‹ La morale de Plutarque (préceptes et exemples)Chapitre 67 sur 74 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

La générosité est une vertu de race qui me semble avoir sa source dans le sentiment de la grandeur native de l'homme et de l'obligation de manifester dans toute la vie cette noblesse de race. Elle se reconnaît dans la manière de penser, de sentir, de parler et d'agir. Ce n'est pas la prétention roide et hautaine de ceux qui cherchent en tout l'occasion d'étaler nos supériorités illusoires. La vraie grandeur est simple et naturelle, parce qu'elle est la hauteur habituelle d'une âme qui cherche sa vie dans les lieux élevés et qui n'a de goût que pour les choses conformes à son origine. L'homme généreux ne songe pas à s'élever au-dessus des autres, il n'a d'autre préoccupation que celle de ne pas déroger, de rester lui-même et d'ennoblir de plus en plus en lui l'humanité. 11 peut n'être pas invulnérable à l'injure, mais il ne se laisse pas vaincre par elle : il surmonte la colère et le désir de la vengeance. Mais en montrant que les offenses ne l'atteignent point, il ne songe pas à humilier ni à accabler l'offenseur; et c'est sans ostentation qu'il lui rend le bien pour le mal. Loin de se prévaloir des avantages qu'il a reçus de la nature et de la fortune, il renonce à s'en servir là où il s'agit de

ménager la susceptibilité d'autrui. Incapable de triompher d'un rival ou d'un émule même par les moyens les plus légitimes ou les plus honorables, il loue sincèrement le mérite des autres et fait ressortir leurs vertus et leurs talents. C'est peut-être là le plus beau trait de la générosité, celui qui en démontre le mieux l'excellence.

Il est difficile de déterminer la distance qui sépare la générosité de la magnanimité. Mais je crois que ces deux vertus sont de la même famille. Et il me semble que les âmes habituellement généreuses deviennent magnanimes dans les grandes circonstances. Aussi je ne puis mieux définir la magnanimité qu'en rappelant quelques-uns des héros dont la vertu a été magnanime. C'est Cicéron qui vient sauver sa patrie ingrate et qui exhorte ses amis à se dévouer pour elle ; Alexandre qui confond les calomniateurs de son médecin Philippe en recevant de sa main avec une confiance parfaite le breuvage dont dépend sa vie ; Darius qui, vaincu par la vertu aussi bien que par le génie d'Alexandre, déclare que nul n'est aussi digne de régner sur la Perse ; Phocion mené au supplice, qui exhorte ses bourreaux à empêcher son insulteur de se déshonorer, et prie son fils de pardonner sa mort aux Athéniens ; Fabius qui sauve Minutius, son détracteur, et excuse ses fautes devant ses concitoyens ; Dion qui aime mieux mourir de la main de son ami que de se défier de lui. Enfin la multitude des bienfaiteurs de l'humanité auxquels s'applique la pensée d'Antisthène, savoir : « Que c'est une chose royale d'être insulté et persécuté en faisant bien. »

Générosité

Deux garçons se battaient l'un contre l'autre, l'un d'eux donna à son compagnon un coup mortel d'une faucille; et comme il était bien près de rendre l'esprit, ses autres compagnons lui promettaient qu'ils vengeraient sa mort, et qu'ils feraient mourir celui qui l'avait ainsi blessé. Non faites, leur dit-il, je vous en prie au nom des dieux, pource qu'il n'est pas juste ; car je lui eusse autant fait si j'eusse frappé le premier, et que j'eusse été gentil compagnon.

(Les dits notables de quelques autres Lacédémoniens.)

