‹ La morale de SocrateChapitre 38 sur 60 · INDEPENDANCE · texte numérisé non relu

INDEPENDANCE

la vie entière de Socrate nous fait sentir bien

ux encore que sa parole transmise par le divin

ton, la puissance souveraine de la vertu, l'auto-

irréfutable d'une noble vie et la persuasion

sistible de la sérénité de l'âme. Aussi répondait-

ceux de ses amis qui le pressaient de songer à

apologie : «Ne vous semble-t-il pas que je m'en

3 occupé toute ma vie en pratiquant la justice et

évitant l'iniquité ? » La paix de sa conscience

donne tous les courages, celui de s'exposer à

ique arrêt de ses ennemis et de mourir innocent,

es avoir eu la force de leur désobéir en refusant

s'associer à leurs crimes et en exhortant ses

citoyens à la vertu. En présence des tyrans qui

lenacent dans sa liberté et dans sa vie, il montre

fermeté aussi inflexible qu'en face des colères

umaines des Athéniens qu'il défend contre leur

pre injustice. Seul contre tous, il nous enseigne

)us élever au-dessus de l'opinion, à obéir à Dieu

bot qu'aux hommes, sans craindre ni les chaînes

a mort. « Nous ne devons pas, dit-il à Criton,

s mettre en peine de ce que dira le peuple, mais

'G que dira celui-là seul qui connaît le juste et l'in

e. » Et aux Athéniens : « Je vous honore et je

s aime, mais j'obéirai plutôt au Dieu qu'à vous ;

ant que je vivrai, je ne cesserai de philosopher^

en vous donnant toujours des conseils, en voi reprenant à mon ordinaire. » Ce courage indomji table est au-dessus de tout orgueil : c'est la for<l immuable et sereine d'une âme droite qui n'e ' soumise qu'à Dieu et à la raison. Même en moura:i il se sent plus heureux que ceux qui le condamne:] injustement, et il répond avec un ineffable souri: i à Apollodore désespéré de sa mort : « Aimerais- 1 donc mieux me voir mourir justement ? »

Mélitus avait déjà porté son accusation ; Herm gène, qui entendait Socrate discourir sur tou autre chose que son procès, lui dit qu'il devrt bien songer à son apologie. Socrate lui répondii « Ne te semble-t-il pas que je m'en suis occupé tou ■ ma vie ? » Hermogène lui ayant demandé de quel] manière, Socrate lui dit qu'en vivant toujours l'a sur ce qui est juste et sur ce qui est injuste, en pri tiquant la justice et en évitant l'iniquité il croy^; s'être préparé la plus belle apologie. Hermogèil reprit: « Ne vois-tu pas, Socrate, que les jug; d'Athènes, choqués par la défense, ont déjà Îb\ périr bien des innocents, comme ils ont absous bi(i des coupables ? — Eh bien, Hermogène, ditSocratj j'ai essayé de préparer une apologie que je présent' rais âmes juges ; mais mon démon s'y est opposé." Alors Hermogène: « Ce que tu dis m'étonne. •; Pourquoi t'étonner si le Dieu juge qu'il est pli; avantageux pour moi de quitter la vie de ce morne:' même? Ne sais-tu pas que jusqu'à présent il n'y pas d'homme à qui je le cède pour avoir vécu miev" et plus agréablement? Car je crois qu'on ne pe ' mieux vivre qu'en cherchant à se rendre meilleu; ni plus agréablement qu'en sentant qu'on dévie j

récllemont meilleur... Si je meurs injustement, ce sera une honte pour ceux qui m'ont tué injustement : car, si l'injustice est une honte, comment un acte injuste n'en serait-il pas une ? Mais sera-ce une honte pour moi, que d'autres n'aient pu, à mon égard, ni reconnaître la justice, ni la mettre en pratique ? Je vois bien que la réputation des hommes qui m'ont précédé passe à la postérité toute différente, selon qu'ils ont été auteurs ou victimes de l'injustice. Je sais encore que les sentiments ({ue j'inspirerai aux hommes, en mourant aujourd'hui, ne seront pas les mêmes que pour ceux [jui me tuent. Ils me rendraient, je le sais, ce témoignage, que jamais je n'ai fait de tort à personne, et que, loin de corrompre ceux qui me fréquentaient, je me suis toujours efforcé de les rendre meilleurs. » (Mémoires, IV, p. 134.)

Entre autres méfaits, les magistrats commandèrent à Socrate, mon vieil ami, ([ue je ne crains pas le proclamer le plus juste des hommes de ce temps, l'aller avec quelques autres saisir de force un citoyen et de le conduire à la mort, voulant ainsi que Socrate devint leur complice, bon gré mal gré. Mais Socrate n'obéit pas, préférant s'exposer à tous les dangers plutôt que de s'associer à leurs crimes. (Lettre de Platon aux parents et amis de Dion, p. 362.)

