XX PRÉFACE
profane et sacrée, le laïque est alors frappé de l'absence de tout principe général, de toute règle embrassant un nombre considérable de faits ou d'idées. Partout, au contraire, un besoin de définitions étriquées, et surtout de division, de classification, qui émietle le principe, rétrécit, refroidit, amène à la rédaction d'une multitude de petits aphorismes qu'on pourra plus tard aisément opposer les uns aux autres. Prenons le chapitre de la conscience. Immédiatement après une définition qui semble la négation même du libre arbitre, voici les divisions : on distingue la conscience droite ou erron-née, certaine ou douteuse, etc. (p. 23); puis, les définitions de détail et Les divisions secondaires : conscience vinciblement erronnée ou invinciblement ^rronnée, invinciblement erronnée qui ordonne, invinciblement erronnée qui permet, etc. Autant vaudrait distinguer la vérité vraie^ la vérité douteuse, la vérité fausse. Ces mots sublimes perdent ainsi toute signification élevée, toute sainteté, et c'est ce que voulait le casuiste : il en aura ensuite bon marché.
Une troisième surprise du lecteur non habitué à ces sortes de livres, c'est la facilité avec laquelle, d'un principe excellent, se déduisent les plus monstrueuses conséquences. C'est à chaque instant le vieux sophisme du cheveu arraché et de l'homme • chauve : uh cheveu arraché ne rend pas chauve, ni deux, ni trois, ni.... Quand donc sera-t-on chauve? Les circonstances, ajoutées une à une à la vérité primitive, comme l'eau ajoutée goutte à goutte au vin généreux, transforment l'un.
PRÉFACE. xxr
«n piquette indigne, l'autre en erreur scandaleuse, sansqu'on sache à quel moment s'est opérée la transmuta* lion. On se sent plein d'angoisse, comme entraîné sur une pente fatale, les brins d'herbe s'arrachant «ous les^ mains. C'est la grande force du casuiste, et le fin de son art; il sait que, lassé de la lutte, à la longue, le patient se laissera rouler jusqu'au fond.
Et qu'y trouvera-t-il ? Le plus doux des lits de repos, moelleux comme la fange : le probabilisme. C'est ici le véritable oreiller du doute, mais non dans le sens où l'entendait Montaigne. Plus de principes : leurs débris seuls sont arrivés dans Tabime, et sur chacun d'eux ergote et pérore un casuiste. Pour toute question, il tient sa solution en main ; il l'offre au passant, et comme il est, selon la formule des jésuites, docteur^ honnête homme et savant, son. opinion devient probable, et le passant peut choisir, dans la tranquillité de sa conscience erronnée, ce qui fait le mieux son affaire pratique, entre toutes ces solutions que lui tendent les mains doctorales. Et notez que s'il en prend une aujourd'hui, il peut demain opter pour l'opinion contraire, pour peu qu'il y ait intérêt (v. p. 33, 43, etc.). Le confesseur n'y peut rien, lui maître en tant de choses, et il doit s'incliner et absoudre quand le pénitent peut s'appuyer sur l'opinion d'un directeur, eût-il dû le chercher longtemps (v. p. 35, 41, etc.). Comment ne pas se réjouir de cette doctrine commode, et ne pas répéter les actions de grâce d'Escobar : c< En vérité, quand je considère tant de divers sentiments