Philippe de Macédoine, père d'Alexandre le Grand, ainsi que témoigne Théophraste,aétéplus grand que nul autre des rois de Macédoine, non seulement en prospérité de fortune, mais aussi en bonté et modération de mœurs. Il feignait de réputer les Athéniens bien heureux en ce mêmement qu'ils trouvaient tous les ans en leur ville dix capitaines à élire ; car lui au contraire en plusieurs années n'avait pu en trouver qu'un seul, qui était Parménion. Et comme on lui eut apporté en un même jour les nouvelles de plusieurs prospérités qui lui étaient advenues toutes ensemble: O fortune, s'écria-t-il, ne m'envoie qu'un peu de mal a V encontre de tant et de si grands biens. Après qu'il eut vaincu les Grecs, plusieurs lui conseillèrent de mettre de bonnes et grosses garnisons dedans les villes, pour plus sûrement les tenir en bride : mais il leur répondit: J'aime mieux être appelé par longtemps débonnaire, que peu de temps seigneur. Et comme ses familiers lui conseillaient de chasser de sa cour un médisant qui ne faisait que détracter de lui, il leur répondit qu'il n'en ferait rien, de peur qu'il n'allât partout ailleurs semer sa médisance.

Saricythus accusait souvent Nicanor envers lui, disant qu'il ne faisait autre chose que détracter de lui, tellement que ses plus familiers étaient d'avis qu'il l'envoyât quérir, et qu'il le fît châtier ainsi qu'il le méritait. Voire mais, Nicanor, ce ditil, est l'un des hommes de biende la Macédoine. Ne vaut il pas donc mieux s'enquérir si la faute ne vient point de nous? Et de fait, ayant fait diligence d'enquérir dont venait ce mé-

contentement de Nicanor, il trouva qu'il était oppressé d'extrême pauvreté, et qu'on n'avait tenu compte de le secourir en sa nécessité: par quoi il commanda incontinent qu'on lui portât un bon présent, qu'il lui envoya; depuis Saricythus lui vint rapporter que Nicanor faisait merveilles d'aller prêchant ses louanges partout. Voyez-vous donc, dit alors Philippe, comme il dépend de nous que Von parle bien ou mal de nous ? Il semblait ainsi dire qu'il était bien tenu aux harangueurs des Athéniens, pource que médisant de lui, ils étaient cause de le rendre plus homme de bien et de parole et de fait : Car je m'efforce disait-il, tous les jours et en mes dits et en mes faits de les faire trouver menteurs.

{Les dits notables des anciens rois.)

Taxils était un des rois des Indes qui vint au devant d'Alexandre et le pria qu'ils n'eussent point de guerre ensemble. Mais si tu es, dit-il, moindre que moi, reçois des bienfaits de moi, et si tu es plus grand, que j'en reçoive de toi. Alexandre lui fit réponse: Pour le moins faut-il que nous combattions de cela, à savoir lequel de nous deux fera le plus de bien a son compagnon. Entendant ce que l'on disait d'une place des Indes, assise dessus un rocher, que l'on appelait Aorne, qu'elle était de tout point imprenable, mais que celui qui la tenait était homme lâche et couard: La place, dit-il, est donc prenable. Un autre qui tenait un château que l'on estimait semblablement imprenable, se rendit à lui, et se mit, lui et sa place, entre ses mains. Alexandre lui rendit son pays, voulant qu'il le tînt comme il faisait auparavant : et si lui ajouta encore d'autres terres qu'il lui donna, disant : Cet homme a fait sagement de se fier plutôt a un prince, homme de bien, qu'à une place forte.

(Les dits notables des anciens rois.)

Étant le roi Porus pris, Alexandre lui demanda comment il le traiterait. Porus lui répondit qu'il le traitât royalement. Alexandre lui redemanda s'il voulait rien dire davantage, et il répondit derechef que tout comprenait sous ce mot, royalement. Parquoi Alexandre ne lui laissa pas seulement les provinces dont il était roi auparavant, pour, delà en avant, les tenir de lui comme satrape, en forme de gouvernement, mais aussi lui ajouta encore beaucoup de pays.

(Alexandre.)

