SOBRIÉTÉ. — FRUGALITÉ
La sobriété et la frugalité, que le vulgaire confond lisément avec la tempérance, ne sont que des nanières d'être, des marques extérieures de cette ertu qui est le sage gouvernement de l'âme, 'efforçant de faire l'ordre dans tous ses domaines, i'est-à-dire de vivre en toute pureté et sainteté, i'homme tempérant l'est en toutes choses, dans sa ie intime comme dans sa vie extérieure, puisque 6 principe de sa vertu c'est le sentiment de la ignité de l'âme et la volonté de ressembler à Dieu, ^a modération dans la vie physique peut exister ndépendamment de ce principe supérieur : une agesse purement humaine suffit à la produire. La impie hygiène enseigne à éviter tous les excès qui roublent l'organisme et détruisent la santé. L'épiurien raffiné peut s'imposer aussi un frein dans la ouissance des plaisirs, par le seul motif d'en ehausser la saveur. Mais Xénophon nous dit que
« Socrate avait façonné son âme et son corps » ai: ; régime frugal qu'il s'étrût imposé ; qu'il était er : tout « le modèle le plus parfait de la tempérance » Et dans les entretiens qu'il nous rapporte, nous pouvons reconnaître la préoccupation constante dcj rendre sa vie sainte et pure. « Crois-tu, dit Socrate i à Antiphon qui trouve sa vie misérable, parce! qu'elle est dénuée des plaisirs sensuels, crois-tui que c'est là un bonheur égal à celui que donne l'es-^j poir de se rendre meilleur soi-même et ses amis il Pour moi, je crois que la divinité n'a besoin de rien;! que, moins on a de besoins, plus on se rapprochei d'elle et, comme la divinité est la perfection même]; ce qui se rapproche le plus de la divinité se rap-'i proche le plus de la perfection. » Et ailleurs,: il prouve que, sans la tempérance, il est imposai sible de faire rien de grand ni de beau ; et il! conclut en disant : « N'est-ce pas un devoir pouïi quiconque regarde la tempérance comme la base, de la vertu, de l'affermir d'abord dans son àmel! Sans elle comment apprendre le bien et le pratiquer] dignement? Quel homme, esclave de ses passionsJj ne dégrade pas honteusement son corps et sopi âme ? « ^ !'
C'est parce que l'âme de Socrate est maîtres^ d'elle-même, ferme pour établir le principe spirituel^ et pur qui doit régir l'homme, que sa vie forme ui| tout parfait dont les moindres détails ont ledi importance, en ce qu'ils contribuent à l'harmoniei et à la beauté de l'ensemble.
DEVOIRS DE l/riOMME ENVERS SON AME 05
Ce qui m'étonne encore, c'est que quelques
sprits aient pu se laisser persuader que Socrate
orrompait les jeunes gens, lui qui, outre ce que
lous avons dit, était d'abord le plus sobre des
lommes dans les plaisirs des sens et de la table et
m second lieu le plus endurci contre l'hiver, l'été,
es travaux de toute espèce, et tellement habitué
i la médiocrité que sa mince fortune lui suffisait et
)ar delà. Comment donc, avec de telles mœurs,
Lurait-il pu rendre les autres impies, ennemis des
ois, intempérants, débauchés, sans énergie contre
a fatigue? Au contraire il réprimait ces vices dans
a plupart des hommes, leur faisait aimer la vertu,
't leur suggérait l'espoir, en veillant sur eux-mêmes ,
le devenir un jour vertueux. Cependant il ne se
)roposait jamais pour un maître de sagesse ; mais,
e montrant tel qu'il était, il faisait espérer à ceux
ui passaient leur temps avec lui de lui ressembler
n l'imitant. Toutefois il ne négligeait pas le corps,
t n'approuvait pas ceux qui le négligent. Ainsi, il
éfendait de manger avec excès pour se livrer à
m exercice outré; mais l'exercice qui agrée à l'ame,
1 recommandait de s'y livrer sans aller au delà,
ittendu qu'un pareil régime est aussi hygiénique
(ue possible, et qu'il ne nuit en rien aux soins de
âme. En outre, il ne se montrait ni élégant, ni
i-ffecté dans ses vêtements, dans sa chaussure, dans
oute sa manière de vivre. Il ne faisait pas non plus
le ses disciples des hommes avides d'argent : car,
m les délivrant des autres désirs, il ne tirait aucun
vrgent de ceux qui désiraient vivre près de lui.
