‹ La morale de SocrateChapitre 4 sur 60 · PROVIDENCE DE DIEU · texte numérisé non relu

PROVIDENCE DE DIEU

Alors même que Socrate emploie la forme plurielle « les dieux », toutes ses paroles impliquent l'idée d'un Dieu unique. Et ce Dieu, « bon et parfait de sa nature »,ne peut rien faire qui ne soit parfait. Ce serait diminuer Dieu, ce serait mettre des bornes à sa perfection infinie que de prétendre qu'il néglige les petites choses dans le gouvernement de l'univers. Socrate ne semble pas admettre qu'aux yeux de Dieu il y ait de petites et de grandes choses. Cette distinction tout arbitraire n'existe que dans la pensée humaine, si obscure et si bornée; et, même en tenant compte de nos vues étroites, Socrate pense que tous ceux qui sont chargés d'une administration quelconque, les pilotes, les généraux d'armée, les économes, les hommes d'État, ne peuvent bien faire leur œuvre si, « néghgeant les objets qui sont petits, ils ne donnent leur application qu'aux grandes choses ». Il rappelle que les hommes les plus parfaits en leur genre sont précisément ceux qui ont l'œil à tout et ne se rendent jamais coupables d'aucune négligence. « Ne faisons donc pas cette injure à Dieu de le mettre au-dessus des ouvriers mortels, et tandis

que ceux-ci, à proportion qu'ils excellent dans leur art, s'appliquent aussi davantage à finir et à perfectionner toutes les parties de leurs ouvrages, soit grandes, soit petites, ne disons pas que Dieu, qui est très sage, qui veut et qui peut prendre soin de tout, néglige les petites choses auxquelles il lui est aisé de pourvoir, comme pourrait faire un ouvrier indolent ou lâche rebuté par le travail, et ne donne son attention qu'aux grandes. » Cette conclusion semble irréfutable. Le raisonnement de Socrate est tout aussi simple et fort lorsqu'il démontre l'importance des petites choses, à vues humaines, pour l'agencement et l'harmonie des grandes : « Comme disent les architectes, les grandes pierres ne s'arrangent jamais sans les petites. » Ce n'est pas seulement pour la symétrie de l'édifice que les petites pierres sont nécessaires, c'est aussi pour sa soUdité ; et l'on peut dire que, sans ces matériaux infimes, l'œuvre de l'architecte serait impossible.

Socrate se sert d'un exemple encore plus près de chacun de nous pour nous faire mieux comprendre les funestes effets de la négligence dans les petites choses : c'est celui du corps humain que le plus habile médecin ne peut maintenir en bonne santé s'il ne s'applique qu'à la guérison des grands maux, sans se mettre en peine des petits. C'est donc méconnaître la sagesse, la puissance et la bonté de Dieu que de prétendre que quelque chose, dans l'univers, peut échapper à sa sollicitude. Ainsi, pour Socrate, l'idée de la Providence universelle

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découle naturellement de celle de la perfection de Dieu. Et cette Providence qui veille à « l'intégrité du tout », ne dédaigne pas la moindre de ses parties, c Celui qui prend soin de tout, dit Socrate, a commis des êtres pour veiller sur chaque individu, jusqu'à la moindre de ses actions ou de ses affections ; en sorte que la perfection de l'ouvrage est poussée au dernier détail. ^) Il n'y a donc pas loin de cette haute conception du Dieu de Socrate au Dieu père des chrétiens, qui connaît et aime chacun de ses enfants, et fait concourir toutes choses à leur bien. Il est vrai que Socrate ajoute, peut-être par la crainte que l'homme ne s'exagère son importance et ne se fasse le centre de tout : « Tu ne fais pas réflexion que rien ne se fait pour toi, et que tu es fait toi-même pour l'univers. »

Nous sommes convenus que les dieux sont bons et parfaits de leur nature.

Mais s'ils sont tels que nous les reconnaissons, n'est-il point impossible de dire après cela qu'ils font quoi que ce soit mollement et négligemment? Car la paresse est en nous un effet de la lâcheté ; et l'indolence, de la paresse et de la mollesse.

S'il est vrai que, dans le gouvernement de cet univers, ils négligent les petits objets, il faut supposer qu'ils croient leurs soins entièrement inutiles dans ces sortes de choses ; ou bien il faut dire qu'ils sont persuadés du contraire.

Eh bien ! mon cher ami, quel est ton sentiment ? Aimes-tu mieux dire que les dieux ignorent qu'ils en doivent prendre soin, et que leur négligence a sa source dans cette ignorance; ou que, connaissant

combien leurs soins sont nécessaires, ils refusent de les donner, semblables à ces hommes méprisables qui, sachant qu'il y a quelque chose de mieux à faire que ce qu'ils font, laissent ce mieux pour se procurer quelque plaisir, ou s'épargner quelque peine ?