Gomme Alexandre voulait se mettre à table pour souper, on lui vint dire qu'on lui amenait la mère et la femme de Darius prisonnières entre les autres dames, et deux de ses filles non encore mariées, lesquelles ayant vu son chariot et son. arc, s'étaient prises à crier et à se battre désespérément, pensant qu'il fût mort. Alexandre demeura assez longtemps sans rien répondre à cela, sentant plus de pitié de leur mauvaise fortune, que de joie de la sienne bonne: puis envoya à l'heure même Léonatus devers elles, pour leur faire entendre que Darius n'était pas mort, et qu'il ne fallait point quelles eussent peur d'Alexandre, parce qu'il ne faisait la guerre à Darius que pour régner seulement: et qu'au regard d'elles elles auraient de lui tout ce qu'elles avaient de Darius, pendant qu'il était régnant, et avait son empire en son entier.

Si ce propos sembla doux à ces dames prisonnières, les effets suivirent après, qu'elles trouvèrent de non moindre humanité: car premièrement il leur permit d'inhumertous ceux qu'elles voulurent des seigneurs Persiens morts en la bataille, et de prendre au pillage tous les draps, joyaux et ornements qu'elles voudraient pour honorer leurs funérailles, et si ne leur diminua chose quelconque de tout l'honneur ni du nombre des officiers et serviteurs, ni de tout l'état qu'elles avaient auparavant, ains leur fit payer encore plus grandes pensions qu'elles ne voulaient avoir : mais la plus honorable, la plus belle et la plus royale grâce qu'il fit à ces princesses prisonnières, qui avaient toujours vécu en grande honnêteté et grande pudicité,fut qu'elles n'ouïrent ni n'entendirentoncqueschose qui leur dût donner crainte, ou seulement soupçon de rien qui fût au préjudice de leur honneur: mais eurent leur privé secret, sans que personne hantât parmi elles ni les vît, non comme en un camp d'ennemis, mais tout ne plus ne moins que si elles eussent été en quelque saint monastère de religieuses étroitement reformées et gardées.

(Alexandre.)

Étant échu le temps de la fête qu'on appelle Isthmia, il s'y trouva une multitude infinie de peuple pour voir l'ébattement des jeux qui s'y font, parce que la Grèce, après avoir été longuement travaillée de guerres, se voyant lors en paix certaine, et en bonne espérance de pleine liberté, ne deman-

dait qu'à faire fête et à se réjouir. Il fut adonc fait commandement de rassemblée à son de trompe, qu'on eût à faire silence ; et, cela fait, le héraut se tira en avant au milieu de toute l'assistance, qui proclama à haute voix que le Sénat de Rome et Titus Quintius, consul du peuple romain, après avoir vaincu ef défait en bataille le roi Philippe et les Macédoniens, délivraient de toutes garnisons, et affranchissaient de toutes tailles, subsides et impôts, pour désormais vivre en leurs lois anciennes en pleine liberté les Corinthiens, Locriens, ceux de la Phocide, ceux de l'île d'Eubée, les Achaïens, les Phthiotes, les Magnésiens, les Thessaliens et les Perrhaebiens.

Or, pour la première fois, toute l'assemblée ne put pas ouïr la voix du héraut; et de ceux qui l'ouïrent, la plupart ne put encore pas distinctement entendre ce qu'il avait dit ; ains y avait par tout le parc où se faisaient les jeux un bruit confus, et un tumulte du peuple qui s'émerveillait, et demandait que ce pouvait être : de sorte qu'il fallut que le héraut recommençât une autre fois à proclamer. Par quoi étant derechef fait silence, le héraut, poussant sa voix plus fort que devant, s'écria si haut, que son cri fut ouï de toute l'assemblée : et lors se leva une clameur de joie que tout le peuple jeta si haute, qu'elle fut entendue jusqu'en la mer, et incontinent tout le monde qui avait jà pris place, et s'était assis pour voir l'ébat des combattants, se leva en pieds sans plus se soucier des jeux, et s'en allèrent tous à grande joie saluer, embrasser et remercier leur bienfaiteur et le protecteur et affranchisseur de la Grèce, Titus.

