‹ La morale de SocrateChapitre 9 sur 60 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

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La notion du devoir de ressembler à Dieu, renfermée dans toutes les doctrines morales, sous une forme plus ou moins précise et parfaite, en implique aussi le pouvoir dont cette notion est la conséquence logique. Le principe de cette ressemblance est dans l'âme que Socrate appelle « la chose la plus parfaite qu'ait produite l'être le plus parfait. Pour dire ce qu'elle est, ajoute-t-il ailleurs, il faudrait une science divine. » Ces paroles nous prouvent que Socrate était persuadé de l'excellence de l'âme que Dieu, selon lui, a faite « antérieure et supérieure au corps, en âge et eu vertu, parce

qu'elle doit commander en maîtresse ». Il croyait aussi que l'âme avait déjà existé avant que d'avoir été liée au corps terrestre qui doit lui obéir en esclave et que, dans cette existence antérieure, elle était plus parfaite, elle contemplait la vérité et la beauté absolue. S'il en était ainsi, elle serait déchue de sa perfection, de sa pureté et de sa beauté primitive que, dans son passage à travers ce monde, elle doit s'efforcer de reconquérir. Au début de son existence terrestre, « elle paraît en effet dépourvue d'intelligence; soumise à toutes sortes de sensations venant du dehors, qui fondent sur elle, l'envahissent et lui commandent », elle manifeste très imparfaitement le principe divin qui est en elle et en vertu duquel elle participe de la raison et de l'harmonie des êtres intelHgibles et éternels. Mais après le rapide développement physique du premier âge, « les cercles de l'âme, ainsi que nous le dit Socrate, suivant la voie qui leur est propre et s'y affermissant de jour en jour, [rendent complètement raisonnable et sensé celui dans lequel ils se trouvent. Et la bonne éducation s'ajoutant à ces dispositions, l'homme accompli et parfaitement sain » remplit sa destinée, se perfectionne et retourne au lieu de son origine. Il s'agit ici d'une simple culture de l'âme, d'un développement naturel et progressif de «cette substance immortelle qui seule, dans cette vie même, nous constitue ce que nous sommes ». Et Socrate nous rappelle sans cesse que cette culture doit être l'oeuvre de toute notre vie ; et il

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semble déprécier le corps, pour ramener toujours notre pensée à l'âme, dont il considère le corps comme la prison. II nous montre l'âme et le corps dans un antagonisme perpétuel, ayant des affections et des désirs contraires ; l'âme d'autant plus vide et malheureuse que le corps s'abreuve davantage de jouissances. Nul n'a mieux parlé que Socrate de cette tristesse divine de l'âme qui souffre de ne pas être encore remplie, et en qui les plaisirs du corps produisent d'exquises douleurs. Nul n'a mieux pressenti aussi les joies infinies de l'âme satisfaite, joies mêlées encore ici-bas de désirs et de regrets sublimes, par l'intuition de quelque chose de meilleur.

L'âme est, pour Socrate, « le principe du bien et du mal, de l'honnête et du déshonnête, du juste et de l'injuste. Elle gouverne tout par les mouvements qui lui sont propres et que nous appelons volonté, examen, prévoyance, délibération, jugement vrai ou faux, joie, tristesse, confiance, crainte, aversion, amour». Mais toutes ses facultés, le sentiment, la pensée et la volonté, tournent au détriment même de l'âme, si elle s'en sert pour une autre fin que celle de s'élever en vivant justement et saintement. Il nous semble que Socrate croyait à une déchéance de l'âme dans une existence antérieure. « Les âmes qui ont perdu leurs ailes », c'est-à-dire celles qui ont renoncé au progrès et qui sont dépourvues de la force d'enthousiasme qui les élève vers le beau, le vrai et le bien, ces âmes qui négligent le divin et

