SERENITE DE SOCRATE EN FACE DE LA MORT
La vie de Socrate rend témoignage de la sincérité I et de la fermeté de sa foi ; mais c'est surtout au : moment suprême que cette foi se montre avec le l plus d'évidence. Aussi peut-on dire que sa mort est j la plus éclatante démonstration de sa croyance à i l'immortalité. Les plus éloquents discours qu'il a j prononcés dans diverses circonstances ne sont pas ' aussi persuasifs que la sérénité parfaite avec la- I quelle il se détache de la vie et de tout ce qui la rend chère au cœur humain. On sent que, toute sa i vie, Socrate s'est préparé à mourir et que ses der- \ nières paroles sont le chant de triomphe de la foi i victorieuse du monde et du mal. S'il semble douter I un instant de la vie future lorsqu'il suppose devant i ses juges l'anéantissement absolu après la mort, , c'est uniquement pour leur faire comprendre qu'ils ' n'ont pas le pouvoir de lui faire du mal, puisque la' mort qu'ils lui infligent lui procurera, soit un paisible i et éternel sommeil, soit le bonheur de vivre à toujours i dans la compagnie des justes. Avec quelle ferme : assurance il exprime sa confiance dans les dieux > « qui ont toujours soin de ce qui regarde l'homme j de bien », et son entière conviction que « ce qui lui i arrive n'est point l'effet du hasard et que le mieux i est pour lui de mourir » ! Déjà il se sent en posses- : sion des réalités éternelles et, dans l'exaltation de I
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ses sublimes espérances, il quitte avec joie la vie présente pour s'élever dans les lieux où il jouira de la sagesse et de la vertu. Aussi ne comprend-il pas l'extravagance de ceux qui s'affligent de mourir, tout en prétendant aimer le bien, et leur reprochet-il d'être plus attachés à leur corps qu'à la sagesse. Socrate n'est pas insensible à l'affection de ses amis qui ont cherché en vain à le retenir : c'est pour les consoler qu'il s'efforce de faire briller à leurs yeux obscurcis les biens qu'il va trouver au delà du trépas. Il songe au chagrin que va éprouver Criton, si tardif à comprendre qu'il ensevelira, non Socrate, mais un simulacre. Il charge les plus forts d'entre ceux qui l'entourent de soutenir cette âme faible, si facilement troublée par les choses visibles. Sa confiance si sincère, sa fermeté si simple se communiquent aux assistants qui sentent « que la divinité le mène dans une autre vie, pour le mettre en possession de la plus grande félicité dont les hommes aient jamais joui. A l'idée qu'un tel homme allait mourir, dit Phédon, il se faisait en moi un mélange extraordinaire de peine et de plaisir ;" et le même effet se produisait chez tous ceux qui étaient là présents. Tantôt tu nous aurais vus sourire, et tantôt fondre en larmes. »
Il faut de deux choses l'une, ou que la mort soit un absolu anéantissement et une privation de tout sentiment, ou, comme on dit, un passage de l'âme d'un lieu dans un autre. Si elle est la privation de tout sentiment, un paisible sommeil, qui n'est trou-
blé par aucun songe, quel merveilleux avantage n'est-ce pas que de mourir ! car si quelqu'un, après avoir passé une nuit tranquille, sans aucune inquiétude, sans aucun trouble, sans le moindre songe, la comparait avec toutes les autres nuits, et tous les autres jours qu'il a passés, et qu'il fût obligé de dire en conscience combien il aurait passé de jours et de nuits dans toute sa vie plus heureusement que cette nuit-là, je suis persuadé non seulement qu'un simple particulier, mais que le grand roi lui-même, en trouverait un bien petit nombre, et qu'il serait très aisé de les compter. Si la mort est quelque chose de semblable je l'appelle justement un bien ; car le temps tout entier n'est plus alors qu'une longue nuit.