II croyait par cette abstention garder mieux sa iberté ; et quant à ceux qui reçoivent un salaire )our leurs entretiens, il les appelait esclaves volon- ;aires, puisqu'ils s'imposent la nécessité d'avoir me conversation avec ceux qui leur en payent le
96 LA MORALE DE SOCRATE i
prix. Il s'étonnait qu'un homme qui fait professior; d'enseigner la vertu exigeât un salaire ; qu'au lieul de regarder l'acquisition d'un ami vertueux comme' le plus grand profit, il craignit de voir un cœuri rendu vertueux ne pas payer le plus grand desi bienfaits par la plus grande reconnaissance. Aussi ^ Socrate ne promettait jamais rien de semblable ài personne ; mais il avait la confiance de se créeii chez ceux qui adopteraient ses principes des amisj dévoués à sa personne durant toute leur vie, et| s'aimant entre eux d'une mutuelle amitié. Commenti donc un tel homme aurait-il corrompu les jeunesj gens? à moins que les soins donnés à la vertu ne' soient un acte de corruption. (Mémoires , I? 5-) !
Socrate avait façonné son âme et son corps à un régime tel, qu'en l'adoptant, sauf une interventioni d'en haut, on serait sûr de vivre en toute confiance] et en pleine sécurité, avec de quoi suffire à unej aussi modeste dépense. Il était si frugal, que je ne^ sais personne qui ne pourrait travailler assez.l peu pour ne pas gagner ce dont Socrate se conten-{ tait : il ne prenait de nourriture qu'autant qu'il avait | plaisir à manger, et il arrivait à son repas dans] une disposition telle que la faim lui servait d'assai- \ sonnement : toute boisson lui était agréable, parce. i qu'il ne buvait jamais sans avoir soif. S'il voulait ; bien se rendre à un repas où il était convié, ce soin, i si pénible pour la plupart des hommes, de ne pas ! se gorger outre mesure, il le prenait avec la plus,i grande facilité ; pour ceux qui ne pouvaient en faire i autant, il leur conseillait de ne pas manger sans/i appétit, et de ne pas boire sans soif. « C'était là, | disait-il, ce qui fait mal au ventre, à la tête et à I l'âme. » Il ajoutait, en plaisantant, que, selon lui, !
DEVOIRS DE l'homme envers son AME 97
Jircé employait l'abondance des mets pour changer es hommes en pourceaux, et qu'Ulysse devait aux conseils de Mercure, à sa tempérance naturelle et i une abstention de mets servis en surabondance, le n'avoir pas été changé en pourceau. {IcL, I, p. 18.)
Un jour, Antiphon, qui voulait enlever à Socrate ;es disciples, l'aborde et lui dit en leur présence : ( Je croyais, Socrate, que les philosophes de proession devaient être plus heureux ; mais toi, tu me )arais avoir retiré tout le contraire de la philoso- )hie. Tu vis de telle sorte qu'il n'y a pas d'esclave [ui voulût vivre sous un pareil maître ; tu te nour- 'is des plus grossiers aliments, tu bois les plus vils }reuvages ; non seulement tu as un méchant vêtenent, mais il te sert l'été comme l'hiver; tu vas 5ans chaussures ni tunique. Et cependant tu ne •eçois aucun argent, quoique l'argent soit agréable i prendre, et qu'il permette à ceux qui le possèdent le vivre avec plus d'indépendance et de douceur, c Si donc, à la manière des autres maîtres, qui brment leurs disciples à leur ressembler, tu in- )truis ainsi les tiens, tu peux te considérer comme m professeur de misère. » A ces mots, Socrate •épond : (t Tu t'es fait, je crois, Antiphon, une si Hroite idée de mon existence, que je t'ai conduit à nieux aimer mourir que de vivre comme moi. Eh jien donc, examinons en quoi tu trouves ma vie si )énible. Est-ce parce que, à l'opposé de c.eux qui, exigeant un salaire, sont obligés de faire ce qui le eur rapporte, moi qui ne reçois rien, je ne suis pas orcé de m'entretenir avec qui je ne veux pas? Trouves-tu mon existence misérable, parce que ma lourriture est moins saine que la tienne, ou moins brtiliante ? ou bien parce que mes aliments sont
