LACHES
Quand j'écoute un homme qui parle bien de la vertu ou de la science, et que c'est un véritable homme, digne des propos qu'il tient, j'en suis oharmé, et c'est pour moi une volupté inexprimable de voir que ses actions et ses paroles sont parfaitement d'accord; il me semble que c'est là le seul musicien qui rende une harmonie parfaite, non pas avec une lyre ou avec d'autres instruments, mais avec le ton de sa vie même ; car toutes ses actions 3'accordent avec toutes ses paroles, non pas selon les modes lydien, phrygien ou ionien, mais selon le tondorien, qui seul mérite lenomd'harmonie'grecque. Quand un homme comme cela parle, il me remplit de joie, j'en suis enchanté, et il n'y a personne qui ne croie que je suis fou des discours, tant je saisis avidement toutes ses paroles. Mais celui Iqui fait tout le contraire m'afflige cruellement, et 'plus il paraît bien dire, plus il me donne d'aversion pour les discours. Je ne connais pas encore
Socrate par ses paroles, mais je le connais par ses actions, et je l'ai trouvé très digne de tenir les plus beaux propos, et de parler avec une franchise entière... Il faut qu'on m'accorde que celui qui enseigne doit être un homme de bien, afin que ! je n'apprenne pas de lui avec répugnance, et que \ ce qui ne sera de mon côté que dégoût ne passe pas i pour indocilité. [Lâchés ou du couî^age, p. 320.)
Pour louer Socrate, mes amis, j'aurai recours à j des comparaisons : Socrate croira peut-être que je i cherche à faire rire, mais ces images auront pour i objet la vérité, et non la plaisanterie. Je dis d'abord ! que Socrate ressemble tout à fait à ces Silènes ; qu'on voit exposés dans les ateliers des statuaires, | et que les artistes représentent avec une flûte ou ) des pipeaux à la main : si vous séparez les deux j pièces dont ces statues se composent, vous trouvez i dans l'intérieur l'image de quelque divinité. Je dis ] ensuite que Socrate ressemble particulièrement au n satyre Marsyas. Quant à l'extérieur, Socrate, tu | ne disconviendras pas de la ressemblance; et quant au reste, écoute ce que j'ai à dire : N'es-tu pas un railleur effronté ? Si tu le nies , je prodi^irai des témoins. N'es-tu pas aussi joueur de flûte, et bien i plus admirable que Marsyas ? Il charmait les ^ hommes par la puissance des sons que sa bouche tirait de ses instruments, et c'est ce que fait encore' aujourd'hui quiconque exécute les airs de ce satyre; '] en effet, ceux que jouait 01ympos,je prétends qu'ils i sont de Marsyas, son maître. Or, grâce à leur carac- "-^ tère divin, ces airs, que ce soit un artiste habile ou •! une méchante joueuse de flûte qui les exécute, ont | seuls la vertu de nous enlever à nous-mêmes et de i
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faire connaître ceux qui ont besoin des initiations et des dieux. La seule dilTérence qu'il y ait à cet égard entre Marsyas et toi, Socrate, c'est que, sans le secours d'aucun instrument, avec de simples discours, tu fais la môme chose. Qu'un autre parle, fût-ce môme le plus habile orateur, il ne fait, pour ainsi dire, aucune impression sur nous ; mais que tu parles toi-même, ou qu'un autre répète tes discours, si peu versé qu'il soit dans l'art de la parole, tous les auditeurs, hommes, femmes, adolescents, sont saisis et transportés. Pour moi, mes amis, si je ne craignais de vous paraître tout à fait ivre, je vous attesterais avec serment l'effet extraordinaire que ses discours ont produit et produisent encore isur moi. Quand je l'entends, le cœur me bat avec plus de violence qu'aux corybantes ; ses paroles me font verser des larmes, et je vois un grand nombre d'auditeurs éprouver les mêmes émotions. En entendant Périclès et nos autres grands orateurs, je les ai trouvés éloquents ; mais ils ne m'ont fait éprouver rien de semblable. Mon âme n'était point troublée, elle ne s'indignait point contre elle-même de son esclavage. Mais en écoutant ce Marsyas la vie que je mène