(Quintius Flaminius.)

Après qu'ils furent bien las de crier et de chanter autour de son pavillon jusques à la nuit, à la fin ils se retirèrent, et en se retirant, ils rencontraient quelques-uns de leurs parents, amis ou citoyens, ils s'entr'embrassaient et se baisaient l'un l'autre de joie, puis s'en allaient souper et faire bonne chère ensemble, là où s'éjouissant encore davantage, comme l'on peut penser, à la table, ils ne tenaient autres propos que des affaires de la Grèce, discutant entre eux combien de grosses guerres elle avait faites et souffertes par le passé, toutes pour recouvrer ou défendre sa liberté, et néanmoins jamais ne l'a-

vait pu ni plus joyeusement ne plus certainement obtenir qu'elle faisait alors, recevant le plus honorable loyer, et le plus digne d'être combattu qui saurait être au monde, par la prouesse d'hommes étrangers qui combattaient pour elle, sans qu'il lui coûtât une seule goutte de sang, par manière de dire, ne qu'elle perdît un seul homme, pour la mort duquel on dût porter le deuil.

Aussi se glorifiait Titus d'avoir remis la Grèce en liberté* plus que de nul autre exploit qu'il eût oncques fait.

(Titus Quititius Flaminius.)

Gaïus persuada au Sénat de faire vendre le blé que Fabius avait envoyé d'Espagne, et en renvoyer l'argent aux villes et communautés qui l'avaient fourni, et en même temps d'en faire une réprimande à ce Fabius, parce qu'il rendait l'empire romain odieux et insupportable aux sujets d'icelui. Cette proposition lui engendra grande gloire et grande bienveillance es provinces sujettes aux Romains.

Davantage il mit en avant plusieurs repeuplements de villes détruites, de faire paver et accoutrer les grands chemins, et bâtir de grands greniers pour y faire provision et munition de blés, de toutes lesquelles œuvres lui-même entreprenait la charge et la. superintendance de les conduire à chef, ne se lassant point, pour travail qu'il eût, de pourvoir et donner ordre à tant et de si grandes entreprises, mais les achevant toutes avec si grand labeur et si merveilleuse diligence et promptitude, qu'il semblait qu'il n'en eût qu'une seule à faire, tellement que ceux mêmes qui le haïssaient et qui le craignaient, s'ébahissaient de voir comment il était actif et expéditif en toutes choses.

Le peuple semblablement s'émerveillait aussi à le regarder seulement, voyant toujours autour de lui une tourbe grande d'ouvriers, manoeuvres, ambassadeurs, officiers, gens de guerre, gens de lettres, à tous lesquels il satisfaisait avec une facilité merveilleuse, retenant toujours sa dignité, et usant toutefois de courtoisie et d'humanité grande, en s'accommodant particulièrement à chacun d'eux, de sorte qu'il faisait trouver ses calomniateurs importuns et fâcheux, quand ils allaient disant qu'il était à craindre, en l'appelant homme violent et insupportable, tant il savait bien gagner la bien-

veillance de la commune., étant encore plus populaire en sa conversation et en ses actions, qu'il n'était en ses harangues.

(Gaïus Gracchus.)

Quoique Cicéron eût une extrême ambition et convoitise d'honneur en la tête, il ne portait envie quelconque à la gloire des autres, ains était fort libéral à louer les hommes excellents, tant ceux qui avaient été paravant lui que ceux qui étaient de son temps, comme on peut voir par ses écrits ; et l'on a encore mis par mémoire quelques mots notables qu'il dit d'aucuns des anciens, comme d'Aristote, que son style était un fleuve d'or coulant : et de Platon, que, si Jupiter même voulait parler, il parlerait comme lui : et de Théophraste, qu'il l'appelait ses délices : et des oraisons de Démosthène, au jour qu'on lui demanda laquelle lui semblait la meilleure, il répondit : la plus longue.

