoulue, par laquelle nous sommes sujets à la fortune, et que de la meilleure partie nous en 'sommes supérieurs et maîtres, en laquelle sont situées et fondées les meilleures qualités qui soient en nous, les bonnes opinions, les arts et sciences, les bons discours tendant à la vertu lesquelles sont de substance incorruptible, et qui ne nous peut être dérobée : faut que nous maintenions assurés et invincibles à l'avenir, disant à l'encontre de la fortune ce que Socrate dit à l'encontre de ses accusateurs Anytus et Mélitus, adressant sa parole aux juges : Anytus et Mélitus me peuvent bien faire mourir, mais de me porter dommage ils ne sauraient.

Aussi la fortune me peut bien faire tomber en maladie, m'ôter mes biens, me mettre en maie grâce d'un peuple ou d'un prince ; mais elle ne peut rendre méchant, ni couard, ni lâche et vil de cœur, ni envieux celui qui est homme de bien, vaillant et magnanime.

(Les dits notables des anciens rois, princes, et grands

capitaines.)

La raison voudrait que les hommes biens appris considérassent en eux-mêmes, que ceux que nous estimons avoir été privés de la vie avant la maturité, nous précèdent de bien peu de temps : car la plus longue vie qui soit, est courte et brève, ne montant non plus qu'un point ou une minute de temps, au regard de l'infinie éternité, et que plusieurs de ceux qui démènent le plus de deuil, en peu de temps sont allés après ceux qu'ils ont pleures, n'ayant rien gagné de leur long deuil, et s'étant pour néant affligés d'ennuis et de fâcheries. (Consolation à Apollonius sur la mort de son fils.)

Xénophon, l'un des familiers de Socrate, ainsi comme il sacrifiait un jour aux dieux, entendit par quelques-uns qui retournaient de la bataille, que son fils y était mort : il ôta donc incontinent le chapeau de fleurs qu'il avait sur la tête, et demanda en quelle sorte il était mort; et comme on lui eût dit qu'il avait été tué en combattant fort vaillamment, après avoir fait un grand meurtre des ennemis, il demeura

un bien peu d'espace à réprimer, par discours de la raison en son cœur, sa passion, et puis remit incontinent le chapeau de fleurs sur sa tête, et paracheva son sacrifice, disant à ceux qui lui en avaient apporté la nouvelle: Je n ai jamais requis aux dieux que mon fils fût immortel, ni qu'il vécût longuement ; car on ne sait si cela est expédient à ceux qui le demandent; mais bien leur ai- je prié quils lui fissent la grâce d'être homme de bien, et de bien aimer et servir sa patrie : ce qui est advenu.

(Consolation envoyée à Apollonius sur la mort de son fils.)

Cette déconfiture (Leuctres) étant advenue aux Lacédémoniens contre l'opinion de tout le monde, et cette prospérité aux Thébains, si grande et si glorieuse que jamais Grecs combattant contre autres Grecs n'en gagnèrent de telle, la cité néanmoins, qui fut vaincue, ne fut pas moins à louer et estimer pour sa vertu, que celle qui la vainquit.

Car comme Xénophon dit que les devis, les jeux et passetemps des gens de bien et les tables mêmes ont quelque chose digne d'être mise en mémoire, e\ dit en cela, vérité: aussi ne fait pas moins, mais davantage à noter et considérer, ce que les gens d'honneur disent, et la contenance qu'ils tiennent en leur adversité, qu'en leur prospérité. Car alors il se faisait d'aventure une fête publique à Sparte, et était la ville pleine d'étrangers venus pour voir les danses et jeux qui se font à corps nus dedans le théâtre, quand arrivèrent ceux qui apportèrent les nouvelles de la défaite de Leuctres ; mais les éphores, combien que le bruit courût incontinent par toute la ville que tout était ruiné pour eux, et qu'ils avaient perdu toute leur principauté en la Grèce, ne voulurent pas néanmoins pour cela, que la danse sortît hors du théâtre, ni que la ville changeât en aucune chose la forme de la fête, puis envoyèrent par les maisons aux parents les noms de ceux qui étaient morts en la bataille, et eux demeurèrent au théâtre à faire continuer et parachever les jeux et l'ébattement des danses qui s'efforcèrent à l'envi à qui gagnerait le prix.

