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CHAPITRE XI

La bonté d'une chose, c'est sa perfection. De même, je crois qu'on peut dire que la bonté humaine est la perfection de la vertu. Dans la justice et même la générosité, on sent parfois encore l'effort sur soi, parce qu'il y a peutêtre plus de respect de soi et de dignité que de sympathie et d'amour pour les autres. Mais la bonté est comme la grâce de la vertu. L'habitude de faire le bien étant devenue comme une seconde nature, l'âme répand à la fois et tout naturellement sa lumière et sa chaleur sur tous ceux qui sont à la portée de son rayonnement. Ainsi elle s'épanouit et se contente elle-même ; et ses actes ont quelque chose de doux et de pénétrant qui réchaufïe le cœur et lui fait sentir la joie de vivre. Il était réellement bon, celui qui a dit que « le bien faire à autrui est plus plaisant que le bien recevoir d'autrui » (Epicure). Mais on ne comprend cette parole que lorsqu'on a fait soimême l'expérience : elle reste lettre close pour celui qui recherche, au lieu du bien, le plaisir de bien faire, de s'en applaudir et d'en être loué. La bonté n'est parfaite que si elle est absolument désintéressée. Alors tout ce qui touche les autres produit en elle un mouvement de sym-

pathie qui lui donne en un instant l'intuition de leur situation et lui inspire les paroles et les actes qui sont les meilleurs dans les circonstances actuelles. Au-dessus de la joie d'être si bien compris et de rencontrer des procédés si délicats, il n'y a que la joie de faire des heureux. La bonté est à la portée de tous, puisqu'elle est pardessus tout le don du cœur. Le charme de la bonté est irrésistible. Il est particulièrement touchant chez ceux que la fortune a maltraités, et qui ont profité de ses coups pour se rendre plus doux et plus compatissants.il a quelque chose de divin chez les grands et les puissants de ce monde. C'est que trop souvent, à ces hauteurs, le vertige fait perdre de vue les multitudes tourmentées par des maux infinis; et il faut une grande âme pour se défendre contre les enivrements de l'orgueil, et ne se servir de son pouvoir que pour le bonheur d'autrui. Des héros, tels qu'Epaminondas, Paul-Emile, Lucullus, Alexandre et bien d'autres ont su allier à l'intrépidité la bénignité; et ils ont mis au-dessus de la gloire de leurs hauts faits les joies de la bonté et de la clémence. Gaton, terrible et redoutable en droit et en justice, «se montrait au demeurant humain, gracieux, bénin envers tout le monde. » Flaminius « se trouvait plus volontiers avec ceux qui avaient besoin de son aide qu'avec ceux qui pouvaient lui faire du bien».Cimon faisait ôter de ses terres toutes les clôtures et tenait table ouverte pour tous ceux qui voulaient jouir de ses biens. Les Gracques consacraient leur vie au droit des pauvres, et s'exposaient à la vengeance de leurs injustes oppresseurs. Gicéron bravait l'animosité des puissants en plaidant la cause des petits. César même fait oublier ses fautes en disant que « le plus grand et le plus doux fruit de la victoire était de sauver

ceux qui avaient porté les armes contre lui. » Phocion, inflexible pour la justice, était doux, gracieux, courtois, humain envers tous et faisait du bien même à ses adversaires. Sa vie abonde en' traits de bonté dont le moindre n'est pas d'avoir défendu, en procès criminel, un méchant, malgré les reproches de ses amis qu'il déconcerte par cette parole : « Les gens de bien n'ont pas besoin de telle défense. » Àrtaxerxès Longue-Main, dont le grand cœur resta incorruptible au milieu de toutes les splendeurs de la royauté, aimait à donner et ne dédaignait pas les moindres présents de ses sujets. C'est ainsi qu'il reçut avec émotion le don d'un pauvre, qui, n'ayant rien à lui offrir, lui présenta de l'eau fraîche dans le creux de sa main. Par sa grâce exquise, il nous montre que les plus empressés à faire le bien sont aussi les plus reconnaissants des bienfaits d'autrui. Le cœur répond au cœur.

Il y a une sorte de bonté qui est faite d'humilité: c'est celle qui juge avec indulgence les fautes d'autrui. On apprend, en effet, à pardonner, quand on s'interroge soimême et qu'on reconnaît en soi ce qu'on reproche à ses semblables. Ainsi la bonté excuse, supporte et pardonne tout. Pleine de pitié pour les faibles, elle leur évite les occasions de chute ; et quand elle a sur eux quelque autorité,, elle en use avec le plus de modération. Au lieu d'accabler un ennemi vaincu, elle ménage avec délicatesse son orgueil et ne se sert de sa victoire que pour pratiquer la clémence avec la simplicité d'une âme accoutumée à faire aisément les plus grandes choses.

Ce qu'il y a de plus parfait dans la bonté, c'est l'oubli complet de soi, le sacrifice de tous ses plus chers intérêts pour le bien d'autrui. L'histoire nous rapporte un nombre infini de traits de dévouement; et ce sont là les plus belles

annales de l'héroïsme. Quand une noble passion, telle que l'amitié, l'amour de la famille, de la patrie ou de l'humanité enflamme un grand cœur, il est heureux de vivre et de mourir pour le salut de ce qu'il aime plus que soi. Alors même que son immolation reste sans effet pour les choses de ce monde, elle n'en élève pas moins l'âme à la suprême grandeur et lui suscite une glorieuse lignée de héros et de martyrs.

