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CHAPITRE XII

Le mariage, selon Plutarque, n'est pas, comme pour la plupart des Grecs, une association fondée sur des convenances extérieures, telles que la naissance, la condition et la fortune. C'est l'union complète de deux êtres qui s'aiment et se respectent réciproquement, qui mettent en commun tout ce qu'ils sont, tout ce qu'ils possèdent, et confondent leurs deux vies en une seule. Cette communauté étroite est entretenue et perfectionnée paroles devoirs mutuels. La femme, « par son obéissance, sa douceur, sa bonne grâce et sa vertu doit s'étudiera acquérir l'amour de son mari » ; et « comme l'âme domine le corps, le mari doit dominer sa femme par une mutuelle dilection, en lui complaisant et la gratifiant. » Peut-être le mari, selon Plutarque, a-t-il trop le sentiment de sa supériorité, qu'il considère comme étant celle de l'âme sur le corps. Mais l'expression en est si naïve et si conforme aux préjugés de son temps, que sa femme n'a pu en concevoir aucune crainte. Elle se serait rassurée d'ailleurs par l'exemple de bien des dominateurs, et des plus illustres, avouant simplement qu'ils étaient gouvernés par leurs femmes. De la raison pratique de Plutarque, nous

revenons avec une indicible satisfaction aux enseignements élevés de Socrate sur l'égalité morale des deux sexes et, en particulier, à cette parole incomparable qu'il met dans la bouche d'Ischomaque : « Le charme le plus doux, ce sera lorsque, devenue plus parfaite que moi, tu m'auras rendu ton serviteur. » Nous ne prétendons pas dire cependant que les conseils de Plutarque manquent d'élévation et de délicatesse, mais nous voudrions qu'il y en eût davantage : car nous sommes de ceux qui pensent que l'affection établit l'égalité et que dans une union parfaite chacun des époux se fait volontairement le serviteur de l'autre.

Et pourtant aucun moraliste chez les anciens et chez les modernes n'a rendu un hommage plus sincère et plus complet à la vertu de la femme que Plutarque qui nous fait connaître par des exemples cette vertu égale à celle de l'homme. Il nous rappelle les actions glorieuses des épouses et des mères dont l'amour dévoué a fait des héroïnes et des sages. C'est ainsi qu'il nous montre Cornélie, femme de Pompée, ferme et constante dans le malheur ; Porcia, dont l'âme est aussi magnanime que celle de Brutus ; la femme de Pantée, qui « meurt aussi constamment que saurait faire le plus vertueux homme du inonde » ; Chélonis, qui, partagée entre son père et son mari, ne cesse d'être équitable et intrépide dans le devoir ; la femme de Pythes, qui par sa sagesse guérit son mari de l'avarice ; Agésistrata, qui, après avoir secondé son fils dans ses justes réformes, meurt dans sa vieillesse pour la justice, en souhaitant que sa mort cruelle « puisse profiter à Sparte » ; et tant d'autres mères Spartiates et Romaines, qui ont estimé au-dessus de tout la patrie et la vertu et fait de leurs fils des citoyens dévoués et vaillants.

Nous comprenons par ces grands modèles que, si les Lacédémoniennes ont trop souvent semblé renier la douceur et la tendresse de leur sexe, elles ont prouvé aussi que la femme est capable de pratiquer des vertus plus larges que les vertus domestiques et de sacrifier au devoir ce qu'elle a de plus cher.

L'autorité de l'homme étant « la domination de l'âme sur le corps », point n'est besoin de citer des exemples de pères fermes, justes et sages, puisqu'il est admis que la plupart sont tels. Aussi Plutarque, étant donné que Ton n'attribue pas d'ordinaire la tendresse aux pères, nous montret-il un père tendre et complaisant jusqu'à participer aux jeux de ses enfants et à s'en faire le compagnon: c'est Agésilas,un des plus grands rois que l'humanité ait produits.

La vertu des pères et des mères engendre le plus souvent celle des enfants, dont la plus constante pensée doit être de donner de la joie aux auteurs de leurs jours et de les honorer par une conduite digne de leurs nobles enseignements. La piété filiale est la source de toutes les vertus. Aussi nous voyons les plus grands héros toujours fidèles au respect et à la vénération dus aux parents. Épaminondas se réjouit de ses victoires surtout à l'idée de la joie qu'en ressentiront ceux qui l'ont rendu vaillant et fort. Alexandre respecte sa mère jusqu'à supporter son intervention excessive dans les affaires de son gouvernement. Goriolan immole à l'amour filial son ressentiment et sa vie. Sertorius, si grand et si généreux, aimait de toute son âme sa mère qui l'avait élevé orphelin. Les Lacédémoniens enseignaient à la jeunesse à révérer les vieillards, « afin, disaient-ils, qu'en faisant cet honneur à ceux qui ne leur appartiennent point, ils apprennent à en honorer davantage leurs pères et mères.

L'amour fraternel procède tout naturellement de l'amoui] filial. « Quelle action, quelle grâce, ni quelle disposition des enfants envers leurs pères et mères leur pourrait être plus agréable, ni leur donner plus de contentement, que de voir une bienveillance et une amitié assurée et certaine entre les frères? » Les premiers amis que la nature nous ait donnés, ce sont nos frères et nos sœurs auxquels nous nous attachons par la communauté des enseignements, des mœurs et des souvenirs, plus encore que par celle d'origine; si les relations-fraternelles ne sont pas toujours aussi douces qu'elles doivent être, elles sont pour nous le moyen d'apprendre la justice et, bien plus encore, la charité, le support, le pardon, pour les pratiquer ensuite dans la grande famille humaine.

La femme. — Le mari

La femme doit ressentir par compassion les maux de son mari et le mari, encore plus ceux de sa femme, afin que, comme les nœuds prennent leur force de ce que les bouts s'entrelacent l'un dedans l'autre, aussi la société de mariage s'entretient et se fortifie, quand l'une et l'autre des parties y apportera affection de bienveillance mutuelle : car la nature même nous mêle par nos corps, afin que, prenant partie de l'un et partie de l'autre, et mêlant le tout ensemble, elle rende ce qui en provieat commun à tous deux, de manière que ni l'une ni l'autre des parties n'y puisse discerner ni distinguer ce qui est propre à elle, ni ce qui est à autrui.

