CHAPITRE VI
Il y a encore un courage bien supérieur à celui d'agir et de lutter avec constance , de souffrir avec résignation et de supporter avec douceur: c'est celui de se détacher de soi-même et de toutes les choses extérieures qui flattent la vanité et la sensualité, et qui ne peuvent accroître notre valeur morale. C'est ainsi que l'on acquiert et conserve la vraie liberté, qui est la vraie dignité de Fhomme. Se détacher de soi, ce n'est pas se haïr, se mépriser, se priver de tout ce qui fait l'agrément de la vie; c'est subordonner les instincts inférieurs à l'être divin qui est en nous; c'est renoncer à l'orgueil, à Pégoïsme, à la vanité, pour faire ce que nous commande la loi morale ; c'est soumettre nos passions à l'empire de la raison. C'est aimer par-dessus tout le devoir et être prêt à lui tout sacrifier. C'est, pour le chrétien, aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme et de toute sa pensée. Il n'y a pas à craindre pour l'homme qu'il pousse trop loin le détachement. Mais il ne comprend pas toujours la haute portée des préceptes de morale : aussi, ne pouvant ou ne voulant pas pratiquer le détachement de l'âme, il se condamne à des mortifications extérieures excessives, plutôt
que de dominer ses passions et de crucifier Fhomme intérieur. Les grands hommes qui ont montré leur courage dans les batailles ou dans les missions civiques, n'ont pas été véritablement détachés d'eux-mêmes, s'ils se proposaient pour but l'admiration de leurs semblables et la gloire de vivre dans la mémoire de la postérité. Ceux-là seuls ont eu le vrai courage, qui se sont oubliés eux-mêmes et ont accompli le devoir jusqu'à la mort pour la seule fin d'être vertueux en obéissant à leur conscience. Cette indépendance de l'âme, fermement établie sur une vertu inébranlable, est la meilleure force que les grands hommes puissent mettre au service de leurs concitoyens. Elle est pour eux-mêmes une source de paix et de contentement en toute circonstances. Ils peuvent être méconnus quelquefois par les insensés qui leur préfèrent des flatteurs et des charlatans ; mais dans les difficultés et les malheurs, tous les regards se tournent vers eux, tous les cœurs se confient en leur sagesse et en leur dévouement. Tels sont Phocion et bien d'autres, qui ont aimé la patrie plus que la vie, plus que la gloire même, et la vertu encore bien plus que la patrie. Le vrai détachement est dépourvu de toute vaine ostentation, et d'autant plus simple qu'il est plus complet et plus élevé. La souffrance enseigne quelquefois à se détacher; mais toutes les âmes ne passent pas nécessairement par cette école. Il en est dont on peut dire qu'elles sont nées stoïques, c'est-à-dire que, dès leur jeunesse, elles dédaignent les choses qui n'ont que l'apparence, et manifestent une forte vie intérieure. Tels étaient Caton, Epaminondas, Pélopidas, Agésilas, tous les grands citoyens qui ont été les bienfaiteurs de leur nation.
Détachement
Ceux qui n'ont rien devant les yeux où ils aspirent, que la vertu et le devoir seulement, se servent de l'occasion du temps et de l'occurrence des affaires, sans se soucier que l'on applaudisse à leur beau parler, ni qu'on les siffle, ou qu'on leur fasse bruit pour le trouver mauvais.
Celui qui est amoureux de l'honnêteté et du devoir, hantant familièrement par ses actions avec la vertu, et en jouissant, sans en mot dire, sent un grand et haut contentement en soimême, ne demandant autres auditeurs ni autres spectateurs que sa conscience propre. Celui qui a fait quelque chose nom nête et vertueuse, et puis la va conter et la porte montrer partout, il est tout évident que celui-là regarde encore dehors, et est tiré de la convoitise de vaine gloire, et n'a point encore vu à nu et au vrai la vertu, mais seulement en dormant et en songe en a pensé entrevoir quelque ombre et quelque image, puisqu'il expose ainsi en vue ce qu'il a fait, comme un tableau de peinture.
(Comment Von pourra apercevoir si Von amende et profite en V exercice de la vertu.)
Xerxès écrivit à Léonidas : Tu peux, en ne t'opiniâtrant point à vouloir combattre contre les dieux, et te rangeant de mon côté, te faire monarque de toute la Grèce. Il lui fit réponse : Si tu connaissais en quoi consiste le bien de la vie humaine, tu ne convoiterais pas ce qui est à autrui; mais quant à moi, faime plus cher mourir pour le salut de la Grèce, que de commander à tous ceux de ma nation.
