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CHAPITRE VIII

La tempérance est l'état d'une âine# qui se possède, c'est la constance et l'égalité dans la puissance de la raison qui domine les instincts inférieurs et gouverne les désirs et les passions d'après des principes invariables. On n'arrive pas tout d'un coup à cet heureux empire de soi, et on ne l'exerce jamais dans une sécurité parfaite. Les forces contraires qui combattent dans nos membres, ne peuvent s'anéantir : vaincues ou soumises, elles sont toujours prêtes à ressaisir leur pouvoir, et notre vie n'est qu'une guerre continuelle. A mesure que la raison se fortifie, elle lutte plus victorieusement contre les passions, mais sa meilleure tactique consiste souvent à éviter le combat. Il en est ainsi dans la jeunesse, où la partie sensible de l'âme est si impétueuse que s'exposer aux tentations, c'est presque y succomber. La prudence commande alors, si l'on ne peut les fuir, de les attendre de pied ferme et de s'y préparer par les enseignements de la sagesse.

Le premier degré de la tempérance me semble être la continence. L'attrait du mal est encore bien puissant, et ce n'est que par de pénibles efforts que la raison parvient

à le surmonter, peut-être même y a-t-il dans ces victoires plus de douleur que de joie ; mais à force d'y persévérer, on finit par goûter les nobles satisfactions de la force morale. Les passions d'abord contenues finissent par être subjuguées ; et l'âme s'afiermit si bien dans les principes de vertu, que les tentations ont beaucoup moins de prise sur elle. Mais je ne crois pas que la tempérance puisse jamais être parfaite, puisqu'il ne me semble pas possible d'établir un équilibre constant entre la raison et la sensibilité. Cet équilibre même ne serait pas désirable. Les passions sont des forces vives dont l'impulsion est capable d'élever l'âme jusqu'à l'héroïsme. Alors elle semble sortir de la tempérance, mais elle garde l'empire de soi : car sa volonté inspirée par une raison supérieure, se détermine librement pour des actes contraires à la vulgaire prudence, qui est incapable d'apprécier ses motifs.

La tempérance, telle que l'ont entendue les sages de l'antiquité, embrasse le gouvernement de toute la vie, puisqu'elle est l'empire de la raison et, selon les moralistes chrétiens, celui de l'esprit sur la chair. Elle soumet donc à la règle, non seulement les actes extérieurs, mais aussi les paroles et les sentiments.

On peut exercer un certain contrôle sur ses actes, par des motifs de sagesse mondaine et, en même temps, se livrer à des intempérances de langue qui indiquent l'anarchie de l'âme, en proie à toutes sortes dépassions. Le sage est maître de sa parole comme de son âme. C'est grâce à l'harmonie intérieure que tout ce qui émane de sa personne extérieure a la sérénité de la force. Tels nous apparaissent Aristide, Epaminondas, Agésilas et Phocion.

L'âme, la raison et les passions

Ceux qui estiment que la principale partie de l'âme soit maintenant la cupidité, maintenant le discours qui s'oppose à la cupidité, ressemblent proprement à ceux qui voudraient dire que le veneur et la bête sauvage ne fussent pas deux, mais un tout seul corps, qui se changeât tantôt en une bête et tantôt en un veneur ; car et ceux-là en chose tout évidente ne verraient goutte, et ceux-ci parlent contre leur propre sentiment, attendu qu'ils sentent réellement et de fait en eux-mêmes, non une mutation d'un ou deux, mais un estrif et combat de deux l'un contre l'autre. Pourquoi donc (disentils) ce qui délibère et qui consulte en nous, n'est-il aussi bien double, mais est simple et seul ? C'est bien allégué, répondrons-nous, mais l'événement et l'effet en est tout différent; car ce n'est pas la prudence de l'homme qui combat contre soi-même, mais se servant d'une même puissance et faculté de ratiociner, elle touche divers arguments; ou plutôt, dironsnous, c'est un même discours employé en divers sujets et matières différentes; et c'est pourquoi n'y a-t-il point de douleur ni de regret aux discours qui sont sans passion, ni ne sont point les'consultants forcés de tenir une des parties contraires, contre leur propre volonté, si ce n'est que d'aventure il n'y ait secrètement quelque passion attachée à l'une des parties, comme qui ajouterait sous main quelque chose à l'un des bassins de la balance; ce qui advient bien souvent, et lors ce n'est pas le discours de la ratiocination qui se contrarie à soi-même, mais c'est quelque passion secrète qui répugne à la ratiocination, comme quelque ambition, quelque émulation, quelque faveur, quelque jalousie ou quelque crainte contrevenant au discours de la raison, et il semble que ce soient deux discours qui de paroles se combattent l'un contre l'autre.

Voilà pourquoi au jugement des procès, les passions qui s'y coulent sont ce qui les fait longuement durer, et au conseil des princes et des rois, ceux qui parlent en faveur de quelque partie, ne le font pas, ni ne défendent pas l'une des sen-

tences pour la raison, mais se laissent traverser à quelque passion contre le discours de l'utilité. C'est pourquoi dans les cités qui sont gouvernées par un sénat.les magistrats qui siègent en jugement ne permettent pas aux orateurs et avocats d'émouvoir les affections ; car le discours de la raison n'étant empêché d'aucune passion, tend directement à ce qui est bon et juste ; mais s'il s'y met quelque passion à la traverse, alors le plaisir ou déplaisir y engendre combat et dissension à rencontre de ce que l'on juge être bon. Qu'il soit ainsi, pourquoi est-ce qu'aux disputes de la philosophie on ne voit point que les uns soient amenés avec douleur et regret par les autres en leurs opinions ? Mais Aristote même,Démocrite et Ghrysippe ont depuis retrouvé quelques avis qu'ils avaient approuvés, sans regret ne fâcherie quelconque, mais plutôt avec plaisir, pour ce qu'en la partie spéculative de l'âme, il n'y a aucune contrariété de passions, à cause que la partie irraisonnable de l'âme se repose et demeure coi sans curieusement s'ingérer de s'en entremêler.

Mais quand la partie brutale combat à l'encontre de la raisonnable, étant telle qu'elle ne peut ni vaincre ni être vaincue, sans regret et douleur, incontinent cette bataille divise l'âme en deux, et rend cette diversité tout évidente et manifeste. Si ne connaît-on pas seulement à ce combat, qu'il y a différence entre la source de la passion et celle de la raison, mais aussi à ce qui s'ensuit, parce que l'on peut aimer un gentil enfant et bien né à la vertu, et en aimer aussi un mauvais et dissolu. Et se peut faire que l'on use de courroux injustement à l'encontre de ses propres enfants ou de ses père et mère, et que l'on en use aussi justement pour ses enfants, et pour ses père et mère à l'encontre des ennemis et des tyrans; et comme là se sent manifestement le combat et la différence de la passion d'avec le discours de la raison, aussi là sent-on ici de l'obéissance et de la suite de la passion qui se laisse conduire et mener à la raison.

Ghrysippe, en plusieurs passages, définissant ce que c'est patience et continence, il dit que ce sont habitudes aptes à

I suivre le choix de la raison : par où il montre évidemment qu'il est contraint de confesser et avouer que c'est autre chose en nous, ce qui suit en obtempérant, ou qui répugne en n'obtempérant pas, que ce qui est suivi ou non suivi. (Consolation à Apollonius sur la mort de son fils.)

Il ne faut pas que la raison fasse comme jadis fit Lycurgue, le roi de Thrace, qui fit couper les vignes, pour autant que le vin enivrait : ni ne faut pas qu'elle retranche tout ce qu'il y peut avoir de profitable en la passion, avec ce qu'il y a de dommageable ; mais faut qu'elle fasse comme le bon Dieu, qui nous a enseigné l'usage des bonnes plantes et arbres fruitiers ; c'est de retrancher ce qu'il y a de sauvage et ôter ce qu'il y a de trop ; et, au demeurant, cultiver ce qu'il y a d'utile. Car ceux qui craignent de s'enivrer ne répandent pas le vin en terre ; ni ceux qui craignent la violence de la passion, ne l'ôtent pas du tout, mais la tempèrent, comme l'on dompte bien la fierté des bœufs et des chevaux, pour les garder de regimber et de sauter.