Cette communauté de bien mêmement doit être principalement entre ceux qui sont conjoints par mariage, qui doivent avoir mis en commun et incorporé tout leur avoir en une substance ; de sorte qu'ils n'en réputent point une partie être propre à eux, et une autre à autrui, ains le tout propre à eux et rien à autrui. Comme en un corps où il y aura plus d'eau

que de vin, nous l'appelons vin néanmoins, aussi le bien doit toujours et la maison être nommée du nom du mari, encore que la femme en ait apporté la plus grande partie.

Il ne faut point qu'une femme se confie ni en ses biens, ni en la noblesse de sa race, ni en sa beauté, mais en ce qui touche de plus près au cœur de son mari, c'est-à-dire en son entretien, en ses mœurs et en sa conversation, donnant ordre que toutes ces choses ne soient point dures, fâcheuses, ni ennuyeuses chaque jour à son mari, mais plaisantes, agréables et accordantes à ses conditions. Car tout ainsi que les médecins craignent davantage les fièvres qui s'engendrent de causes occultes, assemblées de longue main petit à petit, que celles qui viennent tout à coup de causes tout apparentes el manifestes: aussi y a-t-il quelquefois de petites hargnes et querelles quotidiennes et continuelles entre le mari et la femme, que ceux de dehors ne voient ni ne connaissent pas, qui les séparent plus l'un de l'autre, et gâtent plus le plaisir de leur cohabitation que nulle autre cause.

C'est une force inexpugnable qu'une femme épousée et légitime qui, mettant en elle-même toutes choses, son avoir, sa noblesse, ses charmes, s'étudie par douceur, bonne grâce et vertu, d'acquérir l'amour de son mari.

Ceux qui sacrifient à Junon conjugale ou nuptiale, n'offrent pas le fiel avec le demeurant de la bête immolée, ains le tirent dehors, et le jettent auprès de l'autel : par laquelle cérémonie, celui qui l'a premièrement instituée, a voulu donner à entendre qu'en mariage il n'y doit point avoir de fiel, c'est-à-dire amertume de colère ni de courroux quelconque : non que la dame ne doive être grave et un peu austère, mais cette austérité doit être comme celle du vin, utile et plaisante, non pas amère comme celle du chicotin, ou de quelque autre drogue de médecin.

Une dame honnête a encore besoin de grâces envers son mari, à cette fin qu'elle vive joyeusement avec lui, et qu'elle ne se fâche ni ne se repente point d'être femme de bien: car il ne faut pas, ni que pour être bonne ménagère, elle mette en nonchaloir d'être propre et nette, ni que pour bien aimer son mari, elle laisse d'être courtoise, pource que la mauvaise tête d'une femme rend son honnêteté odieuse, comme la saleté fait aussi haïr son épargne et son bon ménage : tellement que celle qui craint de rire devant son mari, ou de faire quel-

que autre gaieté, de peur d'être estimée affétée et effrontée, fait ne plus ne moins que si elle laissait de s'oindre la tête de tout point, de peur que l'on ne l'estimât parfumée, ou de se laver le visage, de peur qu'on ne la soupçonnât pas fardée.

Que l'honnête mère de famille, en bien faisant, évite toute afféterie, toute mignardise, et bref toute façon de faire qui sente sa femme qui se veuille montrer.

Quand les femmes obéissent et se soumettent à leurs maris, elles en sont louées ; mais quand elles en veulent être maîtresses, cela leur est plus malséant que non pas ceux qu'elles maîtrisent ; mais il faut que le mari domine la femme, non comme le seigneur fait son esclave, de ce qu'il possède, mais comme l'âme fait le corps, par une mutuelle dilection et réciproque affection, dont il est lié avec elle : comme l'âme peut bien avoir soin du corps, sans s'asservir aux voluptés, ni aux appétits désordonnés d'icelui, aussi peut bien le mari dominer sa femme, en lui complaisant et la gratifiant.

Les lois romaines défendent aux conjoints par mariage de s'entrefaire donations mutuelles, non afin qu'ils n'aient rien l'un de l'autre, mais à cette fin qu'ils estiment toutes choses communes entre eux.

Les femmes de bon entendement, quand elles voient que leurs maris étant en colère crient, elles se taisent, et au contraire, s'ils ne disent mot, en parlant à eux et les réconfortant, elles les apaisent et adoucissent.

(Les préceptes du mariage.)

Quant à ta femme, Polianus, amasse-lui de tous côtés, comme font les abeilles, tout ce que tu penseras lui pouvoir profiter; le lui apportant toi-même et en toi-même, faislui en part et en devise avec elle, en lui rendant amis et familiers les meilleurs livres et les meilleurs propos que tu pourras trouver :

Car tu lui es au lieu de père et mère, Et désormais tu lui es comme frère,

et ne serait pas moins honorable d'ouïr une femme qui dirait à son mari : Mon mari, tu es mon précepteur, mon régent et

mon maître en philosophie, et en la connaissance de très belles et très divines sciences.

Car ces sciences-là et ces arts libéraux premièrement retirent et détournent les femmes d'autresexercices indignes: car une dame qui étudiera en la géométrie, aura honte de faire profession de baller; et celle qui sera jà enchantée des beaux discours de Platon et de Xénophon, n'approuvera jamais les charmes ni enchantements des sorciers, et s'il y a quelque enchanteresse qui lui promette d'arracher la lune du ciel, elle se moquera de l'ignorance et de la bêtise des femmes qui se laissent persuader cela, ayant appris quelque chose de l'astrologie, et entendu comme Aganice, fille de Hegeton, grand seigneur en la Thessalie, sachant la raison des éclipses qui se font alors que la lune est au plein, et le temps auquel elle entre dedans l'ombre de la terre, abusait les femmes du pays, en leur faisant accroire que c'était elle qui ôtait la lune du ciel.

(Les préceptes du mariage.)

Le soleil, ce disent les fables, surmonta le vent de bise ; car tant plus qu'il s'efforçait d'ôter par force la robe à l'homme, et que pour ce faire il soufflait plus violentement, d'autantplusl'hommeseserraitetrestreignaitsonhabillement; mais quand le soleil vint à être chaud après le vent, l'homme, se sentant échauffé, dépouilla sa robe, et puis après, brûlant de chaud, il ôta son saye et tout. La plupart des femmes en fait tout de même : car, quand elles voient que leurs maris leur veulent ôter l'autorité et par force les délices et la superfluité, elles combattent à rencontre et en sont marries, et au contraire s'ils leur remontrent avec la raison, elles les ôtent d'elles-mêmes tout paisiblement, et le supportent patiemment.

