DOUCEUR ET FERMETE
La douceur n'est efficace que là où elle est, non le mouvement instinctif de la nature, mais le fruit de la raison et de la volonté. Elle perd la plus grande partie de son influence si l'enfant ne sent pas que le maître indulgent et tendre peut se montrer ferme à l'occasion. Les meilleures natures peuvent avoir leurs résistances et leurs révoltes. « De tous les animaux, dit Socrate, l'enfant est le plus difficile à conduire, et d'autant plus rusé, plus reveche, plus disposé à regimber, qu'il porte en soi un germe de raison qui n'est pas encore développé. C'est pourquoi il est nécessaire de l'assujettir et de le tenir en bride de plus d'une manière ». Il faut que le maître ait le courage de le châtier quand le devoir le commande ; mais qu'il le fasse avec tristesse comme se châtiant plus encore lui-même, et sans irritation ni colère, ainsi qu'il convient à une àme libre de se conduire à l'égard de celle qu'elle veut former pour la liberté.
La douceur du maître n'étant que Teffet d'une force plus grande, elle ne risque pas de dégénérer en faible complaisance pour les goûts et les peu-
chants de son élève. Il l'amollirait et le rendrait incapable de supporter dignement la vie si. par une tendresse excessive, il avait la préoccupation constante de lui procurer du plaisir et de lui épargner la douleur. « Mon sentiment, dit Socrate, est que, pour bien vivre, il ne faut point courir après le plaisir, ni mettre tous ses soins à éviter la douleur; mais embrasser un certain milieu que j'appelle du nom d'état paisible. »
Mais on n'arrive à cette équanimité parfaite qu'après avoir lutté et souffert pour maîtriser son âme. Socrate lui-même estime que c'est la perfection, puisqu'il ajoute : « Nous nous accordons tous, avec raison, sur la foi des oracles, à faire de cet état le partage de la divinité. C'est à cet état que doit aspirer, selon moi, quiconque veut acquérir quelque trait de ressemblance avec les dieux. » On n'arrive à la paix que par la victoire, c'est-à-dire le combat. Et ce serait mal aimer l'âme que de prétendre lui épargner cette lutte glorieuse qui doit l'amener à sa royauté divine. Douceur et fermeté, telle est donc la devise de l'éducateur. On pourrait y ajouter constance, si l'idée de constance n'était pas renfermée dans celle de fermeté. L'éducateur peut changer de procédés selon la diversité des natures qu'il dirige ; mais ses principes doivent être invariablement fondés sur la raison et la liberté.
De tous les animaux, l'enfant est le plus difficile à conduire, et d'autant plus rusé, plus revêche, plus
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disposé à rei[,nmber, qu'il porte en soi un germe de raison qui n'est pas encore développé. C'est pourquoi il est nécessaire de l'assujettir et de le tenir en bride de plus d'une manière : premièrement, en lui donnant un gouverneur pour régir son enfance au sortir des mains de sa mère et des femmes ; puis, par le moyen des maitres et des sciences convenables à sa condition. De plus, tout homme de condition libre sera autorisé à châtier, comme il ferait un esclave, et l'enfant et le gouverneur et le maitre qu'il aura surpris en faute. S'il ne les punit pas comme ils le méritent, que sa négligence soit pour lui le plus grand sujet d'opprobre ; et que celui d'entre les gardiens des lois qui préside à l'éducation de la jeunesse remarque soigneusement ceux qui, dans l'occasion, négligeraient de corriger les personnes dont on vient de parler, ou n'useraient pas des corrections convenables, .(Lois, VII, p. 44.)
Mon sentiment est que, pour bien vivre, il ne faut point courir après le plaisir, ni mettre tous ses soins à éviter la douleur ; mais embrasser un certain milieu, que j'appelle du nom d'état paisible. Nous nous accordons tous, avec raison, sur la foi des oracles, à faire de cet état le partage de la diviaité. C'est à cet état que doit aspirer, selon moi, quiconque veut acquérir quelque trait de ressemiblance avec les dieux. Par conséquent il ne faut pas nous livrer à une recherche trop empressée du plaisir, d'autant plus que nous ne serons jamais tout à fait exempts de douleur ; ni souffrir que qui que ce soit, homme ou femme, jeune ou vieux, soit lans cette disposition, et moins encore que tout s^utre, autant qu'il dépendra de nous, l'enfant qui ne
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fait que de naître, parce qu'à cet âge le caractère i se forme principalement sous l'influence de l'habi- ; tude. j
A trois ans, à quatre, à cinq, et même jusqu'à six ans, les amusements sont nécessaires aux enfants; et dès ce moment il faut les guérir de la mollesse, en les corrigeant, sans leur infliger néanmoins aucun châtiment ignominieux : et ce que nous disions des esclaves, qu'il ne fallait point mêler à leur égard l'insulte à la correction, pour ne pas leur donner sujet de s'irriter, ni d'un autre côté les laisser devenir insolents par le défaut de punition, je le dis par rapport aux enfants de condition libre.
