CHAPITRE VII
La prudence est la lumière de la force. C'est l'œil de la raison ouvert sur toutes les activités humaines pour les diriger vers une fin absolument ou relativement utile. Plutarque, s'inspirant d'Aristote, a distingué entre la sagesse et la prudence. Dans le domaine des choses absolues, c'est-à-dire dans la recherche et l'application des principes de vérité et de justice, c'est la sapience ou la sagesse ; dans les choses relatives, la direction de la vie extérieure, des intérêts matériels ou transitoires, c'est la prudence. Cependant, ce n'est au fond, me semble-t-il, que la même vertu s'appliquant à des choses différentes : c'est l'âme qui s'éclaire pour se guider dans les diverses circonstances de la vie. Mais il faut que la prudence soit inspirée par des motifs élevés pour mériter le nom de vertu : au service de passions ou d'intérêts égoïstes, elle n'est plus prudence, mais habileté ; elle ne se conduit plus d'après des principes, mais elle vit d'expédients et ne se sert de sa perspicacité que pour les fins les plus mesquines. Cette sorte de prudence, plus digne d'être appelée ruse, est méprisée des âmes honnêtes pour qui la sagesse ou la prudence n'est que la lumière de la vertu.
C'est une erreur de croire que la prudence diminue le courage, parce que la réflexion peut refroidir ou empêcher les élans. Elle n'affaiblit ou plutôt ne tempère que le courage animal, lorsqu'il est purement instinctif et que ses plus grandes audaces tiennent à l'ignorance du danger. Mais elle éclaire et dirige l'âme forte, que l'amour du devoir arme pour les plus rudes combats et prépare aux plus douloureux sacrifices. Quand l'abnégation exalte l'âme, tout y devient grand, la raison a des vues plus hautes, et ces illuminations supérieures révèlent des choses ignorées du vulgaire, qui traite d'imprudents et de fous ceux dont les paroles ou les actions sont au-dessus de sa portée.
L'habitude de la réflexion qui perfectionne la vue intérieure, jointe à la force morale qui résiste aux entraînements extérieurs, maintient l'âme dans un état de sérénité qui lui assure la pleine possession d'elle-même. C'est une vraie royauté qui s'impose ; et tout ce qui émane d'elle porte l'empreinte de la force et de la sagesse. Ses paroles sont des traits lumineux qui atteignent sûrement leur but ; ses actions sont promptes, vigoureuses, telles, en un mot, qu'on n'en peut imaginer de plus parfaites pour le moment donné. Cette autorité irrésistible donne l'empire sur les multitudes, elle fait les vrais héros et les libérateurs, les guides des nations.
Bon sens. Sagesse
Il y a deux arts que les hommes ont inventés pour l'entretien de la santé du corps: c'est à savoir la médecine et les exercices de la personne, dont l'un procure la santé et l'autre la force et la gaillarde disposition ; mais la philosophie est la
seule médecine des infirmités et maladies de l'âme; car par elle et avec elle nous connaissons ce qui est honnête ou déshonnête, ce qui est juste ou injuste, et généralement ce qui est à faire ou à élire ; comme il se faut comporter envers les dieux, envers ses pères et mères, envers les vieilles gens, envers les lois, envers les étrangers, envers ses supérieurs, envers ses enfants, envers ses femmes et envers ses serviteurs; pour ce qu'il faut adorer les dieux, honorer ses parents, révérer les vieilles gens, obéir aux lois, céder aux supérieurs, aimer ses amis, être modéré avec les femmes, aimer ses enfants, n'outrager point ses serviteurs, et, ce qui est le principal, ne se montrer point ni trop éjoui en prospérité, ni trop triste en adversité, ni dissolu en volupté, ni furieux et transporté en colère. Ce que j'estime être les principaux fruits que l'on peut recueillir de la philosophie.
(Comment il faut nourrir les enfants.)
Toutes les choses sont ou absolument et simplement en leur être, ou relativement en égard à nous. Absolument sont en leur être, comme la terre, le ciel, les étoiles et la mer ; relativement au regard de nous, comme bon, mauvais, profitable, nuisible, plaisant, déplaisant. La raison contemple l'un et l'autre, mais le premier genre des choses qui sont absolument appartient à science, et à contemplation, comme son objet ; le second, des choses qui sont relativement en égard à nous, appartient à consultation et action : et la vertu de celui-là est sapience, ïa vertu de celui-ci, prudence : et y a différence entre prudence et sapience, d'autant que prudence consiste en une relation, et application de la partie contemplative de l'âme à l'action, et au règlement de la sensuelle selon raison ; tellement que prudence a besoin de la fortune, là où sapience n'en a que faire, pour atteindre et parvenir à sa propre fin.
Mais la prudence descendant aux choses pleines de variation, de troubles et de confusion, il est force qu'elle se mêle souvent de choses fortuites et casuelles, et qu'elle use de consultation en choses si douteuses et si incertaines, et après avoir consulté, qu'elle vienne lors à mettre la main à l'œuvre et à l'action.
(De la vertu morale.)
N'est pas la faiblesse du corps un si grand mal pour le gouvernement de ceux qui hors d'âge montent en la tribune aux harangues, au siège présidial ou au palais des capitaines, comme est le bien que la vieillesse leur apporte, à savoir la circonspection retenue et la prudence, et le non s'être jeté à l'étourdie au maniement des affaires.
Voilà pourquoi les villes, quand elles ont reçu quelque mauvaise secousse, ou bien qu'elles la craignent, alors elles demandent être régies et gouvernées par hommes vieux et expérimentés, tellement que bien souvent elles ont tiré par force de sa maison des champs un bon vieillard qui ne pensait ni ne demandait rien moins, et l'ont contraint de mettre la main au timon pour remettre les affaires en sûreté, rejetant cependant arrière des beaux harangueurs qui savaient crier bien haut, et prononcer de longues phrases tout d'une haleine sans respirer, et même capitaines qui eussent à la vérité bien pu aller vaillamment affronter et combattre les ennemis.
(Si l'homme d'âge se doit encore entremettre et mêler des affaires publiques.)
Prudence et sagesse dans les paroles.
C'est belle chose que ne faire ne dire rien témérairement ; et, comme dit le proverbe ancien, ce qui est beau est difficile aussi.
Périclès, ainsi comme nous avons entendu, bien souvent qu'il était expressément appelé par son nom, pour dire son avis de la matière qui se présentait, ne se voulait pas lever, disant par son excuse: Je n'y ai pas joe/isé.Démosthène,semblablement, grand imitateur de ses façons de faire au gouvernement, plusieurs fois que le peuple d'Athènes l'appelait nommément pour ouïr son conseil sur quelque affaire, leur répondit tout de même : Je ne suis pas préparé.
(Comment il faut nourrir les enfants.)
Gomme en notre corps les parties offensées et dolentes attirent toujours à soi, et toutes humeurs corrompues dos parties voisines y fluent: aussi lalangue d'un babillard, ayant
toujours fièvre et inflammation, tire toujours à soi et assemble quelque chose de secret et de caché : à raison de quoi il la faut bien refréner, et lui mettre toujours au devant le boulevard de la raison, qui comme une levée empêche le flux et la glissante inconstance d'icelle, afin que nous ne soyons plus indiscrètes bêtes que les oies, lesquelles pour passer de la Gilicie par-dessus le mont de Taurus qui est plein d'aigles, prennent en leur bec une grosse pierre, comme mettant une serrure ou un frein à leur cri, pour pouvoir passer la nuit sans crier et sans être aperçues des aigles.
Or si l'on demandait quelle personne est la plus pernicieuse et la plus méchante du monde, je crois qu'il n'y a homme qui ne dit, passant tous les autres, que c'est un traître. Le babillard est un traître gratuit et volontaire, qui ne demande point de loyer et qui n'attend pas qu'on le sollicite, mais se va présenter de lui-même, et ne trahit pas aux ennemis des chevaux, ou des murailles, mais révèle les secrets, soit en procès, ou en séditions civiles, ou en menées de gouvernement, sans que personne lui en sache gré, car encore pense-t-il être bien tenu à ceux qui veulent ouïr : par quoi ce qu'on dit à un prodigue, qui follement dépense et dissipe le sien: Tu n'es pas libéral, c'est un vice duquel lu es entaché, tu prends plaisir à donner ; cette même répréhension convient très bien à un babillard: Tu n'es point mon ami pour me venir découvrir cela, tu es entaché de ce vice, tu aimes à caqueter et a habiller.
