ACTIVITÉ ET VIGILANCE
Socrate fait comprendre à ceux qui ont commencé à livrer le noble combat de l'âme contre la nature inférieure, qu'ils ne doivent jamais se relâcher de leur fermeté, ni s'abandonner au repos comme si leur victoire était définitive, ni se laisser gagner par les douceurs de la paresse qui les rendrait incapables de tout effort. L'oisiveté est à ses yeux « une chose honteuse et indigne d'un homme libre ». Aussi nous exhorte-t-il à ne nous donner de loisir
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que ce qui est indispensable à la santé ; et il nous représente le travail comme sage et juste autant qu'utile. Il voit dans l'activité bien réglée une condition de vigueur, de bonheur et de dignité. Il nous rappelle que toutes les vertus ont besoin d'être pratiquées ; que l'homme juste peut devenir injuste s'il ne persévère pas à observer la règle qu'il s'est imposée, que l'homme tempérant devient intempérant dès qu'il se relâche de sa vigilance sur ses passions qui, a innées dans l'âme avec le corps, lui persuadent de rejeter la sagesse et de satisfaire au plus tôt les appétits sensuels. » Il nous met de même en garde contre le danger des mauvais exemples. « Si l'on ne s'exerce point l'âme, dit-il, on devient incapable des œuvres de l'âme, on ne peut ni faire ce qu'on doit, ni s'abstenir de ce qu'on ne doit pas faire. Voilà pourquoi les pères, quelle que soit la sagesse de leurs fils, les éloignent cependant des hommes pervers, convaincus que le commerce des bons développe la vertu, et que celui des méchants la détruit. » Ainsi nous montre-t il la force victorieuse dans une humble défiance de nousmêmes, une sage et constante vigilance sur notre âme, et une action toujours raisonnable et ferme.
Penses-tu que les personnes libres ne doivent rien jfaire que manger et dormir ? Vois-tu que celles qui vivent dans une telle oisiveté aient une meilleure JBxistence ? Trouves-tu qu'elles soient plus heureuses que celles qui s'occupent des choses utiles qu'elles làavent? Te semble-t-il que la paresse et l'oisiveté
aident les hommes à apprendre ce qu'ils doivent tj savoir, à se rappeler ce qu'ils ont appris, à donner i à leur corps la santé et la vigueur, à acquérir et à; conserver tout ce qui est nécessaire à la vie, tandis | que le travail et l'exercice ne servent de rien? Ont- ; elles appris ce que tu dis qu'elles savent comme des j choses inutiles à la vie et dont elles n'auront que j faire, ou, au contraire, pour s'en occuper un jour! et en tirer parti? Quels sont donc les hommes les! plus sages, de ceux qui restent dans l'oisiveté, oui qui s'occupent de choses utiles? Les plus justes, dei ceux qui travaillent, ou qui, sans rien faire, déli-i bèrent sur les moyens de subsister? (Mémoires, II, i
Chaque citoyen doit tenir pour une chose hon- 1 teuse et indigne d'un homme libre, de passer toute; la nuit à dormir, et de ne point se montrer à ses j domestiques le premier éveillé et le premier levé: dans sa maison. Au reste, qu'on donne à cette pratique le nom de loi ou d'usage, peu importe. J'enI dis autant des femmes : il faut que les esclaves de: l'un et l'autre sexe, que les enfants, en un mot, que] toute la maison pense qu'il est honteux pour la ' maîtresse du logis de se faire éveiller par ses ser-i vantes, et de n'être pas la première à les éveiller, i La veille de nuit sera partagée entre les soins J publics et les soins domestiques : les m^agistrats ; s'occuperont des affaires d'Etat, et les maîtres et I maîtresses de l'intérieur de leur famille. Le sommeil ; excessif n'est salutaire ni au corps ni à l'âme, et ne; peut compatir avec les occupations que nous venons i de marquer; pendant que l'on dort, on n'est bon ai rien, ni plus ni moins que si on était mort. Quiconque i veut avoir le corps sain et l'esprit libre se tieni i éveillé le plus longtemps qu'il est possible, ne pre- 1
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lant de sommeil que ce qu'il en faut pour la santé : )t il en faut peu lorsqu'on a su s'en faire une bonne labitude. (Lois^ VII, p. 43.)