m'a souvent paru insupportable. Tu ne contesteras pas, Socrate, la vérité de ce que je dis là; et je sens que, dans ce moment môme, si je me mettais à prêter l'oreille à tes discours, je n'y résisterais pas, ils produiraient sur moi la même impression. C'est un homme qui me force de convenir que, manquant moi-même de bien des choses, e néglige mes propres affaires pour m'occuper de celles des Athéniens. Je suis donc obligé de m'éloigner de lui en me bouchant les oreilles comme pour échapper aux sirènes ; sinon, je resterais jusqu'à la fin de mes jours assis à côté de lui. Cet homme réveille en moi un sentiment dont on ne me croirait
guère susceptible, c'est celui de la honte : oui, ' Socrate seul me fait rougir : car j'ai la conscience ; de ne pouvoir rien opposer à ses conseils ; et pourtant, après l'avoir quitté, je ne me sens pas la force de renoncer à la faveur populaire. Je le fuis donc et je l'évite ; mais, quand je le revois, je rougis à ses ,; yeux d'avoir démenti mes paroles par ma conduite; ' et souvent j'aimerais mieux, je crois, qu'il n'existât pas, et cependant, si cela arrivait, je sais bien que je serais plus malheureux encore ; de sorte que je , ne sais comment faire avec cet homme-là. ,
Telle est l'impression que produit sur moi, et sur ' beaucoup d'autres encore, la flûte de ce satyre. Mais . je veux vous convaincre davantage de la justesse \ de ma comparaison et de la puissance extraordinaire, qu'il exerce sur ceux qui Técoutent. Car sachez biert^ qu'aucun de vous ne connaît Socrate. Puisque j'ai^ commencé, je vous dirai tout. Vous voyez combien Socrate témoigne d'ardeur pour les beaux jeunes | gens, avec quel empressement il les recherche, et à.j quel point il en est épris ; vous voyez aussi qu'iH j ignore tout, qu'il ne sait rien, il en a l'air au moins4 | Tout cela n'est-il pas d'un Silène? Entièrement, il, a bien l'extérieur que les statuaires donnent ê^ | Silène. Mais ouvrez-le, mes chers convives ; quels^ j trésors ne trouverez-vous pas en lui ! Sachez q\i6 \ la beauté d'un homme est pour lui l'objet le plu* ; indifférent. On n'imaginerait jamais à quel point il i la dédaigne, ainsi que la richesse et les autres avan- j tages enviés du vulgaire : Socrate les regarde tous { comme de nulle valeur, et nous-mêmes comme rien; ( il passe toute sa vie à se moquer et à se railler à&^l tout le monde. Mais quand il parle sérieusement et | qu'il s'ouvre enfin, je ne sais si d'autres ont vu les i beautés qu'il renferme ; je les ai vues, moi, et je les 1 ai trouvées si divines, si précieuses, si grandes et |
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si ravissantes, qu'il m'a paru impossible de résister à Socrate...
Nous nous trouvâmes ensemble à l'expédition contre Potidée, et nous y fûmes camarades de chambrée. Là je voyais Socrate l'emporter, non seulement sur moi, mais sur tous les autres, par sa patience à supporter les fatigues. S'il nous arrivait, comme c'est assez l'ordinaire en campagne, de manquer de vivres, Socrate souffrait la faim et la soif avec plus de courage qu'aucun de nous. Etionsnous dans l'abondance, il savait en jouir mieux que personne. Sans aimer à boire, il buvait plus que pas un autre, s'il y était forcé, et, ce qui va vous' étonner, personne ne l'a jamais vu ivre : et de cela vous pourrez, je pense, avoir la preuve tout à l'heure. L'hiver est très rigoureux dans ce pays-là, et la manière dont Socrate résistait au froid allait jusqu'au prodige. Dans le temps de la plus forte gelée, ^uand personne n'osait sortir, ou du moins ne sortait ine bien vêtu, bien chaussé, les pieds enveloppés de feutre et de peaux d'agneau, lui ne laissait pas d'aller et de venir avec le même manteau qu'il avait coutume de porter, et il marchait pieds nus sur la glace beaucoup plus aisément que nous qui étions
haussés ; c'est au point que les soldats le voyaient ie mauvais œil, croyant qu'il voulait les braver. Tel fut Socrate à l'armée.