(Les dits notables des Lacédémoniens.)
Le lendemain de la bataille au matin, Martius s'en alla devers le consul, et les autres Romains semblablement ; et là, le consul, montant dessus un tribunal, présent tout son exercite, rendit grâces convenables aux dieux pour une si grande et si glorieuse prospérité ; puis tourna sa parole à Martius, duquel premièrement il loua et exalta la vertu à
i merveilles, tant pour ce qu'il (lui-même) lui avait vu faire, (que pour ce que Martius lui avait raconté ; et enfin, lui dit que de tous les chevaux prisonniers, et autres biens qui avaient été pris et gagnés en grande quantité, il en. choisît dix de chaque sorte, à sa volonté, avant que rien ne fût distribué ni départi aux autres. Et outre cela, encore pour témoigner que ce jour-là il avait emporté le prix des prouesses sur tous les autres, lui donna de plus un beau et bon cheval, avec tout son harnais et tout son équipage ; ce que tous les assistants louèrent et approuvèrent grandement.
Mais Martius, se tirant en avant, déclara qu'il recevait bien le présent du cheval, et était très aise que son capitaine fût si content de lui et le louât si hautement ; mais que du demeurant, qui était plutôt comme un loyer mercenaire que récompense d'honneur, il n'en voulait point, mais se contentait d'avoir seulement sa part égale aux autres : sinon, dit-il, que je te demande une grâce de plus, et te prie de me la concéder ; c'est que j'ai entre les Volsques un hôte et ancien ami, homme de bien et d'honneur, qui maintenant est prisonnier, et au lieu qu'il était riche et opulent en sa maison, se trouve maintenant pauvre captif entre les mains de ses ennemis. Mais de tous les maux et malheurs qui de présent l'environnent, il me suffît de le pouvoir exempter d'un seul ; c'est de le garder qu'il ne soit poii\t vendu comme esclave.
Ces paroles de Martius ouïes, il se leva une clameur grande de toute l'assistance, et y en eut plus de ceux qui admirèrent son abstinence, en le voyant si peu mû d'avarice, que de ceux qui haut louèrent sa vaillance. Mais, après que le bruit et la clameur de l'assemblée fut un peu apaisé, le consul Cominius se prit à dire : Nous ne saurions, seigneurs, contraindre Martius d'accepter les présents que nous lui offrons, s'il ne lui plaît les recevoir ; mais donnons-lui-en un si convenable au bel exploit qu'il a fait, qu'il ne le puisse pas refuser, et ordonnons que désormais il soit surnommé Coriolanus, si ce n'est que l'exploit même le lui ait donné avant nous.
(Coriolan.)
Agésilas, en mourant, commanda à ses amis qu'ils ne fissent faire aucune image ni statue de lui : Car si j'ai, dit-il, fait aucune chose digne de mémoire en ma vie, cela sera suffi-
sant monument de moi après ma mort ; sinon toutes les statues et images du monde ne sauraient perpétuer ma mémoire.
(Les dits notables des anciens rois.)
Paul-Émile défit par deux fois les Barbares en bataille rangée, et en tua bien jusques au nombre de trente mille, et fit ce grand exploit par avoir bien et sagement su choisir l'avantage du lieu el du temps, pour combattre ses ennemis, ainsi comme ils passaient une rivière ; ce qui facilita grandement la victoire à ses gens, et davantage il y conquit deux cent cinquante villes, qui le reçurent volontairement. Et ainsi laissant toute la province pacifique, et ayant reçu le serment de fidélité qu'elle fit de nouveau entre ses mains, il s'en retourna à Rome sans s'être en tout ce voyage enrichi d'une seule drachme d'argent ; car il était partout ailleurs assez peu soigneux de son profit, et si dépensait libéralement sans épargner son bien, qui n'était pas grand, comme il apparut quand il fut décédé, par ce qu'à peine put-il suffire à payer le douaire qui était dû à sa femme.
