CHAPITRE II
DEVOIRS ENVERS DIEU. — l'hONORER. — LE PRIER i LUI RESSEMBLER
La foi de Socrate se confond avec sa vie : c'est * l'intuition d'une âme qui s'est consacrée au culte du bien, dont l'idée s'identifie pour elle avec l'idée i même de la divinité, source de tout bien parfait. Ce n'est point par les procédés de l'intelligence que ' l'âme parvient à cette foi vivante, c'est par la droi- ', ture du cœur et par l'intégrité de la vie. Aussi \ a Socrate ne discourait pas, comme la plupart, des autres philosophes, sur la nature de l'univers... il prouvait même la folie de ceux qui se livrent à de ' pareilles spéculations. » Pénétré de la grandeur et \ de la sagesse de l'Être suprême, il se jugeait incapable d'en sonder la profondeur et se riait de la ! présomption de ceux qui prétendaient tout expliquer i et se reprochaient leurs mutuelles contradictions.
L'origine spontanée du cosmos et les lois fatales ! des phénomènes célestes étaient à ses yeux une ] science vaine, livrée à toutes les disputes des |
hommes. Il n'estimait que les connaissances essentielles pour rendre l'homme vertueux. C'est en suivant les inspirations de sa conscience qu'il avait compris que « Dieu connaît tout, paroles, actions, pensées secrètes, qu'il est présent partout et qu'il révèle aux hommes tout ce qui est du ressort de l'humanité ». Et c'est en vivant sous le regard de Dieu que Socrate a rendu sa vie pure, qu'il a affranchi son âme de la crainte des hommes et de la servitude des passions. Quelle irrésistible autorité sa parole simple et convaincue emprunte au témoignage vivant par lequel il la sanctionnait sans cesse! Sa foi si sincère, qui lui inspire une soumission si parfaite à la volonté de Dieu, confond les ingrats qui oublient, ainsi qu'Aristodème,le souverain bienfaiteur des hommes et qui excusent leur indifférence en disant que Dieu est trop grand pour avoir besoin de leur culte. Sa fidélité à se conformer aux ordres de Dieu nous montre, mieux que ses éloquentes paroles, comment nous devons honorer l'Être suprême qui ne prend garde au culte extérieur que s'il est l'hommage d'une âme droite. A ceux qui attendent une révélation extraordinaire pour apprendre à servir Dieu et à faire leur devoir, il dit de renoncer aux prétentions de l'orgueil et de l'égoïsme, d'écarter les subterfuges de la paresse et de la lâcheté, de rentrer en eux-mêmes pour écouter dans un silence religieux la voix de la conscience et de regarder autour d'eux les oeuvres qui appellent leurs coura-
geux efforts. Honorer Dieu, c'est, pour Socrate, lui obéir sans réserve, lui laisser le soin de tout ce qui ne dépend pas de notre volonté, et pratiquer sa loi selon notre pouvoir.
Jamais personne n'a vu Socrate ou ne l'a entendu ; rien faire ou rien dire de contraire à la morale ou à ! la religion. Il ne discourait point, comme la plupart ' des autres philosophes, sur la nature de l'univers, ; recherchant l'origine spontanée de ce que les j sophistes appellent cosmos, h quelles lois fatales ] obéissent les phénomènes célestes ; il prouvait même ' la folie de ceux qui se livrent à de pareilles spécu- 1 lations. Et d'abord il examinait s'ils croyaient avoir I assez approfondi les connaissances humaines, pour i aller s'occuper de semblables matières, ou bien si, j néghgeant ce qui est du domaine de l'homme pour! aborder ce qui appartient aux dieux, ils s'imagi- 1 naient agir d'une façon convenable. Il s'étonnait | qu'ils ne vissent pas clairement que ces secrets! sont impénétrables à l'homme, puisque ceux mêmes , qui se piquent d'en parler le mieux sont loin d'être | d'accord les uns a^vec les autres, mais se regardent
mutuellement comme des fous Il discourait sans i
cesse de tout ce qui est de l'homme, examinant ce^ qui est pieux ou impie, ce qui est beau ou honteux, i ce qui est juste ou injuste; ce que c'est que la^ sagesse ou la folie, la valeur ou la lâcheté, l'Étatj ou l'homme d'État, le gouvernement et celui qui | gouverne ; et ainsi des autres choses dont la connaissance, selon lui, est essentielle pour être ver-i tueux, et dont l'ignorance fait mériter le nomd'es-; clave.