La première recette et ordonnance de médecin pour corriger ce vice, soit la considération et déclaration des malheurs, inconvénients et infamies qui en adviennent. La seconde soit la méditation du contraire, c'est à savoir, écouter, retenir, et avoir toujours à main les louanges et recommandations du silence, la majesté, la mystique gravité, la sainteté de la taciturnité, en nous représentant toujours en notre entendement, combien plus on a en admiration, combien plus on aime, combien plus on répute sages ceux qui parlent rondement et peu, et qui en peu de paroles embrassent beaucoup de substance, que l'on ne fait pas ces grands causeurs, qui babillent à langue débridée.
(Du trop parler.)
Gomment oseras-tu franchement blâmer et reprendre celui qui n'aura pas tenu secret ce que tu lui auras révélé? Car s'il
ne fallait pas qu'il fût su, pourquoi Pas-tu dit à un autre? et si mettant ton secret hors de toi-même, tu le veux garder en un autre, tu as donc plus de confiance en un autre qu'en toi-même ; et s'il est semblable à toi, tu es perdu à bon droit ; s'il est meilleur, tu es échappé contre toute raison, ayant trouvé une personne qui te soit plus fidèle que toi-même.
Mais c'est mon ami, diras-tu: aussi sera un autre le sien à qui il se fiera aussi : et celui-là encore à un autre; ainsi prend la parole accroissement et multiplication par une suite enfilée d'incontinence de langue. Comme dit le poète, les paroles ont ailes, et ainsi, comme il n'est pas aisé de reprendre ou retenir un oiseau, quand on l'a une fois laissé échapper des mains; aussi ne sauraitron retenir ne ravoir une parole, depuis qu'elle est jetée hors de la bouche, car elle s'envole, battant ses légères ailes, et s'épand des uns aux autres: bien peut-on retenir et ralentir le cours d'un navire, que l'impétuosité des vents emporte, avec ancres et rouleaux de cordages, mais, depuis que la parole est issue de la bouche comme de son port, il n'y a plus de rade où elle se pût retirer, ni ancre qui la sût arrêter, ains s'envolant avec un merveilleux bruit et grand son, enfin elle va rompre contre quelque rocher, et abîmer en quelque gouffre de danger celui qui l'a laissée aller.
Le trop parler d'un seul homme engarda que Rome ne fût délivrée de la tyrannie de Néron ; car il n'y avait qu'une nuit entre deux, et était tout apprêté pour le tuer le lendemain ; or celui qui avait entrepris l'exécution, alla au théâtre, vit à la porte un pauvre prisonnier, de ceux qui étaient condamnés à être jetés devant les bêtes sauvages, que l'on allait mener à Néron, et l'oyant lamenter sa misérable fortune, il s'approcha de lui et lui dit tout bas en l'oreille : Prie Dieu, pauvre homme, que lu puisses échapper ce jour seulement, et demain tu me remercieras. Le prisonnier ravit incontinent cette parole couverte ; et préféra la manière de sauver sa vie sûre à la juste et, pour ce, alla découvrir à Néron ce que l'autre lui avait couvertement dit : ainsi le malheureux fut incontinent saisi au corps ; et aussitôt la géhenne, le feu, les tortures, furent prêtes pour faire confesser par force à ce malheureux ce que jà de lui-même il avait, sans contrainte, découvert.
Mais Zenon le philosophe, de peur que, contre sa volonté, son corps, forcé de l'horreur des tourments, ne décelât quel-
que chose de son secret, cracha sa langue, qu'il tronçonna luimême avec ses propres dents, au visage du tyran.
Jamais parole dite ne servit tant comme plusieurs tues ont profité, d'autant que l'on peut bien toujours dire ce que l'on a tu, mais non pas taire ce que l'on a dit, parce qu'il est déjà sorti et répandu partout. C'est pourquoi nous apprenons des hommes à parler, et des dieux à nous taire : car aux sacrifices et saintes cérémonies du service des dieux, il est commandé de se taire et de garder silence ; et aussi le poète Homère fait Ulysse, duquel l'éloquence était si douce, taciturne et peu parlant.
La raison eut tellement toutes les parties de son corps obéissantes à son commandement, qu'elle commandait aux yeux de ne plorer point, à la langue de ne parler point, au cœur de ne trembler point et de ne soupirer point.
(Du trop parler.)
Les Lacédémoniens enseignaient aux enfants à parler, de sorte que leur langage eût une pointe mêlée avec grâces et plaisir, et qu'en peu de paroles il comprît beaucoup de substance. Car Lycurgue voulait que la monnaie de fer en grand poids et grosse masse eût bien peu de valeur, comme nous avons déjà dit ailleurs ; et, au contraire, que la parole, en peu de mots non fardés ni affectés, comprît beaucoup de graves et bonnes sentences, accoutumant les enfants par un long silence à être brefs et aigus en leurs réponses. De là vient que les réponses laconiennes étaient si aiguës et si subtiles, comme on dit, que le roi Agis répondit un jour à un Athénien qui se moquait des épées que portaient les Lacédémoniens, disant quelles étaient si courtes, que les bateleurs et joueurs de passe-passe les avalaient facilement en la place devant tout le monde :Et toute fois, dit Agis, si en assénons- nous bien nos ennemis.
Quant à moi, il m'est bien avis que les Laconiens, en leur manière de parler, n'usent pas beaucoup de langage, mais qu'ils touchent très bien au point, et qu'ils se font très bien entendre aux écoutants ; et si me semble que Lycurgue luimême était ainsi court et aigu en son parler, à ce que l'on peut conjecturer par quelques siennes réponses qu'on trouve par écrit, comme fut celles qui fit à un qui lui suadait d'éta-
blir en Lacédémone un gouvernement populaire, là où le petit eût autant d'autorité que le grand: Commence, lui dit-il, à la faire loi-même en ta maison. On trouve aussi quelques réponses semblables en quelques lettres missives qu'il écrivait à ses citoyens, comme quand ils lui demandèrent : Comment nous dé fendre contre nos e/i7iemis?Illeur répondit : Si vous demeurez pauvres, et que Vun ne convoite point avoir davantage que Vautre. Et en une autre missive, où il discourt s'il était expédient de fermer la ville de murailles. Comment, dit-il, pourrait-on dire que cette ville soit sans murailles , qui est ceinte et environnée d'hommes tout à l'entour, et nonpas de brique ?
Et quant à ce que j'ai dit ailleurs ci-devant, qu'en leurs réponses aiguës et subtiles, il y avait ordinairement quelque peu de pointe mêlée avec grâce, on le peut voir et connaître par ces autres mots-ci. Démarate répondit à un fâcheux qui lui rompait la tête de questions impertinentes et importunes, en lui demandant souvent, qui était le plus homme de bien de Lacédémone : Celui, dit-il, qui te ressemble le moins. Et Agis dit à quelques-uns qui haut louaient les Eliens de ce qu'ils jugeaient selon droit et justice aux jeux Olympiques : Quelle grande merveille est-ce, dit-il, si en Vespace de cinq ans les Eliens font un seul jour bonne justice ? Et Théopompe à un étranger, lequel, voulant montrer l'affection qu'il portait à ceux de Lacédémone, disait: En notre ville tout le monde m'appelle Philolacon, c'est-à-dire amateur des Lacédémoniens. Il te serait plus honnête, répondit-il, d'être surnommé Philopolites, c'est-à-dire, aimant ses citoyens. Et Plistonax, fils de Pausanias, comme un orateur Athénien appela les Lacédémoniens grossiers et ignorants : Tu dis vrai, lui répondit-il. car nous sommes seuls entre les Grecs qui n'avons appris rien de mal de vous. Et Archidamidas à un qui lui demandait combien ils étaient de Spartiates : Assez, lui répondit-il, pour chasser les méchants.
L'on peut aussi faire conjecture de leur manière de parler, par les mots de risée qu'ils disaient aucunes fois en jouant, pource qu'ils s'accoutumaient à ne dire jamais parole à la volée et en vain, sous laquelle il n'y eût toujours quelque intelligence secrète, qui méritait qu'on la considérât de près. Gomme celui qu'on invitait à aller ouïr un qui contrefaisait naïvement le rossignol : J'ai, dit-il, ouï le rossignol même. Et un autre qui, ayant lu cette inscription de sépulture :
Après avoir la tyrannie éteinte De leur pays, par martiale atteinte, Ceux-ci jadis devant les hautes tours De Selinonte achevèrent leurs jours.
Ils méritaient, dit-il, bien la mort d'avoir éteint une tyrannie; car ils la devaient laisser toute hrùler. Et un jeune garçon à quelque autre qui promettait de lui donner des coqs si courageux, qu'ils mourraient sur la place en combattant : Ne me donne point, dit-il, de ceux qui meurent, mais de ceux qui font mourir les autres en combattant. Un autre, voyant des hommes qui s'en allaient, étant assis dedans des coches et litières : A Dieu ne plaise, dit-il, que je sois jamais en chaire dont je ne me puisse lever au-devant d'un plus vieil que moi. Telles donc étaient leurs réponses et rencontres, de manière que ce n'est pas sans raison que quelques-uns ont autrefois dit que Laconiser était plutôt philosopher, c'est-à-dire, exercer l'âme que le corps.