Et des hommes qui de son temps ont été renommés, ou en éloquence, ou en savoir, il n'y en a pas un duquel il n'ait encore éclairci la renommée, en écrivant ou parlant honorablement de lui.

(Cicéron .)

Magnanimité

Comme lors chacun écrivait sur sa coquille le nom de celui qu'il voulait bannir, on dit qu'il y eut un paysan si grossier et si ignorant qu'il ne savait ni lire, ni écrire, lequel s'adressa à Aristide, pource qu'il le rencontra le premier, et lui bailla sa coquille, en le priant de vouloir écrire dessus le nom d'Aristide. De quoi Aristide s'ébahissant, lui demanda si Aristide lui avait fait quelque déplaisir. Nenni, répondit le paysan, et, qui plus est, je ne le connais point, mais il me fâche de Vouïr ainsi par tout appeler le Juste. Aristide ayant ouï ces paroles ne lui répondit rien, ains écrivit lui-même son nom dessus la coquille et la lui rebailla. Mais au partir, en sortant de la ville, il leva ses deux mains vers le ciel, et fît une prière du tout contraire à celle d'Achille en Homère, priant aux

dieux que jamais il n'advînt de telles affaires aux Athéniens, qu'ils fussent contraints d'avoir souvenance d'Aristide.

(Aristide.)

Périclès était véritablement grand et excellent personnage, non seulement pour la douceur et clémence qu'il avait toujours conservées au maniement de si grandes affaires, entre tant d'ennemis et de malveillants, mais aussi pour avoir eu ce jugement, de réputer que le meilleur de ses plus glorieux actes était n'avoir en si absolue puissance jamais rien concédé à haine, envie, ni à courroux, ni s'être sans merci vengé d'aucun sien ennemi. Il me semble que cela seul rendait son surnom d'Olympien, c'est-à-dire divin ou céleste, lequel autrement était trop arrogant et. trop superbe, non odieux ni envié, ains plutôt bien séant et convenable pour avoir eu la nature si bénigne et tant débonnaire, et en si grande licence avoir conservé ses mains pures et nettes, ne plus ne moins que nous réputons les dieux pour être auteurs de tous biens, et cause de nuls maux, dignes de gouverner et régir tout le monde.

(Périclès.)

On peut recueillir du discours de la vie d'Alexandre que la providence divine fit présent des vertus les plus apparentes dans les autres hommes illustres Grecs et Romains à ce prince-ci, lequel, outre sa piété, justice, équité, prudence, suffisance, conduite, expérience, sagesse, vaillance, continence et félicité, en ses adversités se fortifie d'espérance, en prospérité, environné de flatteurs, ne s'enivre point de sa grandeur humaine, se reconnaît mortel et fait joug en diverses sortes, est patient à merveilles, supporte les médisances de ses familiers, ne met pas la main à la plume ou à l'épée pour se venger de ceux qui l'offensaient, estimant chose digne d'un roi souffrir d'être blâmé, et ouïr mal pour faire bien : démontrant une affection cordiale et un grand honneur à ses amis, jusques à quitter ses ' commodités nécessaires pour l'amour d'eux, leur écrire fort familièrement, et avoir un soin spécial de leurs personnes et de leurs affaires. Il pourvoit ses serviteurs, paye aux créanciers six millions d'or dus par ses soudards, envoie d'Asie en Grèce pareille somme pour faire rebâtir des temples aux dieux au lieu de ceux que les Perses

avaient démolis : bref au milieu des affaires il montre une adresse et valeur invincible, sans succomber à difficulté quelconque.

(Alexandre et César.)