Qu'on se soit donc trompé sur ses pensées in*| times, il n'y a rien qui doive étonner de la part dôi
ses juges ; mais ce que tout le monde savait, n'estil pas étonnant que ces mêmes juges s'y soient mépris? Membre du Sénat, il avait prononcé le serment exigé des sénateurs, de juger conformément aux lois. Or, devenu épistate de l'assemblée populaire, et le peuple voulant, contrairement aux lois, condamner à mort collectivement par un seul vote neuf généraux, parmi lesquels Thrasylle et Erasinide, il refusa de faire voter malgré la colère du peuple et les menaces d'un grand nombre de citoyens puissants; mais il aima mieux demeurer fidèle à son serment que de complaire à la multitude en dépit de la justice, et.de se garantir des menaces. C'est qu'il pensait que les dieux ont l'œil sur les actions humaines, mais non pas comme le croient la plupart des hommes. Le vulgaire s'imagine que les dieux savent certaines choses et n'en savent pas certaines autres ; Socrate croyait que les dieux connaissent tout, paroles, actions, pensées secrètes, qu'ils sont présents partout, et qu'ils révèlent aux hommes tout ce qui est du ressort de l'humanité.
Je m'étonne donc que les Athéniens aient pu croire que Socrate avait sur les dieux des opinions extravagantes, lui qui n'a jamais rien dit, jamais rien fait d'impie, lui dont les paroles et les actions ont toujours été telles qu'elles feraient considérer celui qui parlerait et agirait de la même manière comme le plus pieux des hommes. (Xénophon, Mémoires sur Socnile, traduction Talbot, i, p. 3.)
Il avait appris qu'Aristodème n'offrait aux dieux ni sacrifices, ni prières, qu'il n'avait point recours à la divination, qu'il raillait môme ceux qui observaient ces pratiques. « Dis-moi, Aristodème, lui demanda-t-il, y a-t-il des hommes que tu admires pour leur habileté ? — Oui certes. — Dis-nous donc
leurs noms. — Dans la poésie épique j'admire sur- [ tout Homère, dans le dithyrambe Mélanippide, dans \ la tragédie Sophocle, dans* la statuaire Polyclète, , dans la peinture Zeuxis. — Quels sont à tes yeux les i plus dignes d'admiration, de ceux qui créent des | images sans raison et sans mouvement ou bien des \ êtres intelligents et animés ? — Avant tout, par | Jupiter, ceux qui créent des êtres animés, si cepen- ' dant ces êtres ne sont pas l'œuvre du hasard, mais j d'une intelligence. — Mais entre les œuvres dont j la destination n'est pas manifeste et celles dont \ l'utilité est incontestable, lesquelles considères-tu j comme un produit du hasard ou bien d'une intelligence ? — Il est juste de dire que celles qui ont un ; but d'utilité sont le produit d'une intelhgence. — Ne te semble-t-il donc pas que celui qui, dès l'origine, a | fait les hommes, leur a donné dans une vue d'utilité i chacun des organes au moyen desquels ils éprou- |
vent des sensations Tous ces ouvrages d'une si '<
haute prévoyance, doutes-tu si tu dois les attribuer '\ au hasard ou à une intelligence? — Non, par Jupi- '■ ter, mais quand on y regarde, cela ressemble par- j faitement à l'œuvre de quelque ouvrier ,!sage et ami '
des êtres qui respirent. — Maintenant crois-tu
que tu sois un être pourvu de quelque intelligence ' et qu'ailleurs il n'y ait rien d'intelligent, et cela quand tu sais que tu n'as dans ton corps qu'une parcelle de la vaste étendue de la terre, une goutte j de la masse des eaux, et que sur l'immense quan- i tité des éléments quelques faibles parties ont servi | à organiser ton corps ? Penses-tu que toi seul au- * rais eu le bonheur de ravir une intelligence qui, ] par suite, n'est nulle part ailleurs, et que ces êtres j infinis, par rapport à toi, en nombre et en grandeur seraient maintenus en ordre par une force inintelligente?— Je le nie, par Jupiter! car je n'en vois
pas les maîtres comme je vois les artisans des œuvres qui se font ici-bas. — Tu ne vois pas non plus ton âme qui est la maîtresse de ton corps, de sorte que tu pourrais dire, par la même raison, que tu ne fais rien avec intelligence, mais tout au hasard. » {Mémoires, i, p. 21.)