Peut-être plusieurs de nos prétendus philosophes liront-ils que jamais l'homme juste ne saurait develir injuste, ni le sage insolent; que celui qui possède une science ne saurait perdre ce qu'il a une 'ois appris. Moi, je suis loin de penser comme eux. ]e vois en effet que si l'on ne s'exerce point le corps )n devient inpropre aux œuvres du corps, et de nême que, si l'on ne s'exerce point l'âme, on devient ncapable des oeuvres de l'âme, on ne peut ni faire :e qu'on doit, ni s'abstenir de ce qu'on ne doit pas 'aire. Voilà pourquoi les pères, quelle que soit la sagesse de leurs fils, les éloignent cependant des hommes pervers, convaincus que le commerce des bons développe la vertu, et que celui des méchants la détruit. En voici le témoignage dans ces vers l'un poète :
L'honnête homme du bien te montre le sentier : Le méchant te corrompt et te perd tout entier.
Et dans cet autre :
Parfois le sage est bon, parfois il est méchant.
A ces témoignages j'ajoute le mien ; car je vois que si, par le défaut d'exercice, on oublie les vers, malgré le secours de la mesure, de même, par un effet de la négligence, on oublie la parole du maitre. Or, quand on oublie ces exhortations , on oublie aussi les impressions qui induisent l'âme à désirer la sagesse ; et ces impressions oubliées, il n'est pas étonnant qu'on oublie la sagesse elle-même. Je vois encore que ceux qui s'adonnent au vice ou qui se jettent dans les plaisirs des sens sont moins capables de
veiller à ce qu'ils doivent faire, et de s'abstenir de ! ce qu'ils doivent éviter. ' '
Pour moi, je pense que toutes les vertus ont besoin \ d'être pratiquées , et notamment la tempérance, j Innées dans l'âme avec le corps, les passions lui i persuadent de rejeter la sagesse et de satisfaire au i plus tôt les appétits sensuels. (Mémoires, I, p. 8.) i
Il faut avoir bon courage toutes les fois que l'on , marche en avant, si lentement que ce soit. Si l'on se | désespérait alors, que serait-ce donc dans des con- i jonctures plus difficiles, lorsqu'on n'avance pas, ouii même lorsqu'on recule? Ceux-là ne sont pas, comme ■ dit le proverbe, gens à prendre des villes. (Le,; Sophiste, p. 142.) |
Etre toujours de la même manière, également, et i le même être, c'est le privilège des dieux par excel-'^ lence. (Le Politique, p. 45.) -j
RENONCEMENT î,
C'est en exaltant les âmes par l'espérance d'une,, glorieuse victoire que Socrate inspirait à ses dis-i ciples le courage de soutenir une lutte dont il avait!) lui-même remporté le prix, et de se refuser des; « voluptés en qui la plupart font consister le bonheur js de la vie ». Mais en faisant ainsi, ni Socrate, ni sesl' disciples ne s'étaient proposé le bonheur pour fin if ils ne songeaient qu'à se montrer dignes de leur vocation par l'amour de la vérité, la justice, lagran-
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eur d'âme et la dignité. Ils voulaient mettre leur ie d'accord avec leur doctrine, ainsi que nous le it Platon : « Il faut qu'il soit clair pour tous que eus sommes véritablement tels que nous prétenons être, et, Dieu aidant, cela n'a rien de fort diffiile. » En renonçant à eux-mêmes, ils trouvaient îs plaisirs les plus vrais et les plus conformes à mr nature, et ils goûtaient dès ici-bas la vie éterelle : ils contemplaient incessamment ce qui est rai, divin, immuable, et leur âme, dans une parfaite •anquillité, était déliée des liens des passions, .ussi Socrate parlait-il par conviction quand il disait Alcibiade que « bien faire c'est être heureux» ; mais our que l'âme puisse s'ouvrir aux joies pures que onne la pratique de la vertu, il faut qu'elle ait le couige de rechercher le bien pour le bien môme ; car le ulte de la vertu n'admet point de mercenaires, il 'initie à ses joies que les adorateurs sincères, dèles et dévoués.