(Lycurgue.)
Un natif de l'île de Sériphe, qui étant entré en paroles avec Thémistocle, lui reprocha que ce n'était point par sa valeur mais seulement pour la noblesse de la ville dont il était né, qu'il avait acquis tant de gloire. — Tu dis vrai, lui répondit-il, mais ni je n'eusse jamais acquis grand honneur, si j'eusse été Sériphien, ni toi aussi, quand lu eusses été Athénien. Une autre fois, comme l'un des autres capitaines de la ville, pour avoir fait quelque bon service à la chose publique, s'en glorifia devant Thémistocle et compara ses gestes à ceux qu'il avait fait, Thémistocle pour réponse lui fit un conte, que le lendemain de la Fête disputa un jour avec elle, en lui reprochant qu'il ne faisait que travailler et avait toute la peine, là où elle ne faisait rien que dépenser et faire bonne chère de ce que les autres avaient gagné. — Tu dis la vérité, lui répondit la Fête, mais si je n'eusse été devant toi, tu ne fusses pas maintenant : aussi, si je n'eusse été alors, vous autres, où seriez-vous h cette heure?
[Thémistocle.)
Périclès se voulant former un style de parler, et une façon de langage comme un outil convenable et conforme à la manière de vivre et à la gravité qu'il avait prise, y employait à tous propos ce qu'il avait appris d'Anaxagore, colorant ces raisons de philosophie naturelle par l'artifice de rhétorique ; car, ayant acquis par l'étude de cette philosophie une hautesse de conception et une efficace de venir à bout de tout ce qu'il prenait à prouver, outre que de nature il était doué de bon entendement, comme écrit le divin Platon, et en tirant ce qui convenait à son propos, qu'il accoutrait puis après par artifice d'éloquence, il se rendit de beaucoup plus excellent orateur que nul autre de son temps ; au moyen de quoi lui fut, comme l'on dit, imposé le surnom d'Olympien, qui vaut autant à dire comme céleste ou divin ; encore que quelquesuns veuillent dire, que ce fut à cause des beaux ouvrages et édifices publics, dont il embellit la ville d'Athènes et d'autres à cause de la grande autorité et puissance qu'il avait au gouvernement tant en guerre qu'en paix.
Toutefois les comédies que firent jouer les poètes de ce temps-là, en lesquelles il y a plusieurs paroles dites de lui, les unes à bon escient, les autres en jeu et avec risée, témoignent que ce fut pour son éloquence principalement que lui fut donné ce surnom; car ils disent qu'il tonnait, qu'il éclairait en haranguant, et qu'il portait sur sa langue une foudre terrible. Auquel propos on fit un conte d'une réponse de Thucydide, fils de Milesius, qu'il fit touchant la force d'éloquence de Périclès assez plaisamment, car il était homme de bien et d'honneur, et avait longuement fait tête au gouvernement des affaires à Périclès. Gomme donc Archidamus, roi de Lacédémone, lui demanda un jour, lequel luttait le mieux de lui ou de Périclès, il lui répondit: Quand je V ai jeté par terre en luttant, il sait si bien dire en le niant, qu'il fait crier aux assistants qu'il n'est point tombé, et leur persuade le contraire de ce qu'ils ont vu.
Toutefois il était fort retenu et réservé en son parler, de sorte que, toutes les fois qu'il s'allait présenter à la tribune des harangues pour prêcher le peuple, il faisait prières aux dieux qu'il ne lui échappât de la bouche, sans y penser, aucune parole qui ne servît bien à la matière qu'il avait à traiter : toutefois il n'est rien demeuré de ses œuvres par écrit, si ce ne sont quelques édits qu'il mit en avant ; encore a l'on retiré
par mémoire bien peu de ses dits notables, comme quand il dit qu'il fallait ôter la ville d'Egine, parce qu'elle était comme une paille en l'œil du port de Pirée, et une autre fois qu'il dit, qu'il voyait déjà de loin la guerre qui leur courait sus de devers le Péloponèse .
(Périclès.)
Un jeune orateur, nommé Cléomène, demanda publiquement à Théramène s'il était si bien osé et si hardi de faire ou dire chose contraire à ce qu'avait fait Thémistocle en consentant aux Lacédémoniens de démolir par leur commandement les murailles que lui avait édifiées malgré eux : il lui répondit sur-le-champ : Je ne fais rien, jeune fils, mon ami, qui soit contraire aux faits de Thémistocle. Car ainsi que lui fit jadis bâtir ces murailles pour le salut de ses citoyens, qui lors étaient, aussi les ferions-nous maintenant abattre et démolir pour la même cause, et s'il était vrai que les murailles rendissent les cités bien heureuses , il s'ensuivrait que celle de Sparte, qui n'en eut oncques, serait la plus malheureuse du monde.
(Lysandre.)
Le médecin Ménécrate avait été heureux en la cure de quelques maladies désespérées, au moyen de quoi quelquesuns l'avaient surnommé Jupiter : et lui, par trop arrogamment, usurpait ce surnom-là, de sorte qu'il eût bien la présomption de mettre en la suscription d'une lettre qu'il écrivait àAgésilas: Ménécrate le Jupiter au roi Agésilas, salut. Agésilas lui écrivit, Agésilas a Ménécrate, santé.
(Les dits notables des Lacédémoniens .)
Les Thasiens ayant reçu beaucoup de bienfaits, et pour ce
se sentant grandement tenus à Agésilas, lui dédièrent des
temples et lui décernèrent des honneurs divins, comme s'il
eût été un dieu, et lui envoyèrent des ambassadeurs pour
lui faire entendre leur résolution. Ayant lu leurs lettres, et
entendu les honneurs qu'ils lui faisaient, il leur demanda si
leur pays et leur communauté pouvaient déifier les hommes ;
ils lui répondirent que oui. Or, sus donc, dit il, commencez
à vous-mêmes, et si vous vous pouvez faire dieux vous-mêmes,
alors je croirai que vous me le puissiez faire aussi. Et comme les peuples de l'Asie qui sont d'extraction grecque, eussent ordonné qu'en toutes leurs principales cités, ils lui feraient ériger des statues, il leur écrivit : Je ne veux que Von fasse de moi aucune statue, ni image, ni peinte, ni moulée, ni taillée,
{Les dits notables des Lacédémoniens.)
Une fois que Denis était à Corinthe, il y eut un étranger qui se moqua assez importunément de lui, et mêmement de ce qu'étant en sa seigneurie, il prenait plaisir à voir des gens de lettres et des philosophes autour de lui, jusqu'à lui demander, à la fin, de quoi lui avait servi le savoir et la sagesse de Platon. Il lui répondit : Te semble-t-il qu'elle ne m'ait rien profité, à voir comme je supporte le changement de ma fortune ?
Gomme Philippe, roi de Macédoine, uu jour à table fut tombé en propos de chansons, poésies et tragédies que Denis le père avait composés, et feignit s'émerveiller, quand, ne comment il avait eu loisir de vaquer à faire semblables compositions, il lui répondit assez à propos : C'était, dit-il, aux heures que toi et moi et tous autres seigneurs qu'on répute grands et heureux, employons à folâtrer et à ivrogner.
(Timoléon.)
Alexandre proposa aux sages Indiens plusieurs questions qui semblaient insolubles, leur commandant de les résoudre, autrement, qu'il ferait mourir celui qui aurait le premier failli à bien repondre, et tous les autres après ; et voulut que l'un, qui était le plus vieil de tous, fût le juge de leurs réponses. La demande qu'il fît au premier fut, lesquels il estimait être en plus grand nombre, les morts et les vivants : il répondit que c'étaient les vivants, parce, dit-il, que les morts ne sont plus. Au second il demanda laquelle nourrissait de plus grandes bêtes, la terre ou la mer : il répondit: La terre, parce que la mer n'est qu'une partie d'icelle. Au troisième, lequel est le plus fin des animaux: il répondit: Celuique l'homme n'a point encore connu. Au quatrième, pourquoi il avait fait rebeller Sabbas : afin, ô\i-\\, qu'il vécût honorablement, ou qu'il mourût malheureusement. Au cinquième, lequel avait été le premier,
le jour ou la nuit: il répondit : Le jour a procédé d'un jour. Et comme le roi trouvait cette réponse étrange, il y ajouta : A demandes étranges, il est forcé que les réponses soient aussi étranges. Parquoi, passant outre, il demande au sixième, par quel moyen se pourrait l'homme plus faire aimer. — En étant très bon et ne se faisant point, craindre. Au septième, il demanda comment se pourrait un homme faire Dieu. — En faisant, répondit-il, quelque chose impossible k Vhomme. Au huitième, il demanda laquelle était la plus forte, lavie ou la mort : il répondit : La vie, vu qu'elle supporte tant de maux. Et au dernier, jusqu'à quel âge est-il expédient que Vhomme vive. — Jusqu'à tant, dit-il, quil n'estime point le mourir meilleur que le vivre. Ces réponses ouïes, il se tourna devers le juge, lui commandant de prononcer sa sentence sur elles. Le juge dit qu'ils avaient tous répondu l'un pis que l'autre. Tu mourras donc toi-même le premier, lui dit adonc Alexandre, ayant donné une telle sentence. — Non ferai pas, répliqua-t-il, sire, si tu ne veux être menteur, attendu que tu as dit que tu ferais mourir le premier celui qui aurait pirement répondu. La fin fut qu'il les laissa aller en leur donnant encore des présents.
