LA TEMPÉRANCE
« La tempérance, nous dit Socrate, n'est autre chose qu'un certain ordre, qu'un frein qu'on met à
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îS plaisirs et à ses passions. » Et l'ordre ne peut :re établi que par celui qui tient les choses en sa lain, ({ui en est le maître et les gouverne selon la lison, accordant aux désirs nécessaires la place ni leur convient et bannissant les désirs superflus ai, loin de le rendre meilleur, ne seraient pour lui u'une source de maux. La tempérance est donc L règle que l'on s'impose à soi-même, par respect ourla dignité de l'âme ; c'est l'empire de la partie apérieure sur l'inférieure. Elle semble être, pour ocrate, la santé parfaite de l'âme : « L'homme temérant, dit-il, s'acquitte de tous ses devoirs envers'
îs dieux et envers ses semblables Il est juste,
ourageux et saint, il est parfaitement homme de ien. »
La tempérance n'est autre chose qu'un certain rdre, qu'un frein qu'on met à ses plaisirs et à ses lassions. De là, vient probablement cette expresion que je n'entends pas trop : être maître de soilême, et quelques autres semblables qui sont, pour insi dire, autant de traces de cette vertu.
Cette expression : maître de soi-même, prise à la éttre, n'est-elle pas ridicule ? Car le même homme le serait-il pas alors maître et esclave de lui-même luisque cette expression se rapporte à la même peronne ? Voici donc, à mon avis, en quel sens on doit a prendre. Il y a dans l'âme de l'homme deux paries, l'une supérieure, l'autre inférieure. Quand la )artie supérieure commande à l'autre, on dit de 'iiomme qu'il est maître de lui-même, et c'est un 'loge. Mais quand, par le défaut d'éducation ou par pielque mauvaise habitude, la partie inférieure
prend l'empire sur la supérieure, on dit de l'homme i qu'il est déréglé et esclave de lui-même, ce qui esfcl un terme de blâme. {République, livre III, p. 210.)l
Il y a très peu de personnes qui, joignant uneexcellente éducation à un naturel heureux, parais-; sent se contenir dans les bornes 'de la modération,; lorsque le besoin et le désir de certaines choses se font sentir à eux ; qui, lorsque l'occasion se pré-' sente de gagner beaucoup d'argent, en usent avec sobriété, et préfèrent l'honnête médiocrité à l'opu-j lence. La plupart des hommes tiennent une conduite; tout opposée. Ils ne mettent point de bornes à leurs; besoins, et, lorsqu'ils pourraient se contenter d'unj gain modéré, ils aspirent à des profits sans mesure, i (Lois, XI, p. 254.) i
Si, au lieu de donner à une chose ce qui lui suffît, i on va beaucoup au delà ; par exemple, si on donne à un vaisseau de trop grandes voiles, au corps trop: de nourriture, à l'âme trop d'autorité, qu'arrivera-] t-il ? Le vaisseau sera submergé, le corps tomber i malade par l'excès d'embonpoint, l'âme s'abandon-i nera à l'injustice, fille de la licence. Que veux-jei dire par là? N'est-ce point ceci ? Qu'il n'est pas un] homme sur la terre, s'il est jeune et n'a de compte! à rendre à personne, qui puisse soutenir le poids du: souverain pouvoir de manière que la plus grande! maladie, l'ignorance, ne s'empare pas de son âme, et ne le rende un objet d'aversion pour ses plus! fidèles amis ; ce qui le conduira bientôt à sa perte,i et fera disparaître toute sa puissance. Il n'appartient qu'aux plus grands législateurs, instruits du milieu' qu'il faut garder en tout, de prévenir cet inconvé-'| nient. (Lois, III, p. 186.)
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Oisons donc qu'il faut s'abstenir de tout excès ;uis le rire et dans les larmes ; que tous les citoyens oivent s'avertir mutuellement de renfermer leuis ransports de joie ou de douleur, de faire toujours onne contenance dans les bons succès que le destin our envoie, et aussi dans les revers, lorsqu'il oppose , leurs entreprises comme des montagnes insurmonables ; enfin, de conserver la ferme confiance que, (iioi qu'il puisse arriver aux gens de bien, si ce sont les maux, les dieux les rendront plus légers, et changeront leur condition présente en une meilleure; andis qu'au contraire, si ce sont des biens, loin l'être passagers, la jouissance leur en est assurée )our toujours. C'est dans ces douces espérances ju'il faut vivre, c'est par de tels souvenirs qu'il faut 5e fortifier, se les rappelant distinctement à soiiiême et aux autres en toute occasion, dans les noments sérieux comme dans ceux d'amusement. 7d., V, p. 263.)
N'a-t-on pas raison d'appeler désirs nécessaires 3eux qu'il n'est pas en notre pouvoir de retrancher ni de réprimer et qu'il nous est d'ailleurs utile de contenter? Car il est évident que ce sont des nécessités naturelles. C'est donc à bon droit que nous appellerons ces désirs nécessaires. Pour ceux dont il est aisé de se défaire, si l'on s'y applique de bonne heure, et dont la présence, loin de produire en nous aucun bien, y cause souvent de grands maux, quel autre nom leur convient mieux que celui de désirs superflus ?