Quoi donc ! pour remporter le prix de la lutte, de i course, et d'autres exercices semblables, ces thlètes ont eu le courage de se refuser à des volup- ^.s en qui la plupart font consister le bonheur de la ie ; et nos élèves ne pourront maîtriser leurs désirs a vue d'une victoire mille fois plus glorieuse, que eus peindrons à leurs yeux dès leur enfance 3mme la plus belle de toutes les victoires, dans |os discours, dans nos chants, et dont nous réussipns sans doute à leur faire goûter les charmes ? i C'est la victoire qu'on remporte sur les plaisirs,
à laquelle est attaché le bonheur de la vie ; comme
au contraire nous serons malheureux, si nous nou ] laissons vaincre par eux. Outre cela, la crainte d(| commettre une action illicite à tous égards n'aura! t-elle point assez de force pour les faire triomphe] j des mêmes penchants, que d'autres, avec moins d(! vertus qu'eux, ont surmontés? (Lois, VIII, p. 104.) '
Nous pouvons dire avec confiance que, quand le i désirs qui appartiennent à ces deux parties de l'âme; l'intéressée et l'ambitieuse, se laissent conduire pa: la science et la raison et que, sous leurs auspices' elles ne poursuivent d'autres plaisirs que ceux qi; leur sont marqués par la sagesse, elles ressenterj alors les plaisirs les plus vrais et les plus conformai à leur nature qu'il leur soit possible de goûtei! parce que, d'une part, la vérité les guide, et quel d'autre part, ce qui est le plus avantageux à chaqu! chose est aussi ce qui a le plus de conformité avej sa nature. Lors donc que toute l'âme marche à 1 suite de la raison, et qu'il ne s'élève en elle aucun! sédition, outre que chacune de ses parties se tien dans les justes bornes de son action, elle a encorj la jouissance des plaisirs qui lui sont propres, de: plaisirs les plus purs et les plus vrais dont ell : puisse jouir. Au lieu que, quand une des deux autre, parties usurpe l'autorité, il arrive de là, en premiel lieu, qu'elle ne peut se procurer les plaisirs qui li i conviennent; en second lieu, qu'elle oblige le i autres parties à poursuivre des plaisirs faux et qi j leur sont étrangers. (République, IX, p. 456.) j
L'âme d'un véritable philosophe ne croira jamai! que la philosophie doive la délier, pour qu'une foi • déliée, elle s'abandonne aux voluptés, aux tris i
isses, qu'elle reprenne ses chaînes, et que ce soit )UJours à recommencer, comme la toile de Péné- )pe. Au contraire, en retenant toutes ses passions ans une parfaite tranquillité, en suivant toujours i raison pour guide, sans jamais la quitter, elle ontemple incessamment ce qui est vrai, divin, amuable, et au-dessus de l'opinion ; et nourrie ar cette vérité pure, elle est persuadée qu'elle doit ivre toujours de même pendant qu'elle sera unie \i corps, et qu'après la mort, rendue à ce qui est e même nature qu'elle, elle sera délivrée de tous )s maux qui affligent la nature humaine. (Phédon, .Cl.)
De toutes les choses qui composent l'homme, rouves-tu qu'il y en ait quelque autre qui comlande que l'âme seule, surtout quand elle est sage? Commande-t-elle en lâchant la bride aux passions Il corps, ou en leur résistant? Par exemple, quand 3 corps a soif, l'âme ne l'empêche-t-elle pas de cire? ou quand il a faim, ne l'empôche-t-elle pas e manger, et mille autres choses semblables, où eus voyons manifestement que l'âme combat les tassions du corps?
Ne voyons-nous pas que l'âme gouverne et conuit les choses mômes dont on prétend qu'elle est omposéé, leur résiste, pendant presque toute sa ie, réprimant les unes plus durement par les doueurs, comme dans la gymnastique et la médecine, raitant les autres avec plus de douceur, en se conentant de menacer ou de gourmander les désirs, es colères, les craintes, comme des choses d'une tutre nature qu'elle? et c'est ce qu'Homère a fort )ien représenté, lorsque, dans l'Odyssée, il dit [vCUlysse,
Se frcippant la poitrine^ gourmanda ainsi S( cœur: Supporte ceci, mon cœur; tu assujjportéa choses j)lus dures. {Id.^ p. 80.)