se rendent esclaves des passions, ne déchoientelles pas en effet de leur vocation céleste ? Mais Socrate ne les condamne pas à toujours. Il admet diverses catégories d'âmes, « les divines qui s'abreuvent de la vérité dans la contemplation de l'Être absolu ; puis celles qui les suivent d'un pas égal, entrevoyant à peine les essences, s'élevant et s'abaissant tour à tour ; enfin, celles qui suivent de plus loin, aspirant aussi à s'élever, mais étant submergées dans les espaces inférieurs ». Il ne dit pas que les âmes qui ont perdu leurs ailes ne puissent pas les retrouver : il semble même croire que ces âmes déchues de leur étatprimitif ne soient revêtues d'un corps terrestre que pour recommencer la lutte contre le mal et poursuivre leur véritable destinée. Nous n'avons pas à discuter ici cette sorte de métempsycose. Ce qui ressort avec évidence de la doctrine de Socrate, c'est que « l'âme, grâce à sa parenté avec le ciel, nous élève au-dessus de la terre; et si l'homme donne tous ses soins à la partie divine de lui-même et qu'il honore le génie qui réside dans son sein, il sera au comble du bonheur ».

Cette âme dont nous entreprenons de parler en dernier lieu, Dieu ne la forma pas la dernière. Il n'eût pas permis, en unissaut l'âme au corps, que le plus vieux reçût la loi du plus jeune. Pour nous qui participons si fort du hasard, il est tout simple que nous parUons un peu du hasard ; mais lui, il fît l'âme f^ntérieure et supérieure au corps en âge et

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en vertu, parce qu'elle devait commander en maitresse, parce qu'il devait obéir en esclave.

L'âme invisible, laquelle participe de la raison et de l'harmonie des êtres intelligibles et éternels, est entre les choses produites la plus parfaite qu'ait produite l'Être le plus parfait. [Timée, p. 187.)

Il arrive quelquefois que des sensations venant du dehors fondent sur l'ame et l'envahissent dans toute son étendue ; alors, toutes faittos qu'elles sont pour obéir, elles semblent commander.

C'est à cause de toutes ces diverses impressions qu'aujourd'hui comme autrefois l'âme paraît d'abord dépourvue d'intelligence lorsqu'elle vient d'être enchaînée dans un corps mortel. Mais quand le courant de nourriture par lequel le corps s'accroît, y pénètre moins abondant ; quand les cercles de l'âme, revenus au calme, suivent la voie quileur est propre et s'y affermissent de jour en jour, alors, comme chacun d'eux exécute le genre de mouvement qui convient à sa nature, leurs révolutions s'accomplissent régulièrement, ils discernent l'autre et le même avec exactitude, ils rendent complètement raisonnable et sensé celui dans lequel ils se trouvent. Que si une bonne éducation vient encore s'ajouter à ces dispositions, l'homme, accompli et parfaitement sain, n'a rien à redouter de la plus grande des maladies. Celui, au contraire, qui a négligé le soin de son âme, et parcouru d'un pas chancelant le chemin de la vie, celui-là retourne au séjour de Pluton, sans s'être perfectionné et sans avoir recueilli aucun avantage sur la terre. (/./., p. 20G.)

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Il est nécessaire d'ajouter foi en toutes choses au législateur, mais principalement lorsqu'il dit que l'âme est entièrement distincte du corps ; que, dans cette vie même, elle seule nous constitue ce que nous sommes ; que notre corps n'est qu'une image qui accompagne chacun de nous ; et que c'est avec raison qu'on a donné le nom de simulacre aux corps des morts ; que notre personne est une substance immortelle de sa nature, qu'on appelle âme ; qu'après la mort cette âme va trouver d'autres dieux, pour leur rendre compte de ses actions, comme le dit la tradition, compte aussi consolant pour l'homme de bien que redoutable pour le méchant, qui ne trouvera à ce moment aucun appui dans personne : car c'était durant sa vie que ses proches devaient venir à son secours, afin qu'il vécût sur la terre aussi justement, aussi saintement qu'il est possible, et que dans l'autre vie il échappât aux supplices destinés aux actions criminelles. (Lois, xii, p. 327.)