Aristodème : « Certes, Socrate, je ne méprise point la divinité, mais je la crois trop grande pour avoir besoin de mon culte. — Cependant, dit Socrate, plus l'être qui veut bien agréer tes hommages est grand, plus tu dois l'honorer. — Sache-le bien, si je croyais que les dieux ont quelque souci des hommes, je ne les négligerais point. — Comment! tu ne crois pas qu'ils en aient souci, eux qui tout d'abord ont accordé à l'homme, seul de tous les animaux, la faculté de se tenir debout? Or, cette attitude lui permet de porter plus loin sa vue, de mieux contempler les objets qui sont au-dessus de lui et d'être moins exposé aux dangers. Ils ont placé en haut les yeux, les oreilles, la bouche ; et, tandis qu'ils donnaient aux autres animaux attachés au sol des pieds qui leur permissent seulement de changer de place, ils ont déplus accordé à l'homme des mains, à l'aide desquelles nous accomplissons la plupart des actes qui nous rendent plus heureux que les animaux. Tous les autres êtres ont une langue ; celle de l'homme est la seule qui soit faite de manière à ce qu'en touchant les diverses parties de la bouche, elle articule des sons et communique aux autres tout ce que nous voulons exprimer. Il n'a donc pas suffi à la divinité de s'occuper du corps de l'homme, mais, ce qui est le point capital, elle a mis en lui l'dme la plus parfaite. En effet, quel est l'autre animal dont l'âme soit capable de recon-
'1^ LA MORALE DE SOCRATÉ j
naître l'existence de ces dieux qui ont ordonné cet ' ensemble de corps immenses et splendides ? Quelle autre espèce, sauf les hommes, rend un culte aux: dieux ? Quelle autre âme que celle de l'homme est i plus en état de se prémunir contre la faim, la soif, î le froid, le chaud, de guérir les maladies, de déve- j lopper la force par l'exercice, de travailler pour ! acquérir la science, de se rappeler ce qu'elle a vu, i entendu ou appris ? N'est-il pas évident pour toi j qu'entre les autres animaux les hommes vivent j comme les dieux, supérieurs par la nature de leur^ corps et de leur âme? Avec le corps d'un bœuf et. l'intelligence d'un homme, il serait impossible d'exé- ' cuter ce que l'on voudrait, à ce point que les êtres pourvus de mains, mais dénués d'intelligence, n'en ' sont pas plus avancés : et toi, qui as reçu ces deux; avantages si précieux, tu ne crois pas que les dieux ; s'occupent de toi ? Que faudra-t-il donc qu'ils fassent pour t'en convaincre ? — Qu'ils m'envoient, ' comme tu dis qu'ils t'en envoient à toi-même, des ! avis sur ce que je dois faire ou ne point faire. — î Mais quand ils parlent aux Athéniens qui les inter- : rogent au moyen de la divination, crois-tu qu'ils ne te parlent pas aussi ? Et de même, lorsque pari des prodiges ils manifestent leur volonté aux Grecs, ; à tous les hommes, es-tu le seul qu'ils aient choisi pour te laisser dans l'oubli ? Penses-tu que les dieux [ auraient mis dans les hommes cette croyance qu'ils | sont capables de faire le bien et le mal, s'ils n'enj avaient le pouvoir, et que les hommes, trompés par eux depuis tant de siècles, ne s'en seraient point aper- ; eus? Ne vois-tu pas que les établissements humainsles plus antiques et les plus sages, les États et les: nations, sont aussi les plus religieux, que les époques les plus éclairées sont celles de la plus grande; piété? Apprends, mon bon, que ton âme, enfermée
dans ton corps, le gouverne comme il lui plait. Il faut donc croire que rintelligence qui réside dans l'univers dispose tout à son gré. Quoi ! ta vue peut s'étendre à plusieurs stades, et l'œil de la divinité ne peut tout embrasser à la fois ! Ton âme peut en même temps s'occuper de ce qui se passe ici, et en Egypte, et en Sicile, et l'intelligence de la divinité n'est pas capable de songer à tout dans un seul instant ! Certes, si, en obligeant les hommes, tu reconnais ceux qui veulent aussi t'obliger ; si, en leur rendant service, tu vois ceux qui sont prêts à te payer de retour; si, en délibérant avec eux, tu distingues ceux qui sont doués de prudence ; de même, si en rendant hommage aux dieux, tu essayes de voir jusqu'à quel point ils veulent bien éclairer les hommes sur ce qui est caché, tu connaîtras quelle est la nature et la grandeur de cette divinité, qui peut à la fois tout voir, tout entendre, être présente partout, et prendre soin de tout ce qui existe. En parlant ainsi, Socrate me semblait apprendre à ses disciples à s'abstenir de toute action impie, injuste et honteuse, non seulement en présence des hommes, mais encore dans la solitude, puisqu'ils seraient convaincus que rien de ce qu'ils pourraient faire n'échapperait aux dieux. (Id., Mémoires, i, p. 23..)