Vous savez, Athéniens, que je n'ai jamais exercé aucune magistrature, et que j'ai été seulement sénateur. La tribu Antiochide, dont je suis, était justement de tour au Prytanée, lorsque, contre toutes les lois, vous vous opiniâtrâtes à faire le pro •

ces en même temps aux dix généraux qui n'avaient pas enseveli les corps des citoyens morts au combat naval des Arginuses, injustice que vous reconnûtes, et dont vous vous repentîtes dans la suite. En cette occasion, je fus le seul des sénateurs qui osai m'opposer à vous pour vous empêcher de violer les lois... Je protestai contre votre décret, et malgré les orateurs qui se préparaient à me dénoncer, malgré vos menaces et vos cris, j'aimai mieux courir ce danger avec la loi et la justice, que de consentir avec vous à une si grande iniquité, par la crainte des chaînes et de la mort, {Apologie de Socrate^ p. 81 et 82.)

Il est d'autres objets plus importants, sur lesquels il est malaisé de faire entendre raison aux citoyens : ce serait principalement à Dieu de lie charger de ce soin, s'il pouvait arriver que lui-même fît ici à votre 'place Toffice de législateur. A son défaut, nous avons besoin d'un homme hardi, qui, mettant la liberté et la franchise au-dessus de tout, propose avec confiance ce qu'il juge de meilleur pour le pubhc et les particuliers, qui fasse régner dans des cœurs corrompus l'ordre et l'honnêteté qu'on a droit d'attendre de toute la suite de nos lois, qui s'élève avec force contre les passions les plus violentes, et qui, quand même il ne se trouverait parmi les hommes personne pour le seconder, soit déterminé à suivre seul le parti de la raison. (Lois, VIII, p. 93.)

CRITON

Le peuple ne pourra jamais se persuader que

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c'est toi qui n'as pas voulu sortir d'ici, lorsque je t'en ai pressé.

SOCRATE

Mais, mon cher Criton, devons-nous nous mettre tant en peine de l'opinion du peuple ? N'est-ce pas assez que les plus raisonnables, les seuls dont nous devons nous soucier, sachent de quelle manière les choses se sont passées ?

CRITON

Tu vois pourtant qu'il est nécessaire, Socrate, de se mettre en peine de l'opinion du peuple ; et ton exemple nous fait assez voir qu'il est non seulement capable de faire les plus petits maux, .mais les plus grands, à ceux qui sont une fois décriés dans son esprit.

SOCRATE

Plût à Dieu, Criton, que le peuple fût capable de faire les plus grands maux ! Il serait aussi capable de faire les plus grands biens. Ce serait un grand bonheur, mais il ne peut ni l'un ni l'autre ; car il ne dépend pas de lui de rendre les hommes sages ou insensés. Il juge et agit au hasard.

Nous ne devons donc pas, mon cher Criton, nous mettre en peine de ce que dira le peuple, mais de ce que dira celui-là seul qui connaît le juste et l'injuste; et ce seul juge n'est autre que la vérité. [Criton ou le devoir, p. 107 et 115.)

Quelqu'un me dira peut-être : N'as-tu pas honte, Socrate, de t'être attaché à une étude qui te met présentement en danger de mourir? A cela j'ai une réponse très juste; car je dirai à cet homme qu'il se trompe fort de croire qu'un homme qui a quelque valeur doive considérer les dangers de la mort ou de la vie. L'unique chose qu'il doit regarder dans toutes ses démarches, c'est de voir si ce qu'il fait est juste ou injuste, et si c'est l'action d'un homme de bien, ou d'un méchant homme.

C'est une vérité constante, Athéniens, que tout homme qui a choisi un poste qu'il a jugé le plus honorable, ou qui y a été placé par son chef, doit y demeurer ferme, et ne considérer, à mon avis, ni la mort, ni ce qu'il y a de plus terrible, mais avant tout l'honneur.

Ce serait 4onc me conduire étrangement, Athéniens, si, après avoir gardé fidèlement tous les postes où j'ai été mis par nos généraux, à Potidée, à Amphipolis et à Délium, et après avoir si souvent exposé ma vie, présentement que le Dieu m'a ordonné, comme j'en ai jugé, de passer mes jours dans l'étude de la philosophie, en m'examinant moimême et en examinant les autres, la peur de la mort, ou quelque autre danger me faisait abandonner ce poste. Ce serait là véritablement une désertion criminelle, et qui mériterait qu'on me citât devant ce tribunal comme un impie qui ne xrqit point au^ç dieux, qui désobéit, à Toracle, qui craint la mort, qui se croit sage et qui ne l'est pas. {Apologie de Socrâte, p. 74 et 75.)