Et s'il est ainsi, comme il est, que ceux qui voudraient chasser amour du tout, à cause du fol amour, erreraient grandement ; aussi que feraient bien ceux qui, pour l'avance qui est convoitise d'avoir, voudraient étreindre et blâmeraient toute cupidité, et feraient ni plus ni moins que ceux qui voudraient empêcher que l'on ne courût, pource que l'on choppe quelquefois en courant, et que l'on ne tirât jamais de l'arc, parce que l'on manque quelquefois à donner au blanc.

Si l'on ôte de tout point entièrement les passions, encore qu'il fût possible de le faire; on trouvera que la raison, en plusieurs choses, demeurera trop lâche et trop molle, sans action, ni plus ni moins qu'un vaisseau branlant en mer quand le vent lui défaut. Ce que bien entendant les législateurs dans les établissements de leurs lois et polices y mêlent des émulations et jalousies des citoyens, les uns sur les autres; et contre les ennemis, ils aiguisent la force du courage, et la vertu militaire, avec des tambourins et trompettes ;les autres avec des flûtes et semblables instruments de musique. Car non seulement en la poésie, comme dit Platon, celui qui sera épris et ravi de l'inspiration des Muses fera trouver tout autre ouvrier, quelque laborieux, exquis et diligent qu'il soit, digne d'être moqué ; mais aussi, aux combats, l'ardeur affectionnée et divinement inspirée, est invincible, il n'y a homme qui la peut soutenir ; c'est une fureur martiale qu'Homère dit que les dieux inspirent aux hommes belliqueux, ajoutant au discours de la raison comme un aiguillon et une victoire de la passion qui la pousse et qui la porte.

Et nous voyons que ces stoïques qui rejettent tant les pas-

sions, incitent bien souvent les jeunes gens avec louanges, et bien souvent les tansent de bien sévères paroles et aigres répréhensions; à l'un desquels est adjoint le plaisir et à l'autre le déplaisir, parce que la répréhension apporte repentance et vergogne, dont lune est comprise sous le genre de douleur, et l'autre sous le genre de crainte : aussi usent-ils de ceux-là principalement aux corrections et répréhensions. C'est pourquoi Diogène, un jour que l'on louait hautement Platon : Et que trouvez-vous, dit-il, de si grand et si digne en ce personnage,vu qu'un si long temps qiïil y a quil enseigne la philosophie, il n'a encore fâché personne ? Car les sciences mathématiques ne sont pas si proprement les anses de la philosophie, comme voulait dire Xénocrate, comme le sont les passions des jeunes gens; c'est à savoirila honte, la cupidité, la repentance, la volupté, la douleur, l'ambition, auxquelles passions la raison et la loi, venant à toucher avec une touche discrète et salutaire, remettent promptement et efficacement les jeunes hommes en la droite voie ; tellement que le pédagogue laconien répondit très bien quand il dit qu'il ferait que V enfant qu'on lui baillait à gouverner, se réjouirait des choses honnêtes, et se fâcherait des déshonnêtes, qui est la plus belle et la plus magnifique fin qui saurait être de la nourriture et éducation d'un enfant de bonne et noble maison.

(De la vertu morale.)

La tempérance, gouvernement de la raison sur les désirs

et les passions

La tempérance est quand la raison gouverne et manie la partie sensuelle et passionnée, ni plus ni moins qu'un animal bien dompté et bien fait à la bride, le trouvant obéissant en toutes cupidités et recevant volontairement le mors. Et la continence est quand la raison demeure bien la plus forte et emmène la concupiscence, mais c'est avec douleur et regret, parce qu'elle n'obéit pas volontiers, mais va de travers à coups de bâton, forcée par le mors de bride, faisant toute la résistance qu'elle peut à la raison, et lui donne beaucoup de travail et de trouble : comme Platon, pour le mieux donner à

entendre par similitude, fait qu'il y a deux bêtes de voitures qui tirent le chariot de l'âme, dont la pire combat, rue et regimbe contre la meilleure, et donne beaucoup d'affaire et de peine au cocher qui les conduit, étant contraint de tirer à rencontre, et tenir roide, de peur que les rênes purpurées, comme dit Simonide, ne lui échappent des mains.

C'est pourquoi ils tiennent aussi que l'incontinence n'est pas du tout vice, mais quelque chose de moins, mais que l'intempérance est le vice tout entier, pource qu'elle a l'affection mauvaise et la raison gâtée et corrompue, étant par l'une poussée à désirer ce qui est déshonnête, et par l'autre induite à mal juger et consentir à la cupidité déshonnête ; de manière qu'elle perd tout sentiment des fautes et péchés qu'elle commet, là où l'incontinence retient bien le jugement sain et droit par la raison, mais par Ja véhémence de la passion plus puissante que la raison, elle est emportée contre son propre jugement : aussi est-elle différente de l'intempérance, d'autant qu'en l'une la raison est vaincue par la passion, et en l'autre elle ne combat pas seulement. L'incontinent, en combattant quelque peu, se laisse à la fin aller à sa concupiscence ; l'intempérant, en consentant, approuvant et louant, suit son appétit. L'intempérant est bien aise et se réjouit d'avoir péché, l'incontinent en a douleur et regret : l'intempérant va gaiement et affectueusement après sa vilenie; l'incontinent envie et mal volontiers abandonne l'honnêteté : et s'il y a différence entre leurs faits et actions, il n'y en a pas moins entre leurs paroles.

L'intempérant dit :

Laissez-moi perdre, il me plaît de périr.

Car il a le jugement avec l'appétit gâté et corrompu, depuis qu'il parle ainsi. Mais les paroles et propos de l'incontinent sont autres et différentes :

J'ai le sens bon, mais nature me force.

Et cet autre :

Hélas, hélas, c'est divine vengeance, Que l'homme ayant du bien la connaissance, N'en use pas, mais fait tout le contraire.

Ni le sage n'est continent, mais tempérant, ni le fol incon-

tinent, mais intempérant, parce que le tempérant se plaît et délecte des choses belles et honnêtes, et l'intempérant ne se fâche et déplaît pas des déshonnêtes; pourquoi l'incontinence convient proprement et ressemble à une âme sophistique, qui a bien l'usage de la raison, mais si faible qu'elle ne peut pas persévérer et demeurer ferme en ce qu'elle a une fois jugé être le devoir.

(De la vertu morale.)

La tempérance est un retranchement et un règlement des cupidités, à savoir, retranchement des étrangères et superflues, c'est-à-dire non nécessaires, et un règlement qui, par élection de temps et température de moyen, régit les naturelles et nécessaires.

Car entre les cupidités, vous y voyez beaucoup de différence, comme celle du boire, outre ce qu'elle est naturelle, il est certain qu'elle est aussi nécessaire. Il y a un autre genre de cupidités qui ne sont ni naturelles ni nécessaires, ains coulées de dehors par une ignorance du bien, par une vaine opinion ; et celles-là sont en si grand nombre, qu'elles chassent presque toutes les naturelles, ni plus ni moins qui si en une cité il y avait si grand nombre d'étrangers, qu'ils forçassent les naturels habitants.

Quand nous regardons le soleil à travers un air humide, et à travers des grosses vapeurs indigestes, nous ne le voyons point pur ni clair, mais tout terni de lumière, et comme plongé au fond d'une nue; aussi à travers un corps tout brouillé, saoul, et aggravé de nourriture et de viandes étranges, et qui ne lui sont point naturelles, il est force forcée que la lueur et la clarté de l'âme viennent à se ternir, à se troubler et éblouir, n'ayant plus la lumière, ni la force de pouvoir pénétrer jusques à contempler les fins des choses qui sont subtiles, menues et difficiles à discerner.

(Que les bêtes brutes usent de la raison.)