L'âme humaine , plus que tout ce qui est de l'homme, participe de la divinité ; elle règne en nous, c'est incontestable, mais on ne la voit point. En réfléchissant à tout cela, on ne doit point mépriser les forces invisibles, mais, par leurs effets, reconnaître leur puissance et honorer la divinité. — Jamais, Socrate, reprit Euthydème, je ne serai coupable de la moindre négligence envers elle, j'en
suis certain ; mais je me décourage en songeant que
jamais aucun homme ne peut rendre assez de grâces ;
aux dieux pour tant de bienfaits. — Ne te décourage \
point, Euthydème ; tu vois que le Dieu de Delphes i répond à celui qui lui demande d'être agréable aux
dieux : e Suis la loi de ton pays. » Or, la loi com- i mande partout que chacua honore les dieux suivant
son pouvoir. Peut-il donc être un culte plus élevé î
etplus pieux que celui qu'ils prescrivent eux-mêmes? ;
Mais il ne faut rien négliger de ce qu'on peut faire; ,
car, en agissant ainsi, il est clair qu'on ne les i
honore pas. On doit donc ne rien omettre pour hono- :
rer les dieux suivant son pouvoir, avoir confiance i
en eux et en espérer les plus grands bienfaits : ce •
serait folie, en effet, d'attendre plus de tout autre .
que de ceux qui ont le plus de puissance pour nous j
servir, et de ne point espérer davantage, si nous \
essayons de leur plaire; or, comment peut-on mieux !
leur plaire qu'en leur obéissant sans réserve ? » '
C'est par de tels conseils, autant que par les exem- i
pies, que Socrate rendait ceux qui le fréquentaient ;
et plus pieux et plus sages. (Mémoires, iv, p. 118.) i
Celui qui est vraiment homme ne doit point souhaiter de vivre, si longtemps que l'on suppose, ni témoigner de l'attachement pour la vie ; mais laissant à Dieu le soin de tout cela, et ajoutant foi à ce que disent les femmes, que personne n'a jamais échappé à la destinée, il faut voir après cela de quelle manière on s'y prendra pour passer le mieux qu'il est possible le temps qu'on a à vivre. [Gorgias, p. 296.)
PIKÏE DE SOCRATE
Socrate soumet toute sa vie au Dieu sage et bon, à l'être parfait qu'il essaie de servir en pratiquant la justice. Il n'entreprend rien sans implorer le secours de Dieu : il l'invoque avant de parler, afin qu'il lui inspire l'esprit de sagesse qui donne de l'autorité et de l'efficacité à la parole. Il le consulte sur chaque acte qu'il va faire pour lui-même et pour autrui. Et au moment suprême qui doit terminer sa vie si noblement remplie, il demande à Dieu « de bénir son voyage et de le rendre heureux». Aussi, nous dit Platon, « après cela, il porta la coupe à ses lèvres, et la but avec une tranquillité et une douceur merveilleuses ». Tel Socrate a vécu, tel il mourut. Le secret de sa force, c'est l'inspiration divine. Pourquoi recourir à toutes sortes de subtiles interprétations pour rendre raison du « démon de Socrate », de cette voix intérieure dont il écoute religieusement tous les avertissements ? La sagesse de Socrate est-elle moins admirable, sa vertu estelle moins touchante pour avoir été puisée à la source de « toute grâce excellente et tout don parfait « ? Qui oserait prétendre que Socrate est moins grand parce qu'il ne cherche pas sa force en luimême, et qu'il rend humblement hommage à Dieu de tout le bien qu'il lui est donné d'accomplir ? Cette foi si sincère, cette piété si simple et si candide
n est-elle pas la marque de la vraie grandeur, en même temps que le charme invincible et doux qui soumet les cœurs à l'empire de la vertu ? C'est grâce à cette sublime simplicité que le génie de Socrate est accessible à tous et que toutes les âmes qui aspirent à Dieu, comme au souverain bien, peuvent s'inspirer de son exemple, et rendre témoignage de la puissance de Dieu qui se manifeste dans la faiblesse humaine.