(Agésilas.)

Dimante ne craignait rien plus que le délai du temps, parce qu'il se doutait bien que c'était ce qui seul pouvait

sauver la vie à Philopœmen. Pourquoi, pour prévenir toutes les prévisions que les Achéiens y pourraient donner, quand la nuit fut venue, et que tout le peuple Messénien se fut retiré, il fit ouvrir le caveau, et y fit dévaler l'exécuteur de haute justice avec un breuvage de poison pour lui présenter, lui commandant de ne partir d'auprès de lui qu'il ne l'eût bu. Or était Philopœmen, lorsque l'exécuteur entra, couché sur un petit manteau ; non qu'il eût envie de dormir, mais bien le cœur serré de douleur, et l'entendement troublé d'ennui. Quand il vit de la lumière et cet homme auprès de lui tenant en sa main un gobelet où était le breuvage du poison, il se leva en son séant, mais ce fut à grand'peine, tant il était faible, et prenant le gobelet, demanda à l'exécuteur s'il avait rien ouï dire des chevaliers qui étaient venus avec lui principalement de Lycortas. L'exécuteur lui fit réponse que la plupart s'était sauvée. Adonc il fît un peu de signe de la tête seulement, et en le regardant d'un bon visage, lui dit : il va bien, puisque nous n avons pas été malheureux en tout et pour tout, et sans jamais jeter autre voix ni dire autre parole, il but tout le poison, et puisse recoucha comme devant: si ne fit pas sa nature grande résistance au poison, tant son corps était débile, mais en fut tantôt étouffé et éteint.

(Philopœmen.)

Cléomène répondit à Thercyon sur le suicide : Tu penses donc que ce soit à toi magnanimité que de chercher la mort qui est l'une des plus faciles et plus aisées choses qui puisse advenir a l'homme, et celle qu'il a plus à commandement et à main toutes les fois qu'il lui plaît et cependant, méchant que tu es, tu fuis d'une fuite plus lâche et plus honteuse que la première, car plusieurs vaillants hommes, autres que nous ne sommes, ont bien autrefois cédé a leurs ennemis, ou par quelque accident de fortune qui leur a été contraire, ou ayant été forcés par plus grand nombre de gens : mais celui qui se laisse aller et qui succombe aux travaux et labeurs, ou aux blâmes et louanges des hommes, il faut qu'il confesse qu'il est vaincu par sa propre lâcheté, car il ne faut pas que la mort qu'on se donne volontairement soit pour fuir à faire des actes laborieux mais faut que celle mort même soit un acte louable, parce que c'est honte de vouloir vivre ou mourir pour Vamour de

soi-même comme tu in exhortes que je fasse maintenant pout me tirer hors des travaux où nous sommes de présent sani faire autre acte quelconque ni utile ni trouvable, là où ai contraire je suis d'avis que toi ni moi ne devons jamais abandonner l'espérance de servir encore quelque jour à notre pays; car là où toute espérance nous défaudra, alors nous sera-t-il toujours assez aisé de mourir toutes et quantes fois que nous voudrons.

(Clêomène.)

Après la bataille de Cannes, Vairon se sauva achevai avec peu de suite de ses gens dedans la ville de Venouze; et Paul- Emile en la foule et presse de cette route, ayant le corps plein de traits, qui étaient demeurés dedans ses plaies, et le cœur aggravé d'un si angoisseux regret, que de voir la déconfiture de ses gens, était assis auprès d'un rocher attendant que quelqu'undes ennemis vînt l'achever de tuer, mais pour la grande quantité du sang dont il avait toute la tête et la lace souillée, peu de gens le reconnaissaient, de manière que ses amis et ses serviteurs passaient outre sans le connaître, et n'y eut qu'un jeune homme de maison noble patricienne, nommé Cornélius Lentuius, qui l'ayant aperçu, se mit en devoir de le sauver; car il se jeta incontinent à pied, et lui amena son cheval, le priant de vouloir monter dessus, pour essayer de se réserver à la nécessité de son pays qui avait plus grand besoin d'un bon et sage capitaine : mais il refusa l'offre et la prière du jeune gentilhomme et le contraignit de remonter à cheval, quoiqu'il en pleurât de pitié, et s'étant soulevé pour lui toucher en la main lui dit: Tu diras de ma part à Fabius Maximusy et lui témoigneras, comme Paul-Emile a toujours observé et suivi son conseil jusques au bout, et n'a jamais rien transgressé de ce qu'il lui avait accordé : mais qu'il a été forcé par Varron premièrement et puis après par Annibal. Ayant dit ces paroles, il donna congé à Lentuius, et se rejeta en la presse de ceux que l'on tuait, là où il mourut.

