CHAPITRE IX
Plutarque avait bien le sentiment de l'excellence de la justice, puisqu'il dit : « De justice, droiture et équité il n'y a rien qui en puisse être participant, sinon ce qui est divin par le moyen de la raison et de l'entendement. » Il juge ainsi que la justice est une vertu divine à laquelle l'homme peut s'élever par l'empire de la raison, c'est-àdire l'harmonie parfaite entre tous les éléments contradictoires de son âme, à la fois humaine et divine. Il y a un rapport intime entre la vérité et la justice, et il me semble que la justice n'est que la vérité en action ou la droiture que Plutarque place entre la justice et l'équité, comme pour servir de lien entre la justice idéale et la justice pratique. Ce qui est vrai en principe est aussi juste dans l'application. Mais l'homme, incapable de discerner la vérité parfaite, est aussi incapable de pratiquer la justice parfaite. Aussi, pour accommoder l'un et l'autre à la faiblesse humaine, ilfaut tempérer la justice par la charité. On ne peut pas dire que l'équité soit une justice plus imparfaite, mais c'est au contraire la meilleure qui soit possible; car l'homme ne connaît rien d'absolu, et ce qu'il prend pour tel n'est que la roideur d'un esprit orgueilleux.
Nous n'échappons à l'injustice qu'en nous plaçant sur le terrain du relatif pour juger les personnes et les choses dans leurs rapports entre elles et avec elles-mêmes. Ainsi les paroles et les actes qui tombent sous notre jugement ne sont pas considérés comme des faits isolés, mais ils sont envisagés à leur place dans l'ensemble de la vie qui leur donne leur vraie valeur. L'impartialité dans les jugements n'est possible qu'à un esprit libre de tout préjugé, à une âme maîtresse de ses passions, sachant tenir la balance au-dessus de tous les sentiments et de tous les intérêts particuliers.
La justice dans les actes exige la même abnégation et se confond avec la probité, lorsque le moi est en conflit avec autrui. Tout ce que nous nous approprions au delà de notre dû est à la fois une injustice et une improbité, qu'il s'agisse de biens naturels, tels que les richesses, ou de biens immatériels, tels que les honneurs et la gloire. Et l'homme intègre redoute à tel point de prendre ce qui ne lui appartient pas, qu'il ne reçoit pas même ce que veut lui accorder la justice ou la libéralité humaine. Dans la pauvreté même, il est invulnérable à la séduction des biens de fortune qui fait tant d'esclaves ; et son âme libre et fière méprise ces chaînes et s'élève sans entraves à une vertu plus haute. Une des vertus que le vulgaire admire le plus, c'est le désintéressement de cette probité incorruptible dans les choses qui se voient et se touchent ; mais les louanges qu'on donne à ces âmes détachées ne s'adressent pas à ce qui fait réellement leur beauté, à cette élévation de sentiment et de pensée, à cette vie supérieure, en un mot, dont le principe et le centre se trouvent bien au delà de ce monde, de ses agitations et de ses convoitises. Il me semble qu'une âme vraiment
juste ou probe est celle qui est à l'épreuve de tout et dont rien ne peut altérer l'intégrité, ou l'autorité céleste d'une conscience droite et pure éclairée par la justice divine. Une foule de grands hommes, dont l'histoire nous a transmis la vie, ont mérité par leur probité l'admiration et la confiance de leurs contemporains, et suscitent, à travers les siècles, l'émulation des gens de bien. Tels sont Publicola, Cimon, Fabricius, Gaton, etc., etc., dont la vertu intègre s'est démontrée aux yeux de tous. Un seul est venu jusqu'à nous avec « le divin et royal surnom de Juste. » Aristide a-t-il été en réalité plus juste que tous ces autres témoins de la vertu ? Ou bien, dans sa vie mieux connue, son âme s'est-elle révélée plus complètement ? Tout ce que nous savons, c'est que sa justice ne s'est jamais démentie à l'égard de ses concitoyens, de ses amis, et même de ses détracteurs et de ses ennemis. Et ce qui prouve son influence malgré toute l'ingratitude et toutes les persécutions dont il fut l'objet, c'est que dans les circonstauces adverses, ses compatriotes, mettant l'honnête au-dessus de l'utile, suivaient ses conseils plutôt que ceux de leur plus brillant capitaine.
Excellence de la justice
C'est bien chose rare entre les hommes, d'en trouver un vaillant entièrement, ou sage ; mais encore est-il bien plus rare et plus difficile, que de toute autre sorle de vertueux, d'en trouver un juste; car Agésilas, Lysandre, Nicias, Alcibiade et tous ces autres grands capitaines du temps passé, ont bien su comment il fallait conduire une guerre, même une armée, et gagner une bataille, tant par mer comme par terre ; mais employer leurs victoires en une bénéficence généreuse et
véritablement honnête, jamais ils ne l'ont su ; mais si vous exceptez le fait d'armes contre les Barbares en la plaine de Marathon, la bataille de Salamine, la journée de Platée, celle des Thermopyles, ce que fit Cimon à l'entour de Gypre et sur le fleuve Eurymédon, toutes les autres guerres et batailles que la Grèce a jamais faites, ont toujours été contre soi-même et pour se mettre sous le joug de servitude; et tous les trophées qui furent onc dressés par elle, l'ont été à sa honte et à sa perte, tellement qu'elle s'en est à la fin totalement ruinée etdétruite, et principalement par la méchanceté et opiniâtreté des gouverneurs et capitaines des villes envieux les uns sur les autres. Là où une nation étrangère, laquelle, ce semble, avait bien peu d'occasion qui la dût émouvoir à ce faire, pour n'avoir pas eu par le passé grande communication avec l'ancienne Grèce, et du conseil et bon sens de laquelle il devait sembler étrange que la Grèce pût recevoir aucune utilité, l'a néanmoins, avec très grands dangers, combats et travaux infinis, délivrée de l'oppression de servitude de violents seigneurs et tyrans.
(Titus Quintus Flaminius.)
Aristide, surnommé le Juste, faisait toujours ses affaires à part au gouvernement de la chose publique, fuyant toutes ligues et partialités, d'autant qu'il avait opinion que l'autorité et le crédit qui était ainsi acquis par pratiques et menées d'amis, incitait et poussait les hommes à faire beaucoup de choses injustes.
Et comme les Athéniens fussent assemblés en conseil de ville pour procéder au bannissement qu'ils appelaient l'ostracisme, il y eut un paysan qui ne savait ni lire ni écrire, qui tenant une coquille en sa main le pria d'écrire dedans le nom d'Aristide, et qu'il lui demanda: Et comment? connais- tu bien Aristide? Le paysan lui dit que non, mais qu'il lui lâchait de l'ouïr appeler le Juste. Aristide ne lui répondit^rien, et écrivant son nom dedans la coquille, la lui rebailla. Étant ennemi de Thémistocle, et envoyé en quelque ambassade avec lui, arrivés qu'ils furent aux confins de l'Attique, il lui dit : Veux-tu, Thémistocle, que nous laissions ici sur les limites du pays notre inimitié ? Et puis quand nous serons retournés de notre ambassade, nous la reprendrons si bon nous semble.
