‹ La morale de SocrateChapitre 28 sur 60 · LA SCIENCE DU BIEN SE CONFOND AVEC LA PRATIQUE DU BIEN · texte numérisé non relu

LA SCIENCE DU BIEN SE CONFOND AVEC LA PRATIQUE DU BIEN

La science du bien se confond donc avec la pratique du bien : il faut faire d'abord un effort de volonté pour voir et, après avoir vu, agir plus courageusement encore pour mieux voir. C'est ainsi que la lumière produit la justice, et la constance dans la justice, une lumière plus resplendissante et plus pure. La science du bien ne s'apprend donc que par la vie; et toutes les connaissances humaines sont inutiles et funestes même à celui qui ignore le ibien parce qu'il n'a pas la volonté de le pratiquer, lôn peut dire de lui ce que Socrate rappelle, d'après 'Homère : « Il savait beaucoup de choses, mais il iles savait toutes mal » : en ajoutant : « si beaucoup Ssavoir était uq malheur pour lui, il est évident que !c'était un méchant homme. » Socrate est d'avis que jla vertu ne peut pas s'enseigner. A coup sûr, elle ae se communique pas comme la science, puisqu'elle est la vie même, et que tout être libre et responsable doit en faire lui-même l'apprentissage, par l'exercice de sa volonté. La parole et surtout l'exemple d'autruipeut, à la vérité, nous montrer combien la vertu 'est aimable et digne de louange ; mais cette inluence n'est pas assez puissante pour y incliner lotre àme. C'est ce que nous prouve, avec une évilence irréfragable, la vie d'Alcibiade. S'il y avait une M""" JULES FAVRE. — Socpate. 9

146 LA MOtlALE DE SOCRATË

science de la vertu, susceptible d'être transmise à | autrui, comme toute autre science, nul n'aurait pu : la mieux savoir qu'Alcibiade : il vivait auprès de Socrate, il respectait la parole du maître par-dessus l tout et vénérait cet incomparable ami qui, a seul, i le faisait rougir d'avoir démenti ses paroles par sa | conduite. » Faut-il en conclure avec Socrate « que I la vertu arrive par une influence divine, qu'elle j n'est ni le produit de l'enseignement, ni le fruit de i la nature, mais le présent de la Divinité à l'homme?» Sans doute, elle n'est pas plus le fruit de la nature i que le produit de l'enseignement. Nul ne naît ver- (\ tueux : Socrate, lui-même, notre maître dans la ^'' vertu, avait à combattre les inclinations de sa ', nature inférieure, pour cultiver et perfectionner le i\ principe divin qui fait la nature supérieure de ' l'homme. Il nous montre donc par sa vie la part de ii l'homme dans l'œuvre de la rédemption de son âme : 'j il faut que l'homme ait la volonté d'être délivré des I liens qui le retiennent loin du bien souverain, qu'il i méprise la faiblesse qui le rend esclave, qu'il ait le courage de rompre sa chaîne, et de s'approcher .î d'un pas constant de la beauté suprême dont l'attrait 'i

irrésistible maintiendra son âme dans la droite voie, 'i

ji

Les partisans de la doctrine de la grâce absolue j; disent que l'homme ne peut par lui-même vouloir ,;; le bien: ainsi nient-ils le libre arbitre. Mais Socrate i affirme la liberté de l'homme par ces paroles déjà ] citées plus haut : k Dieu a laissé à la disposition de j; nos volontés les causes d'où dépendent les qualités iij

de chacun de nous : car chaque homme est d'ordinaire tel qu'il lui plaît d'être, suivant les inclinations auxquelles il se porte, et le caractère de son âme. »

Il faut qu'une ville ou qu'une âme qiii veut se bien conduire s'attache à cette science comme un malade à son médecin, et comme un passager qui veut arriver à bon port s'abandonne au pilote ; car, sans elle, plus l'âme sera antérieurement privée d'heureuses iispositions, plus la possession des richesses, la force du corps et d'autres avantages de ce genre la mettront nécessairement, selon toute apparence, lans le péril de faire de grandes fautes. Celui qui possédera toutes les sciences et tous les arts, et qui sera dénué de celle dont nous parlons, poussé par chacune d'elles, ne sera-t-il pas réellement à juste iitre livré à une grande tempête, et, sans pilote, )0urra-t-il voguer longtemps sur cette mer, sans Dérir ? Il me semble donc qu'on peut lui appliquer îe que le poète dit d'un homme qu'il veut blâmer : 1 savait beaucoup de choses, mais il les savait ioutes mal. (Homère, dans Margitès.)

Ce qu'il a voulu dire certainement, c'est que Marmites savait beaucoup de choses, et que c'était pour ui un malheureux savoir. Or, si beaucoup savoir itait un malheur pour lui, il est évident que c'était m méchant homme, si toutefois il faut admettre îomme vrai ce que nous avons dit plus haut. [Le ;econd Alcibiade^ p. 60.)

Je ne révoque point comme mal accordé que la ^ertu puisse s'enseigner, si elle est une science ; nais vois sij'ai raison de douter qu'elle en soit une.

Dis-moi, Ménon : si quelque chose que ce soit, pou i ne point parler seulement de la vertu, est de natun ; à être enseigné, n'est-ce pas une nécessité qu'il ^| en ait des maîtres et des disciples ? :

J'ai cherché souvent s'il y en avait, et après toute! i les perquisitions possibles, je n'en puis trouver' Cependant je fais cette recherche avec beaucou] i d'autres, surtout de ceux que je crois les mieux ai| fait de la chose.

Les hommes vertueux sont-ils devenus tels d'eux j mêmes, sans avoir reçu de leçons de personne? E | n'en sont-ils pas moins en état d'enseigner aux autre: I ce qu'ils n'ont pas appris? j

Puisque la vertu ne peut pas s'enseigner, elle ml s'acquiert point avec la science. '

Il s'ensuit que la vertu arrive par une influencd divine à ceux en qui elle se rencontre, sans intellij gence de leur part.

Mais nous ne saurons le vrai à ce sujet qu(| lorsque, avant d'examiner comment la vertu sd trouve dans les hommes, nous entreprendrons d(! chercher ce qu'elle est en elle-même. (Ménon \ p. 373.) :

J'imagine toutefois que la vertu est surtout un dor.| des dieux, et que les hommes de bien ont la mêmej origine que les devins vraiment divins et les prêtresi qui annoncent les oracles. Ceux-ci ne devienneni' tels ni par nature ni par art ; c'est à l'inspiration dei\ dieux qu'ils doivent d'être ce qu'ils sont. Voil^j pourquoi les hommes de bien prédisent souvent aui villes le sort qui les attend, et les événements futurs par une inspiration divine qui les rend plus péné-i trants et sagaces que ceux mêmes qui rendent deé oracles. Dieu a-t-il résolu d'être favorable à un Etat,!

CULTURE DE l'aME 149

il lui donne des hommes de bien ; veut-il le punir, il lui ôte les hommes de bien qu'il possède. La vertu, à ce qu'il semble, n'est donc ni le produit de l'enseignement, ni le fruit de la nature, mais le présent de la Divinité à l'homme. (Dialogues apocryphes , p. 275.)

Page 1