(Les préceptes du mariage.)

On enquérait Lycurgue pourquoi il avait institué que les filles fussent mariées sans doire : Afin, dit-il, que ni à faute de doire il n'y en eût qui demeurassent à marier, ne qui pour les biens fussent requises ; ains qu'en regardant aux mœurs et conditions de la fille, chacun fit élection de la vertu en celle quil voudrait épouser.

(Les dits notables des Lacédémoniens .)

Pompée épousa Cornélie, la fille de Métellus Scipion, non fille, ains de naguère demeurée veuve de Publius Crassus, le fils, qui fut occis par les Parthes, auquel elle avait été mariée la première fois. Cette dame avait beaucoup de grâce pour attraire un homme à l'aimer, outre celle de sa beauté : car elle était honnêtement exercitée aux lettres, bien apprise à jouer delà lyre, et savante en la géométrie, et si prenait plaisir à ouïr propos de la philosophie, non point en vain ni sans fruit; mais qui plus est, elle n'était point pour tout cela, ni fâcheuse ni glorieuse, comme le deviennent ordinairement les jeunes femmes qui ont ces parties et ces sciences-là. Davantage elle était fille d'un père auquel on n'eût su que reprendre, ni quant à la noblesse de sa race, ni quant à l'honneur de sa vie.

On donne à Marcus Caton les louanges d'avoir été bon père envers ses enfants, bon mari envers sa femme et bon ménager à bien gouverner et faire profiter ses biens ; car il n'estimait point que ce fût chose légère ni dont on dût faire peu de compte, et ne s'en mêler qu'en passant le temps seulement... Il disait que celui qui battait sa femme ou son enfant commettait aussi grand sacrilège, comme qui violerait ou pillerait les plus saintes choses qui soient au monde ; et estimait plus grande louange à un homme d'être bon mari que bon sénateur ; à l'occasion de quoi il ne trouvait rien plus louable en la vie de l'ancien Socrate que sa patience de s'être toujours humainement et doucement porté envers sa femme, qui avait si mauvaise tête, et ses enfants, qui étaient si écervelés.

(Marcus Caton.)

En devisant de la puissance que les dames romaines avaient sur leurs maris : Les autres hommes, dit Marcus Caton, cornmandent a leurs femmes, et nous à tout le demeurant des hommes, et nos femmes nous commandent. Mais ce dernier est emprunté et translaté des dits aigus de Thémistocle, lequel comme son fils lui fît faire beaucoup de choses par le moyen de sa mère, dit un jour à sa femme : Les Athéniens commandent au demeurant des Grecs, moi aux Athéniens, toi à moi, et ton fils à toi / pourtant admoneste-le, qu'il use un peu plus modérément et plus réservément de lalicence qu'on lui permet,

par le moyen de laquelle il a, tout étourdi et fol qu'il est, plus de puissance et dy autorité que nul autre des Grecs.

(Marcus Caton.)

Vertueux faits des femmes

Ce discours a pour but de montrer que c'est une même vertu, celle de l'homme et celle de la femme, par la preuve de plusieurs exemples tirés des anciennes histoires, qui n'ont pas été par moi recueillis en intention de donner plaisir à l'ouïe.

Si d'ailleurs, pour montrer que la science poétique de représenter en vers toutes choses, n'est point différente chez les femmes d'avec celle qui est aux hommes, mais toute une même, je venais à conférer les vers de Sapho avec ceux d'Anacréon, ou les oracles des Sibylles avec les réponses de Bacchis, y aurait-il homme qui pût justement blâmercette démonstration, pource qu'elle attirerait l'auditeur à la croire, avec plaisir et délectation ? Jamais homme ne le dirait. Et néanmoins il n'y a moyen de connaître mieux d'ailleurs la similitude ou différence de la vertu de la femme et de l'homme, qu'en conférant les vies aux vies, et les faits aux faits, comme en mettant l'un devant l'autre les ouvrages de quelque grande science, et considérant si la magnificence de la reine Sémiramis a un même air et même forme que celle du roi Sésostris ; et la prudence de Tanaquil, que celle du roi Servius ; ou la magnanimité de Porcia que celle de Brutus, ou celle de Timoclée que celle de Pélopidas, en ce qui est principalement commun entre eux, et en quoi gît leur principale valeur ; pource que les vertus prennent quelques autres différences, comme couleurs propres et particulières, selon la diversité des natures, et se conforment aucunement aux mœurs et conditions des sujets en qui elles sont, et aux températures des corps, aux aliments même, et aux façons de voir ; car Achille était vaillant d'une sorte, et Ajax d'une autre ; et la prudence d'Ulysse n'était pas semblable à celle de Nestor; ni n'était pas Caton juste de même qu'Agésilas, ni Irène n'aimait pas son mari de la même façon que faisait Alceste, ni Çornélie n'était magnanime comme l'était Olympiade ; mais pour cela nous ne dirons pas qu'il y

ait plusieurs diverses vertus de vaillance, ni plusieurs prudences, ni plusieurs justices, pour les dissimilitudes de la façon de faire particulière qu'est à un chacun, lesquelles ne forcent point d'avouer que la vertu soit diverse.

(Vertueux faits des femmes.)

C'est chose manifestement fausse de dire que les femmes n'aient aucune vertu : car qu'est-il besoin de parler de leur tempérance, prudence, foi, loyauté et justice, vu que la force même, la constance et magnanimité en plusieurs d'icelles est apparente ? Or de dire que leur naturel ne soit pas malpropre aux autres vertus, mais qu'à l'amitié seule, comme on leur impute, il ne soit aucunement convenable, il n'y aurait point de propos ; car il est tout notoire qu'elles aiment leurs enfants et leurs maris, et la charité naturelle qui est en elles, comme un champ fertile, apte à recevoir et porter amitiés, n'est point destituée de grâce, de persuasion et de raison.

(De V Amour.) .

On dit que la femme du riche Pythes, du temps que le roi Xerxès vint faire la guerre aux Grecs, fut une bonne et sage dame ; car ce Pythes ayant trouvé des mines d'or, et aimant non par mesure mais excessivement, le profit qui lui en venait, lui-même y employait toute son étude, et contraignait tous ses citoyens également à fouiller, porter, ou purger et nettoyer l'or sans leur permettre de faire ni exercer autres œuvres du monde ; de quoi plusieurs mouraient, et tous se fâchaient, tellement que les femmes à la fin s'en vinrent avec rameaux et suppliantes à la porte de cette femme pour l'émouvoir à pitié, et la prier de les vouloir secourir à ce besoin.