Alexandre séjourna quelque temps en la Cilicie pour une maladie, laquelle aucuns disent lui être advenue de travail, les autres pour s'être baigné en la rivière de Cydnus, qui. était froide comme glace. De quoi que ce fût, il n'y eut pas un des autres médecins qui osât entreprendre de la secourir, estimant que le mal était incurable et plus puissant que tous les remèdes qu'on lui pourrait bailler, et craignent que les Macédoniens ne s'en prissent à eux, et ne les calomniassent, s'ils faillaient à le guérir. Mais Philippe Acarnanien, considérant qu'il se portait très mal, et se confiant en l'amitié que son maître lui montrait, pensa que ce serait trop lâchement fait à lui, si, le voyant en tel danger de sa vie, il ne se hasardait jusques à éprouver tous les derniers et plus extrêmes remèdes de son art, à quelque péril que ce fût de sa propre personne: au moyen de quoi il entreprit de lui donner médecine, et lui persuada de la prendre et boire hardiment, si bientôt il voulait être sain et dispos pour aller à la guerre. Sur ces entrefaites, Parménion lui écrivit une lettre du camp, par laquelle il l'avertissait qu'il se donnât bien garde de ce Philippe, pour ce qu'il avait été pratiqué et gagné par Darius, sous promesses de grands biens, qu'il lui devait donner avec sa fille en mariage, pour loyer de faire mourir son maître. Alexandre ayant lu cette missive la mit dessous son chevet", sans la montrer à personne de ses plus familiers : et quand l'heure de prendre la médecine fut venu, Philippe entra dedans la chambre avec les autres privés amis du roi, portant en sa main le gobelet où était la médecine.

Alexandre adonc lui donna la lettre, et prit au même instant le gobelet de la médecine franchement, sans montrer qu'il eût doute ni soupçon de rien ; si fut chose émerveillable et qu'il faisait fort bon voir, que l'un d'un côté lisant la lettre, et l'autre buvant le breuvage en même temps, et de considérer comme ils jetèrent tous deux ensemble les yeux l'un sur l'autre, mais non pas avec un même visage, mais Alexandre avec un visage riant et ouvert, témoignant la confiance qu'il avait en son médecin Philippe, et l'amitié qu'il lui por-

tait, et l'autre avec contenance d'homme qui se passionnait et se tourmentait pour cette fausse calomnie qu'on lui avait mise sus ; car tantôt il tendait les mains vers le ciel, appelant et invoquant les dieux à témoins de son innocence, et tantôt il approchait du lit et priait Alexandre d'avoir bon courage et de faire assurément ce qu'il lui dirait; car la médecine commençant à être maîtresse, chassa et enfondra par manière de dire, jusques au fond du corps la vigueur et force naturelle, de manière qu'il perdît la parole, et lui vînt une grande faiblesse et pâmoison, telle qu'il n'avait presque plus de pouls ni d'apparence de sentiment : toutefois, cela passé, il fut en peu de jours remis sus par Philippe. Et après s'être un petit renforcé, il se montra aux Macédoniens ; car jamais ils ne voulurent avoir patience, quelque chose qu'on leur sût dire ne promettre de sa convalescence, jusques à ce qu'ils l'eurent vu.

(Alexandre.)

Tout ne va donc, dit Darius, encore pas mal pour les Perses, et ne nous réputera-t-on pas du tout lâches et efféminés pour avoir été vaincus par tel adversaire. Quant a moi, je prie aux dieux qu'ils m' envoient heureux succès, et enfin la victoire de cette guerre, afin que je puisse aussi surmonter Alexandre en bénéficiante ; car j'ai une émulation et jalousie de me montrer encore plus bénin envers lui que lui envers moi. Mais si c'est fait que de moi et de ma maison, je te supplie, Jupiter, protecteur de» Vempire des Perses, et vous, dieux tutélaires des rois etdes royaumes, que vous ne permettiez qu'autre qu'Alexandre seye au siège et trône royal de Cyrus. Voilà comme on gagne la victoire par vertu.

(De la fortune ou vertu d'Alexandre.)