(Alexandre.)
Combien que Phocion fut fort doux et fort humain de sa nature, si est-ce qu'à le voir au visage, il montrait être austère et mal accointable; de sorte qu'un homme qui n'eût point eu de familiarité avec lui, ne l'eût pas facilement abordé seul : et c'est pourquoi, un jour que l'orateur Charès se moquait de la sévérité de ses sourcils, comme le peuple athénien s'en fut pris à rire, il répondit publiquement : Ces miens sourcils, seigneurs athéniens, ne vous ont jamais fait mal, mais les risées de ces mignons ici vous ont souvent fait pleurer. Son parler, semblablement, pour les bonnes conceptions et les beaux discours qu'il contenait, était plein de très utiles et salutaires instructions ; mais c'était avec une brièveté impérative, austère, et nullement adoucie : car, comme disait le philosophe Zenon, que V homme sage doit tremper sa parole en sens et en raison, premier que de la prononcer, aussi le parler de Phocion, en bien peu de langage, comprenait beaucoup de substance; et semble que ce soit la raison pour laquelle Polyeucte Sphe-
lien dit que Démosthène était très bon orateur, mais que Phocion était très éloquent.
Démosthène même, faisant bien peu de compte de tous les autres orateurs de son temps, quand Phocion se levait pour parler, il avait coutume de dire tout bas en l'oreille à ses amis : Voilà la hache de mes discours. Toutefois cela se pourrait à l'aventure aussi bien référer à ses mœurs, parce que non seulement une parole, mais aussi un clin d'œil ou un signe de tête d'un homme de bien, a force de persuader contrepesant, et de plus de poids que ne sont infinis arguments et périodes artificielles de rhétorique.
(Phocion.)
Un jour ayant été publiquement lu un oracle de Delphes, lequel disait, que tous les autres Athéniens étant d'accord, il y en avait un seul qui était contraire à tout le reste de la ville; Phocion, se tirant en avant, dit publiquement, qu'on ne se donnât point autrement peine d) enquérir qui c'était, et que c'était lui, parce qu'il ne trouvait rien bon de tout ce qu'on faisait.
Une autre fois il lui advint de dire son opinion devant l'assemblée du peuple, laquelle fut universellement approuvée et reçue de tout le monde, et voyant que toute l'assistance se trouvait aussitôt de son avis, il se retourna devers ses amis, en leur demandant : Hélas ! mes amis, ne m'est-il point échappé de dire quelque mauvaise chose en n'y pensant pas ?
(Phocion.)
Étant venue la nouvelle de la mort de Philippe, le peuple tout incontinent en voulut faire les feux de joie, et des édifices aux dieux, comme pour une très bonne nouvelle ; mais Phocion ne le voulut point permettre, par la raison, dit-il, que ce serait un signe de trop bas et trop petit cœur, que de se réjouir de la mort d'autrui, et alors que l'armée qui vous a défaits à Chéronée, n'en est diminuée que d'une tête seulement.
(Phocion.)
Le premier qui apporta à Athènes la nouvelle de la mort d'Alexandre, fut un Asclépiade, fils d'Hipparcus, auquel Démade disait qu'il ne fallait point ajouter de foi, pource, ditil, que, s'il fût vrai, toute la terre sentirait V odeur d'un tel mort .
Mais Phocion voyant que. le peuple levait jà la tête, ne demandant que toutes nouvelletés, tâchait à le modérer et contenir : et comme plusieurs des harangueurs montassent incontinent en la tribune aux harangues, et criassent que la nouvelle d'Asclépiade était certaine, et qu'Alexandre était véritablement mort, Phocion leur répondit : Si elle est vraie, aujourd'hui, elle sera donc encore vraie demain et après demain: et pourtant^ seigneurs Athéniens, ne vous hâtez point, mais délibérez tout à loisir, et pourvoyez sûrement à ce que vous avez à faire. Et comme Léosthène eût tant fait par ses menées qu'il eut jeté la ville d'Athènes en la guerre, qu'on appelle la guerre des Grecs, et demandât en se moquant à Phocion, qui en était marri, quel bien il avait fait à la chose publique, en tant d'années qu'il avait été capitaine général d'Athènes, Phocion lui répondit: Le bien que j'ai fait n'est pas petit : car, pendant que j'ai été capitaine, les citoyens d'Athènes ont été enterrés en leurs paternelles sépultures.
(Phocion.)
On raconte qu'il s'adressa un jour à Démosthène quelqu'un qui le pria de prendre sa cause en main pour la plaider, lui contant comme un autre l'avait battu, et que Démosthène lui dit : Vraiment, mais de tout ce que lu me dis, il n'en est rien' car l'autre ne te battit onques. Et donc le complaignant renforça sa voix, et commença à crier plus haut '.Comment, il ne m'a pas battu ? Si a vraiment, répondit lors Démosthène, car je reconnais maintenant la voix d'un homme qui a véritablement été battu : tant il estimait que le ton de la voix, l'accent et le geste de prononcer, en une sorte ou en une autre, avaient de force pour faire croire ou décroire ce qu'on dit.
Sa contenance en haranguant devant le peuple plaisait merveilleusement à la commune: mais les hommes d'honneur et d'entendement la trouvaient trop basse, trop ravalée et trop molle, entre lesquels est Démétriusle Phalérien. Et Hermippe écrit qu'un nommé Aésion, interrogé sur les anciens orateurs
et sur ceux de son temps, répondit qu'il n'était homme qui ne se fût émerveillé, s'il eût vu avec quelle dignité, révérence et gravité ils parlaient au peuple, mais que les oraisons de Démosthène, à qui les lisait à part, avaient trop plus d'artifice et trop plus de véhémence : aussi est-il facile à juger que les oraisons écrites de Démosthène ont beaucoup plus de nerf et plus de pointe que n'ont les autres.
Panétius dit que la plupart de ses oraisons sont écrites sur ce fondement, qu'il n'y a que ce qui est honnête seulement qui se doive choisir et élire pour l'amour de soi-même, comme celle delà couronne, celle qu'il fît contre Aristocrate, celle des franchises et immunités, et toutes les Philippiques, en les quelles il n'induit point sescitoyens à choisir ce qui est plus plaisant, ou plus facile, ou plus utile, ains prouve que bien souvent il faut préférer ce qui est honnête et salutaire.
(Démosthène.)
Ginéas, voyant que Pyrrhus était fort affectionné à cette guerre d'Italie, le trouvant un jour de loisir, le mit en tels propos: Von dit, Sire, que les Romains sont fort bons hommes de guerre, et qu'ils commandent à plusieurs vaillantes et belliqueuses nations. Si donc les dieux nous font la grâce d'en venir au-dessus, à quoi nous servira cette victoire? Pyrrhus lui répondit: Tu me demandes une chose qui est de soi-même toute évidente; car quand nous aurons dompté les Romains, il n'y aura plus en tous les pays cité Grecque ni Barbare qui nous puisse résister, mais conquerrons incontinent, sans difficultés, tout le reste de l'Italie, la grandeur, bonté, richesse et puissance de laquelle personne ne doit mieux savoir ni connaître que toi-même. Ginéas faisant un peu de pause, lui répliqua : Et quand nous aurons pris l'Italie, que ferons-nous puis après? Pyrrhus, ne s'apercevant pas encore où il voulait venir, lui dit : la Sicile, comme tu sais, est tout joignant, qui nous tend les mains, par manière de dire, et est une île riche, puissante et abondante de peuple, laquelle nous sera très facile a prendre, parce que toutes les villes y sont en dissension les unes contre les autres, n ayant point de chef qui leur commande, depuis qu'Agathocle est décédé, il n'y a que des ora-
leurs qui prêchent le peuple, lesquels seront fort faciles k gagner.