Après avoir fait le département de la taille sur toute la Grèce, et taxé combien chaque ville devrait payer, il en retourna plus pauvre qu'il n'y était allé, d'autant comme il avait dépendu par le chemin. Par quoi ayant le poète Eschyle fait ces vers en une sienne tragédie, touchant Amphiarus:
Il ne veut pas sembler juste, mais l'être, Etc..
quand on vint à les réciter en plein théâtre, toute l'assistance jeta les yeux sur Aristide.
(Les dits notables des anciens rois.)
Camille, avec l'armée romaine, entra dans le pays des Falisques, là où il alla mettre le siège devant la ville des Falériens. Mais les Falériens, se confiant en l'assiette de leur ville qui était forte de tous côtés, faisaient si peu de compte d'être assiégés, que ceux qui n'étaient point à la garde des murailles se promenaient en robes sans armes par la ville, et allaient leurs enfants à l'école, le maître de laquelle les menait ordinairement hors de la ville se promener, jouer et exerciter au long des murailles : car ils avaient un commun maître d'école pour toute la ville, comme encore ont les Grecs, voulant que leurs enfants dès le commencement s'accoutument à être nourris en compagnie, et qu'ils conversent toujours ensemble. Ce maître donc, épiant l'occasion de faire un mauvais tour aux Falériens, menait tous les jours leurs enfants àl'ébat hors de la ville, non guère loin des murailles du commencement, et puis les ramenait dedans après qu'ils s'étaient ébattus et exercités. Depuis qu'il les y eut menés une fois, il les tira de jour en jour un peu plus loin pour les accoutumer à s'assurer, en leur donnant à entendre qu'il n\y avait point de danger, jusques à ce qu'un jour à la fin, ayant tous les enfants de la ville avec soi, il donna jusque dedans le guet du camp des Romains, auxquels il livra tous ses écoliers, et leur dit qu'ils le menassent devant leur capitaine général, ce qui fut fait : et quand il fut devant Camille, il se prit à dire qu'il était maître et précepteur de ces enfants, mais néanmoins qu'il avait en plus cher acquérir sa bonne grâce, que de faire ce que le devoir de ces titres-là lui commandait : au moyen de quoi, il lui venait rendre la ville, en lui livrant ces enfants entre ses mains. Camille ayant ouï ces paroles,
trouva l'acte bien malheureux et méchant, et dit à ceux qui étaient autour de lui que la guerre était bien chose mauvaise, et où il se faisait beaucoup de violence et d'outrages-, mais toutefois qu'encore y avait-il entre gens de bien quelques lois et quelques droits de la guerre, et qu'on ne devait point tant chercher ne pourchasser la victoire, que l'on ne fuit les obligations d'en être tenu a si maudits et si damnables moyens, et qu'il fallait qu'un grand capitaine fit la guerre se confiant en sa propre vertu, non point en la méchanceté d' autrui. Si commanda à ses sergents qu'ils déchirassent les habillements de ce mauvais homme, en lui liant les deux mains par derrière, et qu'ils donnassent des verges et des escorgées aux enfants, afin qu'ils ramenassent le traître qui les avait ainsi trahis, en le fouettant jusque dedans la ville.
Or, sitôt que les Falériens eurent entendu la nouvelle comme ce maître d'école les avait trahis, toute la ville en mena très grand deuil, ainsi qu'on put estimer en si griève perte, et s'en coururent hommes et femmes pêle-mêle sur les murailles ou aux portes de la ville, sans savoir qu'ils faisaient, tant ils étaient troublés. Etant là, ils aperçurent leurs enfants qui ramenaient leur maître nu et lié en le fouettant, et appelant Camille leur père, leur dieu et leur sauveur; de manière que non seulement les pères et mères des enfants, mais aussi tous autres citoyens généralement conçurent en eux-mêmes une grande admiration et singulière affection envers la prud'homie, bonté et justice de Camille, tellement que sur l'heure même ils assemblèrent le conseil, auquel il fut résolu qu'on lui enverrait promptement des ambassadeurs, pour se remettre eux et leurs biens du tout à sa discrétion. Camille envoya leurs ambassadeurs à Rome, où leur étant donné audience par le Sénat, ils dirent que les Romains ayant préféré la justice à la victoire leur avaient enseigné de mieux aimer se soumettre à euxy que de retenir leur liberté en confessant qu'ils se sentaient plus surmontés de leur vertu, que vaincus de leur force et puissance. Le Sénat renvoya le tout à Camille pour en faire et ordonner ainsi que bon lui semblerait, et lui ayant fait payer une somme d'argent aux Falériens, fit au demeurant paix et alliance avec tout le reste des Falisques, et à tant s'en retourna à Rome.
(Camille.)
On demanda quelquefois à Agésilas laquelle des deux vertus était la meilleure à son jugement, la force ou la justice: il répondit que la force ne sert de rien là où règne la justice, et que si nous étions tous justes et gens de biens, il ne serait point besoin de la force. Les peuples grecs, habitant en Asie, avaient accoutumé d'appeler le roi de Perse, le grand roi : Pourquoi, dit-il, est-il plus grand que moi, s'il n'est plus tempérant et plus juste? Aussi disait-il que les habitants de l'Asie étaient bons esclaves et mauvais hommes libres. Étant enquis comment un homme se pourrait bien faire valoir et acquérir très grande réputation, il répondit : En disant tout bien, et faisant encore mieux. Il voulait dire que le capitaine doit avoir hardiesse à l'encontre des enuemis,et amitié envers ses gens. Quelque autre demandait : Que doivent apprendre les enfants en leur jeunesse ? Il répondit : Ce qu'ils doivent faire quand ils sont devenus grands.
(Les dits notables des anciens rois.)
Philippe avait une fois donné quelque office de judicature à un qui lui était recommandé par Antipater ; mais depuis, ayant entendu qu'il se teignait les cheveux et la barbe, il la lui ôta, disant que celui qui en ses cheveux était faussaire, malaisément en bonne affaire serait loyal. Machétas quelquefois plaidait une cause devant lui qui sommeillait, de manière qu'à faute d'avoir bien compris et entendu le fait, il le condamna à tort ; parquoi Machétas se prit à crier tout haut qu'il en appelait. Philippe, indigné de cela, lui demanda incontinent devant qui il appelait de lui : Devant toi-même, sire, répondit-il, quand tu seras bien éveillé, et que tu voudras plus attentivement ouïr et comprendre mon fait. Philippe, piqué de ces paroles, se leva en pieds, et y pensant mieux, à soi, connut qu'il avait fait tort à Machétas par sa sentence, et néanmoins ne voulut point révoquer ni casser son jugement, mais lui-même paya de son argent autant comme pouvait valoir la chose dont il était question au procès.
