‹ La morale de SocrateChapitre 46 sur 60 · LA JUSTICE ABSOLUE · texte numérisé non relu

LA JUSTICE ABSOLUE

Dieu seul est le juge impartial et parfait qui connaît toutes choses et n'a point égard à l'apparence de la personne. Et tous ceux qui sont appelés à rendre la justice doivent se considérer comme les représentants de Dieu sur la terre et se conformer, dans leurs jugements, à l'idée de la justice absolue. Tous les hommes sont, plus ou moins, les juges de leurs semblables ; et tous, sans exception, sont les juges de leur propre âme ; tous ont donc besoin de la clairvoyance et de l'impartialité que donne la loi morale à ceux qui s'y soumettent avec droiture. Ministres et organes de cette loi souveraine, ils doivent la faire prévaloir en eux-mêmes et dans autrui, et se rendre inaccessibles aux préjugés et aux passions qui tendent à obscurcir le jugement et à fausser la conscience.

a Le juge, dit Socrate, n'est pas assis sur un siège pour faire plaisir en violant la loi, mais pour

rendre justice en obéissant à la loi Il n'est pas

en son pouvoir de faire grâce à qui il lui plaît ; il est obligé de faire justice. »

Il n'a donc pas le droit de s'absoudre lui-même pour satisfaire son orgueil, ni d'absoudre les autres pour s'en faire des amis ou des complaisants. La loi morale se venge sur ceux qui l'outragent, et les poursuit de ses châtiments auxquels personne

l'amour de l'humanité 259

ne peut se soutraire. C'est donc aimer ses seml)lables que de ne pas souffrir qu'ils commettent (les injustices : « Celui qui ne commet aucune injustice, dit Socrate, mérite qu'on l'honore ; mais c(3lui qui ne souffre pas môme que les autres soient injustes, mérite deux fois autant et plus d'honneurs ([lie le premier. » Pour épargner aux autres des fautes qui font tort à leur âme, il faut plus que la persuasion des bons conseils, il faut toute l'autolité d'une vie irréprochable, toute l'évidence de la constante pratique de la justice et toute l'éloquence d'une âme charitable et aimante.

Socrate pense qu'il n'y a pas de plus grand malheur que celui d'une âme adonnée à l'injustice : ;iassi le devoir d'éclairer les injustes et môme de 1(3S punir s'impose-t-il à tous ceux qui en ont le pouvoir. « Celui qui est puni est délivré de la Miochanceté qui est en son âme. N'est-il pas délivré });ir là du plus grand des maux ? «

Sans parler de l'opinion, Athéniens, il ne me parait pas juste de prier son juge, ni de se faire absoudre par ses supplications. Il faut le persuader et le convaincre : car le juge n'est pas assis sur un siège pour faire plaisir en violant la loi, mais pour retidre justice en obéissant à la loi. C'est ainsi qu'il l'a juré par serment ; il n'est pas en son pouvoir de faire grâce à qui il lui plaît ; il est obligé de faire justice. (Apologie de Socrate^ p. 88.)

Celui qui ne commet aucune injustice mérite qu'on l'honore; mais celui qui ne souffre pas môme

que les autres soient injustes mérite deux fois autant et plus d'honneurs que le premier ; l'un n'est juste que pour lui-même, au lieu que l'autre l'est pour beaucoup d'autres, c'est-à-dire pour tous ceux dont il révèle l'injustice aux magistrats. A l'égard de celui qui se joint aux magistrats pour châtier de tout son pouvoir les méchants, je veux qu'on le tienne dans la cité pour un grand citoyen et un modèle accompli de vertu. Ce que je dis de la justice doit s'entendre aussi de la tempérance, de la prudence et des autres vertus qu'on peut non seulement posséder pour soi-même, mais encore inspirer aux autres. Les plus grands honneurs seront donc pour celui qui fera germer ces vertus dans le cœur de ses concitoyens. [Lois, V, p. 260.)

SOCRATE

Oui, Polus, je prétends que quiconque a de la probité et de la vertu, homme ou femme, est heureux ; et que l'injuste, le méchant est malheui'eux.

Le coupable sera-t-il heureux, si on lui faij justice, et s'il est puni?

POLUS

Point du tout ; au contraire, s'il était dans ce cas, il serait très malheureux.

SOCRATE J

Si le coupable échappe à la punition qu'il mérite, il sera donc heureux, à ton compte?

POLUS

Assurément,

l'amour de l'humanité 261

SOCRATE

Et moi, je pense, Polus, que l'homme injuste et criminel est malheureux en toute manière; mais qu'il l'est encore davantage s'il ne subit aucun châtiment, et si ses crimes demeurent impunis ; et qu'il l'est moins s'il reçoit de la part des hommes et des dieux la juste punition de ses forfaits.

Quiconque châtie à bon droit ne châtie-t-il point justement ?

POLUS

Oui.

SOCRATE

Fait-il en cela une action juste, ou non?

POLUS

Il fait une action juste.

SOCRATE

Ainsi, celui qui '"est châtié, lorsqu'on le punit, souffre une chose juste?

POLUS

Apparemment.

SOCRATE

N'avons-nous pas avoué que tout ce qui est juste est beau ?

POLUS

Sans contredit.

SOCRATE y

Ce que fait la personne qui châtie, et ce que souffre la personne châtiée est donc beau ? i'

POLUS

Oui.

SOCRATE -

Mais ce qui est beau est en même temps bon ; car il est ou agréable ou utile. t

POLUS

Nécessairement.

SOCRATE

Ainsi ce que souffre celui qui est puni, est bon ? J-

POLUS

Il paraît qu'oui.

SOCRATE

Il lui en revient, par conséquent, quelque utilité?

POLUS ^K

Oui.

l'amour de l'humanité 263

Est-ce l'utilité que je conçois, je veux dire, de devenir meilleur, quant à l'âme, s'il est vrai qu'il soit châtié ajuste titre ?

POLUS

Cela est vraisemblable.

SOCRATE

Ainsi celui qui est puni est délivré de la méchanceté qui est en son âme. N'est-il pas délivré par là du plus grand des maux? (Gorglas^ p. 193.)

Page 1