Le désir de prendre de la nourriture avec quelque assaisonnement autant qu'il est besoin pour entretenir la santé et les forces, n'est-il pas nécessaire ? Celui de la simple nourriture est nécessaire pour
deux raisons, et parce qu'il est utile de manger, et parce qu'il est impossible de vivre autrement. Celui de l'assaisonnement n'est nécessaire qu'autant qu'il sert à la santé. Mais le désir de toutes sortes de mets et de ragoûts, désir qu'on peut réprimer, et même retrancher entièrement par une bonne éducation, désir nuisible au corps et à l'âme, à la raison et à la tempérance, ne doit-il pas être compté parmi les désirs superflus ? Nous dirons que ceux-ci sont des désirs prodigues, ceux-là des désirs profitables, parce qu'ils servent à nous rendre plus capables d'agir.
Les désirs superflus s'emparent de la citadelle de l'âme du jeune homme après s'être aperçus qu'elle est vide de science, d'habitudes louables, de maximes vraies qui sont la garde la plus sûre et la plus fidèle de la raison des mortels chéris des dieux. Aussitôt les jugements faux et présomptueux, les opinions hasardées accourent en foule et se jettent dans la place. Les désirs pernicieux remportent la victoire, et, traitant la honte d'imbécillité, ils la chassent ignominieusement, bannissent la tempérance, après l'avoir outragée en lui donnant le nom de lâcheté, et exterminent la modération et la frugalité qu'ils traitent de rusticité et de bassesse. Après en avoir vidé et purgé l'âme du malheureux jeune homme qu'ils obsèdent, et comme s'ils l'initiaient aux grands mystères, ils y introduisent, avec un nombreux cortège, richement parés et la couronne sur la tête, l'insolence, l'anarchie, le libertinage et l'effronterie dont ils font mille éloges, déguisant leur laideur sous les plus beaux noms; l'insolence sous le nom de politesse, l'anarchie sous celui de liberté, le libertinage sous celui de magnificence, l'effronterie sous celui de courage. N'est-ce pas ainsi qu'un jeune homme, accoutumé
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ès l'enfance à ne satisfaire d'autres désirs que les ésirs nécessaires, passe à l'état, dirai-je de liberté u d'esclavage, où il s'abandonne à une foule de ésirs superflus et pernicieux.
Ce qu'il importe de savoir, c'est qu'il y a en hacun de nous, môme dans ceux qui paraissent le lus maîtres de leurs passions, une espèce de désirs ruels, brutaux, sans frein, et c'est ce que prouvent 3S songes.
La condition de l'homme tyrannisé par ses pasions est la même que celle d'un État opprimé par m tyran. (Réjntblique, livre VIII, p. 410.)
SOCRATE
La vertu consiste à satisfaire ceux de nos désirs ui, étant remplis, rendent l'homme meilleur, et ■ ne rien accorder à ceux qui le rendent pire.
Une maison où règne l'ordre et l'arrangement 'est-elle pas bonne ? et si le désordre y est, n'estlle pas mauvaise ?
Nous tenons le môme langage au sujet de notre orps.
Et notre ame sera-t-elle bonne, si elle est dérélée? Ne le sera-t-elle pas plutôt si tout y est dans ordre ef dans la règle ?
CALLICLÈS
C'est ce qu'on ne saurait nier.
SOCRATE
Quel nom donnerait-on à l'effet que produisent la ègle et l'ordre par rapport au corps? Tu l'appelles robablement santé et force ?
Essaye à présent de trouver et de me dire pareil- 1 lement le nom de l'effet que la règle et l'ordre pro-'i duisent dans l'âme. \
CALLICLÈS j
Pourquoi ne le dis-tu pas toi-même, Socrate? j
SOCRATE j
Si tu l'aimes mieux, je le dirai : seulement, si tul juges que j'ai raison, conviens-en; sinon, réfute-i moi, et ne me laisse rien passer. Il me semble | donc que l'on donne le nom de salutaire à toutj ce qui entretient l'ordre dans le corps, d'oui', naissent la santé et les autres bonnes qualités cor^i porelles. Cela est-il vrai? 1
Et qu'on appelle légitime et loi tout ce qui meti de Tordre et de la règle dans l'âme: d'où se forment' les hommes justes et réglés. Ce qui en est l'effet,! c'est la justice et la tempérance. i
Que sert-il, en effet, à un corps malade et mali disposé, qu'on lui présente des mets en abondancej et les breuvages les plus exquis, ou toute autrej chose qui, suivant toute bonne règle, ne lui sersi pas plus avantageuse que dommageable, et mêmei moins? \
Car ce n'est point, je pense, un avantage pour ur! homme, de vivre avec un corps malsain, puisque; c'est una nécessité qu'il mène en cet état une vie' malheureuse.