Harpalus avait un sien parent et ami, nommé Cratès, atteint et convaincu de grands crimes : il pria Philippe qu'il payât bien l'amende, mais que la sentence ne fût point prononcée contre lui, pour en éviter la honte et le déshonneur : mais Philippe lui fit réponse :// vaut mieux que lui-même porte le
déshonneur de son font, que non pas moi pour lui. Ses familiers se courrouçaient de ce que les Péloponésiens qui avaient reçu beaucoup de biens de lui, le sifflaient en la fête et assemblée des jeux olympiques: Et que feraient-ils au prix, leur répondit-il, si nous leur eussions fait déplaisir ?
(Les dits notables des anciens rois.)
Quand Cicéron vint à briguer et demander l'état de préteur, qui est comme juge ordinaire, encore qu'il eût beaucoup et de grands compétiteurs, il fut le premier de tous déclaré élu, en l'exercice duquel état il se gouverna si honnêtement, qu'il ne fut jamais soupçonné de corruption ni de concussion quelconque. Et à ce propos, on raconte que Licinius Macer, homme qui pouvait beaucoup de lui-même, et qui, outre cela, était encore porté et soutenu par Crassus, fut accusé devant lui de larcin et malversation en son état, et que se confiant au crédit qu'il cuidait avoir et à la brigue grande que faisaient ses amis pour lui, il se retira en sa maison avant que la sentence de son procès fût donnée, étant encore les juges sur les opinions et que là il fit en diligence sa barbe, et vêtit une belle robe neuve, comme se tenant tout assuré d'avoir gagné son procès, puis s'achemina vers la place: mais Crassus lui alla au-devant, et le rencontrant, lui dit comme il avait été condamné par toutes les sentences de tous les juges, dont il fut si déplaisant, qu'il s'en retourna tout court, et s'en alla mettre au lit, dont il ne releva oncques puis. Ce jugement apporta grande réputation à Cicéron, pour ce qu'on lui donna la louange d'avoir diligemment tenu la main à ce que lajustice eût lieu.
(Cicéron.)
On demanda à Alexandridas, fils de Léon, pourquoi c'était que les sénateurs demeuraient plusieurs joursà juger les causes criminelles ; et qu'encore que l'accusé fût par eux absous, il demeurait néanmoins toujours en état de criminel : Ils demeurent, dit-il, plusieurs jours à décider les causes criminelles où il était question de la vie des hommes, pource que ceux qui ont commis erreur en la mort d'un homme, ne peuvent plus rhabiller leur sentence ; et celui qui est élargi, doit néanmoins toujours demeurer sujet a la loi de Vhomicide, parce que Von
peut toujours derechef mieux acquérir et mieux juger de son fait.
(Les dits notables des anciens rois.)
Probité
Cratère le Macédonien écrit de la mort d'Aristide en cette sorte: Après que Thémistocles'en fut enfui, le peuple d'Athènes, en étant devenu fier et insoient, fut cause de faire sourdre un grand nombre de calomniateurs qui se mirent à charger et accuser faussement les premiers hommes et principaux personnages de la ville, et à leur procurer l'envie et malveillance du commun populaire, qui s'enorgueillissait pour la prospérité de ses affaires, et pour l'augmentation de sa puissance ; entre lesquels Aristide fut atteint de concussion et malversation au gouvernement de la chose publique, à la poursuite d'un nommé Diophante, natif du bourg d'Amphitrope,qui le chargea d'avoir pris argent des Ioniens, en levant le tribut qu'ils payaient annuellement, et dit que, pour n'avoir pu payer l'amende en laquelleil fut condamné, qui était de cinq cents écus,il fut contraint d'abandonner la ville d'Athènes et qu'il s'en alla en Ionie, là où il mourut. L'on montre encore aujourd'hui la sépulture d'Aristide sur le port de Phalère? qui lui fut faite aux dépens delà chose publique, comme l'on dit, pource qu'il décéda si pauvre, qu'on ne trouva pas chez lui de quoi le faire inhumer, et si dit-on encore plus que par décret du peuple ses filles furent mariées aux dépens du public, et eurent chacune en mariage trois mille drachmes d'argent.
(Aristide,)
Là où tous les autres gouverneurs du temps de Cicéron, excepté Aristide et Ephialte, étaient concussionnaires et tous atteints de corruptions, lui au contraire se maintint toute sa vie incorrompable au fait du gouvernement de la chose publique, et eut toujours les mains nettes, faisant, disant et conseillant toutes choses purement et nettement en l'administration des affaires publiques, sans jamais, pour ce faire, prendre
argent de personne quelconque. Auquel propos on trouve écrit qu'un seigneur Persien, nommé Noeoaces, traître à son maître le roi de Perse, s'enfuit un jour à Athènes, là où comme il fut tous les jours harassé et déchiré par les crieries ordinaires des calomniateurs qui l'accusaient envers le peuple, il eut à la tin recours à Gicéron et lui porta jusques en sa salle deux coupes toutes pleines, l'une de daricques d'or, et l'autre de daricques d'argent, qui sont pièces de monnaie ainsi appelées, à cause que le nom de Darius y était écrit: ce que voyant Cicéron s'en prit à rire, et lui demanda lequel des deux il aimait mieux qu'il fût ou son ami, ou son mercenaire Le barbare lui répondit qu'il aimait trop mieux l'avoir pour ami. Remporte donc, lui répliqua Gicéron, ton or et ton argent, et t'en va: car je suis ton ami, il sera toujours à mon commandement, pour en user toutes et quantes fois que j'en aurai à faire.
(Cicéron.)
Callicratidas, capitaine général de l'armée de mer, comme des amis deLysandre le requissent de leur octroyer qu'ils pussent sans punition tuer un de leurs ennemis, et qu'ils lui donneraient cinquante talents, qui sont trente mille écus, combien qu'il eût grandement affaire d'argent pour nourrir ses mariniers, il ne leur voulut pas néanmoins permettre. E? comme Cléandre, qui était l'un de ses conseillers, lui dit : Je les prendrais quant à moi, si j'étais en taplace. — Et moi aussi, dit-il, si j'étais en la tienne.
(Les dits notables des Lacédémoniens.)
On disait(àAgésilas?), comme par manière de reproche, que lui, tout roi qu'il était, et d'autres de ses citoyens en âge d'hommes faits, avaient été baillés pour otages, non pas leurs enfants ni leurs femmes. Ainsi fallait-il faire par raison, ditil, car il est juste que nous-mêmes, et non autres, portions la peine de nos fautes. .
(Les dits notables des Lacédémoniens.)
L'on ne saurait pas dire que Démosthène ait gauchi ni fléchi jamais, ni en fait ni en parole quelconque ; car il persévéra toujours immuablement en une même teneur de volonté en l'administration des affaires : tellement que le philosophe
Panétius dit que la plupart de ses oraisons sont écrites sur ce fondement, qu'il n'y a que ce qui est honnête seulement qui se doive choisir et élire pour V amour de soi-même, comme celle de la couronne, celle qu'il fit contre Aristocrate, celles des franchises et immunités, et toutes les Philippiques, esquelles il n'induit point ses citoyens à choisir ce qui est plus plaisant, ou plus facile, ou plus utile, mais prouve que bien souvent il faut préférer ce qui est honnête et louable, à ce qui est sûr et salutaire ; de sorte que si en ses actions et en ses départements il eût conjoint à l'honnêteté, gentillesse et magnanimité de son parler, la vaillance de sa personne en guerre et la netteté de ne prendre point d'argent, il aurait mérité, d'être mis non point au rang de Myroclès, Polyeucte, Hypéride et autres tels orateurs, mais plus haut, au nombre de Cimon, de Thucydide, et de Périclès.
