L EXEMPLE
L'exemple est un des plus puissants moyens d'action dans l'éducation de soi et celle d'autrui. Même dans la fiction poétique, les actes d'héroïsme, les nobles sentiments mis enjeu agissent sur l'âme peut-être plus que les faits réels que nous raconte l'historien. Nous admirons ceux-ci, mais ils semblent plus éloignés de nous, et nous associons difficilement à lotre propre histoire les actes des grands hommes DU des héros qui ont exercé de l'influence sur les ifîaires publiques. Tandis que les caractères présentés par les poètes qui nous initient à la vie ntime de leurs personnages et nous montrent les îonflits entre les sentiments opposés ou la lutte mtre la passion et le devoir, ramènent notre pensée 5ur ce qui se passe dans notre âme et donnent souvent lieu à des applications plus ou moins directes ît salutaires. L'imagination émue par la fiction DOétique, si elle est à la fois élevée et humaine, agit
sur le sentiment, surtout dans la jeunesse, et exalte ! les plus nobles passions de l'âme. L'histoire abonde i en traits de courage et d'empire sur soi, mais tous ! ces récits ne nous émeuvent pas autant qu'Homère : lorsqu'il nous dit : « Ulysse se frappa la poitrine | et dit à son âme ces mots : Tiens ferme, mon âme; 1 tu as supporté de plus grands maux. » Le plus faible i et le plus obscur d'entre nous se rappelle aussitôt | ce qui s'est passé dans sa propre âme lorsque, j sous le coup d'une épreuve douloureuse, sur le * point d'en être accablé, il s'est relevé avec force | par le souvenir d'autres épreuves déjà surmontées. I Grâce au poète, si profond psychologue, si humain I et si vrai, le héros est rapproché de nous et prêche ; d'exemple au plus infime d'entre nous pour nous ] enseigner, avec le courage, indispensable dans i toutes les circonstances de la vie, la tempérance, 1 la sainteté, la grandeur d'âme et les autres vertus; j Quand nous avons sous les yeux la manifesta^» i tion vivante de tout ce qu'il y a de beau et de grand I dans l'âme humaine, 'notre imagination peut n'eu i être pas frappée, puisque la vraie grandeur est i simple et qu'elle dédaigne les apparences. Mali ;i notre conscience est touchée dans ce qu'elle a de i plus intime et de plus profond; et nous reconnais- j sons dans celui qui nous présente un caractère i d'une unité si belle et si parfaite, la personnifica- : tion même du bien, le maitre parfait dans l'art de'; la vertu. Aussi chacun de nous a éprouvé, en pré-"ij sence d'une noble individuahté, ce que ressent :i
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Lâchés à l'égard de Socrate : « Quand j'écoute, ditil, un homme qui parle bien de la vertu ou de la science, et que c'est un véritable homme, digne des propos qu'il tient, j'en suis charmé, et c'est pour moi une volupté inexprimable de voir que ses actions et ses paroles sont parfaitement d'accord : il me semble que c'est là le seul musicien qui rende une harmonie parfaite, non pas avec une lyre ou avec d'autres instruments, mais avec le ton de sa vie même ; car toutes ses actions s'accordent avec toutes ses paroles. »
Mais Alcibiade, dans le complet et si frappant portrait qu'il nous fait de Socrate, nous donne encore bien mieux l'idée de l'impression profonde, produite sur son âme par la parole et la vie de son maître vénéré : « Quand je l'entends, dit-il, le cœur me bat avec plus de violence qu'aux corybantes : ses paroles mefontVerser des larmes, et je vois un grand nombre d'auditeurs éprouver les mêmes émotions. » Il compare cette éloquence de la vie avec celle des plus grands orateurs, et il ajoute : a Ils ne m'ont fait éprouver rien de semblable. Mon âme n'était point troublée, elle ne s'indignait point contre elle-même de son esclavage. Mais en écoutant ce Marsyas la vie que je mène m'a souvent paru insupportable.
