M. Keller
A droite. Oh ! oh !
M. PAUL BERT. J'ai dit que la loi acluelle consacrait leprincipe de la liber te d'enseignement, mais que cependant elle ajoutait aux conditions d'incapacite, aux conditions d' exclusion prealable qu'etablissent sagement les lois de 1850 et de 1875 pour tous ceux qui veulent tenir une ecole meme privee, qu'elle ajoutait, dis-je, a ces conditions une condition nouvelle.
J'ai dit qu'elle ajoutait a la categoric de ceux auxquels il n'est pas permis d'ouvrir ecole, auxquels il n'est pas perrais d'enseigner les membres des congregations non reconnues, et qu'elle les y meltait ut singuli, suivant 1' expression de 1'honorable rapporteur, M. Spuller.
Ce principe pose, j'ai dit et je n'ai pas ete interrompu, et cette these a ete acceptee, j'ai dit qu'il s'agissait seulement de prouver qu'on avail raison de faire celte exclusion ; j'ai ajoute que cette preuve ne pourrait venir utilement qu'a propos de 1'article 7, et qu'il serait premature d'essayer de la faire dans la discussion generale.
A gauche et au centre. C'est vrai ! Tres bien !
M. PAUL BERT. Aujourd'hui, 1'article 7 est en discussion.
fl s'agit done, a cette heure, de savoir si M. le rainistre de 1'instruction publique, si le Gouvernement a eu de bons motifs pour detnander que les membres des congregations non reconnues ne puissent plus prendre part a 1'enseignement, et, specialement, si cette exclusion est justifiee vis-a-vis de cet ordre celebre des jesuites qui est particuliereinent vise par 1' opinion publique, et autour duquel, tout le monde 1'a reconnu, se groupent tous les autres ordres religieux ; car ils le regardent aujourd'hui comme chef et comrae uiaitre.
M. le ministre de I'instruction 'publique, dans son premier discours, a apporle a cette tribune des documents qui ont singulierement frappe et emu la Chambre. II a montre que les previsions qui avaient ete indiquees par plusieurs orateurs, qui tendaient a signaler comme redoutables les consequences de Penseignement du I'histoire, les consequences de 1'enseignement du droit, de Penseignement de tout ce qui toucbe aux bases memes de noire societe moderne, il a montre que ces previsions elaient justes; il Pa fait en vous citant plusieurs passages de livres d'histoire en usage dans les etablissements appartenant aux congregations religieuses.
On a discule sur quelques points de detail. M. Keller a cherchc a elablir que les livres d'histoire done il etail question n'etaieni pas les seuls qui existassent dans les etablissements des jesuites;
qu'ils etaient represenles par un nombre d'exemplaires tres petit ; qu'il "avail memo fallu chercher avec une echelle pour en trouver un exemplaire.
Je n'insisterai pas sur celte vetille ; M. le ministre est, mieux que moi, en situation de repondre a cet ordre d'arguments. Je n'insislerai pas sur cet ordre de fails parliculiers, bien qu'il me soil facile de mettre sous vos yeux des textes ayant la plus grande analogic avec ceux qu'a cites M. le minislre; ce serait lomber dans des redites inutiles.
II faut, suivant moi, regarder plus haut.
Messieurs, 1'enseignement de 1'histoire et tous les autres enseignements ae sonl qu'une consequence des principes generaux de /a morale de ceux qui enseigneut. Ce qu'il faut faire pour rechercher, pour savoir si 1'enseignement d'un certain groupe d'hotnmes est dangereux, redoutable pour la morale publique, ce n'est pas d'epiloguer sur quelques textes tires d'ouvrages secondaires ; non, il faut alter droit aux livres oil ces hommes ont consigne leurs sentiments; il fauty voir comment ils comprennent les principes de nos societes, et la morale elle-meme; il faut ailer, passant pardessus les details, a 1'education meme qu'ils donnent, puisqu'on dit que c'est la qu'ils triomphent, et que c'est cette education qu'on vante aux meres et aux peres de famille ; il faut rechercher ce qui s'adresse non pas a 1'etudiant, mais a 1'homme, ce qui tend a faire l'homme lui-meme, c'est a-dire le principe el la base de la morale.
Eh bien, voyons comment les jesuites de tous temps, depuis 1'organisation de leur ordre, jusqu'a nos jours, et y compris ce. jour meme, voyons comment ils entendent ces "principes de morale, comment ils entendent ces grandes verites sur lesquelles repose non pas seulement la societe moderne, mais toute societe. (Applaudisseraenls a gauche et an centre.)