(Fabius Maximus.)

Bien fait à admirer la grandeur de courage et magnanime clémence des Romains, en ce que retournant le consul Varron de la déconfiture le plus malheureusement et le plus

honteusement qu'homme en eût su retourner, et en étant lui-même si honteux et si déplaisant qu'il n'osait pas lever la tête, le Sénat toutefois lui alla encore au devant jusqu'à la porte de la ville avec tout le peuple entièrement, et le reçurent honorablement. Qui plus est, ceux qui étaient magistrats, et les principaux du Sénat, entre lesquels étaient Fabius, quand on eût fait silence, le louèrent de ce qu'il n'avait point désespéré du salut de la chose publique, après une calamité si grande, mais était retourné en la ville pour donner ordre aux affaires et user de l'autorité des lois, et du service de ses citoyens.

(Fabius Maximus.)

Persée requit qu'on le menât au capitaine général, Paul- Émile, lequel se leva de son siège quand il le vit venir, et lui alla au-devant avec ses amis, ayant les larmes aux yeux, comme au-devant d'un grand personnage tombé par fortune de guerre et par la volonté des dieux, en une pitoyable calamité.

Mais lui, à l'opposite, se porta fort honteusement et lâchement ; car il s'alla prosterner à ses pieds en terre, le visage contre bas ; et lui embrassant les genoux, se laissa échapper de la bouche des paroles si lâches, et de si viles prières, que Paul-Emile même ne les pût endurer ni ouïr ; mais le regardant d'un visage mal content et marri, lui dit : Pauvre homme que tu es, comment vas-tu ainsi déchargeant la fortune de ce dont tu la pouvais charger et accuser à ta décharge, en faisant des choses pour lesquelles on estimera que tu aies bien mérité le malheur où tu es maintenant et indigne de Vhonneur du bien que tu avais par ci-devant ? Et pourquoi vas-tu ainsi ravalant ma victoire et diminuant la gloire de mes faits, en te montrant homme de si lâche cœur, que ce ne me sera pas grand honneur de f avoir vaincu, attendu que tu n'étais pas digne adversaire des Romains ? La magnanimité, en quelque ennemi qu'elle soit, est toujours révérée des Romains ; mais la lâcheté, quoiqu'elle prospère et soit heureuse, est toujours et de tous méprisée. Ce néanmoins encore le releva-t il ; et le prenant par la main, le bailla en garde à Tubero, puis se retira dedans sa tente.

(Paul- Emile.)

Des deux fils que Paul-Émile avait eus d'une seconde femme, l'un mourut en l'âge de quatorze ans, cinq jours avant le triomphe de son père, et l'autre mourut aussi trois jours après la pompe du triomphe, en l'âge de douze ans ; tellement qu'il n'y eut si dur cœur en toute la ville de Rome, à qui ce grand accident ne fît pitié, et à qui cette cruauté de la fortune ne fît frayeur et horreur, ayant été si importune que de mettre en une maison triomphale, pleine d'honneur et de gloire, de sacrifices et de biens, un si piteux deuil, et mêler des regrets et des lamentations de mort, parmi des cantiques de triomphe et de victoire.