Si était plus homme de bien que tous les autres orateurs de son temps, excepté toujours Phocion; et si parlait plus franchement au peuple, et plus rondement que nul autre, contredisant ouvertement aux fols appétits de la commune, en reprenant âprement les Athéniens de leurs fautes.
(Démosthène.)
Furent envoyés devers Pyrrhus des ambassadeurs de Rome, et entre autres Caïus Fabricius, touchant le fait des prisonniers, si avertit Cinéas le roi, son maître, que ce personnage était cetui duquel on faisait plus de compte à Rome, comme d'un grand homme de bien, bon capitaine et vaillant homme de sa personne, mais qu'il était extrêmement pauvre ; parquoi Pyrrhus le tirant à part, lui fit en privé plusieurs grandes caresses, et entre autres lui offrit de l'or et de l'argent en don, le priant d'en vouloir prendre ; non pour aucun service déshonnête qu'il en prétendît de lui, mais seulement pour une arrhe d'amitié et d'hospitalité qu'ils auraient ensemble. Fabricius le renvoya bien loin avec son présent, et Pyrrhus ne fit autre chose pour l'heure : mais le lendemain, le cuidant épouvanter, pource qu'il n'avait jamais vu d'éléphant, commanda à ses gens, que, quand ils seraient eux deux ensemble à deviser, on amenât auprès d'eux le plus grand de ses éléphants derrière une tapisserie ; ce qui fut fait, et à un certain signe qu'il avait ordonné, fut soudainement la tapis-
série retirée, et se trouva l'éléphant avec sa trompe au-dessus de la tête de Fabricius et jeta un cri effroyable et horrible à merveille 1
Adonc Fabricius se retournant tout doucement sans autrement s'en émouvoir, se prit à rire, et dit à Pyrrhus en souriant : Ni ton or ne m'émut hier, sire, ni ton éléphant aujourd'hui.
Au demeurant, durant le souper, s'étant mis plusieurs propos en avant, la plupart touchant les choses de la Grèce, et mêmement touchant les philosophes, Cinéas d'aventure fit mention d'Epicure, et récita les opinions que tenaient les Epicuriens quant aux dieux et au gouvernement de la chose publique, et comment ils mettaient le souverain bien de l'homme en Ja volupté, comment ils fuyaient toute charge et toute administration publique, comme chose qui trouble et empêche la jouissance de la vraie félicité, et comment ils maintenaient que les dieux sont impassibles, ne se mouvant ni de pitié ni de courroux, et que sans se mêler ni se soucier du fait des hommes ils les mettaient à part en une vie oiseuse, pleine de tous plaisirs et de toutes délices. Mais, ainsi qu'il poursuivit encore ce propos, Fabricius s'écriant tout haut se prit à dire : Plût aux dieux que Pyrrhus et les Samnites, tant qu'ils auront la guerre contre nous, eussent de telles opinions en la tête ! A raison de quoi, Pyrrhus s'émerveillant de la constance et magnanimité de ce personnage, désira encore plus que jamais avoir paix au lieu de la guerre avec les Romains.
(Pyrrhus.)
Fabricius ayant été créé consul, le médecin de Pyrrhus lui écrivit une lettre, en laquelle il lui promettait de faire mourir son maître par poison, s'il voulait. Fabricius envoya incontinent la lettre même à Pyrrhus, lui mandant qu'il reconnût par là, qu'il avait mauvais jugement à discerner quels il devait choisir pour ses amis, et quels pour ses ennemis. Pyrrhus, ayant ainsi découvert et avéré l'embûche que l'on dressait à sa vie, fit pendre son médecin, et renvoya les prisonniers romains à Fabricius sans leur faire payer rançon ; mais Fabricius ne les voulut pas accepter en don gratuitement : ains lui en renvoya autant de ses gens, de peur qu'il ne semblât que ce fût un loyer qu'il reçut pour la découverture
qu'il lui avait faite, attendu qu'il ne lui avait fait faire pour bien qu'il lui voulût, mais de peur qu'il ne semblât que les Romains le voulussent faire mourir par trahison, comme s'ils ne le pouvaient vaincre par vertu.
(Les dits notables des anciens rois.)
Quand la maison et les biens du tyran Nabis eurent été vendus, comme confisqués à la chose publique, les Lacédémoniens résolurent en leur conseil de faire présent à Philopoemen de l'argent, qui monta environ à la somme de six vingt talents, et lui envoyèrent ambassadeurs exprès pour la lui offrir : là où Philopœmen fit évidemment connaître que sa prud'homie n'était point apparence feinte, mais une réelle vérité : car premièrement il n'y eut homme de tous les Spartiates qui vint prendre la hardiesse de lui aller présenter cet argent : ains, craignant tous de lui en porter la parole, et s'en excusant à la fin, en firent prendre la charge à un Timolaus qui particulièrement était son ami et son hôte ; et celui-là encore, quand il fut arrivé à Mégalopolis, étant logé et festoyé chez Philopœmen, eut en si grande révérence la gravité vénérable de ses propos et de sa conversation, la simplicité de son vivre ordinaire, et la netteté de ses mœurs si entières, qu'il n'y avait ordre d'en approcher pour les corrompre par argent, qu'il n'osa oncques ouvrir sa bouche pour lui parler du présent qu'il lui avait apporté, mais controuva quelque autre occasion, pour laquelle il dit être venu devers lui ; et y étant renvoyé pour la seconde fois, il en fit encore tout autant ; mais au troisième voyage, à toute peine s'aventura-t-il à la fin de lui en ouvrir le propos, lui déclarant la bonne affection que lui portait la ville de Sparte. «
Philopœmen fut bien aisé de l'ouïr, et le tout entendu s'en alla lui-même à Sparte, où il remontra au conseil que ce n'étaient point les gens de bien, ni leurs bons amis qu'ils devaient tâcher à corrompre et à gagner par argent, attendu qu'ils se pouvaient à leur besoin servir de leur vertu, sans qu'il leur coûtât rien ; mais que c'étaient les méchants et ceux qui par leurs séditieuses harangues au conseil mutinaient et mettaient la ville en combustion, qu'ils devaient acheter et gagner par loyer mercenaire, afin qu'ayant les bouches fermées par dons, ils leur fissent moins d'ennui au gouver-
nement de la chose publique. Car il est, dit-il, plus expédient (Voter la licences de parler et clore la bouche aux ennemis, qu'il n'est pas aux amis. Tant était Philopœmen magnanime contre toute convoitise d'argent!
