MENON
J'avais ouï dire, Socrate, avant que de converser avec toi, que tu ne savais autre chose que douter de toi-même, et jeter les autres dans le doute : et je vois à présent que tu fascines mon esprit par tes charmes, tes maléfices et tes enchantements, de manière que je sois tout rempli de doutes. Et s'il est permis de railler, il me semble que tu ressembles parfaitement, pour la figure et pour tout le reste, à cette large torpille marine qui cause de l'engourdissement à tous ceux qui l'approchent et la touchent. Je pense que tu as produit le même effet sur moi : car je suis véritablement engourdi d'esprit et de corps, je ne sais que te répondre. Cependant j'ai discouru mille fois tout au long sur la vertu devant beaucoup de personnes, et fort bien, à ce qu'il me paraissait. Mais en ce moment, je ne puis pas seulement dire ce que c'est. Tu prends, à mon avis, le bon parti, de ne point aller sur mer, ni de voyager en d'autres pays ; car si tu faisais la même chose dans quelque autre ville, on t'exterminerait bien vite comme un enchanteur.
SOCRATE
Si la torpille étant elle-même engourdie jette les autres dans l'engourdissement, je lui ressemble; sinon, je ne lui ressemble pas. Car, si je fais naître des doutes dans l'esprit des autres, ce n'est pas que j'en sache plus qu'eux, je doute au contraire
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lus que personne, et c'est ainsi que je fais douter 38 autres. (Ménon, p. 346.)
En vérité, dit Aristide (à Socrate), il m'arrive à loi-même une chose bien ridicule. Avant mon épart pour l'armée, j'étais en état de m'entretenir vec qui que ce fût, et je n'étais inférieur à personne ans la conversation ; aussi je recherchais toujours es gens les plus distingués, au lieu que présentelent c'est tout le contraire ; je les évite avec soin, ant j'ai honte démon ignorance. Je lui demandai i cette faculté l'avait abandonné tout d'un coup, •u peu à peu. Il me répondit : peu à peu. Et comnent te vint-elle ? lui demandai-je. Est-ce pendant [ue tu apprenais quelque chose de moi, ou de [uelque autre maître ? Je vais te le dire, Socrate, eprit-il. C'est une chose qui paraîtra incroyable, nais elle est pourtant très vraie. Je n'ai jamais pu ien apprendre de toi, comme tu le sais fort bien. Cependant je ne laissais pas de profiter quand 'étais avec toi, quoique je fusse seulement dans la nême maison, sans être dans la même chambre : [uand je pouvais être dans la même chambre, avançais encore plus, et toutes les fois que tu >arlais, je sentais visiblement que je profitais ncore davantage quand j'avais les yeux sur toi, [ue quand je regardais ailleurs ; mais ce progrès tait sans comparaison plus grand lorsque j'étais ssis auprès de toi et que je te touchais, au lieu ue présentement cette faculté s'est évanouie. Voilà [uel est le commerce qu'on a avec moi. Si cela est Lgréable au dieu, tu profiteras considérablement et jnfort peu de temps, sinon tes efforts seront inuiles. {ThéagèSj p. 93.)
SOCRATE
Hé bien, mou cher ami, sommes-nous encore pleins et ressentons-nous toujours les douleurs de l'enfantement au sujet de la science? ou avons-nous mis au jour toutes nos conceptions ?
THEETETE
Assurément, Socrate, j'ai dit avec ton aide bie! plus de choses que je n'en av<ais dans l'âme.
SOCRATE
Mon art de sage-femme ne t'apprend-t-il pas qu^ toutes ces conceptions sont frivoles, et indiguei qu'on les nourrisse?
Oui, vraiment.
THEETKTE
Lors donc que tu essayeras dans la suite d'avoir l'âme grosse d'autres objets, si elle le devient, tu seras plein de meilleures choses, grâce à la discussion présente; et si tu demeures vide, tu seras moins à charge à ceux avec qui tu converseras, plus traitable et plus modéré, parce que tu ne croiras point savoir ce que tu ne sais pas. C'est tout ce que mon art peut faire et rien de plus. Je ne sais rien de ce que savent les autres grands et admirables personnages de ce temps et du temps passé ; mais quant au métier de sage-femme, ma mère et moi nous l'avons reçu du dieu en partage, elle pour les femmes, moi pour les jeunes gens qui ont de la noblesse dans les sentiments. {Théétète, p. 81.)
IJ
J'ai, par une faveur divine, un don admirable, qui ne m'a pas quitté depuis ma naissance. C'est une voix qui, lorsquelie se fait entendre, me (l<Hourne toujours de ce que je vais faire, et ne m'y jxjusse jamais. Si quelqu'un de mes amis me communique quelque dessein, et que j'entends cette voix, c'est une marque sure que le dieu n'approuve pas ce dessein, et qu'il en détourne.
Vous pouvez savoir de beaucoup de nos citoyens ce que je leur dis sur l'expédition de Sicile, et sur l'échec que notre armée devait y recevoir.
Je vous dis cela pour vous faire entendre que même pour ceux qui veulent s'attacher à moi, tout dépend de ce génie qui me gouverne. Car ceux à qui il est contraire ne sauraient jamais tirer de moi aucune utilité : je ne puis même avoir avec eux aucun commerce. Il y en a plusieurs qu'il ne m'empêche pas de voir, et ils n'en sont pourtant pas plus avancés ; mais ceux dont le commerce qu'ils ont avec moi est approuvé par ce génie, ce sont ceux-là dont tu me parlais tout à l'heure, qui font en très peu de temps, en effet, de fort grands progrès ; dans les uns, ces progrès sont fermes et permanents ; dans les autres, pendant qu'ils sont avec moi, ils profitent d'une manière surprenante, mais ils ne m'ont pas plutôt quitté, qu'ils retournent à leur premier état, et ne diffèrent en rien du commun des hommes. {Théagès, p. 90.)
Présentement donc. Athéniens, ce n'est nullement pour l'amour de moi que je me défends, on aurait tort de le croire; c'est pour l'amour de vous; car me condamner, ce serait offenser Dieu et méconnaître le présent qu'il vous a fait : moi mort.
Athéniens, vous ne trouverez pas facilement un autre citoyen que Dieu ait attaché à votre ville (la comparaison vous paraîtra peut-être ridicule), comme à un coursier noble et généreux, mais appesanti par sa grandeur même, et qui a besoin de quelque aiguillon qui l'excite et le réveille. Il me semble que c'est moi que le dieu a choisi ainsi pour vous exciter, vous piquer et vous reprendre tous les jours, sans jamais vous abandonner. Sur ma parole, vous aurez de la peine, Athéniens, à en trouver un autre qui s'en acquitte comme moi ; et si vous voulez m'en croire, vous me laisserez la vie. [Apologie de Socrate, p. 78-79.)