Ils trouvèrent Darius, à grande peine, étendu dessus un chariot, ayant le corps tout percé de plusieurs coups de dards et de javelots, qu'on lui avait donnés, et étant bien près de rendre l'esprit : ce néanmoins encore, demanda-t-il à boire, et but de l'eau fraîche que lui bailla Polystrate, auquel, après avoir bu, il dit : Cetuiest le dernier de mes malheurs, mon ami, qu'ayant reçu à plaisir de toi, je n'ai pas moyen de te le rendre ; mais Alexandre Ven donnera la récompense, et les dieux

à Alexandre, de la bonté, douceur et humanité dont il a usé envers ma mère, ma femme et mes enfants, en la main duquel je te prie que tu touches pour moi. En disant ces dernières paroles, il prit la main de Polystrate, et rendit l'âme tout aussitôt.

Alexandre y survint incontinent après, et montra évidemment qu'il lui déplaisait fort de sa fortune, et détachant son manteau, le jeta dessus le corps, et l'en enveloppa. Depuis, ayant trouvé moyen d'avoir Bessus entre ses mains, il le fit démembrer avec deux arbres hauts et droits, qu'il fit courber l'un devers l'autre, et attachera chacun une partie du corps, puis les laisser retourner en leur naturel par telle impétuosité, que chacun en emporta sa pièce. Mais pour lors, ayant fait ensevelir et embaumer royalement le corps de Darius, il l'envoya à sa mère, et reçut au nombre de ses amis son frère Exathres.

(Alexandre.)

Dion, celui qui chassa Denis hors de sa tyrannie, étant très averti que Callippe, auquel il se fiait plus qu'à nul autre de ses hôtes ni amis, épiait les moyens de le faire mourir, n'eut jamais le cœur d'en informer pour le convaincre, disant qu'il aimait mieux mourir que vivre en cette peine, d'avoir à se garder, non de ses ennemis seulement, mais aussi de ses amis.

(Les dits notables des anciens rois.)

Après la mort d'Antipater, les Athéniens ayant recouvré leur liberté du gouvernement populaire, Phockm tut condamné à la mort par le peuple, en pleine assemblée de ville, et ses amis aussi, lesquels s'en allèrent pleurant et se lamentant au supplice ; mais Phocion, marchant gravement, sans mot dire, trouva par le chemin l'un de ses ennemis qui lui cracha au visage; et lui, se retournant devers les magistrats, leur dit: N'y aura-t-il personne qui réprime l'insolence et vilenie de cet homme ici ? L'un de ceux qui devaient mourir avec lui, se courrouçait et se tourmentait, et Phocion lui dit : Ne te réconfortes-tu pas, Philippe, de ce que tu t'en vas mourir en la, compagnie de Phocion ? Et comme on lui tendait la coupe où était le breuvage de la ciguë, on lui demanda s'il voulait plus rien dire; alors, adressant sa parole à son fils :Je tecommande,

dit-il, et te prie de ne porter point de rancune pour ma mort aux Athéniens.

(Les dits notables des anciens rois.)

Dans une escarmouche, fut pris un Romain, nommé Pomponius, homme estimé, lequel fut mené, tout blessé qu'il était, devant Mithridate, qui lui demanda si, en lui sauvant la vie et le faisant guérir, il ne voudrait pas devenir son serviteur et son ami : Oui bien, lui répondit-il promptement, si tu fais paix avec les Romains; sinon je te serai toujours ennemi. Le roi estima beaucoup sa vertu, et ne lui fit aucun déplaisir.

(Lucullus.)

On peut connaître la magnanimité et grandeur du courage de Sertorius, premièrement à ce qu'il appelait les bannis qui s'étaient sauvés de Rome, et retirés devers lui, sénateurs, et les tenant arrière soi, les nommait le sénat, et en faisait les uns questeurs, les autres préteurs, ordonnant toutes choses selon les coutumes et à la guise de son pays, et puis, à ce que, faisant la guerre avec les armes des villes d'Espagne, et la soutenant à leurs dépens, jamais néanmoins, il ne leur céda un tout seul point de l'autorité souveraine, non pas seulement des paroles, mais leur bailla toujours gouverneurs, officiers et capitaines romains, comme celui qui disait toujours qu'il combattait pour la liberté du peuple romain, non pour accroître la puissance des Espagnols au préjudice des Romains.