Ce néanmoins, Paul-Émile, prenant les choses au droit point de la raison, estima qu'il ne fallait point user de la constance et de la magnanimité contre les épées et les piques des ennemis seulement, mais aussi contre toute adversité et hostilité de la fortune également. Il compensa et contrepensa si sagement le mélange de ses aventures présentes avec les prospérités passées, que, trouvant le mal effacé par le bien, et le privé parle public, il n'abaissa point la grandeur, ni ne macula point la dignité de son triomphe et de sa victoire ; car ayant enseveli le premier de ses enfants, il ne laissa pas pour cela de faire sa triomphale entrée, comme nous avons écrit. Et le second étant aussi décédé après son triomphe, il fît assembler le peuple romain, et en pleine assemblée de toute la ville, il fit une harangue, non point d'homme qui eût besoin d'être consolé ni réconforté, mais plutôt qui réconfortait ses citoyens passionnés et dolents, par le malheur qui lui était advenu. Car il leur dit : que de choses pures humaines, il n'en avait jamais craint pas une, mais des divines, qu'il avait toujours fort redouté la fortune, comme celle où il y avait bien peu de fiance, à cause de son inconstance et de sa muahle variété, mêmement en cette dernière guerre, en laquelle, Vayant continuellement vue favorable, comme quand on a le vent en poupe, il attendait toujours quelque reflux, par manière de parler, et quelque mutation de sa faveur. Car je traversai, dit-il, en allant, le gouffre de la mer Adriatique, depuis Brindes jusqu'à Corfou, en un seul jour, et de là en cinq jours me trouvai en la ville de Delphes, où je sacrifiai à Apollon ; et dedans cinq autres jours j'arrivai en mon camp où je trouvai mon armée en la Macédoine, et après avoir fait les sacrifices et cérémonies ordinaires pour sa purification, je commençai in-

continent à mettre la main a l'œuvre, si bien qu'en quinze autres jours suivants, je mis fin très honorable à toute cette guerre. Mais, me défiant toujours de la fortune, voyant une si grande prospérité en tout le cours de mes affaires, et considérant qu'il n'y avait plus d'ennemis, ni d'autres périls par delà que je dusse craindre, je craignais fort qu'elle ne se changeât à mon retour, quand je serais sur la mer en ramenant une si belle armée victorieuse, avec tant de dépouilles, et tant deprinces et de i%ois prisonniers, et néanmoins, étant arrivé à port de salut, et voyant toute cette ville, à mon retour, pleine de réjouissance, de fêtes et de sacrifices, j'avais encore toujours la fortune suspecte, sachant très bien qu'elle n'a point accoutumé de gratifier si libéralement aux hommes, ni leur octroyer choses si grandes nettement, sans qu'il y ait ne sais quoi d'envie mêlé parmi : ni jamais mon esprit, étant toujours en transe aux écoutes de l'avenir pour le regard du bien public, n'a jeté cette crainte arrière de soi, que je ne me sois vu tombé en ce malheur et calamité domestique, qu'il m'a fallu aux jours sacrés de mon triomphe, ensevelir coup sur coup, de mes propres mains, mes deux jeunes enfants, que j'avais seuls retenus pour la succession de mon nom et de ma maison. Aussi me semblel-il maintenant que je suis hors de tout danger, au moins quant au regard de ce qui m'est le principal, et commence à m' assurer et me confirmer en cette espérance, que cette bonne fortune nous demeurera ferme désormais, sans crainte d'aucun sinistre accident, parce qu'elle a assez contrepesé la faveur de la victoire qu'elle nous a donnée, par l'envie du malheur dont elle a affligé moi et les miens, en rendant le vainqueur et triomphateur non moins notable exemple de la misère et de la faiblesse humaine, que le vaincu qui a été mené en triomphe, excepté que Persée, tout vaincu qu'il est, à tout le moins a ce réconfort de voir encore ses enfants, et le vainqueur Paul-Emile a perdu les siens.

(Paul-Emile.)