Elle les renvoya en leurs maisons avec bonnes paroles les admonestant de bien espérer, et de ne se déconforter point; et cependant elle envoya secrètement quérir des orfèvres à qui elle se fiait, et les renfermant en certain lieu, les pria de lui faire des pains d'or, des tartes et gâteaux de toutes sortes de fruits, et de toutes les chairs et viandes principalement qu'elle savait que son mari Pythes aimait le mieux; puis quand il fut de retour en sa maison, car il était lors allé en quelque voyage, comme il demanda à souper, sa femme lui présenta

une table chargée de toutes sortes de viandes contrefaites d'or, sans autre chose qui fût bonne à boire ni à manger, mais tout or seulement.

Il y prit plaisir du commencement, mais après qu'il eut assez rassasié ses yeux à voir tous ses ouvrages d'or, il demanda à manger à bon escient; et elle, lui demandant ce qu'il voudrait bien manger, le lui présentait d'or, tant qu'à la fin il s'en courrouça et cria qu'il mourait de faim. Voire mais, ditelle, vous en êtes cause, car vous nous avez fait avoir foison de cet or, et faute de toute autre chose : car tout artifice, tout métier et toute autre vocation cesse entre nous, et n'y a personne qui laboure la terre; ains, laissant en arrière tout ce que Von sème et que Von plante en la terre pour nourrir les personnes, nous ne faisons que fouiller et chercher des choses qui sont à nous nourrir inutiles, nous consommons nous-mêmes de labeur et nos citoyens après. Ces remontrances émurent Pythes,qui pour cela ne cessa pas entièrement toute son entremise des mines; mais, y faisant travailler la cinquième partie seulement de ses citoyens les uns après les autres, il permit au reste d'aller vaquer à leur labourage et à leurs métiers.

{Vertueux faits des femmes.)

Agis, estimant que ce serait une belle chose, comme à la vérité elle l'eût été, de repeupler la ville et y ramener l'ancienne égalité, allait sondant les cœurs et les volontés des hommes, et trouva,contre son espérance, que les jeunes furent ceux qui plutôt y prêtèrent l'oreille, et se rangèrent du côté de la vertu, en changeant facilement, et tournant ne plus ne moins qu'un habillement leur manière de vivre, pour recouvrer liberté : mais la plupart des vieux, comme ceux qui étaient envieillis en la corruption, craignaient de retourner à l'austérité des ordonnances de Lycurgue, comme un esclave fugitif qui tremble de peur quand on le ramène devant son maître.

Agis essaya d'attirer sa mère, qui était sœur dudit Agésilas, et femme qui pouvait beaucoup pour le grand nombre qu'elle avait d'amis, de serviteurs et de débiteurs, en la ville, par le moyen desquels elle maniait à sa volonté une bonne partie des affaires de la chose publique : lui en ayant donc ouvert le propos, elle s'en étonna du commencement et lui dit qu'il se

tût, s'il était sage, et se déportât de mettre en sa fonction des choses qui n'étaient ni possibles ni utiles: mais quand Agésilas lui eut un peu remontré la belle chose que ce serait, et comme elle se pouvait bien conduire à chef avec une utilité très grande, et que le roi Agis commença à la presser instamment de prières, qu'il lui plût quitter volontairement sa richesse pour acquérir gloire et honneur à son fils, lui alléguant qu'il ne pourrait jamais arriver à être égal aux autres rois en chevaux et en avoir, attendu que les serviteurs et facteurs seulement des rois Sélencus et Ptolomée avaient plus de biens que n'en eurent jamais tous les rois de Sparte ensemble : mais si par tempérance, magnanimité et continence surmontant leurs délices, il venait à remettre lesLacédémoniensen communauté et égalité, comme ils avaient coutume d'être anciennement, il acquerrait la gloire et le renom d'un véritablement grand prince et grand roi : alors, ces remontrances ouïes, les dames émues et encouragées de voir si grande magnanimité en ce jeune homme, commencèrent à changer d'opinion et furent soudainement, comme par inspiration divine, si éprises de l'amour des vertus, qu'elles se mirent elles-mêmes à inciter et hâter Agis, et envoyèrent quérir leurs amis pour les prier et admonester de favoriser à son entreprise, et, qui plus est, en parlèrent aussi aux autres dames, sachant bien que de tout temps les Lacédémoniens croient et défèrent beaucoup à leurs femmes, leur permettant de s'enquérir et se mêler plus avant des affaires de la chose publique, qu'à eux-mêmes en leurs maisons des affaires domestiques.

(Agis et Cléomène.)

Le roi Ptolémée commanda qu'on pendît le corps de Cléomène l'ayant devant couroyé, et qu'on fît mourir ses enfants sa mère Cratesiclea et toutes les femmes qui étaient avec elle, entre lesquelles était la femme de Pantée, l'une des plus belles dames de son temps et de plus gentil cœur. Il n'y avait guère qu'ils étaient mariés ensemble, quand ces malheurs leur advinrent, et était encore leur amour en sa plus grande chaleur ; ses parents ne l'avaient pas voulu laisser aller et s'embarquer avec son mari, ains l'avaient enfermée pour la retenir à force ; mais peu de temps après, ayant trouvé moyen de recouvrer un cheval et quelque peu d'argent, elle s'enfuit

une nuit, piquant à toute bride vers le port de Ténan, là où elle s'embarqua sur un navire qui partait pour aller en Egypte, ■et s'en alla trouver son mari, avec lequel elle supporta doucement et joyeusement le vivre hors de sa maison en pays étranger.

