‹ La morale de SocrateChapitre 34 sur 60 · L ETRANGER · texte numérisé non relu

L ETRANGER

Quelques-uns, après mûre réflexion, se sont pris i à penser que l'ignorance est toujours involontaire, ; que celui-là n'est guère disposé à apprendre qui croit i tout savoir et ne doute pas de son mérite, et \ qu'ainsi, après bien de la peine, l'admonestation ne | produit en éducation que de fort médiocres résul- •; tats.

C'est donc par un autre chemin qu'ils arrivent à|| détruire cette folle confiance. i

Ils interrogent leur homme sur les choses qu'il i croit connaître, et qu'il ne connaît pas ; tandis qu'il i s'égare, il leur est facile de reconnaître et de juger ses opinions; les rapprochant alors dans leur dis- i cours, ils les comparent les unes aux autres, et, par i cette comparaison, lui font voir qu'elles se contre- i disent sur les mêmes objets, considérés dans les I mêmes rapports et sous les mêmes points de vue. ; Voyant cela, cet homme devient sévère à lui-même, ; indulgent aux autres. Par ce procédé, il se trouve i délivré de la haute et magnifique opinion qu'il avait ' conçue de lui-même, et c'est de toutes les déli- ! vrances la plus agréable à apprendre et la plus I sûre pour celui qu'elle concerne. C'est que ceux qui I purifient les âmes pensent comme les médecins à ; l'égard du corps. Ceux-ci sont d'avis que le corps i ne saurait profiter des aliments qu'on lui donne, si . l'on ne commence par expulser tout ce qui l'embar- j rasse; ceux-là jugent que lame ne saurait tirer' aucune utilité des connaissances qu'on lui donne, si i

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n ne réfute d'abord le malade, si en le réfutant on .6 lui fait honte de lui-même, si Ton ne bannit outes les opinions qui font obstacle aux véritables onnaissances, si on ne le purifie, si on ne lui apprend reconnaître qu'il ne sait que ce qu'il sait, et rien e plus.

THÉÉTÈTE

C'est bien là de toutes les dispositions intérieures i plus belle et la plus sage.

l'étranger

' De tout cela, il faut conclure que la méthode de éfutation est la plus grande et la plus puissante es purifications ; et celui qui n'a jamais été réfuté, it-il le grand roi en personne, comme il est impur ans la meilleure partie de lui-même, il faut le snir pour mal élevé et difforme, précisément par apport aux choses où l'homme qui veut être vériablement heureux devrait se montrer le plus pur 't le plus beau. (Le Sophiste, p. 54.) .

i/amour-propre nous empêche de nous connaître

Le principal obstacle à la connaissance de soi, est l'amour-propre que Socrate appelle « la plus rande de toutes les maladies de l'homme » et qui' ist aux yeiix de l'un de nos plus clairvoyants moracStes « le plus grand des flatteurs ». Peut-être lême La Rochefoucauld s'est-il inspiré des penées si justes et si profondes de Socrate et luia-t-il mprunté quelques-uns de ses traits les plus pénérants, sinon les plus acérés. L'amour-propre est

une maladie d'autant plus difficile à guérir que nou en avons moins conscience. « C'est, dit Socratel un défaut qu'on apporte en naissant, que tout 1 i monde se pardonne, et dont par conséquent par sonne ne travaille à se défaire. » On peutsedemaiK der si Socrate est bien convaincu lorsqu'il ajoute ) « amour, dit-on, qui est naturel, légitime et mêm | nécessaire. » Il est incontestable qu'il est naturel I mais dans ce qu'il a de légitime, je l'appellerai i plutôt l'amour de soi, ce sentiment qui nous soutien i dans nos efforts pour assurer notre bien-être phj; sique et pour travailler au perfectionnement d notre âme ; et que la loi chrétienne nous ordonD;^ comme un devoir, en nous disant : tu aimeras to i prochain comme toi-même. Mais quand il est excès j sif, je dirais plutôt quand il est dévoyé, c'est-à-dir* qu'il s'attache aux choses vaines ou qu'il encens i et chérit nos mauvaises inclinations, il est la caus j de toutes nos injustices : « L'amant, dit Socrate i s'aveugle sur ce qu'il aime ; il juge mal de ce qij est juste, bon et beau, quand il croit devoir toujours préférer ses intérêts à ceux de la vérité. » Et il noui fait sentir que l' amour-propre est incompatibl avec la vraie grandeur : « Quiconque veut deveni i un grand homme ne doit pas s'enivrer de l'amouj de lui-même et de ce qui tient à lui : la justice seule i qu'il l'aperçoive en lui-même ou dans les autres' i mérite son amour. » Notre perfide ennemi sretrouve même dans la préoccupation de deveni \ un grand homme, et il nous entraîne à le paraîtn j