Les voluptés sont comme des petites bouffées de vents gracieux qui soupirent les uues sur l'une, les autres sur l'autre extrémité du corps, ainsi que sur des écueils de la marine, et passent et s'évanouissent incontinent, tant leur durée est courte : ni plus ni moins que les étoiles que l'on voit la nuit

tomber du ciel, ou bien traverser d'un côté à autre ; car elles s'allument et s'éteignent en notre chair en un instant ; mais au contraire combien les douleurs durent et demeurent! Tout ainsi que la graine et semence de l'herbe qu'on appelle le sainfoin, est tordue et a plusieurs points et angles, dont elle prend dedans la terre, et y demeure plus longtemps à cause de ses pointes : aussi la douleur, ayant plusieurs crochets et plusieurs racines qu'elle jette et sème çà et là, s'entrelace dedans la chair, et y demeure non seulement les jours et les nuits, mais aussi les saisons des années tout entières, voire bien les révolutions des Olympiades tout accomplies, encore à peine en sort-elle à la fin, étant poussée et chassée par autres douleurs, comme un clou est poussé par un autre plus fort.

Contre les travaux et douleurs le corps montre qu'il a force pour les endurer, là où en la jouissance, des plaisirs et voluptés il montre incontinent son impuissance et sa faiblesse, parce qu'il s'en lasse et s'en saoule tout aussitôt.

Il n'y a point en notre pauvre chair aucune jouissance de volupté qui soit unie et toute plaine, mais est toute raboteuse, entremêlée de plusieurs agitations contraires à la nature et fiévreuses.

De la volupté l'âme n'en reçoit sinon la souvenance, comme une odeur, et n'en retient ni n'en réserve autre chose.

Ce qui en demeure en la mémoire n'est rien plus qu'une ombre et une fumée.

(Que Von ne saurait vivre joyeusement selon la doctrine d'Epicure.)

Hippomaque, maître des exercices du corps, ayant quelquesuns qui lui louaient un homme grand et de haute stature qui avait les mains longues, comme étant bien propre pour l'escrime des poings : Oui bien, dit- il, si la couronne, le prix du vainqueur était pendue en haut lieu, où il la fallût prendre avec la main. Gela même peut-on dire à ceux qui estiment tant et réputent si grand heur, que d'avoir force belles terres, force grandes maisons et grosses sommes de deniers comptants : Oui bien s'il fallait acheter la félicité qui fût a vendre; et toutefois vous en verrez plusieurs qui aiment mieux être riches et malheureux, que bienheureux en donnant de leur

argent ; mais le repos de l'esprit vide de tout ennui, la magnanimité, la constance, l'assurance, la suffisance ne s'achètent point à prix d'argent.

Pour être riche on n'apprend pas à ne se passionner point des richesses, ni pour posséder beaucoup de choses superflues, on n'acquiert pas le contentement de ne les point désirer. De quel autre mal donc est-ce que nous délivre la richesse, si elle ne nous délivre point de l'avarice ? Par boire on remédie à la cupidité de boire, par manger on guérit l'appétit de manger, et celui qui dit :

A Hipponax donnez un vêtement, Car de froidure il gèle durement,

qui lui en jetterait sur lui plusieurs, il s'en fâcherait et les rejetterait ; là où il n'y a quantité d'or ni d'argent qui puisse éteindre l'ardeur du désir d'avoir, ni l'avarice ne cesse ni ne diminue point pour posséder beaucoup de biens.

Dès que la richesse prend un homme, au lieu qu'il n'avait besoin que du pain, de maison et de couverture moyenne, et de peu de viandes, la première venue, elle le remplit d'une impatiente cupidité d'or, d'argent, d ivoire, d'émeraudes, de chevaux et de chiens, transportant le désir naturel des choses nécessaires en un appétit désordonné de choses périlleuses, rares et malaisées à recouvrer; car jamais homme n'est pauvre des choses qui suffisent à la nature, ni jamais il n'emprunte argent à nous pour acheter de la farine ou du fromage, ou du pain ou des olives ; mais l'un s'endette pour bâtir une maison magnifique, l'autre, pour acheter un champ d'oliviers qui joint à sa terre, ou bien des terres à froment, ou des vignes, ou des mules de Galatie, s'est précipité en une fondrière de contrats, d'usures et d'hypothèques.

Quand nous verrons un homme qui sèche sur pied d'ardeur d'acquérir, qui pleure quand il lui faut dépenser un denier, qui n'épargne ni ne pardonne à peine ni à indignité quelconque, pourvu qu'il en vienne du profit, encore qu'il ait force maisons, force terres, force troupeaux de bêtes, grand nombre d'esclaves et d'habillements, que dirons-nous quelle maladie a cet homme-là, sinon une pauvreté de l'âme ? Car quant à la pauvreté de biens, un ami, comme dit Ménandre, en peut guérir, en lui faisant du bien ; mais celle de l'âme, tout tant qu'il y a

d'hommes au monde, ou qui ont jamais été, ne la rempliraient pas.

(Du contentement de l'esprit.)

Voulant persécuter la superfluité et les délices, afin d'exterminer de tout point la convoitise d'avoir et de s'enrichir, Lycurgue fit une ordonnance très belle qui fut celle des convives, par laquelle il voulut et ordonna qu'ils mangeassent ensemble de mêmes viandes, et de celles qui étaient notamment spécifiées par son ordonnance, par laquelle il leur était expressément défendu de manger à part en privé dessus riches tables et lits somptueux, en abusant du labeur des excellents potagers, et des friands cuisiniers, pour s'engraisser en secret et ténèbres comme l'on engraisse les bêtes gourmandes : ce qui gâte et corrompt non seulement les conditions de l'âme, mais aussi les complexions du corps, quand on lui lâche ainsi la bride à toute sensualité et à toute gloutonnerie ; dont il advient qu'il a besoin puis après de beaucoup dormir, pour cuire et digérer ce qu'il a trop pris de viande, et veut être aidé de bains chauds, de long repos et du traitement ordinaire qu'il faut à un malade.

Ce fut donc chose grande à lui que d'avoir pu faire cela ; mais encore plus d'avoir rendu la richesse non sujette à être dérobée, et moins encore à être convoitée, comme dit Théophraste ; ce qu'il fit par le moyen de ce statut, de les faire manger ensemble, avec si grande sobriété, en leur vivre ordinaire. Car il n'y avait plus moyen d'user ni de jouir, non pas de montrer seulement sa richesse à qui en eût eu, vu que le pauvre et le riche étaient contraints de se trouver en même lieu pour y manger de même viande : tellement que ce qu'on dit communément, que Plutus, c'est- à-dire le dieu des richesses est aveugle, était vrai en la seule ville de Sparte, entre toutes celles qui furent onques au monde ; car il y était gisant par terre, comme une peinture sans âme, qui n'a aucun mouvement, attendu qu'il n'était pas loisible de manger devant que de venir es salles publiques, à part en sa maison, et puis s'en venir par contenance tout saoul au lieu du convive. Car chacun avait l'œil à regarder expressément ceux qui ne buvaient et ne mangeaient pas de bon appétit en la compagnie, et les en blâmait et reprenait-on comme gourmands, ou comme

dédaignants, par délicatesse, de manger en commun avec les autres.

(Lycurgue .)

On voit coutumièrement advenir que quand l'honneur et la réputation viennent avec le. temps à jeunes gens qui n'ont pas la nature trop élevée, cela éteint et rassasie incontinent leur soif et conviction de gloire %trop facile à assouvir, là où au contraire, les premiers honneurs ne font qu'aiguiser l'appétit à ceux qui ont les cœurs fermes, et véritablement grands, et sont comme des vents qui les poussent à entreprendre et à vouloir faire toutes choses hautes et louables, pource qu'ils n'estiment pas recevoir loyer de ce qu'ils ont bien fait par le passé, ains plutôt leur semble qu'ils donnent gage et arrhe de faire encore mieux à l'avenir, et ont honte d'abandonner leur gloire, et de ne l'aller pas toujours augmentant déplus en plus par mêmes exploits de vertu.

(Coriolan.)