plus difficiles à trouver que les tiens, plus rares,' plus délicats ? ou bien encore parce que les mets i que tu prépares t'agréent plus que les miens à moi? | Ne sais-tu pas que celui qui mange avec plaisir se j passe aisément de la boisson qu'il n'a pas ? Quant i aux ^vêtements, tu sais que ceux qui en changent n'en changent qu'à cause du froid et de la chaleur; ! que si l'on porte des chaussures, c'est pour que les | pieds ne soient point arrêtés dans leur marche par i ce qui peut les blesser. T'es-tu jamais aperçu que le i froid m'ait fait rester davantage à la maison? que, I pendant la chaleur, je me sois battu pour avoir de l'ombre? qu'un mal de pieds m'ait empêché d'aller i où je voulais? Ignores-tu que des personnes faibles ; de corps deviennent, grâce à certains exercices, : plus fortes que celles qui ne s'y sont pas exercées j et capables de les supporter plus aisém^ent? Et tu : ne crois pas que moi, qui me suis exercé le corps à \ braver toutes les influences, je les supporte plus | aisément que toi qui ne t'y es pas exercé? Si je nôj; suis point esclave de mon ventre, du sommeil, • penses-tu qu'il y en ait une cause plus puissante i que l'expérience de plaisirs plus doux, lesquels ne t flattent pas seulement à l'instant même, mais font j espérer des avantages continuels ? Tu sais que, J sans l'espoir du succès, on ne goûte aucune jouis- 1 sance, tandis que si l'on pense réussir dans l'agri- ! culture, dans la navigation ou dans toute autre pro- j fession que ce soit, on s'y livre avec autant de joie j que si l'on réussissait déjà. Crois-tu cependant queî ce soit là un bonheur égal à celui que donne l'es- : poir de se rendre meilleur soi-même et ses amis ? i Telle est pourtant l'opinion dans laquelle je per-ij siste. S'il faut servir ses amis ou sa patrie, qui] donc en aura plus de loisir, de celui qui vit comme i je fais, ou de celui qui embrasse la manière de I
DEVOinS DE l'homme envers son AME 99
'ivre dont tu te glorifies? Qui se mettra le plus lisément en campagne, de celui qui ne saurait 'ivre sans une table somptueuse ou de celui qui se contente de ce ({u'ilasous la main? Qui capitulera 0 plus promptement, de celui qui a besoin des nets les plus difficiles à trouver, ou de celui qui !St satisfait des aliments les plus vulgaires? Tu ;embles, Antiphon, mettre le bonheur dans les lélices et la magnificence ; pour moi, je crois que a divinité n'a besoin de rien; que, moins on a le besoins, plus on se rapproche d'elle; et, comme a divinité est la perfection même, ce qui se rap- )roche le plus de la divinité, se rapproche le plus ie la perfection. » (Id., I, p. 26.)
Si l'on ne peut nier que la tempérance ne soit pour un homme une belle et utile acquisition, examinons si les paroles de Socrate y faisaient faire les progrès, quand il s'exprimait ainsi : « Citoyens, ij'il nous survenait une guerre, et que, voulant choisir un homme capable, avant tout, de nous sauver et de soumettre les ennemis, nous en conlussions un qui fût esclave de son ventre, du vin, lu plaisir, de la mollesse et du sommeil, irions-nous le choisir ? Comment pourrions-nous supposer {u'un pareil homme nous sauvât et triomphât des 3nnemis ? Si nous voulions, à la fin de notre vie, confier à quelqu'mi l'éducation de nos garçons, .'honneur de nos filles, le soin de notre bien, croi- 'ions-nous l'homme intempérant digne d'une telle confiance? Donnerions-nous à un esclave intempé- 'ant la garde de nos troupeaux, de nos greniers, a surveillance de nos travaux ? L'accepterions- ;ious, môme gratuitement, comme intendant et
comme pourvoyeur? Ainsi, puisque nous ne voudrions pas même d'un esclave intempérant, comment nattacherions-nous pas de l'importance à nous défendre de lui ressembler ? En effet, on ne peut pas dire que, de même que les avares, en dépouillant les autres de leurs biens, se figurent qu'ils s'enrichissent, l'intempérant soit nuisible aux autres, mais utile à lui-même : au contraire, s'il fait du mal aux autres, il s'en fait plus encore, puisque ce qu'il y a de plus pernicieux c'est de ruiner en même temps que sa maison son corps et son esprit. Et dans le commerce de la vie, peut-on se plaire avec un homme qui préfère à ses amis le vin et la bonne chère ? N'est-ce pas un devoir pour quiconque regarde la tempérance comme la base de la vertu, de l'affermir d'abord dans son âme? Sans elle, comment apprendre le bien et le pratiquer dignement? Quel homme, esclave de ses passions, ne dégrade pas honteusement son corps et son âme? Il me semble que tout homme libre doit demander aux dieux de n'avoir pas un tel esclave, et tout homme esclave de ses passions, de rencontrer de bons maitres ; autrement il est perdu. » Voilà ce qu'il disait, et ses actions plus encore que ses paroles témoignaient de sa tempérance : supérieur non seulement aux plaisirs des sens, mais à ceux que procure la richesse, il pensait que recevoir de l'argent du premier venu, c'était se donner un maître et s'asservir à la plus honteuse servitude. [Ici., I, p. 25.) .