Mais voici encore ce que fît et supporta cet homme courageux pendant cette même expédition ; le trait est digne d'être écouté. Un matin, on l'aper-
ut debout, méditant sur quelque chose. Ne trouvant pas ce qu'il cherchait, il ne s'en alla pas, mais continua de réfléchir dans la même posture. Il était léjà midi : nos gens l'observaient et se disaient avec étonnement les uns aux autres que Socrate était là rêvant depuis le matin. Enfin, vers le soir,
des soldats ioniens, après avoir soupe, apportèrent leurs lits de campagne dans l'endroit où il se trouvait, afin de coucher au frais (car on était alors en été) et d'observer en même temps s'il passerait la nuit dans la même attitude. En effet, il continua de se tenir debout jusqu'au lever du soleil. Alors, après avoir fait sa prière au soleil, il se retira.
Voulez-vous savoir comment il se comporte dans les combats? c'est encore une justice qu'il faut lui rendre. Dans cette affaire dont les généraux m'attribuèrent tout l'honneur, ce fut lui qui me sauva la vie. Me voyant blessé, il ne voulut jamais m' abandonner et me préserva, moi et mes armes, de tomber entre les mains des ennemis.. Alors, Socrate, j'insistai vivement auprès des généraux pour te faire adjuger le prix de la valeur, et c'est encore un fait que tu ne pourras me contester ni traiter de mensonge ; mais les généraux, par égard pour mon rang, voulant me donner le prix, tu te montras toimême plus empressé qu'eux à me le faire décerner à ton préjudice. La conduite de Socrate, mes amis, mérite encore d'être observée dans la retraite de notre armée après la déroute de Délium. Je m'y trouvais à cheval, et lui à pied pesamment armé. Nos gens commençant à fuir de toutes parts, Socrate se retirait avec Lâchés. Je les rencontre et leur crie d'avoir bon courage, que je ne les abandonnerai point. C'est là que j'ai connu Socrate beaucoup mieux encore qu'à Potidée ; car, me trouvant à cheval, j'avais moins à m'occuper de ma sûreté personnelle. Je remarquai d'abord combien il surpassait Lâchés en présence d'esprit; je trouvai ensuite que, là comme à Athènes, il marchait fièrement et avec un regard dédaigneux, pour parler comme toi, Aristophane. Il considérait tranquillement tantôt les nôtres, tantôt l'ennemi, faisant voir
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au loin, par sa contenance, qu'on ne l'aborderait pas impunénient. Aussi se retira-t-il sain et sauf, lui et son compagnon ; car, à la guerre, on n'attaque pas ordinairement celui qui montre de telles dispotions, on poursuit plutôt ceux qui fuient à toutes jambes.
Je pourrais ajouter à la louange de Socrate un grand nombre de faits non moins admirables; peutêtre, cependant, trouverait-on à en citer de pareils de lapart d'autres hommes. Mais ce qui rend Socrate digne d'une admiration particulière, c'est de n'avoir son semblable ni chez les anciens ni chez nos contemporains. On pourrait, par exemple, comparer Brasidas ou tel autre à Achille, Périclès à Nestor et à Anténor ; et il est d'autres personnages entre lesquels il serait facile d'établir de semblables rapprochements. Mais on ne trouverait personne, soit chez les anciens, soit chez les modernes, qui approchât en rien de cet homme, de ses discours, de ses originalités ; à moins de le comparer, comme j'ai fait, non pas à un homme, mais aux silènes et aux satyres, lui et ses discours : car j'ai oublié de dire, en commençant, que ses discours aussi ressemblent parfaitement aux silènes qui s'ouvrent. En effet, malgré le désir qu'on a d'écouter Socrate, ce qu'il dit paraît, au premier abord, entièrement grotesque. Les expressions dont il revêt sa pensée sont grossières comme la peau d'un impudent satyre. Il ne vous parle que d'ânes bâtés, de forgerons, de cordonniers, de corroyeurs, et il a l'air de dire toujours la môme chose dans les mêmes termes ; de sorte qu'il n'est pas d'ignorant et de sot qui ne puisse être tenté d'en rire. Mais qu'on ouvre ses discours, qu'on examine l'intérieur, on trouvera d'abord q-u'eux seuls sont pleins de sens, ensuite qu'ils sont tout divins et qu'ils renferment les plus nobles
images de la vertu, en un mot, tout ce que doit avoir devant les yeux quiconque veut devenir un homme de bien. (Le Banquet, p. 411.)