L'homme de bien aime mieux donner que recevoir

L'homme de bien est premièrement de facile accès, affable à tous, tenant sa maison ouverte comme un port de refuge pour tous ceux qui se veulent servir de lui. Et puis il ne montre pas sa débonnaireté soigneuse aux négoces et affaires de ceux qui l'emploient, mais aussi en ce qu'il se va réjouir avec ceux à qui il sera arrivé quelque bonne aventure, et condonloir aussi avec ceux auxquels il sera échu quelques mésaventures: ne se rendant pas moleste ni fâcheux à personne par un grand nombre de valets qu'il mènera avec soi aux bains, ni à retenir places aux théâtres, quand on y jouera des jeux, ni remarquable par aucuns signes extérieurs de délices et de somptueuse superfluité : mais, étant égal et semblable au commun des autres en habillement, en dépense de table, en la nourriture de ses enfants, suite, état et vêtement de sa femme, et bref se voulant emporter en toutes choses, comme un simple homme et simple citoyen.

(Que Von ne saurait vivre joyeusement selon la doctrine d'Epicure.)

Quelles donc et combien grandes voluptés devons-nous estimer qu'étaient celles de Platon, quand Dion, sortant de son école et de sa discipline, alla ruiner le tyran Denis et délivrer la Sicile ! Et quelles joies devait sentir Aristote, quand il fit réédifier la ville de sa naissance, qui était toute par

terre, et fit rappeler ses citoyens, qui en étaient tous chassés et bannis ! Et quelles Théophraste et Phidias qui ruinèrent les tyrans qui avaient usurpé la domination de leur pays !

(Instructions pour ceux qui manient affaires de VEtat.)

Épicure dit que le faire bien à autrui est non seulement plus honnête que le recevoir bien d'autrui, mais encore plus plaisant : car il n'y a rien qui engendre tant de joie que fait la grâce, c'est-à-dire la bénéficence, et avait bon jugement celui qui imposa les noms aux trois Grâces, Aglaïa, Euphrosyné et Thalia: car certainement la joie et le contentement est bien plus grand et plus net en celui qui donne la grâce, qu'en celui qui la reçoit. Voilà pourquoi plusieurs souvent rougissent de honte quand ils reçoivent du bien, là où l'on est toujours bien aise quand on en fait.

(Que Von ne saurait vivre joyeusement selon la doctrine d'Epicure.)

Il est bien vrai qu'à son avènement à la couronne, Artaxerxès Longue-Main ensuivit fort la bénignité et débonnaireté du premiir Artaxerxès dont il portait le nom : car il écoutait plus gracieusement ceux qui avaient à faire de lui, honorait et récompensait plus largement ceux qui l'avaient mérité, et faisait punir les délinquants avec telle modération, qu'il donnait assez à connaître que ce n'était point par appétit de vengeance, ni par volonté désordonnée d'outrager personne qu'il le faisait; quand il recevait des présents, il ne montrait pas moins que lui d'aise et de bon accueil envers ceux qui les lui donnaient, et donnait avec autant de franchise et de bonté: car toute chose qu'on lui présentait, pour petite ou légère qu'elle fût, il ne la dédaignait point, mais l'acceptait de bien bon cœur.

Gomme il dit un jour d'un nommé Romises qui lui faisait présent d'une pomme de grenade belle et grosse à merveille : Par le soleil, dit-il, cet homme ici en peu de temps ferait d'une petite ville une grosse cité, qui la lui donnerait à gouverner. Une autre fois, il y eut un pauvre homme de métier, qui voyant que chacun offrait quelque présent au roi, l'un d'une chose, et l'autre d'une autre, ainsi comme il passait, et ne

trouvant promptement autre chose en son chemin, qu'il lui pût offrir, s'encourut à la rivière, là où il puisa de l'eau en ses deux mains, et la lui allaprésenter. Le roi Artaxerxès en fut si aise et le trouva si bon, qu'il lui envoya dedans une coupe d'or massif mille dariques, qui étaient pièces d'or ainsi nommées, pour ce que l'image de Darius y était imprimée.

(Artaxerxès.)

Étant Cimon devenu riche, il dépensa les biens qu'il avait honorablement gagnés sur les Barbares, encore plus honorablement à en survenir aux nécessités de ses pauvres citoyens: car il fît ôter toutes les clôtures de ses terres et héritages, afin que les étrangers passants et ses citoyens qui en auraient affaire, y pussent prendre du fruit qui y serait, tout comme ils en voudraient, sans danger, et tenait tous les jours en sa maison une table, non friande, mais où il y avait à manger pour beaucoup de personnes, et où ses pauvres bourgeois qui y voulaient venir étaient reçus et repus, sans qu'ils eussent besoin de travailler de leur métier pour vivre, afin qu'ils eussent plus grand loisir de vaquer aux affaires de la chose publique. Toutefois le philosophe Aristote écrit que ce n'était pas à tous Athéniens indifféremment qu'il tenait maison, ains à ceux qui étaient du bourg de Lacia seulement, dont luimême était natif. Davantage il avait toujours à l'entour de lui quelques jeunes hommes de ses domestiques, bien vêtus; et si d'aventure, en allant par la ville, il rencontrait quelque vieil citoyen qui fût pauvrement vêtu, il faisait dépouiller un de ces jeunes gens, et charger d'accoutrement à lui, et cela n'était point pris en mauvaise part, ains semblait à tous chose vénérable : qui plus est, ces mêmes jeunes hommes portaient toujours sur eux bonne somme d'argent, et quand ils trouvaient sur la place ou par les rues quelque honnête citoyen qu'ils connussent être souffreteux, ils lui mettaient secrètement, sans mot dire, quelques pièces d'argent en la main.

(Cimon.)

Anaxagore abandonna sa maison, et laissa ses terres venir en friche et en pâturages par un mépris des choses terriennes, et un ravissement de l'amour des célestes. Il se trouva

délaissé de tout le monde en sa vieillesse, et se coucha la tête affublée, en résolution de se laisser mourir de faim. De quoi Périclès étant averti, s'encouru aussitôt tout éperdu devers lui, et le pria le plus affectueusement qu'il lui fût possible, qu'il retournât en volonté de vivre, en lamentant non lui, mais soi-même, de ce qu'il perdait un si féal et si sage conseiller aux occurrences des affaires publiques : adonc Anaxagore se découvrit le visage et lui dit: Ceux qui ont affaire de la lumière d'une lampe, Périclès,?/ mettent de V huile pour V entretenir.