a ...C'est un homme qui me force de convenir que, manquant moi-même de bien des choses, je néglige mes propres affaires pour m'occuper de celles des Athéniens... Il réveille en moi un sentiment dont
on ne me croirait guère susceptible, c'est celui de la honte : oui, Socrate, seul, me fait rougir, car j'ai la conscience de ne pouvoir rien opposer à ses con-' seils ; et pourtant, après l'avoir quitté, je ne me sens pas la force de renoncer à la faveur popu-| laire. » On pourra m'objecter que si l'influence de Socrate était assez puissante pour faire rougir Alcibiade, elle ne pouvait cependant pas produire'en lui un changement de vie. C'est que l'âme faible j de cet ambitieux, si digne de sympathie par ses' grandes qualités, était entièrement asservie à sa passion dominante et qu'il n'aimait pas assez le bien pour trouver dans cet amour la force de s'affranchir de ses passions. Il aimait sincèrement Socrate, celui qui a dit : « Quand il parle sérieusement et qu'il s'ouvre enfin, je ne sais si d'autres ont vu les beautés qu'il renferme ; je les ai vues, moi, et je les ai trouvées si divines, si précieuses,; si grandes et si ravissantes, qu'il m'a para impos sible de résister à Socrate. » Cet enthousiasme s sincère et si profond nous remplit de compassio pour l'âme partagée qui, toute sa vie,aété tourmen tée par le désir de suivre Socrate et le remords d'un conduite si indigne de lui. Il nous peint lui-mêm ces combats perpétuels entre les deux natures,' quand il dit : « Je le fuis et je l'évite ; mais quand je J; le revois, je rougis à ses yeux d'avoir démenti mes |: paroles par ma conduite, et souvent j'aimerais', mieux, je crois, qu'il n'existât pas : et cependant, si cela arrivait, je sais bien que je serais plus mal-
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heureux encore ; de sorte que je ne sais comment faire avec cet homme. » Ce triste exemple de la faiblesse humaine ne prouve rien contre l'influence de Socrate, il la confirme plutôt, puisque Alcibiade avoue lui-môme que Socrate est le seul qui réveille en lui un sentiment qu'il croyait éteint, la honte. Loin de nous faire douter de la puissance des grands exemples, la vie d'Alcibiade nous fait déplorer qu'une âme si richement douée ne se soit pas entièrement soumise à l'autorité d'un tel maitre. D'autres ont parlé d'une manière naïve et pittoresque de l'impression produite sur eux par la parole de Socrate. Ménon, troublé et interdit, parce que toute sa confiance en sa sagesse propre s'est évanouie en présence de Socrate, le compare à une torpille qui cause de l'engourdissement à tous ceux qui l'approchent et la touchent ; et le maître, loin de s'irriter, lui répond : « Si la torpille étant elle-même engourdie jette les autres dans l'engourdissement, je lui ressemble ; sinon, je ne lui ressemble pas. Car, si je fais naître des doutes dans Tesprit des autres, ce n'est pas que j'en sache plus qu'eux, je doute au contraire plus que personne, et c'est ainsi que je fais douter les autres. » Cette humilité si sincère et si simple dans son expression, est un des traits les plus caractéristiques de Socrate. Aussi sa parole si convaincue et si pénétrante jette-t-elle dans le doute les âmes les plus infatuées. Sous une apparence commune qui, souvent même, touche à la trivialité, il présente « les
plus divins enseignements, les plus nobles images de la vertu, en un mot, tout ce que doit avoir devant les yeux quiconque veut devenir un homme de bien. » Tel est encore le jugement d'Alcibiade qui peut dire à bon droit à la plupart de ses con- i temporains : « Sachez bien qu'aucun de vous ne connaît Socrate. « Il nous le présente, dans toutes les circonstances, toujours égal à lui-même, tel que doit être une âme libre, élevé au-dessus de tout ce qui n'a que l'apparence, inébranlable dans la tentation, calme et intrépide dans le péril, détaché des distinctions et des honneurs conférés par les hommes, désintéressé et plein de bonté pour tous.^
Lorsque Homère nous peint ses héros, parlani et agissant avec une âme invincible, c'est alors qu'ilfaut admirer et l'écouter, quand, par exemple, i| dit :
Ulysse se frappa la poitrine, et dit à son âme ces mots : Tiens ferme, mon âme; tu as supporté de plus grands maux. [République^ livre III, p. 149.)
S'ils imitent quelque chose, que ce soit de bonne ''; heure ce qui peut les conduire à leur fin, c'est-à-^ dire le courage, la tempérance, la sainteté, lagran-| deur d'âme et les autres vertus ; mais qu'ils n'imitent | rien de bas et de honteux, de peur qu'ils ne devien-| nent tels que ce qu'ils imitent. N'as-tu pas remarqué | que l'imitation, lorsqu'on en contracte l'habitude J dès la jeunesse, passe dans les mœurs, qu'ellej devient une seconde nature, et qu'on prend peu à
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3611 le ton, les gestes et le caractère de ceux que .'on contrefait. {Ici., p. 157.)
Veux-tu jeter les yeux sur la tempérance des Lacédémoniens, sur leur modestie, leur facilité, leur douceur, leur magnanimité, l'égalité de leur esprit dans tous les accidents de la vie, sur leur i^aleur, sur leur fermeté, sur leur patience dans les travaux, sur leur noble émulation, et sur l'amour qu'ils ont pour la gloire, dans toutes ces grandes qualités tu ne te trouves qu'un enfant auprès d'eux. [Le premier A Icibiadef Yi. 190.)