Un jour, M. Dupanloup, eveque d'Orleans, disait eloquemment & la tribune de 1'Assemblee nationale : Les peuples se meurenl de ne poinl obeir an Decalogue, de ne point savoir le Decalogue *.
Voyons comment les jesuites connaissent et interpretent le Deca- 'ogue ; Toyons ce qu'ils font de ces principes eternels de morale, du respect de la lainille, du respect de la propriete, du respect de la foi ji < ee... ("ouveaux applaudissements a gauche et au centre)... du respect de la vie humaine ; et, quand nous aurons vu tout cela
1. Cette citation a etc prise pour epigraphe par un jesuite anonyme qui a public a Arras une brochure grossiere intitulee : a Les scrupules de M. P. Bert. Seulement ce drole juge spirituel et habile de mettre dans ma bouche les paroles de M. Dupanloup. Ab uno disce omnes.
il sera pea mteiessant de rechercher comment ils appellant tes principes dans le domaine de 1'histoire.
Ce qu'etaient les jesuites, il y a lantot deux cents ans, je ne crois pas qu'il soil necessaire de le dire. Dans F3 pamphlet immortcl qui a pris rang dans 1'histoire en meme temps que panni Irs chefs-d'oeuvre dela litterature franchise, Pascal les a suffisammcjii depeints. Nous avons tous presentes a 1'esprit ces citations ou ycri lablement le ridicule le dispute a 1'odieux. Nous savons tons iLquoi etait compnsee cette morale : de relicences secretes, de compensations occultcs, de doutes ou de peciies phrlosophiquea, de probabilisme, d'amphibologie. Personne n'ignore comment tous les principes moranx etaient ebraoles, de'ournes ; comment le libre arbitre etait enerve et comme engourdi : c'esl ce qu'il fa! hit, en effet, pour livrer 1'homtne tout entier entre les mains d'un direcleur.
Un membre a droite. Cela est bien vieux ! .
M. PADL BERT. J'entends une interruption justifiee. On me dit : Tout cela est bien vieux !
Oui, tout cela est vieux ; tout cela remonte, en effet, avant f 056, epoque ou ont paru les Provinciates ; avant 1662, annee de la niort de Pascal Cela est bien vieux, en effet; aussi n'irai-je pas chercher dans les vieux ca^uistes, je ne deman-lerai rien a Tambourin, ni a Dec;istille, ni a Filliucius, ni a Emmanuel Sa, ni a Snarez, ni Sanchez, ni a Escobar, le plus celebre de tous.
On membre h gauche. Vous alliez 1'oublier.
M. PAUL BERT. Je ne leur denianderai pas ce qu'ils pensaient dela morale; vous me diriez : On s'est pertectionne depuis ce temps ; on avait une morale au seizieme siecle et an commencement du dix-septieme; on en a change au dix-huitieme et au dixneuvieme.
Cepeudant, messieurs, on lit dans 1'hbtoire les jesuiles une parole celebre dont 1'origine, parait-il, n'est pas bien coimue, car mon honorable ami 51. Spuller, apnt repele, apres tout le monde, qu'elle venait du celebre et infortune general Ricci, a ele fort morigene ; oui, il parait que ce n'est pas un jesuite qui a dit r Sint ut sunt, cut non sint, mais bien le pape Clement X'U. Mais, du moins, c'est un jesuile qui "a dit bien apres Pascal . Siimus tales q ^ales. N'aurait-il pas dit vrai?
Voyons done ce qu'etaient les jesuites cent ans apres Pascal.
A ce moment, en 1762, un grand evenement se passe dans 1'histoire des jesuites de France.
Les aventures de divers ordres qui les avaient signales a I'-
tton pumiqtie, j emptoie -un moi atlouw, parce que je ne veux pas avoir d'mterruplions en ce moment, avaient determine le Parlement a se preoccuper d'eux, et, en 1762, un arret celebre dcmanduit au roi de les proscrire.
Un membre a droite. Louis XV !
M. PAUL BERT. Si Vons voulez refuser a Louis XV votre cults, royal, ce n'est pas moi qui me substituerai a vous. (Hires et applau- 'dissements a gauche.)