Si vous me disiez : Socrate, nous n'avons aucun égard aux instances d'Anytus,et nous te renvoyons absous ; mais c'est à condition que^tu cesseras de

philosopher et de faire tes recherches accoutumées, et si tu y retombes, et que tu sois découvert, tu mourras ; si vod^s me renvoyiez à ces conditions, je vous répondrais sans balancer : Athéniens, je vous honore et je vous aime, mais j'obéirai plutôt au Dieu qu'à vous ; et tant que je vivrai, je ne cesserai de philosopher, en vous donnant toujours des conseils, en vous reprenant à mon ordinaire, et en disant à chacun de vous, quand je vous rencontrerai : Homme de bien, comment, étant Athénien et citoyen de la plus grande cité du monde et pour la sagesse et pour la valeur, comment n'as-tu point de honte de ne penser qu'à amasser des richesses, qu'à acquérir du crédit et des honneurs, de négliger les trésors de vérité et de sagesse, et de ne pas travailler à rendre ton âme aussi bonne qu'elle puisse être ? Et si quelqu'un me nie qu'il soit en cet état, et me soutient qu'il a soin de son âme, je ne le quitterai point sur sa parole ; mais je l'interrogerai, je l'examinerai, je le réfuterai; et si je trouve qu'il ne soit pas vertueux, mais qu'il fasse semblant de l'être, je lui ferai honte de préférer des choses si viles et si périssables à celles qui sont du plus grand prix.

Voilà de quelle manière je parlerai aux jeunes et aux vieux, aux citoyens et aux étrangers, mais plutôt aux citoyens, parce que vous me touchez de plus près ; car sachez que c'est là ce que Dieu m'ordonne, et je suis persuadé qu'il n'est jamais arrivé un si grand bien à votre ville que ce service continuel que je rends au Dieu. Toute mon occupation est de travailler à vous persuader, jeunes et vieux, qu'il ne faut pas tant s'inquiéter de son corps, des richesses et de toutes les autres choses, que de son âme. {Ici, p. 76 et 77.)

Mon cher Criton, ta sollicitude est fort louable; si elle s'accorde avec la justice ; mais, au contraire, si elle s'en éloigne, plus elle est grande, plus ell« est blâmable. Il faut donc examiner avant tout si nous devons faire ce que tu dis, ou si nous ne le devons pas ; car ce n'est pas d'aujourd'hui, tu le sais, que j'ai accoutumé de ne me rendre qu'aux raisons qui me paraissent les plus justes, après que je les ai bien examinées. Quoique la fortune se déclare contre moi, je ne saurais abandonner les maximes dont j'ai toujours fait profession : elles me paraissent toujours les mêmes, et je les estime aussi tou* jours également. Si nous n'avons donc en cette rencontre des raisons plus fortes, sois persuadé que je ne me rendrai point, non pas même quand toute la puissance du peuple s'armerait contre moi, et pour m'épouvanter comme un enfant, me menacerait de souffrances plus dures que mon malheur présent, des fers, de la perte de ma fortune et delà mort. [Criton ou le devoir^ p. 110.)

Je vous jure, par le Chien, que ces nerfs que voici, et ces os, seraient, il y a déjà longtemps, à Mégare ou en Béotie, si j'avais pensé que ce fût le meilleur pour eux, et si je n'avais pas été persuadé qu'il était meilleur et plus juste de rester ici pour souffrir le supplice auquel ma patrie m'a condamné, plutôt que de m'échapper et de m'enfuir. (Phédon, p. 89.)

Comme il s'aperçut que ceux qui l'accompagnaient fondaient en larmes : « Qu'est-ce donc? leur dit-il; c'est à présent que vous pleurez? Ne saviez-vous pas depuis longtemps qu'au moment même de ma nais-

aiice la nature avait prononcé l'arrêt de ma mort ? ;t cependant, si je mourais avant l'âge, entouré e toutes les jouissances, il est certain que ce serait n motif d'affliction pour moi et pour ceux qui m'ailent ; mais si je termine ma carrière quand je n'ai lus que des maux à attendre, ce doit être un sujet 8 joie pour vous tous. »

Il y avait là un certain Apollodore, extrêmement ffectionné à Socrate, homme simple du reste, qui li dit : « C'est pour moi, Socrate, une chose tout

fait insupportable de te voir mourir injustement. » ilors Socrate, dit-on, lui passant légèrement la lain sur la tête : « Mais toi, mon cher Apollodore, imerais-tu donc mieux me voir mourir justement u'injustemont? » Et en môme temps il se mit à ourire. [Apologie^ p. 203.)

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