Et lorsque les sergents vinrent prendre Cratesiclea pour la mener mourir, elle la conduisit par-dessous le bras, en lui aidant à porter sa robe et la réconfortant, combien qu'elle ne fût point autrement étonnée pour l'appréhension de la mort, et qu'elle demandât seulement cette grâce, qu'on la fît mourir devant ses petits enfants : toutefois quand ils furent arrivés au lieu où l'on avait accoutumé de faire telles exécutions, les bourreaux tuèrent premièrement les enfants devant ses yeux, et pais elle après ; laquelle en si griève angoisse de douleur ne dit aucune parole sinon : Hélas! mes enfants, où êtes-vous allés?Et la femme de Pantée, étant grande et forte, ceignant sa robe par-dessus, accoutra et enveloppa les corps des autres, à mesure qu'elles furent exécutées, de ce qu'elle put recouvrer, sans dire un seul mot ni montrer aucun signe d'être troublée, et finalement s'étant elle-même accoutrée, et ayant arrangé son vêtement autour d'elle, sans vouloir souffrir qu'autre personne s'approchât d'elle, ni la regardât, sinon le bourreau qui était ordonné pour lai couper la tête, elle mourut aussi constamment que saurait faire le plus vertueux homme du monde, sans avoir besoin de personne qui couvrît son corps ni l'enveloppât après sa mort, tant elle fut soigneuse de garder, même à la fin, l'honnêteté qu'elle avait toujours observée en sa vie, et retenant encore en mourant le soin de l'honneur

dont elle avait toujours muni son corps, tant comme elle avait vécu. Ainsi ces dames lacédémoniennes en cette piteuse tragédie ayant joué leur rôle à l'envi des hommes en leurs derniers jours, à qui plus magnanimement endurerait la mort, fournirent de preuve évidente, pour vérifier que la vertu ne peut être outragée par la fortune.

(Agis et Cléomène.)

Porcia était fille de Gaton, et l'épousa Brutus, qui était son cousin, non point fille, mais bien jeune veuve après la mort de son premier mari Bibulus, duquel elle avait eu un petit garçon nommé Bibulus, qui depuis a écrit un petit livre : Des

faits et gestes de Brutus, qu'on trouve encore aujourd'hui. Cette jeune dame étant savante en la philosophie, aimant son mari, et ayant le cœur grand, joint avec un bon sens et une prudence grande, ne voulut point essayer d'interroger son mari de ce qu'il avait sur le cœur, que premièrement elle n'eût fait une telle épreuve de soi-même : elle prit un petit ferrement, avec lequel les barbiers ont accoutumé de soigner les ongles, et ayant fait sortir de sa chambre toutes ses femmes et servantes, elle se fit une plaie bien profonde dans la cuisse, tellement qu'il en sortit incontinent une grande effusion de sang, et tantôt après pour l'âpre douleur de cette incision la grosse fièvre la commença à saisir : et voyant que son mari s'en tourmentait fort, et en était en fort grand émoi, au plus fort de sa douleur elle lui parla en cette manière: ,/e, dit-elle, Brutus, étant fille de Calon t'ai été donnée, non pour être participante de ton lit et de ta table seulement, ains pour être aussi prisonnière et compagne de toutes tes bonnes et mauvaises fortunes. Or quant à toi, il n'y a que plaindre ne reprendre de ton côté en notre mariage: mais de ma part, quelle démonstration puis-je faire de mon devoir envers toi, et de combien je voudrais faire pour V amour de loi, si je ne sais supporter constamment avec toi un secret accident, ou un souci qu'il soit besoin de celer fidèlement? Je sais bien que le naturel d'une femme semble communément trop débile pour pouvoir sûrement contenir une parole de secret : mais la bonne nourriture, Brutus, et la conversation des gens vertueux ont quelque pouvoir de réformer un vice de la nature: et quanta moi, j'ai cela d'avantage, que je suis fille de Catonet femme de Brutus; a quoi néanmoins je ne me fierais pas du tout par ci-devant, jusques à ce que maintenant j'aie connu que la peine même et la douleur ne me sauraient vaincre. En disant ces paroles, elle lui montra sa blessure, et lui conta comment elle se l'avait faite pour s'éprouver ellemême. Brutus fut fort ébahi quand il eut ouï ces paroles, et levant les mains au ciel fit prières aux dieux de lui faire tant de grâce qu'il pût mener à chef son entreprise, si bien qu'il fût trouvé digne d'être mari d'une si noble dame comme Porcia : laquelle pour lors il réconforta le mieux qu'il put. Porcia, étant sur le point de se départir d'avec Brutus pour s'en retourner à Rome, tâchait le plus qu'elle pouvait à dissimuler la douleur qu'elle en portait en son cœur; mais un tableau la découvrit à la fin, quoiqu'elle se fût au demeurant jusques-

là toujours constamment et vertueusement portée. Le sujet de la peinture était pris des narrations grecques, comment Andromaque accompagnait son mari Hector, ainsi qu'il sortait de la ville de Troie pour aller à la guerre, et comment Hector lui rebaillait son petit enfant : mais elle avait les yeux et le regard toujours fichés sur lui. La conformité de cette peinture avec sa passion la fit fondre en larmec, et retournant plusieurs fois le jour à revoir cette peinture, elle se prenait toujours à pleurer.

Ce que voyant Acilius, l'un des amis de Brutus, récita les vers qu'Andromaque dit à ce propos en Homère :

Hector, tu tiens Ueu de pêne et do mère En mon endroit, de mari et de frère.

Adonc Brutus, en se souriant : Oui, mais, dit-il, je ne puis de ma part dire à Porcia ce que Hector répondit àAndromaque au même lieu du poète :

Il ne te faut d'autre chose mêler, Que d'enseigner tes femmes à filer.

Car il est bien vrai que la naturelle faiblesse de son corps ne lui permet pas de pouvoir faire les mêmes actes de prouesse que nous pourrions bien faire ;mais de courage, elle se portera aussi vertueusement en la défense du pays comme Vnn de nous. Bibulus, le fils de Porcia, l'a ainsi écrit en son histoire.

(Brutus.)

Avant que les Gaulois passassent les montagnes des Alpes, et qu'ils eussent occupé cette partie de l'Italie, où ils habitent maintenant, une grande et violente sédition s'émut entre eux, qui passa jusques à une guerre civile ; mais leurs femmes, alors que les deux armées furent prêtes à s'entrechoquer, se jetèrent au milieu des armes, et prenant leurs différends en mains, les accordèrent, et jugèrent avec si grande équité et si au contentement de toutes les deux parties, qu'il s'en engendra une amitié si bienveillante très grande réciproquement entre eux tous, non seulement de ville en ville, mais aussi de maison en maison : tellement que depuis ce temps-là ils ont toujours continué de consulter des affaires,

tant de la guerre que de la paix, avec leurs femmes, et de pacifier les querelles et différends qu'ils avaient avec leurs voisins et leurs alliés, par le moyen d'elles. Et c'est pourquoi, en la composition qu'ils firent avec Annibal, quand il passa par les Gaules, entre autres articles ils y mirent que, s'il advenait que les Gaulois prétendissent que les Carthaginois leur tinssent quelque tort, les capitaines et gouverneurs Carthaginois qui étaient en Espagne, en seraient les juges ; et si au contraire les Carthaginois voulaient dire que les Gaulois leur eussent fait quelque tort, les femmes des Gaulois en jugeraient.

