LA JUSTICE
« Il me semble, dit Socrate, que la justice con i siste en ce que chacun fasse ce qu'il a à faire » i Cette définition si large comprend tous les devoir ] de la vie extérieure, tous les actes que nous avon j à accomplir dans nos rapports avec nos semblables i La justice, selon Socrate, n'est donc pas une verti ' toute négative qui se bornerait à respecter lei \ droits d'autrui dans sa personne et tout ce qui lu i
l'amour de l'humanité 251
ppartient : s'abstenir de tout ce qui peut faire du ort à nos semblables n'est qu'une partie de la istice qui exige encore que nous fassions pour eux eut ce qui leur est dû. « Cette vertu, dit Socrate, ui contient chacun dans les limites de sa propre âche, ne contribue pas moins à la perfection de la ociété civile que la prudence, le courage et la empérance. Quelle autre fin se proposeront les magistrats dans leurs jugements sinon d'empêcher ue personne ne s'empare du bien d'autrui, ou ne oit privé du sien. » Si, le rôle de la loi et de la jusice civiles est d'assurer à chacun la possession de 6 qui lui appartient, l'exercice libre de l'emploi ui lui convient, la vertu seule a le pouvoir de :arantir le droit de chacun par des égards et des oins mutuels qu'aucune contrainte légale ne saurait aspirer ni imposer. Le législateur lui-même, dont es fonctions se bornent à régler les rapports extéieurs des hommes entre eux, est forcé de remonter usqu'aux principes des actions, lorsqu'il s'agit de uger si le tort fait à autrui est volontaire ou invoontaire. C'est à l'intention que Socrate regarde : ,ussi n'appelle-t-il pas injustice le tort fait involonairement, bien que ce tort mérite une réparaion ou une compensation. Il considère comme une [ijustice le tort auquel participe la volonté et aême le bien qui est réalisé par de mauvais loyens : « En effet, dit-il, ce n'est pas précisément ur ce que quelqu'un aura donné ou pris une chose - un autre, qu'il faut prononcer que son action est
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juste ou injuste : mais le législateur doit examiner j si l'intention de celui qui fait du bien ou du mal à \ autrui est droite et juste. » Il n'y a donc pas de jus- \ tice possible sans la droiture qui tient à la pureté \ des intentions, à l'intégrité des sentiments et à la : rectitude de la conscience. !
Il me semble que la justice consiste en ce que] chacun fasse ce qu'il a à faire.
S'il nous fallait décider ce qui contribuera le plus j à rendre notre État parfait : si c'est la concorde 1 entre les magistrats et les citoyens, ou, dans nos! guerriers, l'idée légitime etinébranlable de ce qui est î à craindre et de ce qui ne l'est pas, ou la prudence i et la vigilance de ceux qui gouvernent, ou enfin i cette vertu par laquelle tous les citoyens, magis- ! trats et sujets, se bornent chacun à leur emploi, i sans se mêler de celui d'autrui, il nous serait diffi- i cile de prononcer. Ainsi cette vertu qui contient j chacun dans les limites de sa propre tâche, ne con- : tribue pas moins à la perfection de la société civile! que la prudence, le courage et la tempérance. Etj cette vertu qui, jointe aux autres, assure le bien de! l'État, n'est-ce pas la justice? ^ ;
Les magistrats, dans notre État, ne seront-ils! pas chargés de prononcer sur les différends desj particuliers ? Et quelle autre fin se proposeront-ils j dans leurs jugements, sinon d'empêcher que per-! sonne ne s'empare du bien d'autrui, ou ne soit'j privé du sien? C'est donc encore une preuve que la' justice assure à chacun la possession de ce qui lui appartient, et l'exercice libre de l'emploi qui luij couYient. {République, livre IV, p. 214.) i
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Les citoyens, dans leur commerce et leurs rapports mutuels, se font sans doute souvent tort les uns aux autres ; et dans ces rencontres le volontaire et l'involontaire se présentent à chaque instant.