Get arret deinandait au roi de prendre des raesures centre des gens dont les doctrines iraient a detruire la loi naturelle, cette regie des moeurs que Dieu Iui-m6tne a imprimee dans le coeur des hommes, et par consequent a rompre tous les liens de la societe civile, en autorisant le vol, le mensonge, le parjure, I'impurele la plus criminelle, et generalement toutes les passions et tous les crimes, par 1'enseignement de la compensation occulte, des equivoques, des restrictions menlales, du probabilisme et du peche philosophique ; a detruire tous les sentiments d'humanite parmi les hommes en favorisant 1'homicide et le parricide ; a aneantir I'anlorite royale, etc...
Puis vienneot des accusations qui n'ont pas d'interet pour nous, qui ne sommes pas une assemblee thcologique.
Ges formules si solennelles et si terribles, qui emanent du premier corps coaslitue que possedait alors la France, du Parlement deiiberant toutes chambres reunies, ne peuvent pas fitre accusees, comme on 1'a dit assez souvent pour le pamphlet de Pascal, d'etre 1'eipression d'une mediocre et etroite passion'religieuse.
Au reste, le Parlement a pris ses precautions ; car a son arret se Irouvent annexees des pieces, en nombre considerable, qui sorit la base precisement et la preuve de 1'accusation que le Parlement portait contre 1'ordre des iesnites.
Ges pieces, nui ne peut denier leur exactitude, nul ne 1'a jamais deniee. On a dit qu'elles avaient ete rassemblees comme a plaisir, (Test une objection que font tous les accuses a tous les actes d'accu-. sation. Generalement on cherche dans les actes de celui qu'on accuse ce qu'il y a de particulierement criminel. G'est ce que tit le Parlement.
Voici,- messieurs, le volume qui les contient. II est enoFnie "et imprime en tout pelits caracteres ; ee n'est p&s, par caH^e^il^fat, le hasard d'une doctrine propre a un jesuite particuligf ; fc'e ' point un individu sorti du rang meme cum /super L 1 filth peYmih ce n'est point un homme isole qui s'cxpfiote dafis ces jJages < c^ 1'ordre tout entier.
Et ici se place une observation generate que je me permettrai de faire a propns des dernieres citations apporlees par M. Keller.
Tous les partis ont leurs exageres, mais lorsque, suivant une methode en usage jadis a 1'Assemblee nationale, et qui parait n'avoir pas fait beaucoup d'eleves ici, je ne sais pourquoi, suivant une ancienne methode, on va tirer de livres ou de journaux republicans des citations qui exagerent les doctrines du parti, on n'a pas le droit de comparer ces extraits a ceux que nous faisons, dans le sens inverse de vos livres ou de vos journaux.
Et voici pourquoi : c'est que ces citations emanent de personnalites qui sont aux avant-gardes, qui apparliennent a des opinions exagerees et parfois meme tirent sur le gros des troupes ; ces citat : ons ne represented pas 1'opinion de la masse du parti republicain ; elles ne sont pas acceptees par lui ; elles sont le produit de 1'exageration et de 1'ardeur de certains enfants perdus, ou le fait de certaines personnalites un pcuhors rang, hors cadres.
De votre cote, il en est autrement ; plus les citations sont excessives, plus les expressions sont violentes, plus les doctrines sont absolues, agressives, de nature a susciter quelquefois 1'indignation publique, plus nous nous rapproclions du gros de votre armee ; plus nous sommes pres du centre des doctrines, plus nous sommes* surs de rencontrer, derriere I'oeuvre de ces soldats qui ne publient rien sans 1'autorisation de leur general, 1'approbalion du chef supreme, parfois plus violent qu'eux, c'est-a-dire le pape. (Tres bien ! tres bien ! a gauche et au centre.)
Yoila la difference qu'il faut avoir toujours presente a 1'esprit.
Revenons aux jesuites.
Les chefs d'accusation pour lesquels ils ont ete condamnes par le Parlement de Paris sont au nombre de dix-huit. Plusieurs n'pnt pas d'interet pour nous ; il nous importe peu de savoir en quoi ils etaient reprehcnsibles au point de vue de la religion, au point de vue de 1'idolalrie.
Mais la question morale est traitee sous divers titres : le premier de tous est intitule le Probabilisme. Vous savez tous ce que cela veut dire. Au reste, les citations que je vais avoir 1'hoi.neur de .faire passer sous vos yeux vous le rappelleront d'une maniere tre precise.