(Vertueux faits des femmes.)

La mère. — Le père

Une mère avait envoyé ses enfants, qui étaient cinq, au camp, et attendait aux faubourgs de la ville quelle issue prendrait la bataille. Au premier qui en retourna, elle demanda des nouvelles, et il lui répondit que ses enfants y avaient été tués tous cinq. Ce n'est pas cela que je te demande, méchant esclave que tu es, dit-elle, mais comment se portent les affaires de la chose publique. — La victoire est nôtre, répondit-il. — Je suis donc, dit-elle, maintenant contente de la perte de mes enfants.

Une autre, ainsi comme elle ensevelissait son fils, survint une pauvre vieillotte qui se prit à lui dire : 0 femme, quelle fortune ! — Bonne, par les dieux jumeaux, répondit-elle : car le but auquel je lavais enfanté m'est advenu, afin qu'il mourût pour Sparte.

Une dame du pays d'Ionie se glorifiait d'un sien ouvrage de tapisserie, qu'elle avait fait au métier, fort somptueux : mais une Laconienne lui montrant quatre siens enfants, fort honnêtes et bien morigénés : Tels, dit-elle, doivent être les ouvrages d'une dame de bien et d'honneur, et voilà de quoi elle se doit vanter et glorifier.

Une autre mère ayant eu nouvelles que son fils se gouvernait mal en pays étranger, où il était, lui écrivit : // court un mauvais bruit de toi par deçà ; efface-le, ou te meurs.

Une autre accompagnant son fils boiteux, qui s'en allait à la

bataille, lui disait : Mon fils, à chaque pas, souviens-toi de bien faire.

Une autre, de qui le fils était retourné de la bataille, blessé au pied, et se plaignait fort de la grande douleur qu'il sentait : Mon fils, dit-elle, si tu te veux souvenir de la vertu, tu t' apaiseras, et ne sentiras plus de douleur.

Un Lacédémonien avait tellement été blessé en une bataille, qu'il ne se pouvait pas bien soutenir sur ses jambes, et fallait qu'il cheminât à quatre pieds : et comme il eût honte de voir les gens qui se riaient, sa mère lui dit : Et combien est-il plus raisonnable, mon fils, de te réjouir pour le témoignage de ta prouesse, que d'avoir honte pour un rire insensé !

Une autre, baillant à son fils son bouclier, en l'admonestant de faire son devoir: Mon fils, dit-elle, ou rapporte ce bouclier, ou qu'on te rapporte dedans.

Une autre, baillant aussi le bouclier à son fils, partant pour s'en aller à la guerre, lui dit : Ton père Va toujours conservé ce bouclier ; avise de le conserver aussi, ou de mourir.

Une autre répondit à son fils, qui se plaignait d'avoir courte épée: Approche-toi d'un pas.

Une autre, entendant que son fils était mort très vaillamment en la bataille : Aussi était-il mon fils, dit-elle.

Au contraire, une autre entendant que son fils s'était sauvé de vitesse: Aussi n'est-il pas à moi, dit-elle.

Une autre, entendant que son fils était mort en bataille au même lieu où l'on l'avait mis : Otez-le donc, dit-elle, de là, et mettez son frère en sa place.

(Dits et réponses notables des dames lacédémoniennes.)

Volumnia à Coriolan : Estimes-tu qu'il soit licite de concéder tout à son ire et à son appétit de vengeance, et non honnête de condescendre et incliner aux prières de sa mère en si grandes choses ? Et cuidestu qu'il soit convenable à un grand personnage se souvenir des torts qu'on lui a faits, et des injures passées, et que ce ne soit point acte d'homme de bien et de grand cœur, reconnaître les bienfaits que reçoivent les enfants de leurs pères et mères, en leur portant honneur et révérence ?Si n'y at-il homme en ce monde qui dût mieux observer tous les points de gratitude que toi, vu que tu poursuis si àprement une ingratitude : et si y a davantage, que tu as jk fait payer a ton pays

de grandes amendes pour les torts que Von t'y a faits, et n'as encore fait aucune reconnaissance à ta mère. Pourtant serait-il plus que honnête que, sans autre contrainte, j'impétrasse de toi une requête si juste et si raisonnable ; mais puisque par raison je ne te le puis persuader, à quel besoin épargné- je plus et différé-je à la dernière espérance ? En disant ces paroles, elle se jeta elle-même, avec sa femme et ses enfants, à ses pieds. Ce que Martius ne pouvant supporter, la releva tout aussitôt, en s'écriant : 0 mère ! que m'as-tu fait ? Et en lui serrant étroitement la main droite: Ha, dit-il, mère, tu as vaincu une victoire heureuse pour ton pays, mais bien malheureuse et mortelle pour ton fils ; car je m'en rêvais vaincu par toi seule.

(Coriolan.)

Cornélie, après le trépas de son mari, prenant tout le soin de sa maison et de ses enfants, se montrasi honnête, sibonne envers ses enfants, et si magnanime, que le roi Ptolémée lui voulut communiquer l'honneur du diadème royal, et la faire reine, la demandant à femme : mais elle le refusa, et perdit en sa viduité tous ses enfants, excepté une fille, qu'elle donna en mariage au jeune Scipion Africain, et Tibérius et Gaïus, lesquels elle nourrit et institua si diligemment, qu'étant devenus plus honnêtes et mieux conditionnés que nuls autres jeunes nommes Romains de leur temps, on estima que la nourriture en valait mieux que la nature...

(Les Gracques.)

Cornélie porta constamment et magnanimement la mort de ses fils : et quant aux chapelles qu'on bâtit et consacra aux lieux où ils avaient été tués, elle dit seulement qu'ils avaient telles sépultures qu'ils avaient méritées : mais depuis elle se tint presque toujours auprès du mont de Misène, sans rien changer de sa manière de vivre, car elle avait beaucoup d'amis : et pour ce qu'elle était dame honorable, aimant à recevoir et traiter les étrangers, elle tenait ordinairement bonne table, au moyen de quoi elle avait toujours autour d'elle compagnie de Grecs et de gens de lettres, et n'y avait roi qui ne reçût d'elle, et qui ne lui envoyât aussi des présents.