Qu'on n'aille pas dire que toute espèce de tort 8St une injustice, ni s'imaginer en conséquence que ians ces torts il y a deux sortes d'injustices, les unes volontaires, les autres involontaires ; les torts involontaires n'étantpas moindres, ni pour le nombre ni pour la grandeur, que les volontaires. Mais voyez, je vous prie, l'un et l'autre, si ce que je vais iire est solide ou non. Car je suis bien éloigné de lire que si quelqu'un fait tort à autrui sans le vouloir, et contre son gré, il commet une injustice, mais involontairement ; et dans mes lois je ne rangerai point ce tort parmi les injustices involontaires :je dirai au contraire que ce tort, soit grand, soit petit, n'est nullement une injustice. Bien plus, si mon avis l'emporte, nous dirons que souvent .'auteur d'un service rendu par de mauvaises voies îst coupable d'injustice. En effet, ce n'est pas Drécisément sur ce que quelqu'un aura donné ou pris une chose à un autre, qu'il faut prononcer que >on action est juste ou injuste : mais le législateur loit examiner si l'intention de celui qui fait du bien )u du mal à autrui est droite et juste, et jeter m môme temps les yeux sur ces deux choses, l'inustice et le tort causé. A l'égard du dommage, il îst de son devoir de le réparer par ses lois, autant pi'il dépend de lui, en recouvrant ce qui est perdu, m relevant ce qui est tombé, en guérissant ce qui îSt blessé, en dédommageant pour ce qui est tué ; m un mot, il doit essayer de réconcilier par la voie le la compensation l'auteur du dommage et celui jui l'a souffert. (Lois, IX, p. 143.)
M'"» .IULES TAVllK. — SixTalC. î .5
l'idée du juste
a La justice, dit Socrate, ne s'arrête pas aux ';
actions extérieures de l'homme, mais elle en règle
!i l'intérieur, ne permettant pas qu'aucune des parties i
de son âme fasse autre chose que ce qui lui est ■
propre, et leur défendant d'empiéter sur leurs fonc- 'l
tiens réciproques ». La justice est donc l'harmonie !
de 1 ame, c'est-à-dire la perfection qui résulte de la ij
concorde, de l'ordre, de l'accord parfait entre toutes i;
les parties de l'âme, la raison, le sentiment et la 1
volonté. L'homme doit travailler toute sa vie à :
établir cet état parfait et à le maintenir quand il l'a !
réalisé. Pour qu'il y parvienne, il ne suffît pas i
qu'il soit soumis à la loi humaine et qu'il en !
respecte toutes les prescriptions ; car cette loi \
incomplète, susceptible de varier à cause de son !
imperfection même, ne règle qu'une partie de la vie |
extérieure et n'atteint pas les actes intérieurs, les !
pensées et les sentiments. C'est l'idée du bien, telle I
qu'elle se présente à toute conscience humaine i
avec plus ou miOins d'évidence et de pureté, qui j
doit régler toutes les actions de la vie privée \
comme de la vie publique, ainsi que toutes leSi
affections de l'âme, et rendre parfaite toute la |
conduite. Quelque juste et belle que puisse être'l
une action, l'idée qui l'a inspirée est encore plus ,
juste et plus belle. C'est à cette idée de la justice i
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ibsolue que Socrate essaie d'élever l'âme d'Hippias juandil lui rappelle les lois qui ne sont pas écrites, jue les hommes n'ont pas établies, mais que les lieux leur ont inspirées, et que les dieux sanctionlent aussi par des récompenses et des châtiments nfaillibles.
La justice ne s'arrête pas aux actions extérieures
le l'homme, mais elle en règle l'intérieur, ne per-
nettant pas qu'aucune des parties de son âme fasse
lutre chose que ce ([vii lui est propre, et leur défen-
iant d'empiéter sur leurs fonctions réciproques.
;^lle veut que l'homme, après avoir bien marqué
t chacune les fonctions qui lui sont propres, après
l'être rendu maître de lui-môme, après avoir établi
'ordre et la concorde entre ces trois parties, mis
îutre elles un accord parfait, comme entre les trois
|ons extrêmes de l'harmonie, l'octave, la basse et
a quinte, et les autres tons intermédiaires, s'il en
ixiste, après avoir lié ensemble tous les éléments
[ui le composent, de sorte que de leur assemblage
[ résulte un tout bien réglé et bien concerté, elle
eut qu'alors l'homme commence à agir, soit qu'il
6 propose d'assurer des richesses, ou de prendre
oin de son corps, ou de mener une vie privée, ou
e se mêler des affaires publiques ; que dans toutes
es circonstances il donne le nom d'action juste et
elle à toute action qui fait naître et qui entretient
n lui ce bel ordre, et le nom de prudence à la
cience qui préside aux actions de cette nature :
u'au contraire il appelle action injuste celle qui
étruit en lui cet ordre, et ignorance l'opinion qui
réside à de semblables actions.