Persuadé que la tempérance est un bien nécessaire à l'homme qui veut faire quelque chose de beau, Socrate commençait par en montrer en luimême à ses disciples le modèle le plus parfait, puis,
DEVOIRS DE l'iI0M3IE ENVERS SON AME 101
dans ses entretiens, il les dirigeait vers la tempérance de préférence à toute autre vertu. Sans cesse il se rappelait les procédés qui conduisent à la vertu, et sans cesse il en faisait souvenir tous ceux qui vivaient près de lui. Or, je sais qu'il eut un jour avec Euthydème cet entretien sur la tempérance : « Dis-moi, Euthydème, penses-tu que la liberté soit un bien précieux et honorable pour un particulier et pour un État ? — C'est le plus précieux des biens. — Celui donc qui se laisse dominer par les plaisirs du corps, et qui est mis parla dans l'impuissance de bien faire, le considères-tu comme un homme libre ? — Pas le moins du monde. — Peutêtre appelles-tu liberté le pouvoir de bien faire, et servitude la présence d'obstacles qui nous en empêchent? — • Justement. — Justement alors les intempérants te paraîtront esclaves ? — Oui, par Jupiter, et avec raison. — Crois-tu que les intempérants soient seulement empêchés de faire ce qu'il y a de mieux, ou qu'ils soient aussi forcés de faire ce qu'il y a de pis? — Je les crois tout à la fois poussés au mal et détournés du bien. — Que pensestu donc de ces maîtres qui empêchent de faire le bien, et qui obligent à faire le mal? — C'est, par Jupiter, la pire espèce possible. — Et quelle est la pire des servitudes ? — Selon moi, celle qui nous soumet aux pires des maîtres. — Ainsi les intempérants subissent la pire des servitudes ? — C'est mon avis. — La sagesse, qui est le plus grand des biens, les hommes n'en sont-ils pas détournés par l'intempérance, qui les précipite dans une direction opposée ? Ne te semble-t-il pas qu'elle les empêche de s'appliquer à l'étude des connaissances utiles, en les entraînant vers les plaisirs, et que souvent, alors môme qu'ils discernent le bien du mal, l'impression qu'elle cause leur fait choisir le
pire au lieu du meilleur ? — Cela est vrai. — Pour la prudence, quel est l'homme qui pourrait en avoir moins que l'intempérant ? Car rien n'est plus opposé aux actes de la prudence que ceux de l'intempérance. Penses-tu qu'il y ait rien qui 'détourne plus des devoirs que l'intempérance? — Rien, selon moi.
— Quand un vice nous fait préférer le nuisible à l'utile, rechercher l'un et négliger l'autre, quand il nous force à tenir une conduite opposée à celle des sages, peut-il en être de plus funeste pourl'homme ?
— Aucun, assurément. — N'est-il donc pas naturel que la tempérance soit pour les hommes la cause d'effets contraires à ceux de l'intempérance? Il faut donc croire que la tempérance est pour rhomme le plus précieux de tous les biens. L'intempérance nous empêche d'éprouver une vraie douceur à satisfaire les appétits nécessaires et continuels : la tempérance, au contraire, seule capable de nous faire endurer les privations, est aussi la seule qui nous permette de jouir encore par la mémoire des plaisirs. De plus, apprendre ce que c'est que le beau et le bien, se livrer à quelqu'une de ces études qui enseignent à bien gouverner son corps, à diriger sagement sa maison, à se rendre utile à ses amis et à son pays, et à vaincre ses ennemis, toutes qualités qui non seulement sont utiles, mais qui procurent de très grandes jouissances : tels sont les avantages pratiques que recueillent les hommes tempérants, et dont les intempérants sont exclus. Qui mérite moins, en effet, de les obtenir que celui qui n'a pas la liberté d'agir ainsi, à cause de la préoccupation et de l'empressement qui l'entraînent à des jouissances faciles? » Alors Euthydème : «Il me semble, Socrate, que, selon toi, l'homme maitrisé par les plaisirs des sens est tout à fait incapable d'aucune vertu. —
DEVOIRS DE l'homme ENVERS SON AME 103
liolle différence y a-t-il, en effet, Euthydèmc, lire l'homme intempérant et la bête la plus stu- (!(!? Celui qui ne prend jamais le bien pour but, [i poursuit le plaisir par tous les moyens poshles, en quoi diffèrerait-il des animaux les plus jiourvus de raison? Au contraire, les hommes inpérants ont seuls la liberté de rechercher ce ril y a de mieux dans tous les objets, de les disihuer par genres en pratique et en théorie, de .nisirle bien et de s'abstenir du mal. » (IcZ, IV, 125.)