Après avoir mis en son pays et donné à sa ville la supériorité de commander à tant de milliers d'hommes, encore demeura Aristide toujoursensa pauvreté accoutumée, et aima toujours jusques à son trépas autant la louange et la gloire qui lui venait de sa pauvreté, comme des victoires et trophées qu'il avait gagnées : ce qu'on peut juger et connaître par cet argument :

Callias, le porte-torche de Cérès, était son proche parent, lequel fut mis en justice, par quelques siens malveillants qui le chargèrent de cas et crimes capitaux, et quand vint le jour auquel la cause devait être plaidée, ils déduisirent assez froidement et assez légèrement les autres crimes dont ils l'accusèrent, mais en extravaguant hors de leur matière principale, ils parlèrent en cette manière aux juges : Messieurs, vous connaissez tous Aristide, le fils de Lysimaque, et savez comme pour sa vertu il est autant estimé entre tous les Grecs qu'homme vivant le saurait être. Comment estimez-vous qu'il vive en sa maison, vu que vous le voyez sortir en public, et aller par la ville avec une pauvre robe toute rompue et usée ? N'est-il pas vraisemblable que celui que nous voyons en public trembler de froid, pour être si mal vêtu, endure grand faim en son privé, et qu'il y a grande nécessité de toutes choses requi-

ses à la vie de l'homme ? Et néanmoins celui Callias, qui est son propre cousin germain, et le plus riche et opulent de tous les bourgeois d'Athènes, est si malheureux qu'il le laisse, lui, sa femme et ses enfants, en cette nécessité, combien qu'il lui ait souvent fait plusieurs grands plaisirs parle moyen du crédit qu'il a envers vous. Gallias voyant que ses juges s'émouvaient et s'aigrissaient plus contre lui pour cela, qu'ils n'avaient fait pour tout le demeurant, fît appeler Aristide en jugement, et le somma de porter témoignage de vérité, s'il ne lui avait pas par plusieurs fois présenté bonne somme d'argent, et prié de le prendre, ce qu'il n'avait jamais voulu faire : ains lui avait toujours répondu, qu'il se pouvait mieux et à meilleur droit vanter de sa pauvreté, que lui ne faisait de sa richesse, et que l'on trouvait assez de gens qui usaient les uns bien, les autres mal, de leur richesse, mais qu'il n'était pas aisé d'en trouver un seul, qui portât vertueusement et magnanimement la pauvreté, et qu'il n'y avait que ceux qui étaient pauvres malgré eux qui dussent avoir honte de l'être. Aristide témoigna que la vérité était telle, comme il disait, et n'y eut pas un des assistants à ce plaidoyer, qui ne s'en allât avec cette opinion et cette volonté, qu'il eût mieux aimé être pauvre comme Aristide que riche comme Callias.

Ainsi l'a écrit Eschine, le philosophe socratique, et Platon lui défère tant, que de tous ceux qui ont été beaucoup estimés et renommés à Athènes, il ne fait compte que de lui seul: car les autres, dit-il, comme Thémistocle, Cimon et Périclès, ont bien empli et embelli la ville de portiques, d'édifices d'or et d'argent, et autres telles superfluités et curiosités; mais Aristide est celui seul qui a dirigé tous ses conseils à la vertu au fait du gouvernement de la chose publique.

(Aristide.)

La pauvreté de Lysandre, qui vint à être découverte à sa mort, rendit sa vertu plus claire et plus illustre qu'elle n'était en son vivant, quand on vit que de tant d'or et d'argent qui était passé par ses mains, tant d'autorité qu'il avait eue, de tant de villes et de cités qui lui avaient fait la cour, et, bref, d'une si grande et si puissante royauté, par manière de dire, qu'il avait eue entre mains, jamais il n'en avait agrandi ni augmenté sa maison d'une seule maille, ainsi comme l'écrit Théopompe,

auquel on doit ajouter plus de foi quand il loue que quand il blâme, pource qu'il prend plus de plaisir à médire ordinairement, qu'il ne fait pas à louer.

(Ly sandre .)

Jamais Agésilas ne mangea jusqu'à se saouler, ni ne but jusqu'à s'enivrer ; le dormir ne lui commanda jamais, n'en usant sinon autant que lui permettaient ses affaires, et était tellement disposé contre le chaud et contre le froid, que pour toutes saisons de l'année il n'avait jamais qu'une sorte d'habillement, ayant sa tente toujours au milieu de ses gens, il n'avait lit qui lût meilleur que celui des autres, et soulait dire qu'il fallait que celui qui avait la charge de commander surmontât les privés qui étaient sous sa charge, non en mignardise ni délicatesse, mais en tolérance de labeur et en force de cœur. Comme donc quelqu'un demanda en sa présence : Qu'esl-ce que les lois de Lycurgue ont apporté de bon à la ville de Sparte ? il répondit : Ne faire compte des voluptés ; et à un autre qui s'émerveillait de voir la simplicité grande, tant du vivre que du vêtir de lui et des autres Lacédémoniens : Le fruit que nous recueillons, dit-il, de cette étroite manière de vivre est la liberté. Un autre l'exhortait de relâcher un petit de cette raide et austère manière de vivre, quand ce neserait, dit-il, que pour l'incertitude de la fortune, et qu'il pourrait venir une occasion de temps qu'il le faudrait faire ainsi. — Voire mais je me vais accoutumant, dit-il, à cela, qu1 en nulle mutation de fortune je ne cherche mutation de vie. De fait, quand il fut devenu vieil, il ne laissa point pour l'âge la dureté de sa manière de vivre, et pourtant répondit-il à un qui lui demandait pourquoi il ne portait point de saye en une si grande rigueur d'hiver, en l'âge où il était : Afin que les jeunes apprennent à en faire autant, ayant pour exemple les plus vieux de leur pays, et ceux qui leur commandent.

Auquel propos on trouve que, quand il passa avec son armée à travers le pays des Thasiens, ils lui envoyèrent des rafraîchissements de farine, d'avoine et autres volailles, des confitures, des pâtisseries et de toutes autres sortes de viandes exquises et de vins délicieux ; il n'en prit que les farines seulement et commanda à ceux qui les avaient apportées, qu'ils les reportassent, comme chose dont il n'avait que faire, mais à

la fia, comme ils le suppliaient et lui faisaient toute l'instance du monde de les prendre, il leur commanda qu'ils les départissent donc entre les Ilotes qui étaient leurs esclaves, et, comme ils lui en demandaient la cause, il leur dit que c'était pource qu'il n'était point convenable à ceux qui faisaient profession de force virile et de prouesses, de recevoir ces friandises-là, et que ce qui amorce et allèche les hommes de servile nature, ne doit point agréer à ceux qui sont de courage franc et libre. 11 se vantait de travailler autant que homme qui fût en sa compagnie, et se glorifiait plus de ce qu'il se savait commander à soi-même, que d'être roi.

{Les dits notables des anciens rois.)

Quand Agésilas allait seul avec son train par les champs, il logeait toujours dedans les plus saints temples des dieux, voulant que les dieux mêmes fussent témoins de ce qu'il faisait en son privé, là où bien souvent nous ne voulons pas que les hommes seulement voient ce que nous faisons : qui plus est, entre tant de milliers de soudards qui étaient en son camp, à peine eût-on trouvé une paillasse pire, que celle sur laquelle il dormait : et quant au froid et au chaud, il supportait l'un et l'autre si aisément, qu'il semblait qu'il fût toujours né à supporter seulement la qualité de l'air et de la saison où il se trouvait.

C'était chose fort plaisante aux yeux des Grecs habitant en Asie, de voir les Satrapes, lieutenants du roi de Perse, gouverneurs des provinces, et autres seigneurs, qui auparavant étaient si superbes et si intolérables, et qui ne pouvaient pas durer, par manière de dire, en leur peau, tant ils étaient gorgés de richesses, de voluptés et de délices, faisant lors la cour, en grande crainte, à un homme qui allait simplement vêtu d'une pauvre méchante cape, et de voir comme ils se resserraient et réformaient pour une simple parole courte qu'il leur disait à la Laconienne.

(Agésilas.)

Après ses victoires, Agésilas s'en retourna en sa maison, là où ses concitoyens l'aimèrent et l'estimèrent plus que jamais pour la simplicité de sa vie et de sa conversation : car il ne se montra point, en ses façons de faire, autre qu'il n'était aupa-

ravant,ni changé de son naturel par les mœurs des étrangers, comme font ordinairement les autres capitaines, quand ils retournent d'une expédition longue et lointaine, de sorte qu'il méprisât les coutumes de son pays, ou dédaignai d'obéir aux ordonnances d'icelui : mais tout ni plus ni moins que ceux qui n'avaient jamais passé la rivière d'Eurotas, continua toujours à les observer, entretenir et garder, sans rien innover en son boire et manger, laver et étuver, en l'équipage de sa femme, aux ornements de ses armes, ni aux meubles de sa maison : car il y laissa les mêmes portes qui y étaient de tout temps, si vieilles et si anciennes, qu'on estimait que ce fussent celles mêmes qu'Aristodème y avait mises.

