CHAPITRE XII
SUITE DES AFFECTIONS ÉLECTIVES. l'AMITIÉ
L'amitié est à la fois la divine récompense de la vertu et le moyen de la fortifier et de la perfec- j tionner. L'amour du bien établit des liens dura- j blés entre toutes les âmes qu'il inspire : elles se ■ reconnaissent, elles s'estiment, elles poursuivent] une même fin ; aussi se rencontrent-elles dans un , même chemin et se comprennent-elles, grâce aune I communauté de pensées et de sentiments élevés i qui fait le plus grand charme de la vie. Si, à cette i étroite parenté de tous les gens de bien, se joint | une sympathie plus intime et plus profonde dont la i source ineffable et pure se confond avec ce qu'il y j a de plus saint, l'âme acquiert une puissance d'ex- * pansion plus grande, elle voit le bien plus claire- j ment et le poursuit avec plus d'ardeur : il semble j qu'elle ait des ailes qui la portent naturellement j vers ce qui est élevé. Un ami est un autre soi-même qu'on juge plus parfait que soi, dont l'approbation et l'estime sont un des plus fermes soutiens de la
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vertu, et dont raffection et la confiance répandent sur toute la vie une douce et sainte poésie qui est comme le pur reflet d'une vie supérieure.
Socrate, consulté par Critobule sur le choix d'un ami, et sur les qualités morales qui doivent être le fondement de cette éternelle et sainte alliance, parle de l'empire de soi, de la fidélité aux engagements et de l'émulation pour le bien. Il lui donne aussi le conseil de demander, avant tout, la sanction des dieux ; ensuite, lui dit-il : « Essaye de devenir bon, et une fois bon, mets-toi à la poursuite des cœurs vertueux. » Ainsi pour trouver un noble ami, il faut être vertueux soi-même ; et pour être digne de goûter les saintes joies de ce divin commerce, il faut encore, ainsi que nous le dit Socrate, prendre soin de son ami, être fier de ses belles actions, comme si c'étaient les nôtres, assurer son bien autant qu'il dépend de nous. « Il faut le vaincre en bienfaits », ajoute-t-il. Mais il me semble que les conceptions de Montaigne sur l'amitié sont encore plus élevées et plus généreuses que celles de Socrate, puisque le digne ami de La Boétie est d'avis que celui qui reçoit fait plus pour l'amitié que celui qui donne, la joie de donner étant plus grande que celle de recevoir. Il est vrai Socrate reconnaît, comme Montaigne, la parfaite égalité qu'établit l'amitié : elle efface toutes les différences d'âge, de condition, de rang, de fortune. « Entre amis, dit-il, tous les biens sont communs; de sorte qu'il n'y a aucune différence entre vous, si réellement vous êtes amis. »
Comment deux personnes qui s'aiment d'un mu- t
tuel amour ne seraient-elles pas heureuses de se <
contempler à loisir, de s'entretenir affectueusement, 'i
de se témoigner une confiance, une prévenance \
réciproques, de partager ou la joie d un succès ou j
le chagrin d'un revers, d'éprouver un bonheur con- î
tinuel à se voir tous deux en santé ; et, si l'un ^
devient malade, de s'intéresser plus à l'absent j
qu'au présent? Tout cela n'est-il pas déhcieux ? | Oui, ce sont ces bons offices qui rendent l'amitié
chère et qui en entretiennent le feii jusqu'à la ;
vieillesse. (Banquet, p. 233.) |
Un bon ami est toujours prêt à se substituer à son ami dans tout ce qui lui manque, soit pour la ^gestion de ses affaires particulières, soit pour celles de l'État; s'il veut rendre un service à quelqu'un, il lui vient en aide; si quelque crainte le trouble, il arrive à son secours, partageant ses dépenses et ses démarches, employant de concert avec lui la persuasion ou la violence, le charmant toujours dans le bonheur, le relevant dans l'adversité. Les services que les mains rendent à chacun de nous, ce que font les yeux pour la vue, les oreilles pour l'audition, les pieds pour la marche, n'est pas audessus de ce que fait un ami dévoué : souvent même ce qu'on n'a pas fait pour soi-même, ce que l'on n'a ni vu, ni entendu, ni parcouru, un ami l'exécute pour son ami [Mémoires, II, p. 47.)