{Périclès.)

Il y eut une fois un sien hôte qui conviait Philippe d'aller souper chez lui. Il y alla ; mais par le chemin il rencontra plusieurs qu'il y mena aussi avec lui, dont il aperçut que son hôte se troubla tant, pource qu'il n'avait pas apprêté assez à souper pour tant de gens ; ce qu'ayant Philippe aperçu, envoya secrètement dire en l'oreille à tous ceux qu'il avait amenés, qu'ils gardassent en leur estomac lieu pour la tarte ; les autres, cuidant qu'il le dît à bon escient, s'abstinrent de manger, de manière que la viande vint à être suffisante pour tous.

(Du vice et de la vertu.)

Quelquefois je m'émerveille, comment ni pourquoi, un homme si âpre et si sévère, comme il appert que Phocion a été, eutoncques le surnom de bon. Toutefois à la fin je trouve que c'est bien chose difficile, mais non pas impossible de trouver, un homme comme un vin qui soit gracieux et un peu ferme tout ensemble, comme des autres au contraire, qui de prime face semblent doux au hanter, et puis se trouvent fort fâcheux et dédommageables à ceux qui conversent avec eux.

Phocion ne fit jamais mal ne déplaisir à citoyen quelconque, pour inimitié privée qu'il eût à l'encontre de lui, ni n'en haït oncques pas un, mais était seulement âpre, rude et aigre à l'encontre de ceux qui résistaient à quelque chose qu'il entreprenait de faire pour le bien public ; car au demeurant il se montrait en toute autre chose, doux et gracieux, courtois et humain à tout le monde, jusques à hanter privément avec ceux qui lui étaient adversaires, et les secourir en leurs affaires, s'ils venaient à tomber en quelque danger et en quelque

adversité ; suivant lequel propos, ses amis le tansèrent un jour de ce qu'il défendait en jugement un méchant, à qui l'on faisait le procès criminel, et il lui répondit que les gens de bien n'avaient point besoin de telle défense. Une autre fois Aristogiton, le calomniateur, étant en la prison, après avoir déjà été condamné, envoya devers lui le supplier de le venir voir : ce qu'il fit, et alla jusque dedans la prison, dont ses amis le voulaient détourner ; mais il leur dit : Laissez-moi faire: car en quel lieu pourrais-je voir Aristogiton plus volontiers qu'en la prison ?

Au reste, quand il partait d'Athènes quelque armée en mer, s'il y avait un autre capitaine qui en fût chef que Phocion, les villes maritimes alliées des Athéniens et les insulaires munissaient leurs murailles, comblaient leurs ports, et apportaient des champs dedans la ville, leurs femmes, leurs enfants, leurs esclaves, leur bétail et tout le reste de leurs biens, comme si c'eussent été ennemis déclarés en guerre ouverte; mais au contraire, si Phocionen était chef, ils allaient jusque bien loin au-devant avec leurs vaisseaux couronnés de festons et de chapeaux de fleurs en signe de réjouissance publique, et le conduisaient eux-mêmes en leurs maisons.

(Phocion.)

Un nommé Pésillas demanda de l'argent à Alexandre pour marier ses filles: il lui fit bailler cinquante talents, qui sont environ trente mille écus ; l'autre lui dit que c'était bien assez de dix seulement. Alexandre lui répliqua: si c'est assez à prendre pour toiy ce n'est pas assez à donner pour moi . Il commanda aussi à ses trésoriers de donner au philosophe Anaxarque tout ce qu'il leur demanderait: les trésoriers lui rapportèrent qu'il demandait une somme excessive de cent talents : et Alexandre leur répondit: il fait bien s'assurant qu'il a en moi un ami qui peut et veut lui en donner autant.

(Les dits notables des anciens rois.)

Alexandre étant de sa nature libéral, et aimant à donner, cette volonté lui crût encore davantage, à mesure que ses affaires allèrent prospérant ; et si accompagnait les présents qu'il faisait d'un visage gai, et d'une caresse qui les rendait encore beaucoup plus agréables. De quoi je veux, en cet

endroit, réciter quelque peu d'exemples : Ariston, qui était colonel des Péoniens, ayant occis un des ennemis, et lui en montrant la tête, lui dit : Sire, un tel présent en noire pays se récompense d'une coupe d'or. Alexandre en se riant lui répondit : Oui bien d'une coupe vide; mais j'en bois a loi dedans cette-ci pleine de bon vin, que je le donne. Une autre fois il trouva un pauvre homme macédonien, qui menait un mulet chargé de l'or du roi, et comme le mulet se trouvait si las et recru qu'il ne pouvait plus se soutenir, le muletier macédonien chargea la somme sur ses épaules, et la porta luimême un espace de chemin ; mais à la fin il s'en trouva si chargé, qu'il voulait mettre son fardeau en terre : ce que voyant, Alexandre demanda que c'était, et l'ayant entendu, lui dit : Ne le lasse point, et fais tant que tu le portes encore jusqu'en ta tente, car je te le donne.

Bref, il savait plus mauvais gré à ceux qui ne voulaient point prendre de lui, qu'à ceux qui lui demandaient : comme il écrivit à Phocion qu'il ne le tiendrait plus pour un de ses amis, s'il refusait les présents qu'il lui faisait.

Il n'avait d'aventure rien donné à un jeune garçon qui se nommait Serapion, lequel servait de jeter la balle à ceux qui jouaient, non pour autre cause que pource qu'il ne lui demandait rien. Parquoi, un jour que le roi y vint pour jouer, ce garçon jeta toujours la balle aux autres qui jouaient avec lui, et à lui non; tellement que le roi, à la fin, lui dit : Et à moi, ne me donnes-tu point ? Non, réponditil, sire, pource que tu ne me demandes point. Alexandre entendit incontinent ce qu'il voulait dire, et s'en prenant à rire, lui fit depuis beaucoup de bien.

(Alexandre.)