On a ignoré jusqu'ici dans tous les États que la» stabilité et la mobilité des lois dépendent des jeux plus que de tout le reste ; que lorsqu'il y a de la règle dans les jeux, lorsque les mêmes enfants ont partout, en tout temps, à l'égard des mêmes objets et de la même manière, les mêmes amusements, il n'est point à craindre qu'il arrive jamais aucune innovation dans les lois qui ont un objet sérieux ; qu'au contraire, si rien n'est stable dans les jeux, si on y introduit sans cesse des nouveautés, si l'on passe continuellement d'un changement à l'autre, si les jeunes gens ne se plaisent pas toujours aux mêmes choses, et n'ont point de règle uniforme et invariable touchant ce qu'ils appellent décent ou indécent dans les ajustements du corps et dans les choses qui sont à leur usage ; si Ton rend parmi eux des honneurs extraordinaires à quiconque • invente en ce genre quelque chose de nouveau, > introduit des parures, des couleurs, des modes différentes des habitudes établies, nous pouvons assurer, sans crainte de nous tromper, qu'il n'est rien de plus funeste à un État que de pareils changements. En effet, ils conduisent imperceptiblement
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la jeunesse à prendre d'autres mœurs, à mépriser ce qui est ancien, à faire cas de ce qui est nouveau. Or, je le répète, lorsque dans une ville on en est venu jusqu'à penser et parler de la sorte, c'est le plus grand mal qui lui puisse arriver. (Lois^ livre VII, p, 11.)
Socrate nous dit, dans un passage déjà cité, que le bon maître est « celui dont la vue fait naître une émulation générale » qu'il appelle « un combat de vertu ». Mais s'il fait briller aux yeux de ses élèves une autre récompense que le prix de la vertu auquel toutes les âmes peuvent atteindre, c'est-àdire la liberté et la sérénité d'une âme parfaite, il excite toutes les mauvaises passions, l'ambition, l'orgueil, la jalousie, l'envie et la haine, car ce n'est plus la vertu qu'ils poursuivent, c'est une distinction plus ou moins matérielle qui devient l'objet de rivalités malsaines. C'est ainsi que le maître ravale la dignité de l'âme, et détruit dans son principe la noble émulation qui doit formera l'État des citoyens vertueux.
La louange est encore un moyen d'éducation dont il faut user avec une sage discrétion. Aussi Socrate ne l'autorise-t-il sans réserve qu'à l'égard des morts : alors elle est à la fois un devoir, un pieux
hommage rendu « à la mémoire des citoyens qui se sont signalés par leur vertu, » et une exhortation indirecte aux vivants pour les encourager à suivre de si grands exemples. « A l'égard des vivants, dit Socrate, il y a toujours du risque à les louer et à les chanter, jusqu'à ce qu'ayant parcouru toute la carrière, ils aient terminé leur vie par une belle fin. » En effet, la louange exalte l'amour-propre, et risque souvent d'arrêter les progrès de l'âme. D'ailleurs ceux qui aiment sincèrement le bien, ne cherchent pas la sanction de leurs efforts dans la louange, mais dans le jugement de leur conscience.
Qu'il y ait entre tous les citoyens un combat de vertu, mais sans jalousie. La gloire d'un État est d'avoir des habitants qui disputent de toutes leurs forces le prix de la vertu, mais qui n'usent d'aucune mauvaise pratique pour empêcher les autres d'atteindre au même but. Au contraire, l'envieux, qui compte moins sur ses efforts que sur les obstacles qu'il oppose aux efforts de ses concurrents, a luimême moins d'ardeur vers la véritable vertu, et jette ses rivaux dans le découragement parles censures injustes dont il les environne ; et privant ainsi l'État, ralentissant ainsi la noble émulation de ses concitoyens pour la vertu, il ravale autant qu'il est en lui l'honneur de sa patrie. (Lois^ V, p. 260.)
Il est convenable d'honorer par des chants la mémoire des citoyens qui sont parvenus au terme de la vie après s'être signalés, selon l'âme ou selon
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le corps, par des actions belles et difficiles, et après avoir été fidèles observateurs des lois.
A l'égard des vivants, il y a toujours du risque à les louer et à les chanter, jusqu'à ce qu'ayant parcouru toute la carrière, ils aient terminé leur vie par une belle fin. Tout ceci sera commun aux personnes de l'un et de l'autre sexe qui se sont distinguées par leur vertu. (Lois, VII, p. 31.)