DISCOURS DE M. JOSEPH PABRE XV
parler du grand calomnié, du patriote, de l'orateur illustre qui, vivant, fut sa joie, mort, fut son orgueil, et dont elle a porté le nom avec une dignité à la fois modeste et fière.
Sa confiance avait naguère mis entre mes mains la correspondance qui précéda leur mariage. Quelles lettres ! Gomme Jules Favre, n'écoutant que son cœur, s'y était prodigieusement surpassé lui-même ! Plus rien de la pompe oratoire ; une simplicité, une grâce toutes nouvelles, avec cette forme toujours impeccable qu'on a tant admirée ; un sens merveilleux de tout ce qui est grand dans l'âme humaine et dans la nature ; l'expression vibrante et quelquefois sublime des sentiments les plus purs et les plus élevés; la touchante révélation de deux êtres diversement supérieurs, qu'avait prédestinés l'un à l'autre cette candeur des nobles âmes qui leur était commune.
C'était un chef-d'œuvre : Mm9 Jules Favre le savait. Eh Jbien 1 au prix d'une espèce d'amoindrissement des richesses littéraires et morales de l'humanité, elle a voulu que ces pages, dignes de vivre immortelles, fussent ensevelies avec elle, sur son cœur, dans cette tombe où son mari lui gardait sa place.
Bel exemple de pudeur morale, et bien digne de mention, à une époque où tant d'âmes se profanent par la divulgation de leurs intimités les plus sacrées !
Quelle que fût l'heure où elle vînt, la mort devait trouver prête une telle femme. Elle ne comprenait la vie qu'éclairée par la lumière de l'éternité, et, parmi tous les va-et-vient de l'existence quotidienne, elle gardait toujours la vision de l'Audelà.
Mais, quoique bien résignée à une mort qu'à la suite de l'altération de sa belle santé, elle envisageait avec sérénité comme assez prochaine, elle ne pressentit pas sa prompte venue. Deux heures avant de mourir, elle formait le projet d'une courte villégiature aux pays du soleil, qu'occuperaient des travaux dont devaient profiter ses chères Sévriennes. Elle se promettait de reviser son manuscrit sur la Morale de Plutarque qui couronnera dignement ses beaux livres sur la Morale de Socrate,sur la Morale d'Aristote, sur la Morale de Cicéron, sur la Morale des Stoïciens, sur la Morale de Montaigne. Elle parlait de sa tâche de directrice, qu'elle n'avait interrompue