Aussi les médecins laissent-ils pour l'ordinaire lceux qui se portent bien la hberté de satisfaire leurn appétits, comme de manger autant qu'ils veulent i lorsqu'ils ont faim, et de boire de même, lorsqu'il^ ont soif. Mais ils ne permettent presque jamais auîi malades de se rassasier de ce qu'ils désirent. ;
DEVOIRS DE l'homme ENVERS SON AME 01
Ne faut-il pas tenir la môme conduite à l'égard e l'âme*? Je veux dire que, tandis qu'elle est mauaise, c'est-à-dire insensée, intempérante, injuste t impie, on doit l'éloigner de ce qu'elle désire, et le lui rien permettre que ce qui peut la rendre iieilleure.
Mais tenir quelqu'un éloigné de ce qu'il désire, l'est-ce pas le corriger ?
Il vaut donc mieux pour l'âme d'être corrigée que le vivre dans la licence, comme tu le pensais tout à heure.
La vertu de quelque chose que ce soit, meuble, orps, âme, animal, ne se rencontre pas ainsi en lie à l'aventure d'une manière très parfaite ; elle oit sa naissance à l'arrangement, à l'art qui convient , chacune de ces choses. La vertu de chaque chose st donc réglée et arrangée par l'ordre. Ainsi un ertain ordre propre à chaque chose est ce qui la end bonne, lorsqu'il se trouve en elle. Par conséuent, l'âme en qui se trouve l'ordre qui lui convient, st meilleure que celle où il n'y a aucun ordre, lais l'âme en qui l'ordre règne est réglée. Comlent ne le serait-elle pas? L'âme réglée est tempéaute? De toute nécessité. Donc l'âme tempérante st bonne.
Je dis donc que si l'âme tempérante est bonne, elle qui est dans une disposition toute contraire est lauvaise. Cette âme, c'est l'âme insensée et intemérante.
L'homme tempérant s'acquitte de tous ses devoirs nvers les dieux et envers ses semblables, car il e serait plus tempérant, s'il ne les remplissait pas. [ est nécessaire que cela soit ainsi. En s'acquittant e ses devoirs vis-à-vis de ses semblables, il fait es actions justes ; et en les remplissant vis-à-vis es dieux, il l'ait des actions saintes. Or, quiconque
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fait des actions justes et saintes est nécessairement! juste et saint. Cela est vrai. Nécessairement encore! il est courageux. Car il n'est pas d'un homme tempe- 1 rant ni de rechercher ni de fuir ce qu'il ne convient; pas qu'il recherche ou qu'il fuie. Mais lorsque le| devoir l'exige, il faut qu'il rejette, qu'il embrasse,! qu'il supporte avec patience les choses et les per-i sonnes, le plaisir et la douleur. De sorte qu'il esti de toute nécessité que l'homme tempérant étant,' comme on l'a vu, juste, courageux et saint, soit parfaitement homme de bien; qu'étant hommei de bien, toutes ses actions soient bonnes et bon-! nêtes, et qu'agissant bien, il soit heureux; qu'au! contraire le méchant, dont les actions sont mau-l vaises , soit malheureux ; et le méchant , c'estj celui qui est dans une disposition contraire à! celle du tempérant. Quant à moi, voilà ce que; je pose pour certain, ce que j'assure être vrai.' Mais si cela est vrai, il n'y a point, ce semble,! d'autre parti à prendre, pour quiconque veut être; heureux, que de s'attacher et de s'exercer à la tem-i pérance, de fuir de toutes ses forces la vie licen-i cieuse : il doit par-dessus tout faire en sorte de ' n'avoir aucun besoin de correction; mais s'il en ai besoin lui-même ou quelqu'un de ses proches, soitj dans la vie privée, soit qu'il se mêle des affaires! publiques, il faut qu'on lui fasse subir un châtiment, ; et qu'on le corrige, si l'on veut qu'il soit heureux, i Tel est, à mon avis, le but vers lequel on doit diri- i ger sa conduite, rapportant toutes ses actions et j celles de l'État à cette fin, que la justice et la tem-'i pérance régnent en celui qui aspire à être heureux. î Et il faut bien se garder de donner une libre carrièreî à ses passions, de s'efforcer de les satisfaire, ce qui i est un mal sans remède, et de mener ainsi une vie \ de brigand. Un tel homme en effet ne saurait ;
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itre ami des autres hommes, ni des dieux : car il ist impossible qu'il ait aucun rapport avec eux, et ù il n'y a point de rapport, l'amitié ne peut avoir ieu. Les sages disent qu'un lien commun unit le ;iel et la terre, les dieux et les hommes, au moyen e l'amitié, de la modération, de la tempérance et le la justice : et c'est pour cette raison qu'ils donnent L cet univers le nom d ordre , et non celui de lésordre ou de licence. [Gorrjias, p. 27G.)