Quant aux affections de l'âme et du corps, lorsqu'il s'élève en elles des sentiments contraires à ce qu'éprouve le corps, de douleur vis-à-vis du plaisir, de plaisir vis-à-vis de la douleur, en sorte que ces deux sentiments se mêlent et se confondent, nous l'avons expliqué plus haut, en disant que l'âme, étant vide, désire être remplie et qu'elle ressent en même temps de la joie par l'espoir d'être satisfaite, tandis qu'elle souffre de ne pas être encore remplie. (Philèbe, p. 507.)

Quelle chose étrange que ce que les hommes appellent plaisir, et comme elle s'acccrde merveil-

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leusementavec la douleur, qu'on croit pourtant son contraire ; car s'ils ne peuvent jamais se rencontrer ensemble, quand on prend l'un des deux pourtant, il faut presque toujours s'attendre à l'autre, comme s'ils étaient liés inséparablement. Je crois que si Esope avait pris garde à cette idée, il en aurait peut-être fait une fable. Il aurait dit que Dieu, ayant voulu accorder ces deux ennemis, et n'ayant pu y réussir, se contenta de les lier à une même chaîne, de sorte que depuis ce temps-là, quand l'un arrive, l'autre le suit de près. (Phédon, p. 15.)

N'est-ce pas une nécessité d'avouer que l'dme est le principe du bien et du mal, de l'honnête et du déshonnête, du juste et de l'injuste, et de tous les autres contraires, si nous la reconnaissons pour la cause de tout ce qui existe ?

Ne faut-il pas convenir encore que l'âme, qui habite en tout ce qui se meut, et en gouverne les mouvements, régit aussi le ciel?

L'âme gouverne donc tout ce qui est au ciel, sur la terre et dans la mer, par les mouvements qui lui sont propres, et que nous appelons volonté, examen, prévoyance, délibération, jugement vrai ou faux, joie, tristesse, confiance, crainte, aversion, amour, et par les autres mouvements semblables, qui sont les premières causes efficientes, et qui, mettant en œuvre les mouvements des corps comme autant de causes secondes, produisent dans tous les êtres sensibles l'accroissement ou la diminution, la composition ou la division, et les qualités qui en résultent, comme le chaud, le froid, la pesanteur, la légèreté, la dureté, la mollesse, le blanc, le noir, l'âpre, le doux et l'amer. L'âme, qui est une divinité appelant à son secours ^une autre divinité, savoir

l'intelligence, pour la diriger dans Tusage de ces divers mouvements, gouverne alors toutes choses avec sagesse, et les conduit au vrai bonheur ; mais le contraire arrive lorsqu'elle prend conseil de l'imprudence. {Lois, X, p. 211.)

L'âme, grâce à sa parenté avec le ciel, nous élève au-dessus de la terre, comme des plantes qui n'ont rien de terrestre, mais toutes célestes. En dressant vers les lieux où elle a sa première origine l'âme, qui est comme la racine de notre être, Dieu dresse notre corps tout entier. Celui qui s'abandonne aux passions et aux querelles, sans souci du reste, n'enfante nécessairement que des opinions mortelles, et devient mortel lui-même autant que possible : et comment en serait-il autrement, lorsqu'il travaille sans cesse à développer cette partie de sa nature ? Mais celui qui applique son esprit à l'étude de la science et à la recherche de la vérité, et dirige à ce but tous ses efforts, n'aura nécessairement que des pensées immortelles et divines; s'il parvient au terme de ses désirs, il participera à l'immortalité dans la mesure permise à la nature humaine ; et comme il donne tous ses soins à la partie divine de lui-même et honore le génie qui réside dans son sein, il sera au comble du bonheur. Il n'y a d'ailleurs qu'une seule manière, et la même, de cultiver toutes les parties de notre nature, donner à chacune l'aliment et les mouvements qui lui conviennent. Or, les mouvements qui s'accordent avec notre partie divine, ce sont les pensées et les révolutions de l'univers. Il faut donc que chacun de nous s'attache à suivre ces révolutions. Les mouvements qui s'accomplissent dans notre tête ont été troublés dès l'instant de la naissance ; il faut que

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