Mais si la mort est un passage de ce lieu dans un autre et que ce qu'on dit est véritable, que là-bas est le rendez-vous de tous ceux qui ont vécu, quel plus grand bien peut-on imaginer, mes juges? car si en quittant ceux qui contrefont ici les juges, on trouve dans les enfers les véritables juges, qui y rendent, dit-on, la justice, Minos, Rhadamanthe, Eaque, Triptolème et tous les autres demi-dieux qui ont été justes pendant leur vie, ce changement n'est-il pas heureux? A quel prix n'achèteriezvous pas le bonheur de vous entretenir avec Orphée, Musée, Hésiode, Homère ? Pour moi, si cela est véritable, je mourrais volontiers mille fois
C'est pourquoi, mes juges, vous ne devez avoir que des espérances en la mort, persuadés de cette vérité qu'il n'y aucun mal pour l'homme de bien, ni pendant sa vie, ni après sa mort, et que les dieux ont toujours soin de tout ce qui le regarde; car ce qui m' arrive présentement n'est point l'effet du hasard, et je suis très convaincu que le mieux
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est pour moi de mourir dès à présent. [Apologie de >^ocratc, p. 99 et 100.)
En vérité, si je ne croyais trouver dans l'autre vie des dieux aussi bons et aussi sages et des hommes meilleurs que ceux d'ici-bas, je serais injuste de n'être pas fâché de mourir. Mais sachez que j'espère m'y réunir à des hommes justes. Je puis me flatter en cela, peut-être ; mais pour ce qui est d'y trouver des dieux, des maîtres très bons, c'est ce que j'ose assurer, autant qu'on puisse assurer des choses de cette nature. Voilà pourquoi je ne suis pas si affligé de mourir, espérant qu'il y a encore quelque chose pour les hommes après cette vie, et que, selon la vieille maxime, les bons seront mieux traités que les méchants.
La raison n'a qu'une voie à suivre dans ses recherches : tant que nous aurons notre corps et que notre âme sera embourbée dans cette corruption, jamais nous ne posséderons l'objet de nos désirs, c'est-à-dire la vérité.... Il est donc démontré que si nous voulons savoir véritablement quelque chose, il faut que nous abandonnions le corps et que l'âme
seule examine les objets qu'elle veut connaître
Pendant que nous serons dans cette vie, nous n'approcherons de la vérité qu'autant que nous nous éloignerons du corps, que nous renoncerons à tout commerce avec lui, si ce n'est pour la nécessité seule; que nous ne lui permettrons point de nous remplir de ses corruptions naturelles, et que nous nous conserverons purs de toutes ses souillures jusqu'à ce que Dieu lui-même vienne nous délivrer. Par ce moyen, libres et alîranchis de la folie du corps, onus converserons, comme cela est vraisemblable,
avec des hommes qui jouissent de la même liberté, et nous connaîtrons par nous-mêmes l'essence pure des choses, et peut-être la vérité. n'est que cela; mais à celui qui n'est pas pur, il n'est pas permis d'atteindre la pureté. Voilà ce qu'il me paraît que les véritables philosophes doivent penser, et le langage qu'ils doivent tenir entre eux.
Si cela est ainsi, tout homme qui arrivera où je vais présentement, a grand sujet d'espérer que là, mieux qu'ailleurs, il possédera ce que nous cherchons dans cette vie avec tant de peine ; de sorte que ce moyen qu'on m'a ordonné me remplit d'une douce espérance ; et il fera le même effet sur tout homme qui sera persuadé que son âme est préparée, c'est-à-dire purifiée, pour connaître la vérité. Or, purifier l'âme, n'est-ce pas, comme nous le disions tout à l'heure, la séparer du corps et l'ac-' coutumer à se renfermer et à se recueillir en ellemême en renonçant à ce commerce autant qu'il est possible, et en vivant, soit en cette vie, soit en l'autre, , seule et dégagée du corps comme d'une chaîne ? -
Et cette délivrance, cette séparation de l'âme et du corps, n'est-ce pas là ce qu'on appelle la mort ?
Et les véritables philosophes ne sont-ils pas les seuls qui travaillent véritablement à cette fin? Cette séparation et cette délivrance ne font-elles pas toute leur occupation ?