Si prenaient grand plaisir ceux qui l'allaient visiter et qui la hantaient, à lui ouïr conter les faits et la manière de vivre

de son père Scipion Y Africain : mais encore s'émerveillaientils davantage de lui ouïr réciter les actes et la mort de ses enfants, sans en jeter larme d'oeil, et sans autrement en faire des regrets ni en mener deuil, non plus que si elle eût raconté quelque ancienne histoire à ceux qui les lui demandaient; tellement qu'il y eut quelques-uns qui écrivirent que la vieillesse, ou bien la grandeur de ses malheurs lui avaient troublé le sens, et hébété le sentiment de douleur; mais eux-mêmes étaient insensés, quand ils disaient cela, n'entendant pas combien l'être bienné etbien nourri sert aux hommes àconstamment supporter une douleur, et que souvent la fortune est bien plus forte que la vertu, laquelle veut garder tous les points du devoir : mais toutefois elle ne lui peut ôter la constance déporter, en tombant, patiemment son adversité.

(Tibérius et Gaïus Gracchus.)

Tu vas regardant seulement aux ouvrages des tailleurs de pierres et des maçons, estimant que cela seul soit la maison, non pas ce qui est dedans chacun, et qui lui est propre et domestique, comme sont les enfants, la femme, les amis, les serviteurs, auxquels étant sages et bien conditionnés, le père de famille communiquant et faisant part de ce qu'il a, fût-ce dedans un nid d'oiseau, ou dedans une fourmilière, se peut dire habiter une bonne et heureuse maison.

(Le banquet des sages.)

Agésilas avait cela entre autres choses, qu'il aimait fort tendrement ses enfants; et conte-t-on de lui qu'il se jouait avec eux emmi la maison, quand ils étaient petits, montant dessus un bâton ou dessus une canne, comme sur un cheval; auquel étant l'un de ses amis l'ayant un jour trouvé en son privé, il le pria de n'en vouloir rien dire, jusques à ce que luimême eût de petits enfants.

(Agésilas.)

Le respect filial

La nature et la loi qui conserve la nature ont donné le premier lieu de révérence et d'honneur, après les dieux, au

père et à la mère : et ne sauraient les hommes faire service qui soit plus agréable aux dieux que de payer gracieusement et affectueusement aux père et mère qui les ont engendrés, et à ceux qui les ont nourris et élevés, les noms des grâces vieilles et nouvelles qu'ils leur ont prêtées : comme au contraire, il n'y a point de plus certain signe d'un Athéiste que de mettre à nonchaloir, ou commettre quelque faute à rencontre de son père et de sa mère.

(L'amour fraternel.)

Agésiclès, roi des Lacédémoniens, étant de sa nature convoiteux d'ouïr et d'apprendre, il y eut quelqu'un de ses familiers qui lui dit : Je m'ébahis, sire, vu que tu prends si grand plaisir à ouïr bien dire, que tu n'approches de toi le rhètoricien Philophane pour t' enseigner. Il répondit : C'est pource que je veux être disciple de ceux dont je suis né.

(De la mauvaise honte.)

Gomme aux autres lafin qui lui faisait aimer la vertu était la gloire; aussi à Martius (Goriolanus) la fin qui leur faisait aimer la gloire était la joie qu'il voyait que sa mère recevait; car il estimait n'y avoir rien qui le renaît plus heureux ne plus honoré, que de faire que sa mère l'ouït priser et louer de tout le monde, et le vît retourner toujours couronné, et qu'elle l'embrassât à son retour, ayant les larmes aux yeux épreints de joie; laquelle affection on dit qu'Épaminondas avoua et confessa semblablement être en lui, réputant son principal et plus grand heur être que son père et sa mère vivants avaient vu la victoire qu'il gagna en la plaine de Leuctres. Or quant à Epaminondas, il eut ce bien-là, d'avoir ses père et mère participants à sa joie et à sa prospérité : mais Martius, estimant devoir à sa mère ce qu'il eût encore dû à son père, s'il eût été vivant, ne se contenta pas de la réjouir et honorer seulement, mais à son instance et prière il prit femme, de laquelle il eut des enfants, sans toutefois se départir jamais d'avec sa mère.

(Coriolan.)

Olympias écrivit un jour à Alexandre : Je suis bien d'avis que tu fasses autrement des biens a tes familiers amis, et

que tu les tiennes en honneur auprès de loi, mais tu les fais égaux aux grands rois, et leur donnes les moyens de faire beaucoup d'amis en te les ôtant a toi-même. Et comme sa mère lui en écrivit souvent de semblables à ce même propos, il les gardait secrètement sans les communiquer à personne, sinon un jour que, comme il en ouvrit une, Ephestion, qui se trouva présent, s'approcha, ainsi qu'il était accoutumé, et la lut avec lui. Alexandre ne l'en empêcha point, mais, après qu'il l'eut achevée de lire, il tira de son doigt l'anneau duquel il scellait et cachetait ses lettres, et en mit le cachet contre la bouche d'Ephestion.

Il envoya plusieurs beaux et grands présents à sa mère ; mais il lui manda qu'elle ne se mêlât point autrement plus avant de ses affaires, et qu'elle n'entreprît point l'état d'un capitaine : de quoi elle s'étant courroucée, il supporta patiemment l'âpreté de son courroux. Et comme Antipater un jour lui eût écrit une longue lettre à l'encontre d'elle, après l'avoir toute lue, il dit : Antipater n'entend pas qu'une seule larme de mère efface dix mille telles lettres.

(Alexandre.)

En ses prospérités, Sertorius mandait à Métellus et à Pompée qu'il était bien content de poser Les armes, et de vivre chez soi en homme privé, moyennant qu'il fût par édit public rappelé et restitué, et qu'il aimait mieux être le moindre citoyen de Rome, qu'étant banni de son pays, être appelé empereur de tout le reste du monde. Et disait-on que Tune des principales causes pour lesquelles il désirait tant être rappelé, était l'amour qu'il portait à sa mère, sous laquelle il avait été nourri enfant orphelin de son père, et avait mis toute son affection entièrement en elle : de sorte que, quand ses amis qu'il avait en Espagne, le mandèrent pour y venir en prendre le gouvernement et y être leur capitaine, après y avoir été quelque temps, ayant eu nouvelle que sa mère était décédée, il en sentit si grande douleur, que peu s'en fallut qu'il n'en mourût de regret : car il demeura sept jours entiers couché par terre en plorant, sans donner le mot du guet à ses gens, et sans se laisser voir à aucun de ses sujetsjusquesàcequeles autres capitaines principaux et de même qualité que lui vinrent à l'entour de sa tente, et l'importunèrent tant, par prières

et remontrances, qu'ils le contraignirent d'en sortir, et de se montrer et parler aux soudards, et d'entendre à ses affaires, qui étaient très bien acheminées.