(Philopœmen.)^
Paul-Émile, la jeunesse duquel se rencontra en un temps florissant en gloire et en honneur, par la vertu de plusieurs grands et illustres personnages qui vivaient alors, fit reluire son nom parmi eux, et si ne fut point par les mêmes arts qui suivaient, ni par le même chemin que tenaient les jeunes hommes bien estimés de ce temps-là ; car il ne s'exercita point à plaider les causes des particuliers en jugement ni ne se voulut oncques adonner à saluer, embrasser et caresser les hommes pour mendier leur faveur, encore que par telle sollicitude, et par telles brigues, plusieurs vinssent à gagner la bonne grâce du commun peuple, et si ne laissait pas à le faire, pource que sa nature ne fût bien propre à l'un et à l'autre, s'il eût voulu s'en mêler; mais il aima mieux acquérir la réputation d'homme de bien, vaillant, entier et droiturier, comme étant cette voie meilleure que les deux autres et aussi en peu de temps y surmonta-t-il tous ceux qui étaient de son âge.
Quand il faisait aucune chose appartenant à l'office de la prêtrise, il la faisait avec grande expérience, grand soin et grande diligence, sans penser à autre chose, et sans y rien omettre des anciennes cérémonies, ni aussi en ajouter de nouvelles, contrôlant bien souvent pour des choses qui semblaient fort légères et petites à rencontre de ses compagnons, en leur remontrant qu'encore qu'on présuppose que les dieux soient faciles à contenter, et qu'ils pardonnent aisément les fautes faites par seule négligence, toutefois quand il n'y aurait autre chose, que le regard de l'entretènement de la chose publique, on ne devait pas facilement dissimuler ni passer en nonchaloir les omissions et fautes faites en ces affaires-là :pource, disait-il, qu'on ne commence jamais à remuer et changer Vétat d'une chose publique, en commettant d'entrée quelque notable contravention aux lois : mais aussi faut-il estimer, qu'on abandonne la garde des principaux fondements d'un état politique, quand on dédaigne le soin de faire observer
diligemment les institutions d'icelui, pour petites et menues quelles soient.
Aussi se montra-t-il pareillement sévère observateur etroide exacteur de la discipline militaire, ne cherchant pas d'acquérir l'amour des soudards par leur complaire, quand il avait charge en un camp, comme plusieurs faisaient en ce tempslà, ni ne briguant pas d'avoir une seconde charge par se montrer doux et gracieux à la première, à ceux qui étaient dessous lui, ains leur remontrant lui-même, de point en point, ce que portaient les ordonnances de la guerre, ni plus ni moins que ferait un prêtre qui déclarerait et nommerait les cérémonies de quelque saint sacrifice, où il y aurait danger de faillir d'un seul point et en se déclarant austère et terrible à ceux qui désobéissaient et qui transgressaient les lois militaires, il maintenait la chose publique en son entier, estimant que vaincre les ennemis par armes n'était qu'un accessoire, par manière de dire, au prix de bien dresser et aguerrir ses citoyens par bonne discipline.
(Paul Emile.)
Ayant rabaissé l'audace des greffiers, scribes et clercs des finances et les ayant rangés à la raison, Caton eut tous les registres et papiers à sa volonté dedans peu de temps pour en faire à son plaisir, et rendit la Chambre des comptes plus vénérable et plus révérée que le Sénat même, de manière que tout le monde était d'avis et disait que Caton avait ajoute à la question la dignité de consulat: car trouvant que plusieurs particuliers étaient du passé redevables à la chose publique, et la chose publique aussi à quelques particuliers, il donna ordre qu'elle ne fît plus de tort à personne, et que personne aussi ne lui en pût plus faire, contraignant roidement ceux qui devaient de payer, et payant aussi promptement et volontairement à ceux à qui il était dû, tellement que le peuple même avait honte de voir payer aucuns qui s'attendaient bien de ne payer jamais rien, et à Topposite aussi rembourser d'autres qui ne Guidaient jamais avoir rien de leurs dettes. Davantage plusieurs auparavant apportaient au bureau des questions des lettres et acquits autrement faits qu'ils ne devaient, et bien souvent ses prédécesseurs avaient accoutumé de recevoir par grâces et par prières des mandements tout faux ; mais durant sa questure, jamais il ne passa rien de cette sorte : car étant
un jour en doute d'un mandement qui lui fut présentera savoir s'il était vrai et valable, encore que plusieurs témoignassent que oui, il n'en voulut jamais rien croire ni l'admettre, jusques à ce que les consuls eux-mêmes en personne fussent venus témoigner et jurer qu'il avait ainsi été ordonné.
Or y avait-il plusieurs à qui Lucius Sylla en sa seconde proscription avait donné douze mille drachmes d'argent pour tête de chaque citoyen proscrit, qu'ils avaient occis de leurs propres mains, lesquels étaient bien haïs et maudits de tout le inonde, comme meurtriers et excommuniés ; mais toutefois personne ne leur osait courir sus pour en faire la vengeance. Gaton les appela tous en justice, comme détenant injustement l'argent de la chose publique, et les contraignit de le rendre, leur reprochant en courroux, non sans raison, la malheureté et méchanceté qu'ils avaient commises en cet endroit. Ils n'eurent pas plutôt rendu cet argent, qu'ils furent par autres accusés d'homicide ; et comme étant jà condamnés par préjudice, au sortir d'un jugement, on les menait droit en un autre, où ils payaient la peine qu'ils avaient méritée, au grand contentement et aise singuliers de tous les Romains, lesquels estimaient alors voir toute la tyrannie de ce temps-là effacée, et Sylla même puni.
Outre cela, était encore fort agréable au peuple la diligence et assiduité continuelle de Caton, pource qu'il était toujours le premier venu au bureau des questeurs, et en partait le dernier sans jamais se lâcher, jamais il ne faillait à pas une assemblée du peuple, ni à pas une congrégation du Sénat, craignant et ayant soigneusement l'œil à ce que légèrement et par faveur on ne remît quelque argent qui serait dû à la chose publique, ou qu'on n'octroyât rabais aux fermiers, ou qu'on ne fît don d'argent, sinon à ceux qui l'auraient bien et justement mérité.
Ainsi ayant vidé et nettoyé de calomniateurs, et rempli de deniers la Chambre du trésor, il montra que la chose publique pouvait être riche sans grever ni faire tort à personne. Il est vrai qu'au commencement de cette administration, il fut ennuyeux à quelques-uns de ses compagnons, pource qu'il leur sembla trop rude ; mais à la fin il fut aimé de tous, à cause qu'il se soumettait seul à soutenir toutes les crieries et malveillances qui se levaient contre eux, pource qu'ils ne voulaient pas laisser aller par faveur les deniers de la chose
publique, et leur permettait d'alléguer pour leur décharge et excuse envers ceux qui les requéraient et importunaient de prières, qu'il leur était impossible de le faire contre la volonté de Caton.
(Caton.)
Droiture. - Véracité
Il faut de jeunesse accoutumer les enfants à une chose qui est très sainte, c'est qu'ils disent toujours vérité : pour ce que le mentir est un vice servile, digne d'être de tous haï, et non pardonnable aux esclaves mêmes qui ont peu d'honnêteté.