Il y a grande apparence en ce que tu dis, répondit Cinéas, mais quand nous aurons gagné la Sicile, sera-ce la fin de notre guerre? Dieu nous fasse la grâce, répondit Pyrrhus, que nous puissions atteindre à cette victoire, et venir à bout de cette entreprise ; pource , ce nous sera une entrée pour parvenir a bien plus grandes choses. Car qui se tiendrait de passer puis après en Afrique et à Carthage, qui seront conséquemment en si belle prise, vu qu'Agalhocle, s'êtant secrètement enfui de Syracuse, et ayant traversé la mer avec bien peu de vaisseaux, fut bien près de la prendre ; et quand nous aurons conquis et g<tgnè tout cela, il est bien certain qu'il n'y aura plus pas un des ennemis qui nous fâchent et qui nous harcellent maintenant, qui ose lever la tête contre nous. Non certes, répondit Cinéas, car il est manifeste qu'avec si grosse puissance, nous pourrons facilement recouvrer le royaume de la Macédoine, et commander sans contradiction à toute la Grèce. Mais quand nous aurons tout en notre puissance, que feronsnous à la fin ? Pyrrhus adonc se prenant à rire : Nous nous reposerons, dit-il, k notre aise, mon ami, et ne ferons plus autre chose que faire festins tous les jours et nous entretenir de plaisants devis les uns avec les autres, le plus joyeusement et en la meilleure chère qui nous sera possible. Cinéas adonc, l'ayant amené à ce point, lui dit : Et qui nous empêche, Sire, de nous reposer dès maintenant et de faire bonne chère ensemble, puisque nous avons tout présentement, sans plus nous travailler, ce que nous voulons aller chercher avec tant d'effusion de sang humain, et tant de dangers ? Encore ne savons-nous si nous y parviendrons jamais, après que nous aurons souffert et fait souffrir k d'autres des maux et travaux infinis.
(Pyrrhus.)
Annibal commanda à ses gens qu'ils s'armassent et se tinssent prêts pour la bataille, et cependant lui, avec peu de suite, s'en alla à cheval monter sur une petite butte, non guère roide, de laquelle il pouvait découvrir évidemment tout le camp des Romains, et vit comment ils se rangeaient déjà en bataille. Et comme l'un de ceux qui étaient en sa compagnie, homme de pareille noblesse et condition que lui, nommé Gis-
con, dit que le nombre des ennemis lui semblait merveilleusement grand, à le voir ainsi de loin. Annibal, se fronçant le visage, lui répondit : Encore y a-t-il une autre chose bien plus émerveillable, de laquelle tu ne Ves point avisé, Giscon. Giscon lui demanda incontinent : Et quelle? — C'est, dit-il, que de tout ce grand nombre de combattants que tu vois là, il ny en a pas un qui s'appelle Giscon comme loi. Ce mot de risée, dit au contraire de ce que les assistants attendaient, quipensaient bien que ce dût être chose de conséquence, les fit rire à bon escient ; si descendirent de dessus la butte tous riants, et racontèrent à ceux qu'ils rencontrèrent par le chemin cette sornette, de sorte que la risée en alla incontinent de main en main en la plupart du camp, et ne se pouvait pas Annibal même étancher de rire.
Ce que voyant, les soudards Carthaginois en prirent une grande assurance, faisant leur compte que leur général ne se serait pas ainsi mis à plaisanter et à rire si près du péril, s'il ne se fût senti de beaucoup le plus fort, et qu'il n'eût bonne cause de mépriser les ennemis.
(Fabius Maximus.)
11 y avait un Romain, nommé Marcus Livius, qui avait été gouverneur de Tarente, lorsque Annibal l'avait prise, et néanmoins avait retenu le château, et l'avait gardéjusquesà ce que la ville retournât une autre fois en la puissance des Romains : il fut marri de voir tout l'honneur que l'on faisait à Fabius, de sorte qu'un jour en plein Sénat, étant transporté d'ambition et d'envie, il ne se put tenir de dire que c'était lui, et non pas Fabius, qui était cause de la prise de Tarente. Fabius s'en prit à rire, et lui répondit sur-le-champ: Tu as dit la vérité, car si tu ne V 'eusses point perdue, je ne V eusse point reprise.
(Fabius Maximus.)
Comme Philonicus, Thessalien, eût amené au roi Philippe le cheval Bucéphale pour le lui vendre, en demandant treize talents, ils descendirent en une belle carrière pour l'essayer et le piquer ; il fut trouvé si rebelle et si farouche, que les écuyers disaient qu'on n'en pourrait jamais tirer service, à cause qu'il ne voulait pas souffrir qu'on montât dessus lui, ni seulement endurer la voix et la parole de pas un des gentils
hommes qui fussent autour de Philippe, mais se dressait à rencontre d'eux tous ; de façon que Philippe s'en dépita, et commanda qu'on le remmenât comme bête vicieuse, sauvage, et du tout inutile : et l'eût-on fait si n'eût été qu'Alexandre, qui était présent, dit : 0 dieux! quel cheval ils renvoient pour ne savoir, à faute d'adresse et de hardiesse, s'en servir!
Philippe, ayant ouï ces paroles, pour la première fois ne fît pas semblant de rien ; mais comme il les allait répétant plusieurs fois entre ses dents autour de lui, montrant d'être bien marri de quoi l'on renvoyait le cheval, il lui dit à la fin : Tu reprends ceux qui ont plus d'âge et d'expérience que toi, comme si tu y entendais quelque chose plus qu'eux, et que tu susses mieux comment il faut mener un cheval a la raison qu'ils ne font. Alexandre lui répondit : A tout le moins manierais-je mieux celui-ci qu'ils n'ont fait eux. — Mais aussi, répliqua Philippe, s?' lu n'en peux venir à bout non plus qu'eux, quelles amendes veux-tu payer pour ta témérité ? — Je suis content, répondit Alexandre, de perdre autant comme vaut le cheval. Chacun se prit à rire de cette réponse, et fut entre eux deux la gageure accordée d'une certaine somme d'argent.
Et adonc Alexandre, s'en courant vers le cheval, le prit par la bride, et le retourna la tête vers le soleil, s'étant aperçu, comme je crois, que le cheval se tourmentait à cause qu'il voyait son ombre, laquelle tombait et se remuait devant lui à mesure qu'il se mouvait : puis en le caressant un peu de la voix et de la main, tant qu'il le vit ronflant et soufflant de courroux, laissa à la fin tout doucement tomber son manteau à terre, et se soulevant dextrement, d'un saut léger monta dessus sans aucun danger, et lui tenant un peu la bride haute, sans le battre ni harasser, le remit gentiment : puis, quand il vit qu'il eut jeté tout son feu de dépit, et qu'il ne demandait plus qu'à courh^ alors il lui donna carrière à toute bride, en le pressant encore avec une voix plus âpre que son ordinaire, et un talonnement de pieds.
Philippe, du commencement, le regarda faire avec une grande détresse, de crainte qu'il ne se fît mal, sans mot dire toutefois : mais quand il le vit adroitement retourner le cheval au bout de la carrière, tout fier de lui d'avoir bien fait, alors tous les autres assistants s'en écrièrent par admiration; mais au père, les larmes, à ce qu'on dit, en vinrent aux yeux, de joie qu'il en eut, et quand il fut descendu de cheval, lui
dit, en lui baisant la tête : 0, mon fils, il te faut chercher un royaume qui soit digne de toi, car la Macédoine ne te saurait tenir.
(Alexandre.)
Quand Annibal vit que Minutais était séparé d'avec Fabius, il épandit une nuit quelque nombre de ses gens par les creux et vallées; puis le matin, au point du jour, envoya une troupe non guère grosse à la découverte, pour occuper ladite butte, espérant qu'il pourrait bien attirer par ce moyen Minutius à combattre pour ce logis, comme il en advint ; car Minutius y envoya premièrement ses coureurs, puis toute sa gendarmerie ; et finalement, voyant qu'Annibal lui-même venait pour soutenir ses gens qui étaient dessus la butte, il s'y en alla aussi avec tout le demeurant de ses forces en bataille rangée, et fit un grand effort pour chasser ceux qui défendaient la butte. Le combat dura quelque temps, égal entre les deux parties, jusqu'à ce qu'Annibal, voyant que son adversaire avait à bon escient donné dedans ses rets, et qu'il montrait le derrière de son bataillon tout nu à ceux de ses gens qu'il avait mis en embûche, leva incontinent le signe qu'il leur avait baillé, auquel ils se levèrent tous à un coup, et se ruèrent avec grands cris sur la queue des Romains, dont ils tuèrent de primesaut un bon nombre, et mirent les autres en un tel trouble et en si grand effroi, qu'il n'est possible de le savoir bien exprimer; si fut bien adonc la braverie de Minutius et sa fière audace ravalées ; car il regardait tantôt l'un, tantôt l'autre de ses capitaines au visage et n'en voyait pas un qui eût courage de demeurer, mais étaient tous prêts de se tourner en fuite, ce qui eût été cause de leur totale ruine, pource que les Numides, se sentant les plus forts, commençaient déjà à se répandre par la plaine tout à l'environ, mettant en pièces tous ceux qui se débandaient pour fuir.