(Agésilas.)

Pélopidas, fils d'Hippoclus, était de l'une des plus nobles maisons de la ville de Thèbes, comme Epaminondas, et ayant été nourri en grande opulence, vint à être héritier de sa maison, qui était riche et puissante de sa première jeunesse. Si montra incontinent avoir volonté de secourir du sien ceux qui en avaient besoin et qui en étaient dignes, pour donner à connaître qu'il était véritablement maître et seigneur, non point serviteur de ses biens : à cause que de la plupart des hommes riches, les uns n'usent point de leurs richesses, pource qu'ils sont avaricieux, comme dit Aristote, et les autres en abusent, pource qu'ils sont abandonnés à leurs plaisirs ; ainsi sont-ils serfs toute leur vie, les uns des voluptés, et les autres des négoces et du gain.

Le roi de Perse envoya à Pélopidas des présents les plus beaux et les plus riches qu'il eût su envoyer, et si lui octroya toutes ses demandes entièrement, qui furent que tous les peuples Grecs demeurassent francs et libres ; que la ville et contrée de Messène fussent repeuplées ; que les Théhains fussent nommés les anciens amis héréditaires des rois de Perse. Et ayant eu ces réponses, il s'en retourna sans accepter ni prendre chose qui soit, de tant de présents qu'on lui avait offerts de la part du roi, ce qui fut cause que les autres ambassadeurs Grecs furent mal venus en leurs cités.

(Pélopidas.)

Toutes les fois qu'il venait nouvelles que son père avait pris

aucune ville de renom, ou gagné quelque grosse bataille, Alexandre n'était point fort joyeux de l'entendre, ains disait à ses égaux en âge : Mon père prendra tout, enfants, et ne me laissera rien de beau ni de magnifique à faire et à conquérir avec vous. Car n'aimant point la volupté, ni l'argent, mais la vertu et la gloire, il estimait que tant plus son père lui laisserait de grandes et glorieuses conquêtes, tant moins il lui demeurerait de bien à faire par lui-même : et pourtant, voyant que l'état de son père et de son empire allait croissant tous les jours de plus en plus, il cuidait que tout ce qu'il y avait de beau à faire au monde se dût entièrement consumer en lui, et aimait mieux recueillir de lui une seigneurie, où il y eût occasion de grosses guerres, de grandes batailles, et force matière de se faire honneur, que non pas de grands trésors de délices, ni de grauds moyens de vivre à son plaisir.

(Alexandre.)

Alexandre, s'étant aperçu que ceux qui avaient accès autour de lui étaient devenus par trop dissolus et désordonnés en délices, et superflus en dépense, de manière qu'un Agnon Téen portait de petits clous d'argent à ses pantoufles, et que Léonnatus faisait porter parmi son bagage la charge de plusieurs chameaux de poudre d'Egypte, pour s'en servir seulement quand il jouait à la lutte, et autres tels exercices de la personne, et qu'on traînait aussi après Philotus des toiles pour la chasse, de douze mille cinq cents pas de long, et qu'il y en avait qui usaient de précieux parfums et de senteurs liquides quand ils s'étuvaient et baignaient, plus qu'il n'y en avait qui se frottassent d'huile simple seulement, et qu'ils menaient des valets de chambre délicats pour les étriller et frotter dedans le bain, et pour faire mollement leurs lits, il les en reprit doucement et sagement, en leur disant qu'il s'émerveillait comment eux, qui avaient combattu tant de fois et en si grosses batailles, ne se souvenaient pas que ceux qui travaillent dorment plus suavement et de meilleur somme, que ceux qui ne travaillent point j et comme il n apercevait pas en conférant leur manière de vivre avec celle des Perses que le invre en délices est chose servile, et le travailler chose royale. El comment prendrait la peine de panser lui-même son cheval, ou de fourbir sa lance et son armet, celui qui, par délicate

paresse, dédaigne ou désaccoutume d'employer ses mains à frotter son propre corps ? Ne savez-vous pas que le comble de notre victoire consiste à ne faire pas ce que faisaient ceux que nous avons vaincus et défaits ?

(Alexandre.)

Dans la poursuite de Darius, qui fut longue, laborieuse et pénible, pour ce qu'en onze jours Alexandre fit bien à cheval environ deux cent et six lieues, tellement que, pour la plupart, ses gens étaient si las et si recrus, qu'ils n'en pouvaient plus, mêmement à faute d'eau, il trouva un jour quelques Macédoniens qui portaient dessus des mulets des peaux de chèvres pleines d'eau, qu'ils venaient de quérir d'une rivière, et voyant qu'Alexandre mourait de soif, étant jà environ le midi, ils coururent vitement à lui, et lui présentèrent de l'eau pourboire dedans unarmet : il leur demanda àqui ils portaient cette eau, et ils lui répondirent qu'ils la portaient à leurs enfants : mais pourvu que lu vives, sire, nous pourrons bien toujours refaire d'autres enfants, si nous perdons ceux-ci.

Ayant ouï ces paroles, il prit l'armet, et regardant autour de lui que tous les hommes d'armes qui l'avaient suivi, étendaient le col pour voircette eau, il la rendit à ceux qui la lui avaient présentée, en les remerciant, sans enboire .Car si je bois seul, ceux-ci, dit-il, perdront tout courage. Et adonc eux, voyant la gentillesse de son courage, lui crièrent tout haut qu'il les menât hardiment, et en même temps, se prirent à fouetter leurs chevaux, disant qu'ils n'étaient plus las, et qu'ils n'avaient plus soif, mais qui plus est, qu'ils ne pensaient pas être mortels, tant qu'ils auraient un tel roi.

(Alexandre.)

La reine de la Carie, nommée Ada, envoyait à Alexandre soigneusement tous les jours des confitures et de la pâtisserie qui était fort exquisement faite par des ouvriers et pâtissiers très excellents : mais Alexandre lui manda qu'il avait bien d'autres pâtissiers et cuisiniers encore plus singuliers que ceux-là, à savoir pour le dîner, le lever matin et cheminer la nuit avant jour, et pour le souper, le peu manger à dîner.

(De la fortune ou vertu d1 Alexandre.)

Alexandre envoya à Phocion bonne somme d'argent en don, car il lui envoya cent talents. Lequel argent ayant été apporté à Athènes, Phocion demanda à ceux qui le lui avaient apporté pourquoi, vu qu'il y avait tant de bourgeois à Athènes, Alexandre lui envoyait ce présent à lui seul: joour (répondirentils) qu'il t'estime seul homme de bien et d'honneur. Et Phocion leur répliqua: or qu'il me laisse donc le sembler et Vêtre toute ma vie. Non pour cela les messagers ne laissèrent pas d'aller après lui jusques en sa maison, là où ils virent une très grande simplicité : car ils trouvèrent sa femme qui pétrissait elle-même, et lui en leur présence tira de l'eau de son puits pour se laver les pieds : à raison de quoi ils lui firent encore plus grande instance que devant, qu'il voulût recevoir le présent du roi, se courrouçant à lui, en disant que c'était une grande honte de le voir vivre ainsi pauvrement et étroitement, attendu qu'il était ami d'Alexandre. Par quoi Phocion voyant passer par la rue un pauvre vieillard affublé d'une méchante robe sale, il leur demanda s'ils l'estimaient moins que ce pauvre bonhomme-là ; à Dieu ne plaise, répondirentils incontinent ; et toutefois, leur répliqua-t-il, il vit encore de moins que je ne fais, et sise contente, il a assez. Bref, leur dit-il, quand je prendrai une si grosse somme d'or, ou je ne m'en servirai point, et lors il vaudrait autant que je n'en eusse du tout point, ou je m'en servirai, et lors je ferai que toute cette ville en parlera mal et du roi et de moi.

(Phocion.)