Alexandre, devenu roi de toute l'Asie, fit de somptueux et magnifiques sacrifices aux dieux, et donna à ses familiers de grandes richesses, terres, maisons et seigneuries : et voulant aussi montrer sa libéralité aux Grecs, il leur écrivit qu'il voulait que toutes tyrannies fussent abolies en la Grèce, et que tous les peuples grecs vécussent sous leurs lois en liberté : mais particulièrement il fit entendre à ceux de Platée qu'il voulait faire rebâtir leur ville, pour autant qu'anciennement leurs prédécesseurs avaient baillé et donné leur pays aux

Grecs, pour y combattre contre les Barbares pour la défense de la liberté commune de toute la Grèce, et envoya jusques en Italie à ceux de Grotone, partie du butin, pour honorer la mémoire de la vertu et bonne affection de Phaylus, leur citoyen, qui, du temps des guerres médoises, comme les Grecs habitant en Italie eussent abandonné ceux de la vraie Grèce, pource qu'ils ne pensaient pas qu'ils se dussent jamais sauver, s'en alla avec un sien vaisseau, qu'il arma et équipa à ses propres coûts et dépens, à Salamine, afin de se trouver à la bataille, et être participant du commun péril des Grecs : tant était Alexandre affectionné ami de toute vertu, et désirait conserver la mémoire des beaux et louables faits.

(Alexandre.)

Encore qu'Alexandre entrât en la guerre avec peu de moyen pour la soutenir, si ne voulut-il jamais monter sur un navire que premièrement il ne se fût informé de l'état de tous ses amis, pour entendre les moyens qu'ils avaient de le suivre, et qu'il n'eût distribué à l'un des terres, à l'autre un village, et à l'autre le revenu de quelque bourgade, ou de quelque port ; tellement qu'en ces dons-là, il employa et consuma presque tout le domaine des rois de Macédoine. Parquoi Perdiccas lui demanda : Mais pour toi, sire, que retiens-tu ? Et il lui répondit promptement : L'espérance.

(Alexandre.)

Marcellus était de douce et humaine nature : encore avaitil une grâce de savoir attraire et gagner les cœurs des personnes par courtoisie. Au moyen de quoi Bandius l'étant un jour allé voir et saluer, Marcellus lui demanda qui il était, combien que de longtemps il le connût assez pour seulement avoir occasion d'entrer en propos avec lui. L'autre lui répondit qu'il était Lucius Bandius.

Et adonc Marcellus montrant d'en être tout éjoui et ébahi: Comment, dit-il, et es-tu donc celui Bandius duquel on parle tant à Rome, et qu'on dit qu'il fit si bien son devoir en la journée de Cannes, et qu'il n'abandonna jamais le consul Paul Emile, ains reçut sur son propre corps plusieurs coups qui étaient adressés à lui ? Bandius répondit que c'était lui vraiment ; et lui montra sur sa personne plusieurs cicatrices des

coups qu'il avait reçus. Et Marcellus lui répliqua: Dea, vu que tu avais de si évidentes et si notables marques de la bonne volonté et amitié que tu nous portes, comment ne Cen venaistu incontinent vers nous ? Penses-tu que nous soyons si lâches et si ingrats, que nous ne v.euillions dignement rémunérer la vertu de nos amis, laquelle est honorée même de nos ennemis ? Après lui avoir usé de ces gracieuses paroles, et l'avoir embrassé et caressé, il lui fît présent d'un bon cheval de service pour la guerre, et lui donna cinq cents drachmes d'argent ; et depuis ce jour-là jamais ce Bandius n'abandonna les côtés de Marcellus, ains lui fit toujours partout très loyale et fidèle compagnie, se montrant très âpre à rechercher, découvrir et accuser ceux qui, en sa ville, tenaient parti contraire.

(Marcellus.)

L'une des qualités plus estimées et plus louées qui fussent en Paul-Emile était la libéralité et la magnanimité : car il ne voulut pas seulement voir l'or et l'argent qui se trouva en extrême abondance dans les trésors du roi (Persée), ains les fit livrer par comptes et consigner entre les mains des questeurs et trésoriers, pour les porter aux coffres de l'épargne à Rome: seulement permit-il à ses enfants qui aimaient l'étude et les lettres, de prendre les livres de la librairie du roi ; et en distribuant des présents et prix d'honneur à ceux qui s'étaient bien comportés en la bataille, il donna à son gendre iEIius Tubero une coupe du poids de cinq marcs d'argent (c'est celui duquel nous avons dit auparavant qu'il se tenait et vivait avec autres seize siens proches parents en une même maison, et du revenu d'une même petite terre et possession qu'ils avaient aux champs). Et dit-on que ce fut le premier meuble d'argent qui entrât en la maison des iEliens ; encore y entra-t-il par la voie d'honneur et de vertu : mais auparavant, ni eux ni leurs femmes n'avaient oncques voulu avoir ni or, ni argent.

(Paul-Emile.)

Quand les Romains, anciennement, avaient vaincu quelques-uns de leurs voisins, pour l'amende ils leur ôtaient bien souvent une portion de leurs terres, dont partie se vendait au profit de la chose publique, et partie se joignait au domaine,

qui se baillait puis après à ferme ou à rente aux pauvres citoyens qui n'avaient point d'héritages, en payant un bien peu de rentes tous les ans : mais les riches commencèrent à hausser la rente, et à en débouter, par ce moyennes pauvres; à l'occasion de quoi fut faite une ordonnance, qu'il ne fût loisible à citoyen romain de tenir plus de cinq cents arpents de terre.