Il me semblait encore, à propos des qualités qu'on doit chercher dans ses amis, donner des conseils pleins de sens, lorsqu'il parlait ainsi : « Dis-moi, Critobule, si nous avions besoin d'un bon ami, que
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,udrait-il considérer d'abord ? Avant tout, ne îvrions-nous pas chercher un homme qui sût comander à son ventre, à son amour de la boisson, 1 sommeil, à la paresse ? Car celui qui obéit à tous îs penchants ne saurait rien faire d'utile ni à luiêmeni à un ami. — Par Jupiter, il en est incaible. — Il te semble donc qu'il faudrait s'éloigner un homme asservi par dételles passions? — Tout fait. — Mais quoi ! celui qui aime la dépense, li ne peut se suffire à lui-même, qui toujours a Bsoin des autres, qui ne peut rendre si on lui prête, li se fâche si on ne lui prête pas, ne serait-ce pas issi, à ton avis, un ami fort incommode? — Assuiment. — Il faudrait donc encore s'éloigner d'un îl homme ? — Il faudrait s'en éloigner. — Et maintenant, celui qui sait augmenter sa fortune, lais qui désire entasser de grandes richesses, et ni, par cela même, se montre difficile en affaires, ime à recevoir et ne veut rien rendre? — Celuii, dit Critobule me paraît encore pire que le présent. — Eh bien, celui quia la passion de thésauser, et qui n'a jamais d'autre préoccupation que e savoir par où gagner? — Il faut aussi s'en éloi- Qer, ce me semble; car il serait inutile à un ami. - Et maintenant, le querelleur, qui veut faire à 3S amis une foule d'ennemis ? — C'est un homme à lir, par Jupiter. — Mais l'homme qui, sans avoir ucun de ces défauts, se laisse faire du bien, sans Dnger à payer de retour? — Celui-là aussi serait lutile. Mais, Socrate, quel est donc l'homme que DUS devons rechercher pour ami ? — Celui, je ense, qui a les qualités contraires, maître de ses ppétits sensuels, fidèle à ses serments, accommoant en affaires, plein d'émulation à ne pas rester n arrière avec ceux qui lui font du bien, mais à ervir qui le sert. — Comment donc, Socrate, re-
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connaître en lui ces qualités, avant de le mettre à ! l'épreuve ? — Pour juger les statuaires, dit-il, nous j ne nous en rapportons point à leurs paroles ; mais;] si nous en voyons un qui ait déjà exécuté de belles'^ statues, nous nous en fions à lui pour la bonne? exécution des autres. — Veux-tu donc dire que sii| un homme s'est bien conduit avec les amis qu'il j a déjà eus, il est évident qu'il se conduira de même : avec ceux qu'il aura dans la suite ? — Oui ; un i écuyer que j'aurais déjà vu bien conduire des che-! vaux me semblerait capable d'en bien conduire: d'autres. — Soit; mais lorsqu'un homme nous a^ paru digne de notre amitié, comment nous en faire j un ami ? — Avant tout, dit Socrate, il faut consulter ! les dieux et voir s'ils nous conseillent de nous en ; faire un ami. — Eh bien, reprit Critobule, si notre ! choix est confirmé par le consentement des dieux, ! peux-tu me dire comment il faut se mettre à la j chasse de notre ami? — Essaye de devenir bon, et, j une fois bon, mets-toi à la poursuite des cœurs i vertueux. |
...Si tu m'autorises à dire que tu prends soin de ; tes amis, que ton plus grand bonheur est d'en avoir < de vertueux, que tu es fier de leurs belles actions i comme si c'étaient les tiennes, que tu es heureux i de leur prospérité comme de la tienne propre, que : pour assurer leur bien aucune peine ne rebute ta patience, que tu as pour maxime que la vertu d'un: homme est de vaincre ses amis en bienfaits, ses; ennemis en outrages, je crois que je pourrais t'être j un auxiliaire fort utile dans ta chasse aux amis... i Le chemin le plus court, le plus sûr, le plus hono- i rable, si tu veux avoir le bruit d'être honnête i homme, c'est de mettre tout en œuvre pour le ' devenir. Tout ce que les hommes appellent vertu, i la réflexion t'en convaincra, s'augmente par l'étude i
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ît l'exercice. Pour ma part, je crois que c'est de ce ôté qu'il faut diriger notre chasse. (I(i.,p. 49.)