Voici comment un jesuite, qui en meme temps etait cardinal, a defini le probabilisme. II dit :
En general, soil en matiere de foi, soil en matiere de moeurs... Remarquez ceci, messieurs, c'est la iornmle de Vinfaillibilite papale, vel fide, vel moribus. En general, soit
en matiere de foi, soil ea maliere de raoeurs. il est per mis a chacun de suivre quelque opinion .que ce soil, directement moins probable et moins sure, quoique 1'opposee soil plus probable et plus sure, et soil regardee comme telle. Mais il faut restreindre la proposition et 1'entendre d'une opinion dont la probabihte prar tique est certaine a celui qui agit. (Rires a gauche.)
Ainsi, lorsqu'un homme se trouve embarrasse et qu'il est force de choisir entre deux solutions pour un acte quelconque de sa vie, il lui est parfaitement loisible de suivre la pire, fut-elle meme criminelle, a la condition qn'il y ait la une probabilite pratique qui lui parait certaine... et utile. (Murmures a droite.)
Plusieurs membres. C'est de la theologie, cela
M. PAUL BERT. Messieurs, on medit : c'est de la theologie...
Vnmembre a droite. De la theologie mal comprise.
M. PAUL BERT. En verite, j'auraisbien peu connu ceux dont je parle si je ne m'etais pas attendu a 1' interruption.
Mais, puisque cela vous parait etre de la theologie, nous allons Toil* quelles sont les applications de ce principe, dans un domaine qui n'est pas Iheologique.
On demande, dit Gregoire de Valence, si un juge peut, sans faire exception de personnes, determiner, suivant les interets de son ami, son jugement a la faveur d'une probabilite applicable indistinctement a Tune ou a 1'autre opinion, lorsqu'un point de droit partage les jurisconsultes. Je dis d'abord : Si le juge estime que Tune et I'autre opinion soient ogalement probables, il peut licitement, pour favoriser son ami, juger suivant 1'opinion qui autorise la pretention de cet ami. Bien plus, il pourrait meme, dans le but de servir son ami, juger tan lot conformement a une opinion et tantot suivant 1'opinion contraire... (Rires et appluudissements a gauche.)
Un membre a gauche. C'est le supreme de Tart.
M. HAENTJENS C'est la doctrine des validations et des invalidations. (Rires approbalifs a droite.)
M. PAUL BERT. Vous vous en dies assez plaint pour ne pas approuver la formule. Mais je continue, car la fin est precieuse :
.... pourvu toutefois qu'il n' en resulte point de scandale. (Ah! ah! a gauche.)
C'est-a-dire, par exemple, dans le cas particulier dont parlait tout a 1'heure M. Keller, pourvu qu'on ne retrouvepas de depeches tele'graphiques. (Rires et applaudissements a gauche.)
M. Louis LE PROVOST DB LAUNAT (C6tes-du-Nord). Les depeches du Gouvernement de la defense nationale sont interessantes.
M. LE PRESIDENT. Vous pouvez les lire a loisir ; mais veuillez ne pas interrompre.
M. Louis LE PROVOST DE LAUNAY(Cotes-du-Nord). lout al'heure la gauche interrompait a loisir.
M. LE PRESIDENT. Je vous prie, pour la seconde fois, de ne pas interrompre.
M. PAUL BERT. Voila pour les jugements,ce quin'estpointmatiere theologique ; mais enfin c'est matiere speeiale.
Yoici maintettant pour les simples particuliers :
Est-il permis de suivre tantot une opinion probable, tantot une autre, sur la meme maliere? II est probable, par exemple, que cet imppt a ete mis injustement ; il est aussi probable qu'il a ete justemont impose. Puis-je aujourd'hui, moi qui suis eiabli par le roi pour faire payer cet impot, 1'exiger ? Et dcmain, et meme aujourd'hui, puis-je, parce que je suis marchand, frauder ce droit en secret ?
De meme, il est probable que 1'on peut etre dedommage par de 1'argent de la perte de sa reputation ; il est aussi probable qu'on ne peut pas en etre dedommage.
Puis-je done aujourd'hui, moi dont on a noirci la reputation, exiger de celui qui f'a noircie un dedommagement en argent ; et demain, et meme aujourd'hui, puis-je moi-meme, qui ai noire la reputation d'un autre, refuser de le dedommager par cette somnw d'argent, de la perte de sa reputation que je lui ai 6 tee?
Et que dit le savant jesuite ?