Cette ordonnance refréna pour un peu de temps l'avarice des riches, et aida aux pauvres qui demeuraient aux champs sur les terres qu'ils avaient prises à ferme de la chose publique, et vivaient de ce qu'eux ou leurs ancêtres en avaient eu dès le commencement : mais par le laps de temps leurs voisins riches, sous noms de personnes supposées, trouvaient moyen de transférer en eux les arrentements ; et à la fin, sans plus déguiser rien, en tinrent eux-mêmes publiquement et notoirement, en leur nom, la plus grande partie, de manière que les pauvres, en étant ainsi déboutés, n'allaient plus de bon courage à la guerre, ni ne se souciaient plus de nourrir et élever des enfants ; tellement qu'en peu de temps l'Italie se fût trouvée dépeuplée d'hommes de libre condition, et remplie de barbares et d'esclaves, par lesquels les riches faisaient labourer les terres dont ils avaient chassé des citoyens romains; auquel inconvénient essaya de pourvoir et de remédier Gaïus Lœlius, l'ami de Scipion.

Tiberius, aussitôt qu'il fut élu tribun du peuple, se mit incontinent sur ses brisées.

Jamais ne fut faite loi si douce ni gracieuse que celle qu'il proposa contre une si griève injustice et si grande avarice ; car ceux qui devaient être punis de ce qu'ils avaient contrevenu aux lois, et à qui on devait ôter par force les terres qu'ils tenaient injustement contre les ordonnances expresses de Rome, et leur en faire payer l'amende, il voulut que ceuxlà fussent remboursés par le public de ce que les terres qu'ils tenaient illicitement pouvaient valoir, et qu'elles fussent remises aux mains des pauvres bourgeois qui n'en avaient point, et qui avaient besoin d'aide pour vivre.

(Tiberius Gracchus.)

Archélaûs, roi de Macédoine, comme un jour à sa table quelqu'un de ses familiers, homme qu'il savait de peu de

bien et d'honneur, lui demanda en don une coupe d'or dont on se servait à sa table, le roi commanda à l'un de ses gens de la porter en don au poète Euripide. Ce que l'autre trouvant étrange, il lui dit: Ne t'en ébahis point, car tu mérites de demander et lui d'avoir, encore quHl ne demande point.

(Les dits notables des anciens rois.)

Pour montrer la facilité et simplicité grande de César en son vivre ordinaire, on allègue cet exemple que Valérius Léo, un sien hôte, lui donnant un jour à souper en la ville de Milan, servit à table des asperges où Ton avait mis d'une huile de senteur au lieu d'huile simple ; il en mangea simplement, sans faire semblant de rien, et tansa ses amis qui s'en offensaient en leur disant qu'il leur devait bien suffire de n'en manger point, si cela leur faisait mal au cœur, sans en faire honte à leur hôte, et que celui qui se plaignait de telle incivilité, étaitbien incivil lui-même.

Quelque autre fois, en allant par pays, il fut contraint, par une grosse tempête qui se leva soudainement, de s'héberger en la maisonnette d'un pauvre paysan, où il n'y avait pour tout logis qu'une seule chambre, si petite qu'il n'y pouvait gésir qu'une seule personne, encore bien maigrement. Il dit à ses amis qui l'accompagnaient: // faut céder les lieux honorables aux plus malades, suivant lequel propos il voulut qu'Oppius, qui était mal disposé, couchât à couvert au dedans, et lui, avec ses autres amis, coucha sous la saillie de la couverture de la maison au dehors.

(César.)

Lucullus renvoya les Grecs en leur pays, leur donnant argent pour faire leurs dépens par les chemins, et les Barbares aussi qui avaient été là tirés par force hors des lieux de leur naissance : ainsi advint-il que, de la désolation et destruction d'une ville désertée, plusieurs furent rebâties et repeuplées ; au moyen de ce, qu'elles recouvrèrent leurs naturel 5 habitants, lesquels en aimèrent et révérèrent depuis Lucullus comme leur bienfaiteur et leur fondateur.

Toutes autres choses lui succédaient semblablement, ainsi que méritait sa vertu: car il aimait et désirait plus les louanges qui procèdent de bonté, de justice et de clémence, qu'il

ne faisait celles qui naissent des hauts et grands faits d'armes, parce qu'il disait que son armée avait part à celles-ci, et que la fortune s'en attribuait une bonne partie, mais que celles-là étaient propres à lui tout seul. En quoi il montrait bien qu'il avait une bonne âme, bien composée et bien instruite à la vertu : aussi en reçut-il le fruit dont il était digne ; car par ces qualités il gagna les cœurs des Barbares.

(Lucullus.)

Cicéron, qui était consul, en défendant Marcus, se moqua si plaisamment des philosophes stoïques et de leurs étranges et extravagantes opinions, qu'il en fit rire les juges; de sorte que Caton même, se souriant, dit à ceux qui étaient autour de lui : Voyez que nous avons un plaisant consul, qui fait ainsi rire les gens! Mais ayant été Marcus absous en ce jugement, il ne se porta point depuis en homme mauvais ni étourdi envers Caton ; mais tant que son consulat dura, se gouverna toujours par son conseil es principales affaires, et continua de l'honorer et suivre son conseil en ce qui appartenait au devoir de son magistrat : de quoi Caton lui-même était cause, pource qu'il n'était terrible ni redoutable, sinon au conseil et en ses harangues devant le peuple, pour la défense du droit et de la justice seulement ; car au demeurant il se montrait humain, gracieux et bénin envers tout le monde.

(Cicéron.)

Antoine, surnommé le Critique (père de Marc-Antoine), fut homme de bien et de bonne nature, et mêmement libéral à donner, comme on peut juger par un sien tel acte : il n'avait pas grands biens, et, pour ce, sa femme le gardait d'user de sa libéralité et bonté naturelle. Comme donc un jour il fut venu vers lui l'un de ses familiers amis le prier de lui donner quelque argent, dont il avait nécessairement affaire, il se trouva d'aventure qu'il n'en avait point pour lui bailler ; mais il commanda à l'un de ses serviteurs qu'il lui apportât de l'eau dedans un bassin d'argent, et après qu'il lui eût apporté, il se mouilla la barbe comme si l'eût voulu raser, puis trouva quelque occasion pour faire absenter le serviteur, et donna à celui sien ami le bassin d'argent, lui disant qu'il s'en aidât. Quelques jours après, tous les serviteurs de la maison furent

en grande peine à chercher ce bassin, et, voyant que sa femme s'en tourmentait fort et qu'elle voulait faire donner la question à tous ses serviteurs l'un après l'autre, pour savoir qu'il était devenu, il confessa l'avoir donné, et la pria de lui pardonner.