Ceux(des Parthes) qui portaien t la tête de Publius (fils de Crassus) fichée au bout d'une lance, s'approchant près des Pvomains, la leur montraient, en leur demandant par une manière d'outrageuse moquerie, s'ils connaissaient la maison dont il était et qui étaient ses parents : parce qu'il n'est pas

vraisemblable, disaient-ils, qu'un si vaillant jeune homme soit fils d'un si lâche et couard père, comme est Crassus. Cette vue fit perdre le courage aux Romains, plus que nul autre danger qu'ils eussent encore essuyé en toute la bataille : car elle ne leur enflamma point un courroux en leurs cœurs, qui les aiguillonnât à en vouloir faire la vengeance, comme il était convenable, ains leur engendra un tremblement, qui les amortit du tout : combien que Crassus se montrât plus vertueux en cet accident, qu'il n'avait encore fait en toute cette guerre; car chevauchant au long des bandes, il allait criant tout haut : C'est à moi seul, mes amis, c'est à moi seul que louche le deuil et la douleur de cette perte : mais la grandeur de la fortune et de la gloire de Borne demeure invincible en son entier, tant comme vous serez sur vos pieds ; toutefois si vousavez aucune compassion de moi, pour m'avoir vu perdre un si vaillant et vertueux fils, je vous supplie que vous la veuilliez montrer, en la convertissant en ire contre vos ennemis: faitesleur cher acheter la joie qu'ils en ont reçue ; prenez vengeance de leur cruauté, et ne vous étonnez point pour malheur qui me soit advenu : car il est besoin que ceux qui aspirent à choses grandes, supportent aussi aucune fois quelque perte. Lucullus n'a pas défait Tigrane, ni Scipion ou Antiochus, sans qu'il leur ait coûté du sang. Aros prédécesseurs perdirent jadis mille navires à plusieurs fois, avant qu'ils eussent assuré la conquête de la Sicile, et plusieurs armées et capitaines généraux en Italie, pour la perte desquels ils n ont pas laissé depuis à venir audessus de ceux qui les avaient auparavant défaits : car Vempire de Rome n'est point venu en celle grandeur de puissance, où il se trouve maintenant, par heur et faveur de la fortune, mais par patience dans les travaux, et constance dans les adversités, sans jamais succomber ni se rendre aux dangers.

(Crassus.)

Souffrir la douleur de nos fautes

Les plus gens de bien louèrent grandement la magnanimité et haine des méchants qui était en Timoléon, attendu qu'étant homme doux et bénin de sa nature, et qui aimait cordialement les siens, il avait néanmoins préféré le bien

public de son pays à l'amour de son sang, et mis le devoir et la justice au devant de l'utilité, ayant sauvé la vie à son frère, lorsqu'il combattait pour le bien et pour la défense de son pays, et l'ayant aussi fait mourir, lorsqu'il épiait les moyens de l'asservir, et de s'en faire absolu seigneur.

Mais ceux qui ne pouvaient vivre en état de liberté populaire, et qui avaient de tout temps accoutumé de se rangera l'entour des seigneurs et leur faire la cour, firent semblant d'être bien aisés de la mort du tyran; toutefois en reprochant continuellement à Timoléon qu'il avait commis un fratricide exécrable et abominable aux Dieux et aux: hommes, firent tant qu'ils lui en imprimèrent au cœur un regret de l'avoir fait : et davantage étant averti que sa mère même le portait fort impatiemment et qu'elle en jetait contre lui des paroles effroyables à ouïr et des malédictions horribles, il s'en alla vers elle pour la cuider réconforter; mais elle ne le voulut jamais voir, mais lui fit fermer sa porte. Adonc étant outré de douleur et troublé en son entendement, il lui prit soudainement volonté de mourir en s'abstenant de manger ; mais ses amis ne l'abandonnèrent point en ce désespoir, mais le pressèrent tant et par remontrances et par prières, qu'ils le contraignirent de manger. Par quoi il prit néanmoins la résolution de vivre désormais aux champs en solitude, et quitter de tout point l'entremise du gouvernement des affaires publiques; de manière qu'au commencement, il ne venait pas seulement en la ville, mais évitant toutes compagnies, se tenait es plus solitaires et plus écartés endroits des champs, où il ne faisait autre chose que vaguer tantôt ci, tantôt là, et se consumer de mélancolie.

Voilà comment le sens et l'entendement de l'homme, s'il n'est bien confirmé et fortifié par la raison et par l'étude de philosophie, en l'exécution de quelque grande entreprise, vacille facilement et est poussé hors des discours, sur lesquels il s'était premièrement fondé, par blâmes ou louanges fort légères bien souvent : là où il faut non seulement que l'acte soit bon et honnête en soi, mais aussi que la résolution dont il part soit ferme et non sujette à changement, afin que nous ne fassions chose que nous n'ayons premièrement bien pensée et approuvée.