Les enseignements de Socrate sur la prière touchent au plus haut spiritualisme chrétien. Il ne veut pas [que l'homme se serve de la prière pour exposer à Dieu tous ses désirs égoïstes ; et il cherche à nous mettre en garde contre toutes les prières insensées et coupables, en nous rappelant que * la prière exige beaucoup de prudence, de peur que, sans le savoir, on ne demande aux dieux de grands maux, en croyant leur demander des biens ». Nous avons déjà dit ailleurs que nous ne pensons pas que la sagesse infinie de Dieu puisse se laisser fléchir par des prières contraires au vrai bien de l'homme ; mais l'homme lui-même fait tort à son âme en présentant à Dieu des requêtes qui fortifient ses mauvaises convoitises. Xénophon nous rapporte que Socrate « demandait simplement aux dieux de lui accorder les biens, persuadé que les dieux savent parfaitement quels sont les biens ». Ainsi priait-il dans un esprit de soumission parfaite, inspirée par la confiance dans la sagesse et la bonté infinie, conformément à cette prière qu'Homère a enseignée
DEVOIRS ENVERS DIKU 31
aux hommes : « Puissant Jupiter, donne-nous les biens, soit que nous les demandions, soit que nous ne les demandions pas, et éloigne de nous les maux, quand môme nous te les demanderions. » Cette prière que Socrate trouve <^ belle et sûre », diffère-t-elle beaucoup de celle-ci : « Ta volonté soit faite et non la mienne ! »
Mais c'est surtout contre le culte hypocrite que Socrate s'élève avec le plus de force, dans le passage où il nous parle des Lacédémoniens qui « demandent chaque jour aux dieux de leur donner l'honnête avec Tutile, tandis que tous les autres Grecs, soit en offrant aux dieux des taureaux dont les cornes sont dorées, soit en leur consacrant de riches offrandes, demandent dans leurs prières tout ce que leur suggèrent leurs passions... Mais les dieux qui entendent leurs blasphèmes n'agréent point leurs processions, ni leurs sacrifices somptueux y>. On croirait entendre Esaïe disant aux Israélites de la part de Dieu : c Qu'ai-je à faire de la multitude de vos sacrifices?... Lavez-vous ; nettoyez-vous ; ôtez de devant mes yeux la malice de vos actions. Cessez de mal faire, apprenez à bien faire. » Et même Jésus-Christ, reprochant aux pharisiens de s'approcher de Dieu des lèvres tandis que leur cœur est éloigné de lui ! Le sentiment profond de la sainteté de Dieu inspire à Socrate de véhémentes paroles contre l'hypocrisie : « Il n'est pas dans la nature des dieux de se laisser corrompre par des présents comme un avide usurier.
Ce serait une chose étrange que les dieux eussent
plus égard à nos dons et à nos sacrifices qu'à notre i âme, pour distinguer ceux qui sont saints et justes. ! Mais non, ils ont égard, selon moi, bien plus à l'âme i qu'aux processions et aux sacrifices somptueux. » | Il n'est pas possible de faire mieux sentir que Dieu | regarde au cœur, et que c'est par la droiture de l'âme i et la pureté des intentions que nous pouvons l'hono- ; rer. Q'est dire en d'autres mots que « Dieu n'exauce i pas le méchant, mais qu'en tout pays et en toute con- : dition, celui qui fait sa volonté lui est agréable » .
Tu seras étonné de voir que c'est pour tous les hommes une absolue nécessité de vivre, nécessité invariable pour ceux-là mêmes à qui la mort serait meilleure que la vie ; tu regarderas aussi comme une chose bien étonnante qu'il ne soit pas permis à ceux pour qui la mort est préférable à la vie de se procurer ce bien par eux-mêmes, et qu'ils soient obligés d'attendre un autre libérateur.
Cette opinion peut paraître déraisonnable, mais elle n'est peut-être pas sans raison. Ce discours qu'on nous tient dans les mystères, que nous autres hommes nous sommes ici comme dans un poste que nous ne devons jamais quitter sans permission, est peut-être trop difficile pour nous, et passe notre portée. Mais rien ne me parait mieux dit que ceci : Que les dieux ont soin des hommes, et que les hommes sont une des possessions des dieux.
Toi-même, si l'un de tes esclaves se tuait luimême sans ton ordre, ne te mettrais-tu pas en colère contre lui, et ne le punirais-tu pas rigoureusement, si tu le pouvais ?
Par la même raison, il est juste de soutenir qu'on no peut se tuer, et qu'il faut attendre que Dieu nous envoie un ordre formel de sortir de la vie, comme celui qu'il m'envoie aujourd'hui. (Phëdouy p. 18.)
SOCRATE
C'est avec magnificence que vous allez me rendre
; les discours dont je vous ai régalés^ A toi donc,
I Timée, de prendre la parole, après avoir toutefois,
comme il convient, invoqué les dieux selon l'usage.