Etant donc les gens de Minutius tombés en tel inconvénient, Fabius, qui avait bien prévu le danger auquel ils allaient tomber, et qui, pour cette cause, tenait son armée toute prête en bataille, eut le soin de savoir ce qui se ferait, non par le rapport d'aucuns messagers, mais par le voir lui-même à l'œil, de dessus une butte qui était au-devant de son camp. Par quoi, quand il vit Minutius et ses gens enveloppés de tous côtés, et jà en branle de fuir, et qu'il entendit leurs cris, non
comme de gens qui eussent cœur de combattre, mais qui étaient effrayés et regardaient à se sauver par vitesse, il frappa de la main sur sa cuisse en jetant un grand soupir, et dit à ceux qui étaient autour de lui : 0 dieux ! comment Minutius s'est allé précipiter lui-même en sa ruine plus tôt que je n'attendais, et plus tard qu'il ne voulait ! Mais en disant cela., il fit marcher les enseignes en diligence, criant tout haut : Mes amis, il nous faut hâter pour aller secourir Minutius, qui est vaillant homme de sa personne, et aimant le bien et V honneur de son pays ; et si' d'aventures il a failli en se précipitant par trop, pour cuider chasser les ennemis, il n est pas maintenant temps de Ven accuser ; nous le lui remontrerons une autre fois. Si rompit incontinent à son arrivée, et écarta les Numides, qui étaient au guet parmi la campagne, puis tira outre jusques à ceux qui chargeaient sur la queue des Romains, où il en tua ceux qui s'arrêtèrent pour lui faire tête ; car les autres, de peur qu'ils ne tombassent eux-mêmes au danger où ils avaient rangé les Romains avant que d'être de tout point enfermés, se tournèrent en fuite.
Par quoi Annibal, voyant cette mutation, et regardant comme Fabius en personne, avec plus grand effort que son âge ne portait, allait pendant la presse des combattants, contremont la butte, pour pénétrer jusques au lieu où était Minutius, fît cesser le combat, commandant qu'on sonnât la retraite, et ramena ses gens dedans son camp, étant les Romains bien aises de se pouvoir aussi retirer saufs : et dit-on qu'Annibal, en se retirant, dit à ses amis un tel mot en riant: Ne vous ai-jepas dit plusieurs fois que cette nuée que nous voyions toujours attachée à la cime des montagnes, se crèverait à la fois quelque jour avec orage et tempête qui tomberait sur nous ? Après cette rencontre, Fabius, ayant dépouillé ceux qui étaient demeurés morts sur le champ, se retira aussi en son camp, sans se laisser échapper de la bouche une seule parole outrageuse ni fâcheuse de son compagnon.
(Fabius Maximus.)
Mais Minutius, sitôt qu'il fut de retour en son camp, assemblant ses gens, leur parla en cette manière: Mes amis, ne faillir jamais en maniant de grandes affaires est chose qui surpasse la nature de V homme; mais se servir des fautes passées pour instruction de V avenir est fait en hommes sages et ver-
tueux. Quant à moi, je confesse n'avoir pas moins d'occasion de me louer de la fortune que de m'en plaindre ; car ce que le long temps ne m'avait pu enseigner, je l'aiappris en une bien petite partie d'un seul jour' c'est que je ne suis point suffisant pour commander, mais ai moi-même besoin d'être régi et gouverné par autrui, et que je ne me dois point opiniâtrer follement à cuider vaincre ceux desquels il nïest plus honorable confesser être vaincu,' si vous déclare que le dictateur Fabius sera celui qui désormais vous commandera seul en toute autre chose: mais pour lui donner à entendre que nous reconnaissons la grâce qu'avons présentement reçue de lui, je serai celui qui vous guidera à l'en aller remercier, en me rendant le premier obéissant à ses commandements, et faisant tout ce qu'il m'ordonnera.
Ayant achevé ces paroles, il commanda aux port'enseignes de le suivre, et lui marcha le premier devers le camp de Fabius; là où étant, arrivé, il s'en alla droit à la tente du dictateur, de quoi chacun s'émerveilla, ne sachant ce qu'il voulait faire, Fabius lui sortit au-devant ; et Minutius lui ayant mis ses enseignes à ses pieds, l'appela à haute voix son père; et ses soudards appelèrent semblablement ceux de Fabius leurs patrons, qui est le nom duquel les serfs affranchis appellent ceux qui les ont délivrés de servitude. Quand le bruit fut apaisé, Minutius se prit à dire haut et clair : Seigneur dictateur, tu as ce jourd'hui gagné deux victoires; lune sur Annibal, que tu as vaincu par prouesse; et l'autre sur moi, ton compagnon, que tu as vaincu par prudence et bonté. Par l'une tu nous a sauvés, et par l'autre tu nous as enseignés : ainsi avons-nous été semblablement vaincus en deux sortes ; V une par lui, à notre honte, et l'autre par toi à notre honneur et salut. Pourtant t'appellé-je mon père, ne trouvant autre appellation plus vénérable, de laquelle je te puisse honorer, et me sentant plus obligé à toi pour la grâce que j'ai présentement reçue de toi, qu'à celui même qui m'a engendré, à cause que j'ai été seul engendré par lui, et ai été sauvé par toi avec tant d'autres gens de bien qui sont ici. En disant ces paroles, il embrassa Fabius, et le semblable firent aussi les soudards, qui s'entre-accolèrent étroitement, et se baisèrent les uns les autres; de manière que tout le camp se trouva plein de caresses et de larmes très douces et empreintes à force de joie.
(Fabius Maximus.)
Paul Emile fit de somptueux sacrifices aux dieux, où il tint cour plénière à tous venants, et de magnifiques festins sans que rien y fût épargné ; mais l'ordre et l'honnêteté de recueillir courtoisement un chacun, et leur donner lieu à la table selon la dignité de leur état en leur faisant honneur et caresse selon leur qualité, était, par sa prévoyance, si soigneusement et si curieusement observé, que les Grecs s'ébahissaient comment, aux choses de plaisir et de jeu, il employait encore sa sollicitude, et comment, en maniant et ordonnant de si grandes choses, encore voulait-il avoir soin et prendre lui-même peine, que les petites allassent aussi comme elles devaient: mais ce lui était une grande joie et singulier contentement, de voir qu'entre tant de belles choses si magnifiquement apprêtées et ordonnées pour donner plaisir aux conviés, il n'y eût rien qui leur semblât si plaisant à regarder, ni si doux à jouir, que sa compagnie et sa personne propre. Si disait à ceux qui montraientde s'émerveiller de sa diligence et sollicitude, en telles choses qu'il fallait une même prudence a bien ordonner un festin, qu a bien dresser une bataille, afin de rendre Vune plus épouvantable aux ennemis, et Vautre plus agréable aux amis.
(Paul Emile.)
Les Teutons et Ambrons eurent en peu de jours fait le chemin qu'ils avaient à faire jusque-là où était le camp des Romains, auxquels ils se présentèrent en nombre infini, les visages hideux à voir, et la voix et le cri tout différent des autres hommes ; si embrassèrent grande étendue de la campagne d'alentour pour se camper, et vinrent défier Marius et le provoquer à sortir en champ de bataille. Marius ne fit compte de toutes leurs défiances, mais tint ses gens serrés et enfermés dedans son camp, tansant bien âprement ceux qui s'ingéraient de parler témérairement au contraire, et qui par impatience de colère, voulaient à toute force sortir pour combattre, les appelant traîtres à leur pays, pour autant, disaitil, qu'il n'est pas ici question de combattre pour notre gloire particulière, ni pour gagner des triomphes et victoires pour nous, mais nous faut essayer par tout moyen de détourner ce grand orage de guerre, et cette foudre et tempête, qu'elle ne s'aille épandre sur toute l'Italie.
Or faisait-il ces remontrances aux capitaines particuliers qui étaient sous lui, et aux personnes de sa qualité : mais quant aux soudards privés, il les faisait tenir dessus les remparts de son camp, les uns après les autres, pour regarder les ennemis, et s'accoutumer à voir leurs visages, leur contenance et leur marche, et ne s'étonner point d'ouïr leur voix et leur parole, qui était merveilleusement étrange et bestiale, et aussi pour connaître la façon de leurs armes, et leur manière de les manier. En quoi faisant, il rendit à ses gens, avec le temps, les choses qui de prime face leur avaient semblé effroyables, si familières à leur entendement, par le moyen de cette vue ordinaire, qu'ils ne s'en émouvaient plus : car il estimait, ce qui est véritable, que la nouveauté fait qu'on trouve, par erreur de jugement, les choses non accoutumées plus horribles et plus épouvantables qu'elles ne sont, et au contraire, que l'accoutumance ôte beaucoup de la frayeur et terreur aux choses, qui de leur nature sont véritablement effroyables .