{Comment il faut nourrir les enfants,)
Ésope, celui qui a composé les fables, étant en la ville de Sardis, où il avait été mandé par le roi qui lui faisait fort bonne chère, fut marri de voir que Grésus eût fait si mauvais accueil à Solon ; si lui dit par manière d'admonestement: 0 Solonf ou il ne se faut point du tout approcher des princes, ou il leur faut complaire et agréer. — Mais au contraire, répondit Solon, ou il ne faut point s'en approcher, ou il leur faut dire la vérité, et les bien conseiller.
(Solon.)
Thémistocle était agréable au commun peuple, en partie pource qu'il saluait chaque citoyen par son propre nom, sans que personne lui aidât à les nommer; et en partie aussi pource qu'il se montrait juge procédurier aux affaires des particuliers, comme il répondit un jour au poète Simonide, natif de Chio, qui le requérait de quelque chose, laquelle n'était pas raisonnable, lorsqu'il était gouverneur de la ville : Tu ne serais pas bon poète, si lu chantais contre les règles de la musique ; ni moi bon gouverneur de ville, si je faisais aucune chose contre les lois civiles.
(Thémistocle.)
Les Athéniens eurent d'aventure quelque différend pour leurs confins à l'encontre des Béotiens,lequel ils ne voulaient point plaider en justice, mais combattre en champ de bataille:
mais Phocion leur dit qu'ils ne l'entendaient pas, leur conseillant de combattre plutôt de paroles, en quoi ils étaient les plus forts, que non pas avec les armes, en quoi ils étaient les plus faibles. Son opinion en une assemblée de conseil déplut quelquefois tant aux Athéniens, qu'ils ne voulaient pas seulement avoir la patience de l'ouïr parler, et il leur dit adonc: Vous me pouvez bien forcer, seigneurs Athéniens, de faire cv qui ne se devrait pas faire, mais de me faire dire contre mon opinion chose qui ne se doit pas dire, vous ne niy sauriez contraindre. Il rembarrait aussi bien vivement les orateurs qui lui étaient contraires, quand ils s'attachaient à lui ; comme il répondit une fois à Démosthène, qui lui disait : Le peuple te tuera quelque jour, Phocion, s'il entre en sa fureur: Mais bien toi, dit-il, s'il entre jamais en son bon sens ; et à Polyeucte le Sphettien, lequel un jour qu'il faisait grande chaleur, persuadait au peuple d'entreprendre la guerre contre le roi Philippe, et étant presque hors d'haleine soufflait et suait à grosses gouttes comme celui qui était fort gras, de sorte qu'il fallait qu'il eût de l'eau par plusieurs fois pour achever sa harangue : Vraiment, dit-il, c'est bien raison que vous déclariez la guerre à la persuasion de celui-ci : car que pensez-vous qu'il fera quand il aura le harnois sur le dos, et que les ennemis seront près en bataille, vu que maintenant en prononçant seulement une harangue qu'il a étudiée de longue main, il est en danger de crever et d'étouffer devant vous?
Il y avait lors à Athènes un nommé Archibiade qui con trefaisait le Lacédémonien, avec une barbe longue et forte à merveilles, une méchante cape, et une mine et contenance toujours tristes. Phocion, se trouvant un jour en assemblée de villes rabroué par le peuple, l'appelle à témoin pour prouver et confirmer son dire; mais l'autre, se jouant, alla tout au contraire conseiller ce qu'il sentait être agréable au peuple ; ce qu'entendant Phocion, le prit à la barbe et lui dit :Que ne faisais-tu donc raser cette barbe, puisque tu te voulais mêler de flatter ? Il y avait un autre grand plaideur, nommé Anstogiton, qui en toutes assemblées de ville ne faisait autre chose que corner la guerre ordinairement et présager les armes au peuple. Puis quand il fallut lever gens et enrôler les noms de ceux qui devraient aller à la guerre, il s'en vint en la place appuyé sur un bâton, les deux jambes bandées, pour faire accroire qu'il était malade : et Phocion, l'apercevant de
tout loin dessus la tribune aux harangues, cria tout haut au secrétaire qui écrivait les rôles: Ecris aussi Arisiogiton, lâche et méchant, qui contrefait le boiteux.
(Phocion.)
Confiance et respect qu'inspire l'homme juste
Publicola, après avoir triomphé des ennemis et avoir mis le gouvernement de la ville de Rome entre les mains de ceux qui avaient été élus consuls pour l'année ensuivant, mourut incontinent, ayant usé ses jours en tout ce que les hommes estiment vertueux et honorable, autant qu'homme vivant saurait faire. Et le peuple, comme si durant sa vie il ne lui eût fait honneur quelconque, et qu'il lui fût encore redevable de tous les bons et grands services qu'il avait faits en sa vie à la chose publique, ordonna qu'il serait enterré aux dépens du public, si que pour faire ses funérailles, chaque citoyen contribua une petite pièce de monnaie, qui s'appelle un quatrain, et les femmes aussi pour l'honorera part arrêtèrent entre elles qu'elles porteraient un an tout entier le deuil de sa mort, qui fut un deuil fort honorable et fort glorieux à sa mémoire. Si fut enterré par expresse ordonnance du peuple dedans la ville, en la contrée qui s'appelle Velia : et fut aussi octroyé privilège à toute sa postérité, d'y être semblablement ensevelie.
[Publicola.)
Aristide cheminant, par manière de dire, tout seul, ne se voulut jamais bander ni faire ligue avec personne en l'administration de la chose publique, pour autant que premièrement il ne voulait faire tort à personne à l'appétit de ceux dont il se serait allié, ni aussi les fâcher en leur refusant quelque chose dont ils le pourraient requérir: et davantage pour autant qu'il en voyait plusieurs prendre la hardiesse de faire des choses contre tout droit et toute raison, à cause qu'ils se sentaient forts d'amis, ayant opinion que l'homme de bien et bon citoyen ne se doit assurer ni fortifier d'autre rempart, que de laire, de conseiller et de dire toutes choses bonnes et honnêtes.
Ce néanmoins voyant que- Thémistocle remuait témérairement beaucoup de choses, et qu'il lui était contraire à toutes ses entreprises, et lui rompait tous ses desseins, il était aussi lui-même contraint de résister aucunes fois à ce qu'il mettait en avant et se formaliser contre lui, quelquefois pour lui rendre la pareille, et quelquefois aussi pour rabattre un peu son autorité et son crédit qui allait toujours augmentant pour la faveur que le peuple lui faisait, estimant qu'il valait mieux, en lui contredisant, empêcher aucunes fois quelque chose qui eût été au profit de la chose publique, qu'en le laissant en venir au-dessus, souffrir son crédit et sa puissance devenir trop excessive en toutes choses. Bref il advint une fois entre autres, que Thémistocle ayant mis en avant une pratique qui était bien utile et profitable à la chose publique, Aristide lui résista de telle sorte, qu'il l'obtint et gagna contre lui ; si ne se put contenir qu'il ne dît au partir de l'assemblée, en laquelle l'entreprise de Thémistocle avait été rejetée, qu'ilétait impossible que les affaires de la chose publique d'Athènes se portassent jamais bien, si on ne les jetait tous deux, Thémistocle et lui, dedans le barathre, qui était un abîme, où l'on précipitait les malfaiteurs condamnés à la mort.