La seconde femme de Phocion ne fut pas moins renommée à Athènes pour son honnêteté et sa simplicité en toutes ses actions, que Phocion pour sa justice et sa bonté. Suivant lequel propos on dit qu'un jour, comme les Athéniens étaient assemblés au théâtre pour voir jouer des tragédies nouvelles, l'un des joueurs, à l'heure même qu'il devait entrer sur l'échafaud pour jouer son rôle, demanda au défrayeur des jeux un masque de reine, et une suite de damoiselles accoutrées magnifiquement pour l'accompagner, à cause qu'il jouait le rôle d'une princesse : le défrayeur ne lui en baillait point, et le joueur s'en courrouçait et faisait cesser les jeux, à cause qu'il ne voulait pas sortir sur l'échafaud. Melanthius qui était le défrayeur l'y poussa par force, criant tout haut : A^e vois-tu

pas la femme de Phoeion qui va toujours avec une chambrière seule par la ville, et tu veux faire le glorieux, et corrompre les mœurs des dames d'Athènes? Ces paroles furent ouïes du peuple qui séait au théâtre attendant, qui, par le grand bruit qu'il en mena en battant des mains, montra les avoir trouvées fort bonnes. Cette dame, comme une sienne amie et hôtesse du pays d'Ionie, étant venue à Athènes, lui fît montre de ses joyaux et bagues d'or enrichies de pierres précieuses, lui fit réponse: Tout mon parement est mon mari Phoeion, qui depuis vingt ans en ça a toujours été continuellement capitaine des Athéniens.

(Phoeion.)

Quand Antigone fut devenu vieux, il commença à se montrer plus doux et plus gracieux envers un chacun qu'il n'avait jamais fait, et se comportait plus humainement en toutes choses, dont tout le monde s'ébahissait ; et il répondait à ceux qui lui en demandaient la cause. C es t pour autant, dit-il, que paravant je cherchais de me faire grand en toute puissance : mais maintenant que je l'ai acquise, je n'ai plus besoin que de gloire et de bienveillance.

Quelqu'un disait en sa présence que toutes choses étaient justes et honnêtes aux rois : Oui bien, dit-il, aux rois des Barbares, mais à nous cela seulement est juste et honnête qui par nature Vest de soi-même.

Martius, son frère, avait un procès devant lui, et le priait qu'il fût piaidé et jugé à huis clos en son logis : mais bien, répondit-il, au beau milieu de la place, à la vue de tout le monde, si nous ne voulons faire tort à personne.

11 fut une fois en hiver contraint de loger son camp en lieu, où il n'y avait commodité quelconque pour la vie de l'homme, à l'occasion de quoi quelques soudards ne sachant pas qu'il fût si près d'eux, le maudissaient et lui disaient injure : et lui, entr'ouvrant avec son bâton la toile de son pavillon, leur dit : Si vous n'allez plus loin médire de moi, je vous en ferai bien repentir.

Gomme un jeune homme, fils d'un fort vaillant père, mais au demeurant n'étant pas tenu pour guère bon soudard quant à lui, pourchassât d'avoir la solde de son père : Voire mais, lui dit Antigone le second, jeune fils, mon ami, je donne bien

bon appointement et fais des présents a ceux qui sont euxmêmes vaillants, non pas à ceux qui ne sont qu'enfants de vaillants hommes.

(Les dits notables des anciens rois.)

Quant au traitement de sa table ordinaire (de Cléomène) il était fort simple, fort étroit, et fort sobre, à la Laconienne, à trois lits seulement : mais si d'aventure il festoyait quelques ambassadeurs et quelques siens hôtes qui le fussent venus voir, il y ajoutait deux autres lits, et avaient ses valets soin que la table fût un peu mieux servie, non point de sauces ni de pâtisserie ou de confitures, mais seulement qu'il y eût de la viande davantage, et de quelque meilleur vin que l'accoutumé : car il tansa une fois l'un de ses amis, parce que donnant à souper en son logis à quelques siens hôtes et amis il ne leur avait donné que du brouet noir et du gros pain seulement, comme l'on leur servait en leurs convives ordinaires : car il ne faut pas, disait-il, en cela, mêmement quand il y a des étrangers, observer trop étroitement, à la rigueur la discipline laconique: puis quand la table était ôtée, on apportait une autre petite table à trois pieds, dessus laquelle on mettait une tasse de cuivre pleine de vin, et deux coupes d'argent tenant deux chopines chacune, et quelques autres pots d'argent aussi, mais en petit nombre.

On y buvait qui voulait, car personne n'y était semond à boire contre sa volonté, et ne s'y jouait ni ne s'y chantait aucune chose pour donner plaisir à l'ouïe. Aussi n'en était-il point de besoin: car lui-même entretenait toute la compagnie, partie en demandant, et partie en contant quelque plaisante chose, de sorte que la gravité de ses propos n'était point sans plaisir, mais aussi en leur grâce et gaieté n'y avait point de dissolution. Car il estimait les moyens de prendre et gagner les hommes par appâts de présents d'argent, comme faisaient les autres princes et rois,grossiers,sans artifices, et pleins d'injustice : mais le plus honnête, le plus gentil, et le plus royal moyen lui semblait de les attraire par convoitise de plaisant entretien et de devis, esquels il y eut grâce et foi tout ensemble, ayant opinion qu'il n'y avait autre différend entre Tamiet le mercenaire, sinon que l'un s'acquérait et s'entretenait par

douceur de nature et par bon entretien, et l'autre se prenait par argent.

(Cléomène.)

Quant à ce qu'ils allèguent d'une hôtesse de Philopcemen en la ville de Mégare, qui le prit pour un valet, cela advint pour sa facilité, en ce qu'il faisait peu de compte de soi, et se vêtait toujours fort simplement: car cette hôtesse sienne, ayant été avertie que le capitaine général des Achéens venait loger en son logis, se travaillait et tourmentait pour lui apprêtera souper, à cause que d'aventure son mari ne se trouva pas pour lors en la maison; et sur ce point Philopcemen arriva vêtu d'un pauvre manteau.

Elle, le voyant en cet habit, pensa que ce fût quelqu'un de ses serviteurs qui vint devant pour lui apprêter son logis : si lui pria de la vouloir aider à faire la cuisine; et lui, posant incontinent son manteau, se mit à fendre du bois. Mais en ces entrefaites, le mari arriva, qui, le trouvant ainsi embesogné, lui demanda : Ho, ho 1 que veut dire cela, seigneur Philopcemen? — Non autre chose, lui répondit-il en. sa langue dorique, sinon que je porte la peine de ce que je ne suis pas beau fils ni homme de belle apparence.

(Philopcemen.)

Jamais Caius Marius ne refuit par crainte pas une corvée, pour danger ou peine qu'il y eût, ni n'en dédaigna aussi pas une, pour petite qu'elle fût ; ains surmontant ses égaux et compagnons en bon sens et prévoyance de ce qui était expédient à faire, et étrivant à Rencontre des privés soudards en simplicité de vivre, et en souffrance de labeur, il en allait acquérant la bonne grâce et bienveillance d'un chacun.

Car, à dire la vérité, aussi est-ce un grand réconfort à ceux qui travaillent, que d'avoir des compagnons qui travaillent volontairement quand et eux, parce qu'il leur semble que cela, je ne sais comment, leur ôte la contrainte et la nécessité: et est une chose qui plaît merveilleusement au soudard romain, que de voir son capitaine mangeant publiquement en vue de tout le monde du même pain que lui, en prenant son repos sur quelque méchante paillasse, en mettant lui-même le premier la main à la besogne, quand il est question de tirer une tranchée, ou de remparer et fortifier le

Camp: car ils n'estiment pas tant les capitaines qui les honorent ni qui leur donnent, comme ils font ceux qui travaillent et qui s'exposent aux dangers de la guerre quand et eux; et y a bien davantage, qu'ils aiment plus ceux qui travaillent avec eux, que ceux qui leur permettent de demeurer en oisiveté.

(Marius.)

