LE PARDON
Si l'on est bien convaincu que le méchant est digne de pitié, parce qu'il fait tort à son âme, on trouve dans cette conviction même la force de pardonner tout le mal qu'il fait et de surmonter le désir le lavengeancepourles injustices dont nous sommes iirectement Tobjet. Il est facile de prêcher aux lutres la clémence et la mansuétude ; mais quand nous sommes sous le coup d'une offense personnelle, 3t que nous sentons notre âme soulevée par l'indignation et la colère, il nous semble qu'il serait juste ie rendre l'offense, et l'idée seule de la joie de la v^engeance satisfaite nous transporte. C'est alors qu'il faut une conviction bien forte du malheur des méchants, et plus encore une pitié bien sincère pour ceux ([ue la passion aveugle au point de leur faire négliger leurs plus chers intérêts. Et même
cette compassion ne serait pas assez puissante pour triompher de nos ressentiments, si notre âme 1 n'avait l'habitude de se posséder par la patience et \ Je respect de sa dignité. Mais Socrate nous exhorte, : non seulement à pardonner et à supporter les fautes d'autrui; il nous invite encore à faire un i retour sur nous-mêmes pour savoir si nous n'avons :i pas été pour nos semblables une occasion de chute j par notre mauvais exemple ou notre négligence. A:j un maître qui a rudement maltraité son valet gour- .\ mand et paresseux, Socrate dit : « As-tu déjà exa- |j miné qui mérite le plus de coups, de toi ou de ton tl esclave. « Nous avons tous charge d'âme : chacun i] de nous est, en quelque sorte, le gardien de son ^j frère. Et lequel d'entre nous est parfaitement sûr j de n'avoir jamais été pour les autres un sujet de j scandale? Le support et le pardon sont donc pour chacun un devoir de justice.
SOCRATE
Est-il juste, comme le croit le peuple, de rendre le mal pour le mal, ou cela est-il injuste ? «
CRITON
Très injuste.
SOCRA.TE l
Il est doQC vrai qu'il n'y a point de différence
entre faire le mal et être injuste ? ^
l'amour de l'humanité 275
CRITON
' Je l'avoue.
SOCRATE
Il ne faut donc jamais faire d'injustice, ni rendre je mal pour le mal, quelque chose qu'on nous ait lit; mais prends bien garde, Criton, qu'en m'aouant cela tu ne parles contre ton sentiment ; car 3 sais très bien qu'il y a peu de personnes qui en Dmbent d'accord. Or, il est impossible que ceux [ui ne sont pas là-dessus d'un même sentiment "accordent jamais bien ensemble. Il arrive au conraire qu'en méprisant les opinions les uns des utres, ils se méprisent tous également. Examinons onc bien si tu es du même avis que moi, et si tu dmets ce principe, que nous ne devons jamais iire d'injustice, quand même on nous en aurait fait, i repousser le mal par le mal. Pour moi, je n'en ai imaiseu,et n'en auraijamais d'autre. (Criton, p. 118 tll9.)
Quelqu'un, un jour, était en colère d'avoir salué ne personne qui ne lui avait pas rendu son salut : C'est vraiment chose risible, dit Socrate, que tu e te fâches pas quand tu as rencontré un malade, t que la rencontre d'un esprit grossier te fasse utant de peine. » (Mémoires, III, p. 99.)
Un certain maître avait rudement maltraité un alet ; Socrate lui en demande la raison : C'est le •lus gourmand et le plus paresseux des êtres ; il l'aime que l'argent et la fainéantise. — As-tu déjà
examiné qui mérite le plus de coups, de toi ou de j ton esclave? [Id., p. 100.) i