(Timoléon.)

Souffrir 1 injure, l'injustice

En tolérance d'injures, y a ne sais quoi de la gravité de Socrate, ou plutôt delà magnanimité d'Hercule, s'il est vrai ce que dit le poète :

Il ne faisait des paroles hargneuses

Non plus de cas que de mouches fâcheuses.

11 n'y a donc rien de plus grave ni plus beau, que d'ouïr un ennemi injurieux, disant injure, sans aucunement s'en passionner.

Mais encoreest-ce plus grand exercice de patience, s'accoutumer à ouïr sans mot dire son ennemi médire et injurier ; ne point prendre vengeance de son ennemi, quand l'occasion s'en présente, c'est humanité: mais avoir compassion de lui, quand il est tombé en adversité, le secourir quand il nous en requiert, montrer une bonne volonté envers ses enfants, et affection de secourir sa maison étant en affliction, celui qui n'aime cette bénignité et ne loue cette bonté:

A le cœur de noire teinture, Battu d'acier à trempe dure, Ou bien forgé de diamant.

(Comment on pourra recevoir utilité de ses ennemis.)

A quelqu'un qui lui demanda: Comment me pourrai- je bien venger de mon ennemi? Diogène répondit: En te rendant toimême vertueux et homme de bien.

Le poète Pindare dit que ceux qui sont vaincus ont la langue liée de silence, mais non pas simplement, ni tous, mais ceux qui se sentent vaincus par leurs ennemis en diligence, en bonté, en magnanimité, en humanité, en bienfaits; c'est cela qui empêche la langue, qui ferme la bouche, qui serre le gosier, et fait taire les hommes.

Si ton ennemi t'injurie, en t'appelant ignorant, augmente ton labeur, et prends plus de peine à étudier ; s'il t'appella

couard, excite la vigueur de ton courage, et te montre plus homme.

Ce ne fut pas mal dit à Diogène, que pour sauver un homme il faut qu'il ait ou de bons amis, ou d'âpres ennemis,' pour ce que ceux-là par bonnes remontrances, et ceux-ci par outrageuses injures le retireront de mal faire.

(Comment on pourra recevoir utilité de ses ennemis.)

Entre toutes les ordonnances qu'établit Lycurgue, celles de manger en commun plus fâcha les riches qui crièrent et se courroucèrent contre lui, jusques à ce que, voyant qu'ils se ruaient tous ensemble sur lui, il fut contraint de s'enfuir de la place. Il gagna le devant, et se jeta en franchise dedans une église, avant que les autres le pussent atteindre, excepté un jeune homme, nommé Alcandre, lequel n'était point au demeurant, de mauvaise nature, sinon qu'il était un peu prompt à la main, et colère; et poursuivant Lycurgue de plus près que les autres, ainsi comme il se cuida retourner devers lui, lui donna un coup de bâton sur le visage, dont il lui creva un œil.

Mais pour cela Lycurgue ne fléchit point, mais se présenta la tête levée à ceux qui le poursuivaient, leur montrant son visage tout ensanglanté, et son ceil crevé ; dont ils eurent tous si grand'honte, qu'il n'y eut aucun d'eux qui osât ouvrir la bouche pour parler contre lui, mais au contraire lui livrèrent entre ses mains Alcandre, qui l'avait frappé, pour en faire punition telle que bon lui semblerait, et le convoyèrent tous jusques en sa maison, montrant qu'ils étaient bien marris de son inconvénient. Lycurgue, en les remerciant, les renvoya; et fit entrer Alcandre en sa maison avec lui, là où il ne lui méfit ne médit jamais d'une parole, ains lui commanda seulement qu'il le suivît, faisant retirer ses domestiques qui avaient accoutumé de le servir ordinairement. Le jeune homme, qui n'était point lourdaud de lui-même le fit volontiers, sans rien répliquer au contraire ; et quand il eut demeuré quelque temps auprès de lui, étant toujours à l'entour de sa personne, il commença à connaître et goûter la bonté de son naturel, et l'affection et intention qui le mouvait à faire -ce qu'il faisait; l'austérité de sa vie ordinaire et sa constance à supporter tous travaux sans jamais se lasser ; dont il se prit

à l'aimer et honorer affectueusement, et depuis alla prêchant à ses parents et amis que Lycurgue n'était point ainsi rude ni rebours, comme il semblait de prime face, ains était le plus doux et le plus aimable envers les autres qu'il était possible.