Qu'on dise tant qu'on voudra que nos affaires sont petites ou grandes aux yeux des dieux. Il est contre toute vraisemblance, dans l'un et l'autre cas, que nos maîtres, étant très attentifs et très parfaits, ne prennent aucun soin de nous.

Si un médecin, chargé de traiter un malade qu'il peut et veut guérir, s'appliquait à la guérison des grands maux, sans se mettre en peine des petits, ni de ceux qui affectent quelque membre peu considérable, son m^alade jouirait-il jamais d'une parfaite santé ?

N'en est-il pas de même à l'égard des pilotes, des généraux d'armée, des économes, des hommes d'État, en un mot, de tous ceux qui sont chargés d'une administration quelconque, si, négligeant les objets qui sont petits et en petit nombre, ils ne donnent leur application qu'au gros des choses et aux plus importantes ? Car, comme disent les architectes, les grandes pierres ne s'arrangent jamais bien sans les petites.

Ne faisons donc pas cette injustice à Dieu de le mettre au-dessous des ouvriers mortels ; et tandis que ceux-ci, à proportion qu'ils excellent dans leur art, s'appliquent aussi davantage à finir et à perfectionner toutes les parties de leurs ouvrages, soit grandes, soit petites, ne disons pas que Diau, qui est très sage, qui veut et qui peut prendre soin de tout, néglige les petites choses auxquelles il lui est aisé de pourvoir, comme pourrait faire un ouvrier indolent ou lâche rebuté par le travail, et ne donne son attention qu'aux grandes. [Lois, x, p. 224.)

Il me semble que nous avons poussé suffisammement la dispute contre le murmurateur qui accuse les dieux de négligence, et que nous l'avons contraint par nos raisons de reconnaître qu'il ne doit plus tenir un tel langage.

Mais il me paraît qu'il est encore besoin d'employer certains discours propres à charmer sonâme.

Insinuons doucement à ce jeune homme, par nos paroles, que celui qui prend soin de tout, a pris des mesures efficaces pour maintenir l'univers dans son intégrité et sa perfection ; que chaque partie n'éprouve ou ne fait rien que ce qu'il lui convient de faire ou d'éprouver ; qu'il a commis des êtres pour veiller sur chaque individu, jusqu'à la moindre de ses actions ou de ses affections ; en sorte que la perfection de l'ouvrage est poussée au dernier détail. Toi-même, chétif mortel, tout petit que tu es, tu entres pour quelque chose dans l'ordre général, et tu t'y rapportes sans cesse. Mais tu ne fais pas réflexion que toute génération particulière se fait en vue du tout, afin qu'il vive d'une vie heureuse ; que rien ne se fait pour toi, et que tu es fait toi-même pour l'univers ; que tout médecin, tout artisan habile, dirige toutes ses opérations vers un tout, tendant au bien commun, et rapportant chaque partie au tout, et non le tout à quelqu'une des parties. Et tu murmures, parce que tu ignores ce qui est meilleur tout à la fois pour toi, et pour le tout, selon les lois de l'existence universelle. [Lois, x, p. 224 et suiv.)

Je pense n'avoir pas tout à fait mal démontré qu'il y a des dieux, et que leur providence s'étend sur les hommes. Quant à ce qu'on dit que ces mêmes dieux deviennent propices aux méchants en

faveur des présents qu'ils en reçoivent, c'est ce que nous ne devons accorder à personne, et ce qu'il nous faut combattre de toutes nos forces et de toute manière.

Gouvernant sans interruption cet univers, on ne peut leur refuser le titre de maîtres des hommes.

Mais à quels maîtres ressemblent-ils, ou plutôt quels maîtres leur ressemblent, afin de juger, autant qu'il se peut, par comparaison du petit au grand? Doit-on les comparer aux conducteurs des chars qui courent dans la carrière, ou aux pilotes ? On pourrait aussi leur trouver des traits de ressemblance avec les généraux d'armée ; on peut les comparer encore aux médecins, toujours en garde contre la guerre que nous font les maladies; aux laboureurs, qui attendent en tremblant le retour de certaines saisons nuisibles à la production des plantes ; ou enfin aux gardiens des troupeaux. En effet, puisque nous sommes demeurés d'accord que l'univers est plein de biens et de maux, en sorte que la somme des maux surpasse celle des biens, il doit y avoir entre les uns et les autres une guerre immortelle, qui exige une vigilance étonnante. Nous avons pour nous les dieux et les génies, auxquels nous appartenons. L'injustice, la licence et l'imprudence nous perdent ; la justice, la tempérance et la prudence nous sauvent. La demeure de ces vertus est dans l'âme des dieux ; on en trouve néanmoins quelques faibles vestiges sur la terre. [Lois, x,p. 232.)

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