Car aussi, à la vérité, il avait une grande dévotion envers son pays, et désirait singulièrement y pouvoir être rappelé : mais néanmoins en ses adversités, quand ses affaires se portaient mal, c'était alors qu'il se montrait de plus grand cœur, sans donner apparence aucune à ses ennemis, de courage affaibli ni ravalé ; mais en ses prospérités, quand il avait avantage sur eux, il mandait à Métellus et à Pompée, qu'il était bien content de poser les armes, et de vivre chez soi en homme privé, moyennant qu'il fût par édit public rappelé et restitué, et qu'il aimait mieux être le moindre citoyen de Rome, qu'étant banni de son pays, être appelé empereur de tout le reste du monde.

(Sertorius.)

(A la bataille de Philippes) Aussi y demeurèrent morts sur le champ tous les plus gens de bien qui fussent en l'armée, qui s'exposèrent courageusement à tout danger pour sauver la personne de Brutus; entre lesquels y avait un de ses plus familiers, nommé Lucilius, qui, voyant une troupe d'hommes d'armes barbares ne faisant compte de tous les autres qu'ils rencontraient en leur voie, et tirant tous en foule droit à rencontre de Brutus, se délibéra de les arrêter tout court, au péril de sa vie, et, étant demeuré derrière, leur dit qu'il était Brutus ; et à celle fin qu'ils le crussent plutôt, les pria de le mener à Antoine, pource, disait-il, qu'il craignait César et qu'il se fiait plus à Antoine.

Ces Barbares étant fort joyeux de cette rencontre et cuidant bien avoir trouvé une très heureuse fortune, le menèrent qu'il était déjà nuit, et envoyèrent devant quelques-uns d'entre eux pour en avertir Antoine, lequel en fut aussi très aise, et vint au devant de ceux qui le menaient. Les autres, qui entendirent qu'on amenait Brutus prisonnier, y accoururent aussi de toutes parts, les uns ayant compassion de sa fortune, les autres disant qu'il avait fait chose indigne de sa réputation, de s'être, pour peur de mourir, laissé ainsi lâchement prendre vif à des Barbares.

Quand ils approchèrent les uns des autres, Antoine s'arrêta un peu, pensant en lui-même comment il se devait porter envers Brutus; et cependant Lucilius lui fut présenté, qui se prit à dire d'un visage fort assuré : Je te puis assurer, Antoine, que nul ennemi n'a pris ni ne prendra vif Marcus Brutus, et à Dieu ne plaise que la fortune ait tant de pouvoir sur la, vertu ; mais quelque part qu'on le trouve, soit vif, soit mort, on le trouvera toujours en état digne de lui. Au reste, quant à moi, je viens ici au devant de toi ayant abusé ces hommes d'armes ici, en leur faisant accroire que j'étais Brutus, et ne refuse point de souffrir tous tels tourments que tu voudras.

Ces paroles de Lucilius ouies, tous les assistants en demeurèrent fort étonnés, et Antoine, regardant ceux qui l'avaient amené, leur dit : Je pense que vous êtes bien navrés d'avoir failli à votre entente, compagnons, et qu'il vous est avis que celui-ci nous a fait un grand tort; mais je veux bien que vous sachiez que vous avez faitune meilleure prise que celle que vous poursuiviez ; car au lieu d'un ennemi, vous m'avez amené un ami : et quant à moi, si vous m'eussiez amené Brutus vif, je

LA MpRALE DE PLUTARQUE

ne sais certes que je lui eusse fait, là où f aime trop mieux que tels hommes que celui-ci soient mes amis que mes ennemis En disant cela il embrassa Lucilius, et pour lors le consigna et bailla en garde à l'un de ses amis, en le lui recommandant • et Lucilius le servit toujours depuis loyalement et fïdèlement, jusques à la mort. '

(Brutus.)

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