Voilà comme Alcandre fut châtié par Lycurgue et la punition qu'il en reçut; c'est que de mal conditionné jouvenceau, outrageux et téméraire qu'il était auparavant, il devint homme très sage et très modéré.

{Lycurgue.)

On conte qu'il y eut quelquefois un méchant effronté qui fut tout un jour à outrager Périclès de paroles diffamatoires en pleine place, et à lui dire toutes les injures dont il se pouvait aviser ; ce qu'il endura patiemment sans jamais, lui répondre un seul mot, dépêchant cependant quelques affaires de conséquence, jusqu'au soir qu'il se retira tout doucement en son logis, sans se montrer touché., en façon quelconque, combien que cet importun-là le suivît toujours, en lui disant tous les outrages qu'il est possible de dire : et comme il fut prêt à entrer dedans son logis, étant déjà nuit toute noire, il commanda à l'un de ses serviteurs qu'il prît une torche, et qu'il allât reconduire cet homme et l'accompagner jusques en sa maison

(Périclès.)

Quelques-uns des amis de Pyrrhus lui conseillèrent qu'il chassât de la ville un médisant qui ne cessait de mal parler de lui, mais il leur répondit : Il vaut mieux qu'en demeurant ici il médise de nous entre peu de gens, qiien le chassant de le faire aller ça et là par tout le monde semer sa médisance contre nous. On lui amena un jour quelques jeunes hommes, qui en buvant ensemble avaient dit tout plein de paroles outrageuses de lui; il leur demanda s'il était vrai qu'ils les eussent dites : Oui, répondit l'un, sire, nous les avons dites, vraiment, et en eussions bien dit encore davantage si le vin ne nous eût failli. Il s'en prit à rire et leur pardonna.

(Pyrrhus.)

Timoléon ne s'exposa point à l'envie de ses citoyens, à laquelle la plupart des gouverneurs et capitaines vont donner de la tête ordinairement par une trop grande et insatiable convoitise d'honneurs et d'autorité: ains se tint le reste de ses jours en Sicile, jouissant des biens que lui-même avait produits, desquels le principal et le plus grand était de voir tant de villes, et tant de milliers d'hommes heureux par son moyen. Mais pour ce qu'il est, par manière de dire, nécessaire que non seulement toutes alouettes aient la houppe sur la tête, comme dit Simonide, mais aussi qu'en toutes les villes régies par police populaire, il y ait des calomniateurs, il s'en trouva deux à Syracuse de ceux qui avaient accoutumé de haranguer devant le peuple qui s'attachèrent à Timoléon, dont l'un s'appelait Laphystius, et l'autre Demaenetus, desquels comme Laphystius lui donna assignation à certain jour, pour venir répondre devant le peuple à quelque cas dont il prétendait le convaincre, ses citoyens se mutinèrent, et ne voulurent point que cette assignation eût lieu : mais lui les apaisa en leur remontrant qu'il avait pris tant de peines et de travaux, et s'était exposé à tant de dangers, afin que quiconque voudrait des Syracusains pût librement user de la franchise et liberté des lois. Et une autre fois Demaenetus, en pleine assemblée du peuple, ayant repris et blâmé plusieurs choses par lui faites pendant qu'il était capitaine, Timoléon ne répondit rien à cela, mais seulement dit au peuple, qu'il rendît grâce aux dieux, de ce qu'ils lui avaient concédé ce qu'il lui avait souventefois requis et demandé en ses prières : c'est qu'il pût une fois voir les Syracusains en pleine franchise et liberté de pouvoir dire tout ce qui bon leur semblerait.

(Timoléon.)

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