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beaucoup plus qu'il ne nous incite à l'être en effet ! Socrate savait le reconnaître en lui-même et dans les autres, et il se mettait en garde contre ses entraînements. C'est pourquoi le témoignage de l'oracle de Delphes qui le proclamait le plus sage des hommes, loin de lui inspirer de l'orgueil, le rendait encore plus défiant de lui-même, plus humble et plus pieux. « Il me semble, Athéniens, dit-il, qu'il n'y a que Dieu seul qui soit véritableineat sage, et que c'est aussi ce qu'il a voulu dire par son oracle, en faisant entendre que toute la sagesse humaine n'est pas grand'chose, ou, pour mieux dire, qu'elle n'est rien; et si l'oracle a nommé Socrate, il s'est sans doute servi de mon nom 3omme d'un exemple, et comme s'il disait à tous les Sommes : Le plus sage d'entre vous, c'est celui qui reconnaît comme Socrate que sa sagesse n'est rien. »

La plus grande de toutes les maladies de l'homme îst un défaut qu'on apporte en naissant, que tout e monde se pardonne, et dont par conséquent personne ne travaille à se défaire : c'est ce qu'on appelle 'amour-propre; amour, dit-on, qui est naturel, légiime et même nécessaire. Mais il n'en est pas moins Tai que, lorsqu'il est excessif, il est la cause ordilaire de toutes nos erreurs. Car l'amant s'aveugle mr ce qu'il aime ; il juge mal de ce qui est juste, )on et beau, quand il croit devoir toujours préférer es intérêts à ceux de la vérité. Quiconque veut ievouiir un grand homme ne doit pas s'enivrer de 'amour de lui-môme et de ce qui tient à lui : la jusice seule, qu'il l'aperçoive en lui-même ou dans les

autres, mérite son amour. Par suite de ce défaut, l'ignorant parait sage à ses propres yeux ; il se persuade qu'il sait tout, quoiqu'il ne sache pour ainsi dire rien ; et refusant de confier à d'autres la conduite des affaires qu'il est incapable d'administrer, il tombe en mille erreurs inévitables. Il est donc du devoir de tout homme d'être en garde contre cet amour désordonné de soi-même et de ne pas rougir de s'attacher à ceux qui valent mieux que lui. [LoiSj V, p. 262.)

Je ne me lasse point d'interroger les habiles gens. ■ C'est, je crois, la seule bonne qualité que j'aie, tout i le reste étant d'ailleurs chez moi fort au-dessous j du médiocre ; car je me trompe sur la nature des 1 objets, et je ne sais pas en quoi elle consiste. J'ai de cela une preuve bien convaincante en ce que, ; toutes les fois que je converse avec quelqu'un de ; vous autres, qui êtes, si renommés pour la sagesse i et à qui tous les Grecs rendent ce témoignage, je \ montre que je ne sais rien; en effet, je ne suis j presque en aucun point du même avis que vous. Et j quelle preuve plus décisive d'ignorance que de ne \ pas penser comme les sages ? Mais j'ai une qualité ! admirable qui me sauve, c'est que je ne rougis point { d'apprendre, et que je questionne et interroge sans ] cesse, témoignant d'ailleurs beaucoup de reconnais- 1 sance à celui qui me répond : en sorte que je n'ai i jamais privé personne de ce qae je lui devais en ce i genre ; car il ne m'est jamais arrivé de nier que l j'eusse appris quelque chose, ni de donner pour une j découverte de ma façon ce que je tenais d'autrui. i Je fais, au contraire, l'éloge de celui qui m'a instruit, f comme d'un habile homme, et j'expose ce que j'ai appris de lui. (Le second Hippms, p. 23.)