(Sertorius.)

Télécrus répondit à quelqu'un qui se plaignait à lui de ce que son père médisait toujours de lui : S'il n'en fallait médire, il ne le ferait pas. Son frère aussi se mécontentait de ce que les citoyens ne se déportaient pas en son endroit comme ils faisaient envers lui, combien qu'ils fussent nés de même père et de même mère,ains le traitaient plus iniquement -.C'est, dit-il, parce que tu ne sais pas comporter un tort comme je fais. Etant enquis pourquoi la coutume était en leur pays, que les jeunes se levassent de leurs sièges au-devant des vieux : C'est, dit-il, afin qu'en faisant cet honneur à ceux qui ne leur appartiennent point, ils apprennent à en honorer davantage leurs pères et mères.

Un vieillard, désirant voir l'ébattement des jeux Olympiques, ne pouvait trouver place à s'asseoir ; et, passant par-devant beaucoup de lieux, on se gaudissait et moquait de lui, sans que personne le voulût recevoir, jusques à ce qu'il arrivât à l'endroit où étaientles Lacédémoniensassis,là où tous les enfants et beaucoup des hommes se levèrent au-devant de lui, et lui cédèrent leur place. Toute l'assemblée des Grecs remarqua bien cette honnête façon de faire, et avec battements des mains déclarèrent qu'ils la louaient grandement, aussi le pauvre vieillard

Croulant sa tête et sa barbe chenues,

en pleurant : Hé dieu, dit-il, que de maux ! On voit bien que tous les Grecs entendent bien ce qui est honnête, mais il n'y a que les Lacêdémoniens qui le fassent.

(Les dits notables des Lacêdémoniens.)

L'amour fraternel

Il est impossible que les frères en toutes choses soient égaux ni pareils, d'autant que, ou la nature dès la naissance, ou,

depuis, la fortune leur départent inégalement leurs grâces et laveurs; d'où procèdent les envies et jalousies.

On pourrait conseiller à celui qui aurait avantage sur ses frères, qu'il leur communiquât tout ce qu'il aurait par-dessus eux, en les honorant par son crédit et réputation, et les avançant par le moyen de ses amitiés ; et si d'aventure il est plus éloquent qu'eux, leur offrant sa peine et suffisance, comme étant à eux autant comme à lui-même, et puis n'en montrant aucune enflure d'arrogance ni de mépris envers eux, mais plutôt, en s'abaissantet soumettant, rendre sa préférence et son avantage non sujet à l'envie, et égale, autant comme il lui est possible, l'inégalité de la fortune par modérée opinion de soi même : comme Lucullus ne voulut jamais entreprendre office ni magistrature avant son frère, encore qu'il fût plus âgé que lui; mais laissant passer son temps, attendit celui de son frère. Et Pollux ne voulut pas être dieu même seul, ains plutôt demi-dieu avec son frère, et participer de la condition mortelle pour lui faire part de son immortalité.

Scilarus, un roi des Tartares, laissa quatre-vingts enfants et peu avant que mourir commanda qu'on lui apportât un faisceau de dards, qu'il bailla à tous ses enfants les uns après les autres, leur commandant qu'ils s'efforçassent de rompre le faisceau tout entier ; et après qu'ils eurent bien essayé et n'en purent venir à bout, lui-même les tira du faisceau les uns après les autres, et les rompit tous sans peine quelconque, leur voulant par là donner à connaître que leur union et concorde serait invincible ; mais la discorde les rendrait faibles, et serait cause qu'ils ne dureraient guère.

(De V amour fraternel.)

Le devin d'Arcadie, ainsi comme écrit Hérodote, fut contraint de se faire un pied de bois, après qu'il se vit privé du sien naturel : mais un frère qui fait la guerre à son frère, et qui est contraint d'acquérir un ami, étranger, ou de la place, en s'y promenant, ou du parc des exercices, en regardant ceux qui s'y exercent, me semble ne faire autre chose que volontairement se couper un membre de sa propre chair tenant à lui, pour y en appliquer et attacher un étranger ; car la nécessité même qui nous induit à rechercher et à recevoir amitié et conversation, nous enseigne d'honorer, entretenir et con-

server ce qui est de notre parenté, comme ne pouvant vivre, ni n'étant point nés pour demeurer sans amis, sans fréquentation, solitaires, à part comme bêtes sauvages.

(De l'amour fraternel.)

Pource qu'il est convenable à l'aîné d'avoir soin, enseigner, reprendre et admonester; et au puîné, honorer, suivre et imiter, je voudrais que la sollicitude de l'aîné tînt plutôt du compagnon que du père, et de la persuasion plutôt que du commandement ; et qu'il fût plus prompt à s'éjouir pour le devoir fait, et à le louer, que non pas à le reprendre et blâmer pour l'avoir oublié, et fasse l'un, non seulement plus volontairement, mais aussi plus humainement que l'autre: et aussi qu'au zèle du puîné, il y eût plus de l'imitation que de la jalousie et contention.

(De V amour fraternel.)

Timoléon eut un frère aîné, nommé Timophane, qui ne lui ressemblait de qualité quelconque ; car c'était un homme écervelé, et furieusement épris et perdu de convoitise de régner, que lui avaient mise sur la tête une troupe de gens de basse condition, qui se disaient ses amis, et des soudards ramassés qu'il avait toujours autour de lui, et pource qu'il était impétueux et aventureux en la guerre, ses citoyens l'en estimaient capitaine belliqueux et homme d'exécution et à cette cause lui donnaient souvent charge de gens, à quoi Timoléon lui aidait en couvrant du tout les fautes qu'il y faisait, en les faisant apparaître moindres et plus légères qu'elles n'étaient, et en aùgmentantet embellissant ce peu de bon que sa nature produisait.

(Timoléon.)

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