BUT DE DIEU
Mais, dans la pensée de Socrate, il n'y a rien de contradictoire entre la perfection du tout et le bien
de chaque individu: « Tu murmures, dit-il, parce que tu ignores ce qui est meilleur, tout à la fois pour toi et pour le tout, selon les lois de l'existence universelle. » [L'être parfait, souverainement sage et bon, ne peut vouloir que le bien : « Le roi du monde, ajoute Socrate, a imaginé dans la distribution de chaque partie l'arrangement qu'il a jugé le plus facile et le meilleur, afin que le bien eût le dessus, et le mal le dessous dans l'univers. . . » « L'injustice, les haines et l'imprudence nous perdent; la justice, la tempérance et la prudence nous sauvent. » Ainsi la volonté de Dieu, selon Socrate, c'est l'harmonie du monde, par le triomphe définitif du bien, ce que Jésus-Christ appelle le règne de Dieu, établi dans toute âme humaine. La volonté universellede l'Être suprême est donc d'accord avec la perfection et le bonheur de tous les individus. C'est vers cette fin que tend le gouvernement du roi du monde : « C'est par rapport à cette vue du tout qu'il a fait les combinaisons générales des places et des lieux que chaque être doit prendre et occuper d'après ses qualités distinctives. » Mais ce n'est pas malgré nous, ni même à notre insu que Dieu nous fait contribuer à l'accomplissement de sa volonté. Socrate a foi dans la liberté morale de l'homme, ainsi que nous le prouvent ces paroles : » Mais il a laissé à la disposition de nos volontés les causes d'où dépendent les qualités de chacun de nous : car chaque homme est d'ordinaire tel qu'il lui plait d'être suivant les inclinations auxquelles il se porte et le ca-
ractère de son âme. « S'il ne dépend pas de l'homme de naître dans tel ou tel pays, à telle ou telle époque, dans telle ou telle condition, il a au dedans de lui un principe supérieur, en vertu duquel il peut se rendre tel qu'il veut être pour ce qui regarde l'homme intérieur. Ses inclinations ne sont pas fatales, il peut s'y porter ou y résister par son libre choix. Dans la pensée de Socrate, Dieu a prévu quel sera ce choix, car, dit-il : « Tous les êtres animés sont sujets à divers changements, dont le principe est au dedans d'eux-mêmes; et, en conséquence de ces changements, chacun se trouve dans l'ordre et la place marqués par le destin. « Socrate ne discute pas la question du libre arbitre considéré dans ses rapports avec la prescience et la bonté de Dieu, il l'indique seulement, et nous montre qu'il est pleinement persuadé du pouvoir qu'il a de se déterminer et d'agir selon sa volonté. Il ne démontre pas ce pouvoir, il se contente de le sentir, et d'en faire usage pour se , rendre tel qu'il lui plaît. Et cette liberté morale, Socrate la croit aussi complète que possible, puisqu'il fait dépendre de nos volontés, non seulement nos qualités distinctives, mais encore les causes de ces qualités. Quelles sont ces causes, si ce n'est nos sentiments, nos pensées, nos actes transformés en habitudes qui constituent le caractère de notre àme. J'ai dit que Socrate ne démontre pas la liberté de l'âme, mais sa vie et sa mort en sont la plus évidente démonstration, en même temps que le
sacrifice volontaire et saint offert à la divinité dont il a librement accepté la loi.
Le roi du monde, faisant réflexion que toutes nos opérations partent d'un principe animé, et qu'elles sont mélangées de vertu et de vice ; que l'âme et le corps, quoiqu'ils ne soient point éternels, comme les vrais dieux, ne doivent néanmoins jamais périr, car si le corps ou l'ame venait à périr, la génération des êtres animés cesserait tout à fait; et qu'il est dans la nature du bien, en tant qu'il vient de l'âme, d'être toujours utile, tandis que le mal est toujours nuisible : le roi du monde, dis-je, voyant tout cela, a imaginé dans la distribution de chaque partie l'arrangement qu'il a jugé le plus facile et le meilleur, afin que le bien eût le dessus, et le mal le dessous dans l'univers. C'est par rapport à cette vue du tout qu'il a fait la combinaison générale des places et des lieux que chaque être doit prendre et occuper d'après ses qualités distinctives. Mais il a laissé àla disposition de nos volontés les causes d'où dépendent les qualités de chacun de nous : car chaque homme est d'ordinaire tel qu'il lui plaît d'être, suivant les inclinations auxquelles il se porte, et le caractère de son âme.
Ainsi tous les êtres animés sont sujets à divers changements, dont le principe est au dedans d'euxmêmes, et, en conséquence de ces changements, chacun se trouve dans l'ordre et la place marqués par le destin. [Lois, x, p. 2;î0.)