Une autre fois il avait mis en avant et proposé au peuple un avis, contre lequel il y eut plusieurs oppositions et contradictions faites, mais nonobstant il l'emportait : et ainsi que le magistrat qui présidait en cette assemblée de conseil, voulait demander au peuple quelle était sa volonté là-dessus pour le faire passer, Aristide reconnaissant par les raisons qui avaient été alléguées et déduites contre son avis, que ce qu'il mettait en avant était dommageable au public, se déporta sur le champ de le vouloir faire autoriser par les voix du peuple. Il faisait aussi souventefois mettre ses conseils en avant par personnes interposées, de peur que Thémistocle, pour la pique particulière qu'il avait encontre lui, ne s'opposât à un bien public.
(Aristide.)
De toutes les vertus et louables qualités qui étaient en Aristide, la mieux connue, et celle dont le peuple avait plus d'expérience, était sa justice, pour autant que c'est la vertu dont l'usage et expérience est le plus continuel, et du fruit de laquelle plus de gens se sentent ordinairement: dont il advint
que lui, homme pauvre, bas et simple, acquit le plus divin et le plus royal surnom que jamais homme saurait acquérir: c'est qu'il fut nommé par une publique voix du peuple : le Juste. Ce surnom n'a jamais été repris ni désiré par les rois, par les princes, ni par les tyrans ; mais bien ont-ils pris plaisir de se faire surnommer les uns Policrate, c'est-à-dire forceurs de villes ; les autres Cerauny, c'est-à-dire foudroyants ; aucuns Nicanores, c'est-à-dire victorieux ou conquérants ; et quelques-uns, Acty et Hiéraces, c'est-à-dire aigles, faucons et autres tels oiseaux de proie ; aimant mieux, comme il appert par tels surnoms, la louange et la réputation procédante de force et de puissance, que celle qui procède de bonté et de vertu. Et néanmoins la divine essence, à laquelle ils désirent tant se conformer et égaler, précède toutes autres essences et natures en trois choses principalement : c'est à savoir en immortalité, puissance et honte, desquelles trois la bonté et la vertu est la plus vénérable, et où il y a plus de divinité. Car d'être incorruptible et immortel, les quatre éléments et le vide le sont aussi bien, ainsi que tiennent les philosophes naturels ; et quant à la force et puissance, les tremblements de terre, les foudres, les impétueux tourbillons de vents, les torrents et inondations d'eaux l'ont très grande; mais de justice, droiture et équité, il n'y a rien qui en puisse être participant, sinon ce qui est divin, par le moyen de la raison et de l'entendement. Et pourtant, comme ainsi soit que les hommes aient ordinairement trois différentes affections envers les dieux : Tune qu'ils les estiment bien heureux; l'autre qu'ils les craignent; et la tierce, qu'ils les honorent ; il semble qu'ils les réputenl heureux pour l'éternité et immortalité de leur essence, qu'ils les craignent et redoutent à cause de leur seigneurie et de leur toute-puissance, et qu'ils les aiment, adorent et révèrent pour leur justice ; et néanmoins les qualités de ces trois, que plus les nommes appètent, sont l'immortalité de laquelle nature humaine n'est pas capable ; et la puissance, dont la plus grande partie dépend de la fortune et cependant ils laissent la justice en arrière, qui est le seul bien des dieux, duquel nous pouvons être capables ; en quoi ils faillent et s'abusent grandement, pour ce que justice rend la vie de ceux qui sont colloques en haut degré de fortune, de puissance et d'autorité divine et céleste ; et injustice la rend bestiale et sauvage.
Or pour retourner à Aristide, ce surnom de Juste du commencement lui apporta l'amour et bienveillance du peuple ; mais depuis il lui en suscita et engendra l'envie par les menées de Thémistocle mêmement, lequel allait disant et semant partout qu'Aristide avait aboli tous les jugements pour autant que du gré et consentement des parties, il était toujours élu arbitre pour connaître et juger de tous différends, et que par ce moyen il s'allait secrètement acquérant une souveraine puissance de monarque sans avoir besoin de gardes ni de satellites. Davantage le peuple qui était devenu haut à la main depuis la victoire de Marathon, et qui voulait que toutes choses entièrement dépendissent de lui et de son autorité, trouvait mauvais et était marri quand quelqu'un des particuliers surpassait les autres en bonne renommée et bonne réputation ; à l'occasion de quoi ils s'assemblèrent de tous les côtés du pays de PAttique, en la ville, et bannirent Aristide du ban qui s'appelait Ostracisme, déguisant l'envie qu'ils portaient à sa gloire, en l'appelant crainte de tyrannie.
(Aristide.)
Comme Thémistocle un jour eût dit en publique assemblée de ville, qu'il avait proposé une chose qui était merveilleusement utile, profitable et salutaire à leur chose publique, mais qu'il y aurait danger à la dire en public, le peuple lui commanda qu'il la communiquât donc à Aristide tout seul, et qu'il en consultât avec lui, pour résoudre s'il était expédient ou non de la faire. Alors Thémistocle lui dit en secret qu'il avait avisé de mettre le feu dedans l'arsenal, où étaient retirés tous les vaisseaux des Grecs, alléguant que par ce moyen les Athéniens demeureraient plus puissants que nuls autres peuples de la Grèce. Cela, sans plus, entendu, Aristide s'en retourna incontinent devers le peuple, et dit en pleine assemblée du peuple qu'il ne pouvait être chose plus profitable pour la chose publique d'Athènes, ni plus injuste et plus méchante aussi, que celle que Thémistocle avait pensé de faire. Cette réponse ouïe, le peuple ordonna à Thémistocle qu'il se départît de celle sienne entreprise quelle qu'elle fût, tant était le peuple athénien amateur de justice, et tant il avait de confiance en la légalité et prud'homie d'Aristide.
(Aristide,)
On raconte qu'une fois Aristide avait mis en justice un sien ennemi, et le poursuivit en jugement, et qu'après qu'il eut déduit toute son accusation, les juges furent si irrités à rencontre du criminel, que sans l'ouïr autrement, ils le voulaient condamner ; mais Aristide se levant de son siège, s'en alla jeter aux pieds des juges avec le criminel, en les suppliant qu'il eût audience, pour se pouvoir justifier et défendre ainsi que les lois le commandent.