Ce qui se vit lors par expérience : car l'accoutumance de voir tous les jours ordinairement les Barbares, non seulement diminua quelque chose de la frayeur première des soudards Romains, mais davantage leur aiguisant la colère pour les fières menaces et la braverie insupportable des Barbares, leur enflamma le courage d'un ardent désir de les combattre.
(Mari us.)
Caïus César, lorsqu'il fuyait la fureur de Sylla, étant encore fort jeune, il tomba entre les mains de quelques corsaires qui lui demandèrent de première arrivée une petite somme d'argent pour sa rançon. Il se moqua d'eux, qui ne savaient pas quel personnage ils avaient pris, et de lui-même leur promit de leur en payer deux fois autant qu'ils lui en avaient demandé ; et étant par eux gardé soigneusement pendant qu'il avait envoyé chercher et amasser l'argent pour leur bailler, il leur envoyait faire comuiandement de se taire, et ne mener point de bruit pendant qu'il reposait. Et s'exercitant à écrire, tant en prose qu'en vers, durant qu'il était entre leurs mains, il leur récitait après ce qu'il avait composé ; et s'il voyait qu'ils ne le louassent pas assez à son gré, il les appelait barbares et ignorants, et en criant les menaçait qu'il
les ferait pendre, comme il ht bientôt après : car étant sa rançon venue, lui délivré de leurs mains, assembla incontinent des vaisseaux et des hommes en la côte de l'Asie, leur courut sus, et les ayant pris, les fit attacher en croix.
(Les dits notables des anciens princes.)
La sagesse et la science font les guides des nations.
Les similitudes etchoses communes entre Lycurgue etNuma démontrent assez d'elles-mêmes en leurs faits, comme leur tempérance, leur dévotion envers les dieux, leur sagesse à gouverner, leur dextérité à manier leurs peuples, et leur faire croire et donner à entendre que les dieux leur avaient révélé les lois qu'ils établissaient. Mais pour venir aux qualités, qui sont divisément et séparément louables en chacun d'eux, la première est que Numa accepta le royaume, et Lycurgue le rendit; l'un le reçut sans l'avoir pourchassé, et l'autre l'avant entre ses mains le restitua ; l'un étant étranger et homme privé fut par les étrangers élu et choisi pour leur seigneur et leur roi, l'autre se fit lui-même, de roi qu'il était,homme privé: Or est-ce une belle chose que par justice acquérir un royaume, mais aussi est bien belle chose que préférer la justice à un royaume. La vertu mit l'un en telle réputation qu'il en fut estimé digne d'être élu roi, et rendit l'autre si magnaimne qu'il ne fit compte d'être roi. La seconde est que, ni plus ni moins qu'en un instrument de musique, l'un raidit et tendit les cordes qui étaient trop lâches à Sparte, et l'autre lâcha celles qui étaient trop tendues à Rome, en quoi la difficulté plus grande est du côté de Lycurgue : car il ne persuade pas à ses citoyens de dépouiller des cuirasses, ni de poser des épées,mais de laisser leur or et leur argent, quitter lits, tables et autres meubles précieux, non pas se reposer du labeur de la guerre pour vaquer à faire fêtes, sacrifices et jeux, mais au contraire laisser banquets et festins, pour continuellement se travailler en armes et en tous pénibles exercices du corps.
Au moyen de quoi l'un pour l'amour et révérence qu'on lui portait persuada facilement tout ce qu'il voulut ; et l'autre, s'étant mis en danger et y ayant été blessé, n'en vint à la fin
à bout qu'avec beaucoup de peine. Ainsi fut douce, amiable et bénigne la mort de Numa, qui si bien sut amollir et attiédir les mœurs de ses citoyens, qui auparavant étaient ardents et violents, qu'il leur apprit à aimer la paix et la justice ; et au contraire, si l'on me veut contraindre de nombrer entre les ordonnances et statuts de Lycurgue, ce que nous avons écrit touchant les Ilotes, qui étaient une chose trop barbare et cruelle, il me sera forcé de confesser que Numa fut beaucoup plus sage, plus doux et plus humain en ses lois, attendu qu'à ceux-mêmes qui véritablement étaient nés serfs, encore fit-il goûter un petit l'honneur et la douceur de liberté, ayant voulu qu'aux fêtes de Saturne ils s?assissent à table pour manger avec leurs propres maîtres.
Quant aux autres vertus, il semble que l'un ait plus aimé la force, et l'autre la justice, si ce n'est qu'on veuille dire que, pour la diversité de la nature ou coutume de leurs peuples, qui étaient presque contraires en mœurs, ils aient été contraints de tenir aussi des moyens tout différents. Car ce ne fut point par lâcheté de cœur que Numa ôta aux siens l'usage des armes et l'envie de guerroyer, mais ce fut afin qu'ils ne fissent tort à autrui ; ni Lycurgue ne s'étudia de rendre les siens belliqueux pour faire outrage aux autres, mais plutôt de peur qu'on ne leur en fît : ainsi pour retrancher ce qui excédait chez les uns, et suppléer à ce qui défaillait chez les autres, il fut forcé que chacun d'eux introduisît de grandes nouvelletés en leurs gouvernements.
(Lycurgue et Numa.)
Anacharsis, étant arrivé à Athènes, alla battre à la porte de Solon, dis&ntqu'il était étranger qui venait expressément pour prendre amitié avec lui. Solon lui répondit qu'il valait mieux acquérir des amitiés en son pays. Anacharsis lai répliqua : Toi donc qui es maintenant en ton pays et en ta maison, commence à faire amitié avec moi. Et lors Salon, s'ébahissant de la vivacité et promptitude de son entendement, lui fit fort bon accueil, et le tint quelque temps avec lui en sa maison, lui faisant bonne chère, au temps même qu'il s'entremettait plus avant du maniement de la chose publique, et qu'il composait ses lois. Ce que entendant, Anacharsis se moqua de son entreprise à cause qu'il pensait avec des lois écrites ré-
freindre et contenir l'avarice et l'injustice des hommes : car telles lois, disait-il, ressemblent proprement aux toiles des araignées, pource qu'elles arrêteront bien les petits et les faibles qui donneront dedans ; mais les riches et puissants passeront à travers, et les rompront. Solon lui répondit que les hommes gardent bien les contrats et pactes qu'ils font les uns avec les autres, parce qu'il n'est expédient ni à l'une ni kV autre desparties de les transgresser et que semblablement aussi il tempérait ses lois de sorte qu'il faisait connaître à ses citoyens qu'il leur était plus utile d'obéir aux lois et à la justice que de les violer. Ce nonobstant, les choses sont depuis à l'épreuve advenues plutôt selon la comparaison qu'Anacharsis en donna, que selon l'espérance que Solon en conçut. Mais Anacharsis, s'étant aussi trouvé un jour en non publique assemblée de peuple à Athènes, dit qu'il s'émerveillait qu'aux consultations et délibérations des Grecs, les sages proposaient les matières, et les fols les décidaient.
(Solon.)
Si descendirent les Lacédémoniens et leurs alliés et confédérés avec grosse puissance au pays de l'Attique, sous la conduite du roi Archidamus, et, en ruinant tout par où ils passaient, entrèrent jusques au bourg d'Acharnés, là où ils se campèrent, estimant que les Athéniens ne les y souffriraient jamais, mais leur sortiraient à l'encontre pour défendre leur pays, et montrer qu'ils n'avaient point le cœur failli. Mais Périclès considérait qu'il serait trop dangereux de hasarder la bataille, où il était question de la propre ville d'Athènes,, contre soixante mille combattants à pied, tant du Péloponèse que de la Béotie ; car autant y en avait-il au premier voyage qu'ils y firent. Et quant à ceux qui voulaient combattre à quelque péril que ce fût et qui perdaient patience devoir ainsi détruire leur pays devant leurs yeux, il les réconfortait et apaisait, en leur remontrant que les arbres taillés et coupés revenaient en peu de temps, mais qu'il est impossible de recouvrer les hommes quand on les a une fois perdus.