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Un jour Chéréplion, étant parti pour Delphes, eut a hardiesse de demander à Toracle s'il y avait au nonde un homme plus sage que moi; la Pythie lui répondit qu'il n'y en avait aucun. Chéréphon est nort, mais son frère, qui est ici, pourra vous le certifier. Considérez bien. Athéniens, pourquoi je vous lis toutes ces choses : c'est uniquement pour vous aire voir d'où viennent les faux bruits qu'on a fait îourir contre moi.

Quand je sus la réponse de l'oracle, je pensai en moi-môme : que veut dire le Dieu? quel sens cachent ces paroles ? car je sais bien qu'il n'y a en moi aucune sagesse, ni petite, ni grande; que veut-il donc dire, en me déclarant le plus sage des hommes? car il ne ment point, la Divinité ne saurait mentir. Je doutai donc pendant longtemps du sens de l'oracle, jusqu'à ce qu'enfin, après bien de la peine, je m'avisai de faire l'épreuve que voici : j allai chez un de nos concitoyens qui passe pour un des plus sages de la ville ; et j'espérais que là, mieux qu'ailleurs, je pourrais réfuter l'oracle, et lui faire voir lun homme plus sage que moi, bien qu'il m'eût déclaré le plus sage des hommes. Examinant donc oet homme, dont je n'ai que faire de vous dire le aom, il suffit que c'était un de nos plus grands polijfciques, et m'entretenant avec lui, je trouvai que tout le monde le croyait sage, qu'il se croyait tel luimême, et qu'il ne l'était point. Après cette découverte, je m'efforçai de lui faire voir qu'il n'était QuUement ce qu'il croyait être ; et voilà déjà ce qui me rendit odieux à cet homme et à tous ses amis, qui assistaient à notre conversation.

Quand je l'eus quitté, je raisonnais en moi-même

t me disais : je suis plus sage que cet homme. Il peut bien se faire que ni lui ni moi ne sachions rien

de beau ni de bon ; mais il y a cette différence que

lui, il croit savoir, quoiqu'il ne sache rien, et que moi, ne sachant rien, je ne crois pas non plus savoir. Il me semble donc qu'en cela j'étais tant soit peu plus sage, parce que je ne croyais pas savoir ce que je ne savais point. [Apologie de Socrate, p. 58, Dialogues socratiques, édition Chauvet et Saisset.)

Il me semble, Athéniens, qu'il n'y a que Dieu seul i qui soit véritablement sage, et que c'est aussi ce i qu'il a voulu dire par son oracle, en faisant entendre ^ que toute la sagesse humaine n'est pas grand' chose, i ou, pour mieux dire, qu'elle n'est rien ; et si l'oracle j a nommé Socrate, il s'est sans doute servi de mon i nom comme d'un exemple, et comme s'il disait à tous les hommes : le plus sage d'entre vous, c'est * celui qui reconnaît, comme Socrate, que sa sagesse j n'est rien.

Convaincu de cette vérité, pour m'en assurer davantage et pour obéir au Dieu, je continue ces \ recherches, non seulement parmi nos citoyens, j mais aussi parmi les étrangers, pour voir si je n'en ' trouverai aucun véritablement sage ; et n'en trou- \ vant point, je sers d'interprète à l'oracle, en leur i faisant voir qu'ils n'ont aucune sagesse. (Apologie ^ de Socrate, p. 62.) j

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