(Antoine.)

Reconnaissance

Les Syracusains, après que Timoléon fut devenu aveugle, allaient souvent le visiter et y menaient les étrangers passants jusques en sa maison de ville et jusques à la possession qu'il avait aux champs, pour leur faire voir leur bienfaiteur, s'éjouissant et tenant à grand heur ce qu'il avait choisi d'achever le demeurant de ses jours avec eux et, pour ce faire, avait méprisé le glorieux retour qui lui était préparé en la Grèce pour les grandes et heureuses victoires qu'il avait gagnées en la Sicile.

Mais, entre plusieurs autres choses que les Syracusains firent et adonnèrent en son honneur, celle-là me semble l'une des principales, qu'ils décrétèrent, par édit perpétuel, que toutefois qu'ils auraient guerre contre peuples qui ne seraient de leur même nation, ils se serviraient d'un capitaine corinthien.

C'était aussi une chose belle à voir ce qu'ils faisaient pour l'honorer en leurs assemblées de conseil. Car, s'il était question de quelque affaire de peu de conséquence, ils le jugeaient et dépêchaient eux-mêmes tous seuls ; mais si c'était quelque matière qui requît plus grande délibération, ils le faisaient appeler, et lui s'en allait dedans sa litière à travers la place, jusques au théâtre où se tenait l'assemblée du peuple, et y entrait tout ainsi qu'il était assis dedans sa litière ; et là le peuple tout d'une voix le saluait, et lui leur rendait aussi leur salut, et après avoir donné quelque espace de temps à ouïr les louanges et bénédictions que toute l'assemblée lui donnait, on lui proposait l'affaire dont il était question et lui en disait son avis, lequel étant passé par les voix et suffrages du peuple, ses serviteurs le ramenaient derechef en sa litière à travers le théâtre, et les citoyens le reconvoyaient

quelque temps avec acclamations de joie et battements de mains, puis se remettaient comme devant à dépêcher le reste des affaires publiques par eux-mêmes.

( Timoléon.)

A chaque faute qui nous aiguisera la colère, nous pourrons répondre '.Je savais bien que je n'avais pas acheté un esclave qui fût sage comme un philosophe ; je savais bien que j'avais acquis un ami, qui pouvait bien faillir ; je savais bien que la femme que j'avais épousée était femme. Mais si quelqu'un davantage y voulait encore ajouter ce refrain de Platon: Ne suis je point moi-même en quelque chose tel ? et détournait ainsi la discussion de son jugement du dehors au dedans, et entre jetait un peu, parmi le reprendre autrui, la crainte d'être repris lui-même, il ne serait à l'aventure pas si âpre à condamner les autres pour leurs vices, quand il verrait que lui-même aurait tant besoin de pardon.

(De la colère.)

Tout ainsi comme quand nous faisons peindre et pourtraire après le vif quelques beaux visages, et qui ont fort bonne grâce, si d'aventure il s'y trouve quelque imperfection et quelque chose de laid, nous ne voulons pas ni qu'on la laisse du tout, ni qu'on s'étudie aussi trop à la représenter, pour ce que l'un rendrait la portraiture difforme, et l'autre dissemblable ; aussi, pour autant qu'il est malaisé, ou, pour mieux dire, peutêtre impossible, de montrer un personnage duquel la vie soit entièrement innocente et irrépréhensible, il se faut arrêter à écrire pleinement les choses qui auront été vertueusement faites, et en cela tâcher à représenter parfaitement la vérité, ne plus ne moins que le vif. Mais où il se trouve quelques fautes et erreurs, parmi leurs actions, procédées ou de quelque passion humaine ou delà contrainte des temps de la chose publique, il les faut plutôt estimer défauts et imperfections de vertu non du tout accomplie, que méchancetés expresses procédantes de vice formé, ni de certaine malice : et ne sera jà besoin de s'amusera les exprimer trop diligemment et par le menu en notre histoire, ains plutôt les passer légèrement comme par une révérentiale honte de la pauvre nature humaine, laquelle ne peut produire un homme si parfait ni si

bien composé à la vertu, qu'il n'y ait toujours quelque chose à redire.

(Cimon.)

Quant aux rébellions des villes sujettes et soulèvements des peuples alliés, Fabius était d'opinion qu'il valait mieux les contenir par doux et humain traitement, de manière qu'ils eussent honte de se remuer sans occasion, que d'aller sévèrement rechercher toutes suspicions, ni se porter trop aigrement envers ceux qui seraient aucunement soupçonnés. Auquel propos on raconte qu'il y avait en son ost un soldat Marsien de nation, vaillant homme de sa personne, et d'aussi noble maison qu'il y en eût entre tous les alliés, lequel avait tenu quelques paroles avec d'autres soldats, de s'en aller rendre aux ennemis. Fabius, qui en sentit le vent, ne lui fit point pire chère pour cela, mais, l'appelant à soi, lui dit qu'il confessait qu'on n'avait pas tenu tel compte de lui comme il méritait ' de quoi, dit-il, pour le présent je blâme les particuliers capitaines, qui vont ainsi distribuant les appointements et honneurs par grâce et par faveur, non pas par mérite ; mais ci-après je t'en donnerai le tort à toi-même ; si tu ne parles quelquefois à moi et ne me dis privément tes nécessités, quand tu auras besoin de quelque chose. Lui ayant dit ces paroles, il lui donna un cheval de service pour la guerre, et l'honora d'autres prix d'honneur, dont on a accoutumé de récompenser les gens de bien ; ce qui fit que le soudard depuis ce jour-là devint très fidèle et très affectionné au service des Romains; car il était bien avis à Fabius, qu'il n'y avait raison quelconque, que les veneurs écuyers et autres qui se mêlent de dompter les bêtes irraisonnables, leur ôtassent la fierté sauvage et farouche qu'elles ont de nature, par diligence, accoutumance et soin de leur nourriture, plutôt que parles battre à coups de fouet, ni les tenir empêtrées, et que celui qui prend à gouverner les hommes n'usât plus de patience, de douceur et de clémence, que de rudesse pour les corriger, et qu'il les traitât plus rudement et plus durement que les laboureurs ne font les figuiers, oliviers et pommiers sauvages, lesquels ils apprivoisent et adoucissent si bien, qu'ils en font à la fin de bons figuiers, bons oliviers et bons pommiers.