Or était-ce lors la coutume de ceux qui étaient élus consuls, après qu'on les avait déclarés tels, de faire une harangue au peuple, pour le remercier de la grâce et de l'honneur qu'il leur avait fait; suivant laquelle coutume- s'étant le peuple romain assemblé pour écouter Paul-Emile, il leur dit qu'il avait demandé son premier consulat pour V amour et pour le regard de soi-même, ayant eu lors besoin de tel honneur • mais qu'il s'était présenté au second pour l'amour d'eux, qui avaient besoin d'un capitaine, au moyen de quoi il ne s'en sentait point obligé ni tenu à eux,' et que, s'ils pensaient que cette guerre se pût mieux conduire par un autre que par lui, volontiers il lui en cédait et quittait dès lors toute la charge : et aussi, s'ils avaient telle fiance de lui qu'il fut bien pour la faire, qu'ils ne se mêlassent donc point de parler ni d'entreprendre chose quelconque qui appartînt à l'office et au devoir du capitaine, mais seulement eussent soin de faire sans mot dire ce qui leur serait ordonné de sa part, et qui ferait besoin pour la conduite de cette guerre, parce que, si chacun se voulait encore mêler de commander, comme Von avait fait auparavant, à ceux qui doivent et à qui il appartient de commander, ils se feraient encore moquer d'eux plus que jamais en la conduite de leurs affai-
res. Ces paroles firent que les Romains lui rendirent grande obéissance, et conçurent bonne espérance de l'avenir étant tous bien aises d'avoir éconduit ceux qui, par ambitieuses flatteries, aspiraient à cette charge, et d'y avoir commis un personnage qui eût cœur de leur dire franchement et librement leur vérité. Voilà comment le peuple romain, par se rendre sujet à la raison et à la vertu, vint à commander aux autres et à se faire le plus grand et le plus puissant de tout le monde.
(Paul-Emile.)
Gaton manda au Sénat de faire un statut, que désormais ceux qui brigueraient une fonction supplieraient et requerraient eux-mêmes seuls le peuple, et ne le feraient point requérir par d'autres, ce qui irrita le commun peuple contre lui, attendu que non seulement illeur avaitôté le gain manuel de l'argent qu'ils avaient coutume recevoir es élections pour donner leurs voix, mais encore les privait des moyens de faire plaisir à beaucoup de gens, rendant le populaire et pauvre et méprisé tout ensemble.
Qui plus est, n'ayant pas la grâce attrayante pour gagner la faveur de la commune en priant lui-même ; ains aimant mieux retenir la dignité de ses mœurs et de sa vie, que d'acquérir celle du consulat, lui-même fit sa brigue, et ne voulut point laisser faire à ses amis les choses par lesquelles on acquiert et gagne les cœurs d'une commune : aussi se trouvat-il débouté de sa demande. Si avait ce rebut accoutumé d'apporter non seulement aux refusés, mais aussi à leurs parents, amis et alliés, un deuil et tristesse, avec une honte qui durait par plusieurs jours : mais Gaton en fit si peu de compte, que le lendemain au matin il joua à la paume avec ses familiers dedans le champ de Mars, et après le dîner s'en alla sur la place sans souliers en ses pieds et sans sayon, se promener comme il avait accoutumé.
(Calon.)
Se détacher de la vie
Pélopidas, compagnon d'Epaminondas en la charge de capi taine de la Béotie, comme ses amis le reprenaient de ce qu'il négligeait une chose qui était nécessaire, c'est à savoir de faire amas d'argent: V argent nécessaire, dit-il, oui bien à ce Nicomède-là, montrant un pauvre boiteux estropié de bras et de jambes. Ainsi comme il se partait de Thèbes pour aller à la bataille, sa femme le priait avoir soin de se sauver : C'est aux autres, dit-il, à qui il faut recorder cela : mais un capitaine et quia charge de commanderai lui faut recorder qu'il aitsoinde sauver les autres, non pas lui. A un de ses soudards qui disait, Nous sommes tombés dedans nos ennemis : — Pourquoi nous dedans eux, plutôt qu'eux dedans nous?
Au reste, étant provisoirement retenu prisonnier et mis aux fers, contre la foi publique des trêves, par Alexandre, tyran de Phères, il lui en disait injure en l'appelant traître par jure ; le tyran lui demanda, s'il avait si grande hâte de mourir : Oui, répondit-il, afin que les Thébains en soient plus irrités contre toi, et que tant plutôt tu sois puni de ta déloyauté. Thébé, la femme du tyran, l'étant allée voir en la prison, lui dit qu'elle s'ébahissait comment il pouvait être si joyeux, étant en prison aux fers: Mais je m'ébahis bien plus de toi, dit-il, comme étant en toute liberté, tu peux supporter un si méchant homme qu'Alexandre.
Après qu'Épaminondas le fut venu tirer de prison, il dit qu'il se sentait tenu à Alexandre, parce que par son moyen j'ai éprouvé plus que jamais que mon cœur est ferme assez, non seulement contre la crainte de la guerre, mais aussi contre la peur de la mort.
(Les dits notables des anciens rois.)