■ Produire la justice, c'est établir entre les parties
e l'âme la subordination que la nature a voulu y
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mettre; produire l'injustice, c'est donner à unel partie sur les autres un empire qui est contrenature. '
La vertu est donc, si je puis parler ainsi, lai santé, la beauté, la bonne disposition de l'âme ; lei vice, au contraire, en est la maladie, la difformité i et la faiblesse. {République, livre IV, p. 232.) j
J' appelle injustice la tyrannie qu'exercent sur l'âme la colère, la crainte, le plaisii*, le chagrin, ;: Tenvie et les autres passions, soit qu'elles nuisent j aux autres par leurs effets ou non; et je dis qu'il 1 faut appeler juste toute action faite conformément i à l'idée que nous avons du bien, à quelque objet ' que les États ou certains particuliers aient attaché ! l'idée de bonté, lorsque cette idée dominant dans \ l'âme règle tout l'homme, quand même il ferait de | fausses démarches ; juste encore, toute affection de j l'âme qui est docile à cette idée ; et très parfaite, i toute conduite humaine dirigée par elle. {Lois, IX, ' p. 148.) ' '
Comment, Hippias, n'as-tu pas remarqué que je j ne cesse de bien mettre en évidence ce que je crois ' être le juste ? — Mais enfin quelles sont les paroles | que tu emploies? — A défaut de la parole, c'est j par mes actes que je le mets en évidence; et ne trouves-tu pas que l'action est plus convaincante i que la parole? — Beaucoup plus, par Jupiter ; car ■ bien des gens disent des choses justes et font des j injustices, tandis qu'en agissant selon la justice, on | ne saurait être injuste. — As-tu donc jamais appris que j'aie prêté un faux témoignage, calomnié, semé la dissension entre amis ou concitoyens, que
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j'aie commis enfin quelque autre injustice ? Non, certes. — S'abstenir de l'injustice n'est-ce pas, à ton avis, être juste? Tu m'as bien l'air, Socrate, en ce moment même, d'éviter encore de dire ton sentiment sur ce que tu crois le juste ; car ce n'est pas de ce que font les hommes justes, mais de ce qu'ils ne font pas que je t'entends parler. — Moi, reprit Socrate, je croyais que ne pas vouloir être injuste est une preuve suffisante de justice ; si tu n'es pas de cet avis, vois si ceci te convient mieux : je dis que ce qui est légal est juste...
Mais les lois, Socrate, comment peut-on y attacher quelque valeur ou croire qu'on doit y obéir, quand souvent ceux-mêmes qui les ont établies ne les trouvent plus bonnes et les abrogent ?
Connais-tu, Hippias, des lois qui ne
sont pas écrites ? — Oui, celles qui sont les mêmes dans tous les pays et qui ont le même objet.
— Pourrais-tu dire que ce sont les hommes qui les ont établies? — Comment cela serait-il, puisqu'ils n'ont pu se réunir tous et qu'ils ne parlent pas la même langue .^ — Qui donc, à ton avis, a établi ces lois? — Moi, je crois que ce sont les dieux qui les ont inspirées aux hommes ; car chez tous les hommes la première loi est de respecter les dieux.
— Le respect des parents n'est-il pas aussi une loi universelle ? — Sans doute. — Ceux qui violent les lois établies par les dieux subissent un châtiment auquel il est impossible à l'homme de se soustraire, tandis que ceux qui foulent aux pieds les lois humaines échappent quelquefois à la peine, soit en se cachant, soit en employant la violence. — Par Jupiter, Socrate, ces lois qui portent avec elles le châtiment de celui qui les transgresse me semblent Fceuvre d'un législateur supérieur aux hommes. ■^Mémoires, IV, p. 120.)