En allant par pays, Marcus Caton cheminait à pied, portant lui-même ses armes, et avait quelque serviteur après lui, qui portait ce qui lui était nécessaire pour son vivre, auquel, à ce qu'on dit, il ne se courrouça jamais pour chose qu'il lui eût apprêtée à son dîner ou à son souper, ains lui aidait luimême le plus souvent à l'apprêter, quand il avait loisir, après avoir fait ce que le privé soudard était tenu de faire pour la fortilication du camp ou autre affaire. Il ne buvait jamais, étant à la guerre, que de l'eau, si ce n'était aucune fois qu'il se trouvait excessivement altéré ; car alors il prenait un peu de vinaigre : ou bien qu'il se sentait un peu faible ; car alors il buvait de quelque petit vin.

Or était d'aventure l'héritage de Manius Gurius, celui qui gagna par trois fois l'honneur du triomphe, et la maison où il s'était anciennement tenu, prochaine des terres de Caton , lequel y allait à l'ébat bien souvent; et voyant le peu de terre qu'il y avait, et comment le logis était petitement et pauvrement bâti, il pensait en lui-même quel personnage devait avoir été celui qui, étant le premier homme des Romains en son temps, et ayant vaincu et dompté les plus fières et plus belliqueuses nations d'Italie, et en ayant chassé dehors le roi Pyrrhus, labourait néanmoins et cultivait avec ses propres mains ce peu de terre, et habitait en une si pauvre et si petite métairie, en laquelle, après ses trois triomphes, des ambassadeurs envoyés de la part des Samnites l'allèrent quelquefois visiter, et le trouvèrent au long de son foyer, où il faisait cuire des raves, et lui présentèrent de par leur communauté .une bonne quantité d?or ; mais il les renvoya avec leur or, en leur disant que ceux qui se contentaient d'un tel souper, n'avaient que iaire d'or ni d'argent, et que quant à lui il estimait plus honorable commander à ceux qui avaient de l'or, que non pas en avoir.

(Marcus Caton.)

Un jour que Pompée était malade, les médecins lui ordonnèrent qu'il mangeât d'une grive; on en chercha en plusieurs lieux, et n'en put-on trouver, pource que ce n'était pas en leur saison ; mais il y eut quelqu'un qui dit que l'on en pourrait Tecouvrer chez Lucullus, là où l'on en nourrissait tout le long de l'année. Et quoi, dit-il, si Lucullus donc n'était friand et délicat, Pompée ne vivrait-il pas ? Et laissant là l'ordonnance de son médecin, il se fît apprêter de ce que l'on peut trouver partout ordinairement.

(Les dits notables des anciens rois.)

Empire sur soi. — La colère

Il n'est pas possible de contenir sa langue, qui n'est pas petite partie de la vertu, et la rendre toujours obéissante et sujette à la raison, sans avoir de tout point dompté et asservi par exercitation, par labeur et longue accoutumance, les plus mauvaises passions de l'âme, comme la colère : car une parole qui échappe contre la volonté, que l'on voudrait bien retenir, comme dit Homère :

Un mot volé hors du pourpris des dents

et les propos qui sortent de la bouche d'eux-mêmes fortuitement, adviennent, le plus souvent et principalement, aux esprits qui ne sont pas bien matés et exercités, qui glissent et s'écoulent par une impuissance de colère, un entendement non rassis, et une trop licencieuse façon de vivre : et puis pour une parole, qui est la plus légère chose du monde, ainsi que dit le divin Platon, et les dieux et les hommes leur font payer une très griève et très puissante peine; là où le silence non seulement n'altère point, comme dit Hippocrale, mais aussi n'est point sujet à rendre compte, ni à payer amende.

(Comment il faut lire les poètes.)

Celui qui veut prendre garde à la colère du commencement, en voyant qu'elle commence à fumer et à s'allumer pour quelques paroles ou quelques gaudisseries de néant, il n'a pas beaucoup à faire, ains bien souvent pour se taire seulement, ou pour n'en tenir compte, il l'apaise totalement. Car

qui ne donne nourriture et entretènement de bois au feu, il l'éteint ; aussi, qui ne donne sur le commencement nourriture à son ire, et qui ne souffle soi-même, il l'évite ou la dissipe Et pourtant ne me plaît point le philosophe Hiéronymus, combien qu'au demeurant il donne beaucoup de beaux enseignements, et bonnes instructions, en ce qu'il dil que Von ne sent point la colère quand elle s'engendre, mais quand elle est engendrée, tant elle est soudaine : car il n'y a nulle autre passion qui fasse une si manifeste naissance, ni si évidente croissance, quand elle s'amasse et se remue comme fait la colère; ainsi comme Homère même, en homme bien expérimenté, le donne à entendre, quand il fait qu'Achille est bien atteint de douleur soudaine, aussitôt qu'il entend la parole du roi Agamemnon, en disant :

Ainsi dit-il, et une noire nue D'aigre douleur le couvrit, survenue,

mais qu'Agamemnon se courrouce lentement, après être enflammé de plusieurs paroles ouïes et dites, lesquelles, si quelqu'un se fût entremis de détourner, la querelle ne fût pas venue à si grand accroissement comme elle fit.

Voilà pourquoi Socrate, toutes les fois qu'il se sentait un peu plus âprement ému qu'il ne fallait à rencontre de quelqu'un de ses amis, se rangeant, avant la tourmente, à l'abri de quelque écueil de mer, il rabaissait sa voix, il montrait une face riante et un regard plus doux, se maintenant ainsi droit sur ses pieds, sans tomber ni être renversé, penchant en l'opposite et s'opposant au contraire de sa passion. Car le premier moyen d'abattre la colère comme une domination tyrannique, c'est de ne lui obéir ni ne la croire point, quand elle nous commande de crier haut et regarder de mauvais œil en travers, et se frapper soi-même, mais se tenir coi et ne renforcer pas sa passion, comme une maladie, à force de braire et de crier haut, et de se démener et tourmenter.

11 y a plusieurs choses formidables et redoutables en la colère; mais aussi y en a-t-il plusieurs ridicules et moquables: c'est pourquoi elle est plus haïe et plus méprisée que nulle autre passion qui soit en l'âme ; et pourtant serait-il expédient et utile de considérer l'un et l'autre diligemment.

On dit que la mer, quand elle est agitée de vents, et qu'elle

j ettehors de l'algue ou de la mousse, qu'elle se purge; mais les paroles dissolues, amères et folles, que Ton fait sortir hors de Tâme renversée sens dessus dessous, souillent premièrement ceux qui les disent, et les remplissent d'infamie, parce qu'elles donnent à connaître qu'ils les avaient de tout temps en leurs cœurs, et en étaient pleins, mais que la colère les a découverts .

(Comment il faut refréner la colère.)

Il n'est pas raisonnable que celui qui aime l'honneur et la vertu, et qui ne prend pas les poètes en main par manière de jeu et d'ébattement pour passer son temps, mais pour en tirer utile instruction, écoute négligemment et sans fruit les sentences que l'on y trouve, à la recommandation de la prouesse, de la tempérance et de la justice, comme celles-ci :

Diomèdc, d'où vient cette faiblesse, Que nous mettons en oubli la prouesse ? Approche-toi de moi pour faire tête :

En cet endroit, reproche déshonnête A nous serait si, en notre présence, Hector prenait nos vaisseaux sans défense.

Car de voir le plus sage et le plus prudent capitaine des Grecs en danger de mourir, et d'être perdu avec toute l'armée, redouter et craindre, non la mort, mais la honte et le reproche, cela sans point de doute devra rendre le jeune homme grandement affectionné à la vertu. Et celle-ci :

Minerve avait plaisir tout évident D'un homme juste et ensemble prudent.

Le poète fait une telle conclusion, que la déesse Pallas ne prend plaisir à un homme ni pour être beau de corps, ni pour être riche, ni pour être fort et robuste, mais seulement pour être sage et juste ; et en un autre passage, quand elle dit qu'elle ne le délaisse ni ne l'abandonne point pour ce qu'il était

Sage, rassis, prudent et avisé,

le poète nous donne clairement à entendre que cela signifie qu'il n'y a en nous que la vertu seule qui soit divine et

aimée des dieux, s'il est ainsi que naturellement chaque chose se réjouit de son semblable.