(Fabius Maximus.)

Flaminius était honoré par tous les Grecs universellement comme il lui appartenait, et merveilleusement aimé pourla douceur et débonnaireté de sa nature: ce qui montre que ce n'était point par contrainte ni par feinte, mais à bon escient, et de bonne volonté qu'ils l'honoraient. Car, combien qu'il ait eu quelques différends pour les occurrences des affaires, ou pour quelque jalousie d'honneur à l'encontre de Philopœmen premièrement, et depuis à l'encontre de Diophane, capitaines généraux de la communauté des Achéiens, jamais il ne tint son cœur, ni ne passa oncques son courroux jusquesà mettre en exécution aucune mauvaise chose contre eux, mais se termina toujours en quelque contention de paroles aux assemblées de conseil, là où il parla franchement à eux : aussi n'y eut-il jamais personne qui le tînt pour homme aigre ni vindicatif, mais bien a-t-il semblé à plusieurs léger, prompt et soudain à se colérer de sa nature.

Autrement c'était bien la plus douce et la plus agréable compagnie d'hommes qu'il était possible, et qui rencontrait aussi plaisamment et aussi aigrement, comme quand il dit une fois aux Achéiens qui se voulaient attribuer l'île des Zacynthiens, pour les divertir de cette entreprise : vous vous mettrez en danger, seigneurs Achéiens, si vous sortez une fois hors du Péloponcse, ne plus ne moins que les tortues quand elles mettent la tête hors de leur coque.

{Titus Quintius Flaminius.)

Lucullus s'en alla visiter les villes de l'Asie, afin que, cependant qu'il n'était point occupé aux affaires de la guerre, elles eussent quelque soulagement des lois et de la justice: car à faute que de longtemps elle n'y avait point été administrée ni exercée, la pauvre province était affligée et oppressée de tant de maux et de misères, qu'il n'est homme qui le pût presque croire, ni langue qui le sût exprimer, et ce parla cruelle avarice des fermiers, gabeleurs et usuriers romains, qui la mangeaient et la tenaient en telle captivité, que particulièrement et en privé les pauvres pères étaient contraints de vendre leurs beaux petits enfants, et leurs jeunes filles à marier, pour payer la taille et l'usure de l'argent qu'ils*avaient emprunté pour la payer, et publiquement en commun les tableaux dédiés aux temples, les statues de leurs dieux et autres joyaux de leurs temples; encore à la fin étaient-ils eux-mêmes adjugés comme

esclaves à leurs créanciers, pour user le demeurant de leurs jours en misérable servitude; et pis encore était ce qu'on leur taisait endurer avant qu'ils fussent ainsi adjugés : car ils les emprisonnaient, ils leur donnaient la géhenne, ils les détiraient sur le chevalet, ils les mettaient aux ceps et les faisaient tenir à découvert tout debout en la plus grande chaleur d'été au soleil, et en hiver dedans la fange ou dessus la glace, tellement que la servitude leur semblait un relèvement de misères et repos de leurs tourments.

Parquoi lesgabeleurs et fermiers s'en allèrent crier à Rome contre Lucullus, disant qu'il leur faisait le plus grand tort du monde, et à force d'argent suscitèrent quelques-uns des harangueurs ordinaires à l'encontre de lui : ce qui leur était aisé à faire, pour autant mêmement qu'ils tenaient en leurs papiers plusieurs de ceux qui s'entremettaient des affaires à Rome ; mais Lucullus n'était pas seulement aimé des pays auxquels il faisait du bien, ains était aussi désiré et souhaité des autres provinces, lesquelles réputaient bien heureuses celles qui pouvaient avoir un tel gouverneur.

(Lucullus.)

César arriva en Alexandrie, que Pompée y avait déjà été mis à mort; si eut en horreur Théodote, qui lui en présenta la tête, tournant le visage d'un autre côté pour ne la point voir; mais bien prit-il son cachet, et en le regardant se prit à plorer ; et à tous ses familiers et amis, que le roi d'Egypte avait fait arrêter ainsi qu'ils allaient errants par ses pays, il leur fit des biens, et les gagna tous à sa dévotion : suivant lesquels offices, il écrivit à ses amis de Rome que le plus grand et le plus doux fruit qu'il recevait de sa victoire, était qu'il sauvait tous les jours la vie à quelques-uns de ses citoyens qui avaient porté les armes contre lui.

(César.)

Dévouement. — Sacrifice.