Bien faire, n'est-ce pas être heureux?
ALCIBIADE
Oui.
SOCRATK
N'est-on pas heureux par la possession du hier
ALCIBIADE
Très certainement.
SOCRATE
Et ce bien, n'est-ce pas en bien faisant qu^^ l'acquiert ?
ALCIBIADE
Qui en doute ?
SOCRATE
Ils sont donc heureux ceux qui font bien?
ALCIBIADE
Oui, assurément.
CULTURE DE l'aME 199
SOCRATE
On a donc raison de dire que bien faire et être eureux, c'est tout un?
Oui.
(Le premier Alcibiade, p. 172.)
Il n'est pas possible que celui qui n'est ni bon ni ige soit heureux ?
ALCIBIADE
Non, sans doute.
SOCRATE
Tous les hommes vicieux sont donc malheureux ?
ALCIBIADE
Très malheureux.
SOCRATE
Ce n'est donc point par les richesses que l'homme 3 délivre de ses malheurs ; c'est par la sagesse?
ALCIBIADE
Assurément.
SOCRATE
Ainsi, mon cher Alcibiade, les Etats pour être
heureux, n'ont besoin ni de murailles, ni devais! seaux, ni d'arsenaux, ni de troupes, ni de grandeur] la seule chose dont ils ont besoin pour leur bonheur! c'est la vertu. !
Cela est certain.
SOCRATE
Et si tu veux bien faire les affaires de la républii que, il faut que tu donnes de la vertu à ses citoyens:
ALCIBIADE
J'en suis très persuadé, \
SOCRATE
Mais, peut-on donner ce qu'on n'a pas ?
ALCIBIADE
Comment le donnerait-on? ,
SOCRATE i
Il faut donc, avant toutes choses, que tu pense i à acquérir de la vertu, toi, et tout homme qui nj veut pas seulement avoir soin de lui et des chose j qui sont à lui, mais aussi avoir soin de l'Etat et de i choses qui appartiennent à l'Etat. i
ALCIBIADE j
Sans difficulté.
CULTURE DE l'aME 201
SOCRATE
Tu ne dois donc pas penser à acquérir pour toi et our l'Etat un grand empire, et le pouvoir absolu e faire tout ce qui te plaira, mais uniquement de la agesse et de la justice.
ALCIBIADE
Cela me parait très vrai.
SOCRATE
Car si toi et l'Etat vous vous gouvernez sagement t justement, vous obtiendrez la faveur des dieux.
ALCIBIADE
J'en suis persuadé.
SOCRATE
Mon cher Alcibiade, représente-toi un homme qui it le pouvoir de tout faire, et qui n'ait point de igement ; que doit-on en attendre, et que ne lui en rrivera-t-il point, à lui et à l'Etat? Par exemple, u'un malade ait le pouvoir de faire tout ce qui lui iendra dans la tête, qu'il n'ait aucun principe de la [lédecine, et que personne n'ose lui rien dire ni le etenir, que lui arrivera-t-il ? il ruinera sans doute on corps?
ALCIBIADE
Cela est certain.
SOCRATE
Et si, dans un vaisseau, un homme, n'ayant ni le
bon sens ni l'habileté d'un pilote, a pourtant la liberté de faire ce que bon lui semblera, tu vois toimême ce qui ne peut manquer de lui arriver, à lui e1 à ceux qui s'abandonnent à sa conduite.
Ils ne peuvent manquer de périr tous.
SOCRATE
Il en est de même des villes, des républiques et de tous les pouvoirs : s'ils sont privés de la vertu, * leur perte est sûre.
ALCIBIADE
Impossible autrement.
SOCRATE
Par conséquent, mon cher Alcibiade, si vous vou- 1 lez être heureux, toi et la république, il ne vous] faut point un grand empire, mais de la vertu.
ALCIBIADE
Assurément, Socrate.
SOCRATE
Et avant qu'on ait acquis cette vertu, il est meil^ leur, je ne dis pas à un enfant, mais à un homme, d'obéir à quiconque est plus vertueux que lui, plutôi que de commander lui-même. [Id., p. 228.)