Et pour ce qu'il semble que ce soit une grande perfection à un homme, comme à la vérité elle l'est, pouvoir maîtriser sa colère, c'est encore une plus grande vertu de prévenir et pourvoir à ce que l'on ne tombe pas en colère, et que l'on ne s'en laisse point surprendre. Il faut aussi avertir les lisants de cela bien soigneusement, et non point en passant, comme Achille qui, de sa nature, n'était point endurant ne patient, commande à Priam qu'il se taise et qu'il ne l'irrite point en cette manière :

Garde, vieillard, d'irriter ma colère, f

Car de moi-même assez je délibère

De te livrer ton iils : et puis après,

J'en ai du ciel commandement exprès.

Mais garde-toi que je ne te déchasse,

Hors de ma tente, et que je ne trépasse (transgresse)

Ce que mandé m'a Jupiter bruyant,

Quoique venu tu sois en suppliant.

Et puis, après avoir lavé et enseveli le corps d'Hector, luimême le mit dedans le chariot, devant que le père le vît, ainsi déchiré qu'il était :

De peur qu'étant le père vieil atteint D'âpre douleur, son courroux il ne tînt, Voyant le corps de son fils déchiré, Et que cela n'eût encore empiré Le cœur félon d'Achille, tellement, Que sans avoir égard au mandement De Jupiter, de sa tranchante épée, Soudain la tête il ne lui eût coupée.

Car se connaître sujet à soi courroucer, et de nature âpre et courageux, mais en éviter les occasions et s'en garder, en prévenant de loin avec la raison, de sorte que non pas même malgré soi il ne tombât en cette passion, cela est acte de merveilleuse providence. Ainsi faut-il que celui qui se sent aimer le vin fasse à rencontre de l'ivrognerie. Là où, au contraire, les fols et mal appris vont eux-mêmes amassant la matière pour enflammer leurs passions, et se précipitent volontairement eux-mêmes dedans les vices dont ils se sentent tarés, et auxquels ils sont le plus enclins.

Au contraire, Ulysse non seulement arrête et retient sa

colère, mais, qui plus est, sentant par les paroles de Télémaque qu'il était un peu âpre, et qu'il haïssait les méchants, il l'adoucit et le prépara de longue main, lui commandant de ne remuer rien, mais avoir patience :

Si de mépris ils me font démontrance En ma maison, passe tout en souffrance Patiemment, quelque tort qu'on me fasse Devant tes yeux, voire si en la place Ils me traînaient par les pieds attaché, Ou s'ils avaient sur moi leur arc lâché; Endure tout, le voyant sans mot dire.

Car tout ainsi que Ton ne bride pas les chevaux cependant qu'ils courent, mais devant qu'ils aient commencé leur course, aussi mène-t-on au combat ceux qui sont courageux et malaisés à tenir, après les avoir préparés et domptés premièrement avec la raison.

(Comment il faut lire les poètes.)

On loue grandement une ordonnance de Solon qui défend de médire d'un trépassé : car c'est bien et dévotement fait de penser qu'on ne doit toucher aux trépassés, non plus qu'aux choses sacrées, et se doit-on bien garder d'offenser ceux qui ne sont plus en ce monde : et si est prudence civile de garder que les inimitiés ne soient immortelles. Il défendit aussi par la même loi d'injurier de paroles outrageuses les vivants, aux églises, pendant le service divin, en jugement, au palais où soient les gouverneurs de la ville, ni aux théâtres, pendant qu'on y joue les jeux, et ce sur peine de trois drachmes d'argent applicables à celui qui serait injurié, et deux à la chose publique : car il lui semblait que c'était une licence trop dissolue de ne pouvoir tenir nulle part sa colère, et qu'il faut que ce soit une personne trop mal apprise : mais aussi de la pouvoir vaincre par tout, c'est chose bien difficile, et à aucuns totalement impossible. Et faut que celui qui fait la loi ait regard à l'ordinaire possibilité des hommes, s'il en veut châtier peu avec exemple profitable, et non pas beaucoup sans utilité quelconque.

(Solon.)

Étant Eurybiade capitaine général de toute l'armée de mer

des Grecs pour la dignité de la ville de Sparte, mais au demeurant homme à qui le cœur faillait au besoin, voulant à toute force partir de là, et se retirer dedans le golfe du Péloponèse, là où toute l'armée de terre des Péloponésiens était assemblée, Thémistocle y contredit et résista fort et ferme : et fut lors qu'il fit certaines réponses notables, qui ont bien été recueillies et notées depuis.

Car comme Eurybiade lui dit un jour: Thémistocle, aux jeux de prix, ceux qui se lèvent avant qu'il en soit temps, sont souffletés. — Il est vrai, lui répondit Thémistocle, mais aussi ceux qui demeurent les derniers ne sont jamais couronnés . Une autre fois Eurybiade haussant le bâton qu'il tenait en sa main, comme s'il l'en eût voulu frapper, il lui dit : Frappe, si tu veux, pourvu que tu écoutes. Eurybiade adonc s'émerveilla de voir en lui une si grande facilité, et si grande patience, lui permit do dire tout ce qu'il voulut : et jà commençait Thémistocle à le ramener à la raison; mais il se trouva là quelqu'un qui lui dit : // sied mal à un homme qui n'a plus de ville ni de maison, de prêcher ceux qui en ont de les abandonner. Thémistocle, tournant sa parole à lui, répliqua : Nous avons, dit-il, lâche et méchant hommeque tu es, volontairement abandonné des maisons et des murailles, ne voulant pas nous soumettre au joug de servitude pour crainte de perdre des choses qui n'ont point d\îme ni de vie : et néanmoins notre ville ne laisse pas d'être la plus grande de toute la Grèce, car c'est une flotte de deux cents galères toutes prêles à combattre, qui sont ici venues pour vous sauver si vous voulez,' mais si vous vous en allez, en nous abandonnant pour la deuxième fois, vous oirez dire, avant qu'il passe beaucoup de temps, que les Athéniens auront une autre ville franche, et posséderont autant de terres et d'aussi bonnes comme celles qu'ils auront ici perdues.

(Thémistocle.)

Athénadore le Philosophe, étant fort vieil, demanda congé à César de se pouvoir retirer en sa maison, pour sa vieillesse ; il lui donna ; mais en lui disant adieu, Athénadore lui dit : Quand tu te sentiras courroucé, sire, ne dis ni ne fais rien que premièrement tu n'aies récité les vingt et quatre lettres de l'alphabet en toi-même ! César ayant ouï cet avertissement, le prit par la main et lui dit : J'ai encore affaire

de ta présence, et le retint encore tout un an, en lui disant : Sans péril est le loyer de silence.

(Comment il faut refréner la colère.)

Gouverner ses affections

A rencontre des demandes dommageables ou déraisonnables, il faut toujours avoir le dire de Zenon prompt à la main, lequel rencontrant un jeune homme de ses familiers qui se promenait à l'écart le long des murailles de la ville, et en ayant entendu la cause, que c'était pource qu'il fuyait un sien ami qui le requérait de porter faux témoignage pour lui : Que dis-tu, sot que lu es, lui répondit-il? Celui-là ne craint point, et nJa point de honte de te requérir de choses iniques et déraisonnables et tu n'as pas le cœur de le refuser et rebouter pour choses justes et raisonnables ? Car celui qui dit :

Méchanceté est une arme séante Contre celui qui fait œuvre méchante,

nous enseigne mal à nous venger de la méchanceté, en nous la faisant imiter : mais de repousser ceux qui nous molestent impudemment et effrontément, en ne nous laissant point vaincre à la honte, et ne concéder point choses déraisonnables et déshonnêtes à tels effrontés, pour être honteux de leur refuser, ce sont hommes sages et bien avisés qui le font ainsi. Agésilas, comme son père lui voulut faire juger quelques procès contre le droit et contre les lois : Tu m'as, dit-il, mon père, montré dès ma jeunesse à obéir aux lois, voilà pourquoi je te veux encore obéir maintenant, en ne jugeant rien qui soit contre les lois. Et Thémistocle répondit à Simonide qui le requérait de quelque chose injuste : Ni toi, Simonide, ne serais pas bon poète, si tu chantais contre mesure ; ni moi bon officier, si je jugeais contre les lois.

(Les dits notables des anciens rois.)

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