Quand Lycurgue vit que jà par rangs les principaux points de son gouvernement avaient pris pied, et que sa forme de police était assez forte pour se maintenir et se conserver d'elle-

même, ainsi comme Platon dit que Dieu s'éjouit grandement après qu'il eut achevé le monde, quand il vit tourner et mouvoir son premier mouvement ; aussi lui ayant singulier plaisir et contentement en sonesprit de voir ses ordonnances si belles et si grandes mises en usage, et si bien acheminées par réelle expérience, chercha encore de les rendre immortelles, autant qu'il lui était possible par prévoyance humaine: de sorte qu'elles ne pussent à l'avenir jamais être changées ni altérées. Pour à quoi parvenir il fit assembler tout le peuple, et en pleine assemblée leur remontra que la police et l'état de la chose publique lui semblait assez bien établi pour vivre heureusement et vertueusement, mais qu'il y avait néanmoins un point de plus grande conséquence que tout le demeurant, lequel il ne leur pouvait encore déclarer, jusques à ce qu'il en eût communiqué et demandé conseil à l'oracle d'Apollon : et ainsi qu'il fallait qu'ils observassent ses lois et ordonnances inviolablement,sansy rien changer, remuer, ou altérer jusques à ce qu'il fût de retour de la ville de Delphes; et quand il en serait retourné, alors ils feraient ce que le dieu lui aurait conseillé. Ils promirent tous de le faire ainsi, et le prièrent qu'il se hâtât d'y aller : mais avant que partir il fît jurer premièrement aux rois et aux sénateurs, puis conséquemment à tout le peuple, qu'ils garderaient ses ordonnances et statuts, sans y rien changer ni remuer aucunement, jusques à tant qu'il fût de retour ; quoi fait, il s'en alla vers la ville de Delphes ; là où sitôt qu'il fut arrivé il sacrifia au temple à Apollon, et lui demanda si les lois qu'il avait établies étaient bonnes pour bien et heureusement vivre. Apollon lui fit réponse que ses lois étaient vraiment fort bonnes, et que sa ville, gardant la forme de gouvernement qu'il lui avait ordonnée, deviendrait très glorieuse et très renommée. Lycurgue fit écrire cet oracle qu'il envoya à Sparte, et après avoir encore derechef sacrifié à Apollon et pris congé de ses amis et de son fils, résolut de mourir, afin que ses citoyens ne pussent jamais être absous du serment qu'ils avaient fait entre ses mains.

Il était, lorsqu'il prit cette résolution, parvenu à l'âge que l'homme est assez vigoureux pour vivre encore, et meurt aussi pour mourir s'il veut : parquoi se sentant heureux d'être parvenu au-dessus de son entreprise, il se fît mourir à faute de prendre nourriture, en s'abstenant volontairement de manger : pource qu'il estimait être convenable que la mort même

des grands personnages portât quelque fruit à la chose publique,et que lafin de leur vie fût non plus oiseuse ni inutile que le demeurant, ains fût un de leurs actes plus méritoires, et de leurs plus vertueux exploits. Si pensa que sa mort viendrait à être le comble et le couronnement de sa félicité, après avoir fait et ordonné tant de si belles, si bonnes et si grandes choses à l'honneur et au bien de son pays : et serait comme un sceau de sauvegarde, qui conserverait en être les bonnes ordonnances qui! avait acheminées, attendu que ses citoyens avaient tous juré de les garder inviolablement jusques à ce qu'il fût de retour.

II n'a point été déçu de son espérance: car sa ville a été la première du monde en gloire et en bonté du gouvernement l'espace de cinq cents ans durant autant comme elle a observé ses lois, sans que nul des rois successeurs y changeât ou altérât chose quelconque, jusques au roi Agis.

Pendant la vigueur et durée des lois deLycurgue,le gouvernement de Sparte ne semblait pas être police de choses publiques, ainsplutôt règle de quelque dévote et sainte religion.

Et tout ainsi que les poètes feignent que Hercule avec sa massue et sa peau de lion allait par tout le monde, punissant les voleurs, cruels et inhumains tyrans : aussi la ville de Sparte avec un petit billet de parchemin, et une pauvre cape, commandait et donnait loi à tout le demeurant de la Grèce, du gré, consentement et volonté d'icelle, ôtant les tyrans qui usurpaient domination violente sur leurs citoyens es autres villes, décidant leurs querelles, et apaisant leurs séditions, bien souvent sans faire marcher un seul homme de guerre, mais seulement y envoyant un simple ambassadeur, au commandement duquel les autres peuples obéissaient incontinent, ne plus ne moins que les abeilles qui se rangent et assemblent àl'entourde leur roi, sitôt qu'elles l'aperçoivent. Tant était la révérence grande que l'on portait au bon gouvernement et à la justice de cette ville!

(Lycurgue.)

Étant encore jeune garçon, Alcibiade fut au voyage de Potidée, là où il logea toujours avec Socrate et l'eut toujours à ses côtés en toutes les rencontres et escarmouches où il se trouva, entre lesquelles il y en eut une fort âpre, où ils se comportèrent tous deux très bien, et y fut Alcibiade blessé ;

mais Socratese jeta au-devant de lui pour le couvrir, et le secourut si bien à la vue de tout le monde, qu'il le sauva, lui et ses armes, qu'ils ne vinssent en la puissance des ennemis. Si était, selon le droit et la raison, le prix d'honneur de ce combat dû, sans aucun doute, à Socrate; mais toutefois les capitaines désiraient l'adjuger à Alcibiade, parce qu'il était de grande et noble maison; et Socrate, voulant augmenter et aiguiser sa conviction d'honneur et de gloire aux choses honnêtes et louables, fut le premier qui témoigna qu'il l'avait mérité, et qui pria les capitaines de lui adjuger la couronne et le harnais complet.

(Alcibiade.)

Phocion, accusé de trahison, ayant difficilement et à grande peine audience aux Athéniens, leur demanda: Seigneurs Athéniens, comment nous voulez-vous faire mourir, justement ou injustement ? Quelques-uns lui répondirent : Justement. — Et comment, répliqua-t-il, le pouvez-vous faire, si vous ne nous oyez premièrement en nos justifications? Non pour cela encore ne purent-ils avoir audience. Et adonc Phocion, s'approchant de plus près, leur dit : Bien, seigneurs, je confesse vous avoir fait tort, et que les fautes que j'ai faites en V administration de votre chose publique, méritent la mort: mais ceux-ci qui sont avec moi, pourquoi les voulez-vous faire inourir, attendu qu'ils n'ont rien forfait ? La commune lui répondit : Pource qu'ils sont tes amis. Cette réponse ouïe, Phocion se retira sans plus dire un seul mot.

(Phocion.)

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