Et une autre fois qu'il était juge entre deux particuliers qui plaidaient devant lui, il y eut l'un des deux qui se prit à dire : Ma partie adverse Va fait beaucoup de tort et de fâcherie à loi-même, Aristide. Il lui répondit promptement : mon ami, dis seulement s'il t'en a fait à toi ; car je suis ici pour te faire droit, et non pas à moi. Davantage étant élu trésorier général de tout le revenu de la seigneurie d'Athènes, il montra que tous ceux qui avaient manié les finances de la chose publique, non seulement de son temps, mais même auparavant, avaient grandement pillé et dérobé le public, mêmement Thémistocle, lequel était bien homme avisé et de grand sens, mais il n'avait pas les mains sures ni nettes ; et c'est pourquoi quand Aristide voulut rendre ses comptes, Thémistocle et plusieurs autres par lui suscités, se bandèrent à l'encontre de lui, et l'accusèrent d'avoir malversé et dérobé en son office, et de fait en firent telle promesse, qu'il en fut condamné par leur menée ainsi que récite Idoménée.
Toutefois les plus gros et plus gens de bien de la ville, voyant le tort qu'on lui faisait, prirent sa cause en mains et firent que non seulement l'amende, en laquelle il avait été condamné lui fût remise par le peuple, atns lui fut derechef baillée la même charge pour l'année ensuivant : en laquelle il fit semblant de se repentir de s'être gouverné comme il avait fait en la précédente année, se montrant plus traitable à ceux qui avaient affaire à lui, et ne prenant pas les choses de si près, ni ne les examinant pas si rigoureusement qu'il avait fait auparavant : au moyen de quoi ceux qui dérobaient la chose publique le louaient merveilleusement et briguaient eux-mêmes pour le faire encore continuer en cet office.
Mais quand ce vint au jour de l'élection, que les Athéniens le voulaient encore élire, lui-même les en reprit et tansa. en leur disant : Quand j'ai fidèlement et bien administré la charge que vous m'aviez commise, j'en ai reçu de vous outrage.
honte et vilenie ; et maintenant que fui fait semblant de ne voir point beaucoup de larcins et de pilleries que Von commet en vos finances, vous me tenez pour homme de bien et bon citoyen; mais je vous dis et vous déclare que j'ai plus de honte de V honneur que vous me faites maintenant, que je n'eus de l'amende, en laquelle vous me condamnâtes Vannée passée, et suis marri qu'il faut que je vous dise qu'envers vous il est plus louable de gratifier aux méchants, qu'il n'est pas de garder le bien public. En déduisant ces remontrances, et découvrant les larcins ordinaires que commettaient les officiers de la ville, il ferma la bouche aux larrons, qui si hautement le louaient, et allaient témoignant au peuple qu'il était tout homme de bien, et au contraire rapporta une juste et véritable louange des gens de biens et d'honneur.
(Aristide.)
Caton, étant élu préteur, sembla n'ajouter pas tant d'honneur et de dignité au magistrat en l'administrant droitement, que lui en ôter et le ravaler, en allant souvent les pieds nus et sans saye à son tribunal et siège prétorial, présidant en tel état à des jugements criminels, où il était question de la vie de personnes de qualité ; et disent aucuns qu'il tenait l'audience même après dîner, ayant bu du vin ; mais cela n'est pas véritable. Au reste, voyant que le peuple romain était tout perdu et gâté par les corruptions de ceux qui aspiraient aux magistrats, et que le peuple en faisait déjà un état comme de gain ordinaire, pour tâcher à déraciner entièrement ce vice de la chose publique, il persuada au Sénat de faire un statut et ordonnance, que désormais ceux qui seraient élus à quelque magistrat, s'ils n'avaient personne qui les accusât, fussent tenus de s'en venir d'eux-mêmes présenter en jugement ; et après avoir prêté, entre les mains des juges le serment de dire vérité, rendre compte et raison judiciellement des moyens par lesquels ils seraient parvenus à leurs offices.
Cette ordonnance le rendit fort odieux à ceux qui briguaient les offices, de sorte qu'un matin ils s'en allèrent en grand nombre au parquet, où il tenait son audience, et se prirent à crier contre lui en lui disant des injures et lui jetant des pierres, tellement que les assistants furent contraints de s'enfuir du parquet ; et lui-même en étant poussé hors par la foule du peuple, et tiré çà et là, eut beaucoup d'affaires à
gagner la tribune aux harangues, là où se dressant en pieds» il réprima incontinent le bruit et l'émeute du peuple, par l'assurance et la sévère constance de son visage seulement ; puis, lui ayant fait des remontrances telles que le temps et l'affaire le requéraient, en paisible audience, il apaisa en peu d'heures, entièrement, tout le tumulte qui s'était ému. De quoi comme le Sénat le louait, il leur dit à tous haut et clair: et je n'ai point occasion de vous louer, attendu que vous avez abandonné un préteur en danger de sa personne, sans vous mettre aucunement en devoir de le secourir.
Mais ceux: qui briguaient les offices se trouvaient en grande perplexité, parce que, d'un côté, ils craignaient de dépendre argent pour acheter les voix du peuple, et d'autre côté aussi ils avaient peur qu'un autre le faisant, ils ne déchussent de leur poursuite. Si firent tous un accord ensemble, qu'ils déposeraient chacun la somme de douze mille cinq cents écus,et puis feraient justement et droitement leur poursuite à la charge que celui qui se trouverait y avoir fait faute, et qui se serait aidé de corruptions, perdît l'argent qu'il aurait déposé.
Cet accord faitentre eux, ils élurent pour dépositaire, témoin et arbitre, Caton. entre les mains duquel il était dit qu'ils déposeraient leur argent. Ce contrat fut passé en sa maison, où ils baillèrent tous garants et répondants au lieu de l'argent qu'il ne voulut pas recevoir ; et quand ce vint au jour de l'élection, Caton assistant à un tribun du peuple qui la régissait et observant soigneusement comme l'on procédait à donner les voix, aperçut que l'un des poursuivants faisait contre les conventions du contrat, et le condamna à payer la somme accordée aux autres, lesquels estimant et louant grandementsa justice et entière prud'homie, ne voulurent point de l'amende, jugeant que celui qui avait forfait, était assez puni d'être seulement condamné par Caton.
Cet acte déplut aux autres sénateurs, et suscita grand envie à Caton comme s'il se fût voulu attribuer à lui seul l'autorité et la puissance de tout le Sénat, des juges et des magistrats. Car il n'y a point de vertu dont la gloire et la fiance engendre plus d'envie que fait la justice, parce que ordinairement le peuple ajoute foi et donne autorité grande à ceux-là plus qu'à nuls autres ; car il ne les honore pas seulement, comme il fait les vaillants, ni ne les a pas en admiration comme les sages etprudents,ains les aime davantage, se repose et se confie
en eux ; là où des autres, il en craint les uns et se défie des autres ; et qui plus est, il estime que la vaillance et la prudence viennent plutôt de la force de nature que de bonne volonté, supposant que Tune soit une vivacité et subtilité d'esprit seulement, et l'autre une force de cœur, qui vient de la nature ; là où chacun peut être juste , pourvu qu'il le veuille seulement, qui est la raison pourqu oi l'injustice est le vice dont on a le plus de honte, parce que c'est une malice et mauvaiseté volontaire, et qui n'a point d'excuse.
(Caton.)