Toutefois, il ne faisait jamais assembler le peuple en conseil, craignant qu'il ne fût forcé par la multitude à faire aucune chose contre sa volonté. Mais, comme le sage pilote, quand la tourmente le surprend en haute mer, donne bon ordre à toutes choses en son navire, et tient ses défenses toutes prêtes,
faisant ce que son art requiert sans s'arrêter aux larmes ni aux prières des passagers, qui se tourmentent d'effroi et tirent du cœur: aussi lui, ayant bien fermé la ville, et disposé de bonnes et sûres gardes partout, se gouvernait par son jugement, sans se soucier de ceux qui criaient et se courrouçaient contre lui, encore qu'il y eût beaucoup de ses amis qui le priaient à grandes instances et plusieurs de ses ennemis qui le menaçaient et le chargeaient, et qu'on chantât par la ville des chansons pleines de moqueries au déshonneur et au blâme de son gouvernement, comme d'un capitaine lâche de cœur, et qui, par couardise, abandonnait toutes choses en proie aux ennemis.
Ce nonobstant, Périclès, pour tout cela, ne s'émut en façon quelconque, mais endurant patiemment, sans mot dire, toutes ces injures, toutes ces moqueries et piqûres de ses malveillants, il envoya une flotte de cent voiles au Péloponèse, en laquelle il ne voulut point aller en personne, mais demeura en la maison, pour toujours retenir la ville en bride, jusques à ce que les ennemis se fussent retirés.
{Périclès.)
Celui qui fréquenta plus avec Périclès, et qui lui donna cette gravité et cette dignité qu'il gardait en tous ses faits et ses dits plus seigneuriaux que ne comportent la condition et l'état de ceux qui ont à haranguer devant un peuple libre, et qui bref lui éleva ses mœurs jusques à une certaine majesté qu'il avait en toutes ses façons de faire, fut Anaxagore le Clazoménien, lequel, par les hommes de ce siècle-là, était communément appelé Nous, c'est-à-dire l'entendement, fûtce ou pource qu'ils avaient en singulière admiration la vivacité et subtilité de son esprit à rechercher les causes des choses naturelles, ou pource que ce fut le premier qui attribua la disposition et le gouvernement de ce monde, non à la fortune ni à la nécessite fatale, mais à une pure et simple intelligence laquelle sépare, comme cause première agent, les substances de parties semblables, qui sont en lous les autres corps de l'univers mêlés et composés de diverses substances.
Périclès donc, ayant ce personnage en singulière admiration, par lequel il avait à plein été instruit en la connaissance des choses naturelles, mêmement de celles qui se font en
l'air et au ciel, en prit, non seulement une grandeur et hautesse de courage, et une dignité de langage où il n'y avait rien d'affecté, de bas ni de populaire, mais aussi une constance de visage qui ne se mouvait pas facilement à rire, une gravité en son marcher, un ton de voix qui jamais ne se perdait, une contenance rassise, et un port honnête de son habillement, qui jamais ne se troublait pour chose quelconque qui lui advint en parlant ; et autres semblables choses qui apportaient à tous ceux qui les voyaient et considéraient un merveilleux ébahissement.
(Périclès.)
Archimède a eu le cœur si haut, et l'entendement si profond, et où il y avait un trésor caché de tant d'inventions géométriques, qu'il ne daigna jamais laisser par écrit aucune oeuvre de la manière de dresser toutes ces machines de guerre, pour lesquelles il acquit lors gloire et renommée non des sciences humaines, mais plutôt de divine sapience ; mais réputant toute cette science d'inventer et composer machines et généralement tout art qui apporte quelque utilité à la mettre en usage, vile, basse et mercenaire, il employa son esprit et son étude à écrire seulement choses dont la beauté et subtilité ne fût aucunement mêlée avec nécessité. Car ce qu'il a écrit sont propositions géométriques, qui ne reçoivent point de comparaison à autres, quelles qu'elles soient, pource que le sujet qu'elles traitent combat avec la démonstration leur donnant leur sujet, la beauté et la grandeur ; et la démonstration, la preuve si exquise qu'il n'y a que redire, avec une force et facilité merveilleuses : car on ne saurait trouver en toute la géométrie de plus difficiles ni plus profondes matières écrites en plus simples et plus clairs termes, et par plus faciles principes que sont celles qu'il a inventées.
Ce que les uns attribuent à la vivacité et dextérité de son entendement, qui de nature était ainsi aisé, les autres le réfèrent à un travail extrême, avec lequel i] facilitait tant ces choses, qu'il semblait qu'elles ne lui eussent rien coûté à faire ; car il n'y a homme qui de soi-même pût inventer la démonstration de ses propositions, quelques peines qu'il employât à la chercher, et néanmoins, soudain qu'on l'a entendue et comprise, chacun prend cette opinion de soi-même, qu'il l'eût bien trouvée ; tant il conduit aisément, et par une
voie pleine et unie, ce qu'il prend à démontrer. Pourtant me semble fort vraisemblable ce qu'on dit de lui, qu'il était si fort épris et ravi de la douceur et des attraits de cette sirène, laquelle était, par manière de dire, logée chez lui, qu'il en oubliait le boire et le manger, et le reste du traitement de sa personne, de sorte que bien souvent ses serviteurs le traînaient par force au bain pour le laver, oindre et étuver, là où encore dedans les cendres du foyer il traçait quelques figures géométriques. Et pendant qu'on l'oignait d'huiles de senteurs, il tirait avec le doigt des lignes dessus son corps nu ; tant il était transporté hors de soi en extase du plaisir qu'il prenait à l'étude de la géométrie et véritablement ravi de l'amour des Muses.
Il n'y eut rien en la prise de Syracuse qui tant déplut à Marcellus, comme fit l'inconvénient d'Archimède, lequel était d'aventure en son étude, là où il cherchait en lui même la démonstration de quelque proposition géométrique, dont il avait tiré le portrait ; et y ayant du tout fiché non seulement sa pensée, mais aussi sa vue et ses yeux, il n'avait point entendu le bruit des ennemis qui couraient par la ville et moins encore la surprise d'icelle. Il fut tout ébahi qu'il vit auprès de lui un soudard, qui lui dit qu'il s'en vînt quand et lui parler à Marcellus.
Archimède lui répondit qu'il attendît jusques à ce qu'il eût achevé sa proposition, et réduite en démonstration ; de quoi le soudard se courrouçant, dégaina son épée, et le tua. Les autres disent que le soudard Romain, d'arrivée, lui présenta la pointe de l'épée pour le tuer, et qu'Archimède, l'ayant soudain aperçu, le requit qu'il voulût attendre un petit, afin que ce qu'il cherchait ne demeurât point imparfait et sans démonstration ; le soudard ne se soucia point de sa spéculation, et le tua. Encore y en a-t-il qui le content en une troisième manière, disant que quelques soudards le rencontrèrent par les rues, ainsi qu'il allait porter à Marcellus quelques instruments de mathématiques dedans une caisse, comme sont les horloges au soleil, sphères, angles, avec lesquels on mesure à la vue la grandeur du corps du soleil, et, cuidant que ce fût or ou argent, ou quelque autre précieux meuble qu'il portât en cette caisse, le tuèrent. Mais bien est-il certain que Marcellus en fut fort déplaisant, et qu'il eut en horreur et ne voulut jamais voir le meurtrier qui le tua, comme un homme
maudit et excommunié, et qu'ayant trouvé de ses parents, il les caressa et honora pour l'amour de lui (Archimède).
(Marcellus .)
(Après la défaite de Cannes). Ce qu'auparavant on appelai couardise et froideur en Fabius, incontinent après la bataille, fut estimé, non point discours de sens humain, mais plutôt de quelque céleste et divin entendement, qui prévoyait les choses à venir, de si loin, qu'elles ne semblaient pas croyables à ceux-mêmes qui les enduraient.
Au moyen de quoi, Rome tout aussitôt rejeta le demeurant de son espérance sur lui, et recourut à son conseil ni plus ni moins qu'à la sauvegarde d'un temple ou d'un autel, de sorte que la première et principale cause de faire demeurer le peuple ensemble, sans s'écarter çà et là, comme il fit du temps que Rome fut pris par les Gaulois, fut l'opinion et confiance que l'on eut en sa prudence. Car, au lieu que paravant il semblait couard et défiant, lorsqu'il n'était point encore arrivé de dangereux inconvénient : à l'heure que chacun se plongeait en pleurs, et en deuil infini qui ne servait de rien, et que tout le monde était troublé, qu'on ne donnait ordre à chose quelconque, lui seul au contraire allait par la ville d'un pas modéré, avec un visage constant et assuré, saluant courtoisement un chacun, ôtant les cris et lamentations féminines, et défendant les assemblées des convois, qui se font pour lamenter publiquement un trépassé à son enterrement. Et au contraire il suada à ceux du Sénat de s'assembler en conseil, donna courage à ceux qui étaient magistrats, étant lui-même toute leur force et toute leur vertu, pource qu'il n'y avait homme ayant charge publique, qui ne jetât les yeux sur lui, pour savoir ce qu'il avait à faire.
(Fabius Maximus.)