Ne serait-ce donc pas une chose très ridicule, comme je le disais en commençant, qu'un homme après s'être appliqué toute sa vie à vivre dans l'attente de la mort, voyant arriver la mort, s'avisât de s'indigner.^ Cela ne serait-il pas risible ? Il est donc certain que les véritables philosophes ne travaillent qu'à mourir, et que la mort ne leur paraît nullement terrible. Vois toi-même : s'ils méprisent leur corps et désirent vivre avec leur âme seule,
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n'est-ii pas de la dernière absurdité, quand ce moment arrive, d'avoir peur, de s'affliger et de n'aller pas volontiers là où ils espèrent obtenir les biens après lesquels ils ont soupiré toute leur vie ? Car ils ont désiré d'acquérir la sagesse et d'être délivrés de ce corps, objet de leur mépris ! Quoi ! beaucoup d'hommes, pour avoir perdu leurs amis, leurs femmes, leurs enfants, sont descendus volontairement dans les enfers, conduits par la seule espérance d'y revoir ceux qu'ils avaient perdus et d'y vivre avec eux; et un homme qui aime véritablement la sagesse, et qui a la ferme espérance de la trouver dans les enfers, sera fâché de mourir et n'ira pas avec joie dans les lieux où il jouira de ce qu'il aime? Il faut croire qu'il ira avec une très grande volupté, s'il est véritablement philosophe; car il est fermement persuadé que nulle part ailleurs que dans les enfers il ne rencontrera cette pure sagesse qu'il cherche. Cela étant, n'y aurait-il pas, comme je disais tout à l'heure, de l'extravagance pour un tel homme à craindre la mort ?
Et par conséquent, toutes les fois que tu verras un homme se fâcher et reculer quand il est sur le point de mourir, c'est une preuve sûre que c'est un homme qui aime, non pas la sagesse, mais le corps ; et avec le corps, les honneurs etles richesses, ou l'un des deux, ou tous les deux ensemble. ^P/iëdon,p. 20.)
Tout ce long discours que je viens de faire pour vous prouver que. dès que j'aurai avalé le poison, je ne demeurerai plus avec vous, mais que je vous ({uitterai,et irai jouir de la félicité des bienheureux, il me semble que j'ai dit tout cela en vain pour Criton, comme si je n'avais parlé que pour votre consolation et pour la mienne. Je vous prie donc
d'être mes cautions auprès de Griton, mais d'une manière toute contraire à celle dont il a voulu être ma caution auprès des juges : car il a répondu pour moi que je ne m'en irais point. Vous autres, répondez, je vous prie, pour moi, que je ne serai pas plutôt mort, que je m'en irai, afin que le pauvre Criton supporte plus doucement ma mort, et qu'en voyant brûler mon corps, ou le mettre en terre, il ne se désespère pas comme si je souffrais de grands maux, et ne dise pas à mes funérailles : Qu'il expose Socrate, qu'il emporte Socrate, qu'il ensevelit Socrate; car il faut que tu le saches, mon cher Criton, que parler improprement, ce n'est pas seulement une faute en ce qu'on dit, mais c'est faire mal aux âmes. Il faut avoir plus de courage et dire que c'est mon corps que tu ensevelis, et ensevelis-le comme il te plaira, et de la manière que tu jugeras la plus conforme aux lois. [Phédon, p. 119.)
Pour moi, mes impressions ce jour-là furent vraiment étranges. Car, loin d'être touché de pitié par la mort d'un ami, je trouvais, au contraire, son sort digne d'envie, à voir son attitude et à entendre ses discours ; et l'intrépidité qu'il montrait devant la mort me persuadait qu'il ne quittait pas cette vie sans le secours de quelque divinité qui le menait dans une autre, pour le mettre en possession de la plus grande félicité dont les hommes aient jamais joui. Aussi ces pensées étouffaient en moi les sentiments de compassion que je devais vraisemblablement avoir à la vue d'un objet si triste A l'idée
qu'un tel homme allait mourir, il se faisait en moi un mélange extraordinaire de peine et de plaisir; et le même effet se produisait chez tous ceux qui étaient là présents. Tantôt tu nous aurais vus sourire, et tantôt fondre en larmes. (P/iedon, p. il.)