< j'assure qu'on peut licitement, dans ce cas, faire ce qu'on juge a propos, en faisant tantot uue chose, tantdt Tautre. (Hires a gauche.)
Messieurs, je passe tres vite, mais pour peu que vous ne soyez pas convaincus, j'ai d'autres citations a votre disposition.
Un membre h droite. Nous avons lu les Provinciates !
M. PAUL BERT. J'ajouterai seulement, puisqu'on me disait tout a 1'heure que je parbtis iheologieetnon pas enseignement, une citation relative a renseignement :
Les docteurs et les professeurs qui occupent les chaires ne sort point obliges d'enseigner les sentiments qui leur paraissent le plus probables; car, souvent, ces sentiments sont lesmoins regus et les moms aulorises et causeraient du scandale; et ce serait imposer un joug pesant aux maitres, s'ils etaient dans F obligation d'enseigner ce qui leur parait le plus probable. D
D'ou il suit, monsieur le ministre, que vous aurez bien de la e, meme avec vos inspections, a savoir ce qu'on enscigne cbcr
DISCOURS DE M. pjul, BERT (5 JUILLET 1879). 605
les jesuites, et surtout les opinions qui paraissenl les plus probables aux maitres qui y enseignent.
Apres le grand cbapitre surle probabilisme qui est tout entier plein d'extraits tout in fait semblables a ceux dont je vous ai donne 1 eclure, vicnt un autre chapitre sur le pcche philosophique. II n'est pas moins interessant ni moins fourni en details. Je n'en extrairai qu'un seul :
Quoique noussaehions tous... c'est lePere Lacroix qui a ecrit cela en 1757, ... quoique noussaehions tous cetteloi nalurelle, que le mensonge est naturellement dcfendu, coinoie nussi qu'il n'est ordinairoment permis de tuer personne de sa p'ropre aulorite, cependant il peut se trouver telle circonstance ou nous pensions invinciblement que ces choses sont permises dans b moment present. C'est ainsi que Cassicn, homme saint et docte... el I'aulres onlpense que le inensongeofficieuxestquelquefois permis... C'est ainsi qu'un homme grossier suivant que le rapporle Vasquez, pensait qu'il pouvait honnetement et pieusement faire en sorte, en retournant un malade d'un autre cote, que par une mort plus prompte il tut delivre de douleurs Ires considerables. .. C'est ain<i qu'un autre, comme le rapporte Sarasadans son Artdeserejouir toujours... Cela rappelle la confrerie des Soiu-iants qui vicnl de se fonder en Vaucluse, je crois ; roais serieusement j'appellc sur ce passage 1'altenlion de ceux qui sont si jaloux, et avcc raison, des droits des peres de familie. ... C'est ainsi qu'un autre, par zele pour la gloire de Dieu et pour le salut des ames. baptisait les enfanls des Maures que les parents lui amenaient, el les tuait aussitot, afin qu'ils fussent cerlainement sauves, et de peur que rarnenes chez leurs parents, ils ne fussent de nouveau seduits.n (Oh! Oh!)
Passons vite, messieurs, vous voyez que je franchis descentaines de pages a la fois et je cite un peu au hasard, comme disait tout a 1'heure 1' honorable M. Keller. (Rires a gauche.)
J'arrive au titre de la faussete et du parjure. Est-ce encore de la thcoiogie ?
a L'on dcmande avcv-quelle precaution Ton peut user d'amphibologie. Je rcponds : 1 qne, sans rejeter ce qui a ctedit dans la que. tion preccdente, pour bien concevoir 1'amphibologie, il faut dislinguer deux manieres scion lesquelles les personnes qui ont du jugcment peuvent s'en servir. La premiere consiste a avoir intention de ne dire exlerieurement que des paroles materielles et pour plus grande surele, lorsqu'on commence a dire : je jure ! il faut ajouter toutbas celte restriclion mentale que aujourd'hui , et continuer
tout haul : t je n'ai pas fait ceci ou cela. Car tout le discours est vrai de celte maniere. (Nouveaux rires a gauche.)
En 1719, le pere Cassendi declare qu'il a decouvert une nouvelle maniere de ne point mentir et cependant de cacher en meme temps la verite. (Rires a gauche et au centre.) Et cela, non plus en se taisant, c'cst 1'affaire des vieux casuistes, mais par le discours :
Cetle maniere consiste a ne parler que materiellement et a pro noncer des paroles sans intention de leur faire rien signifier, comme si en effet elles ne signifiaient rien : tout comme lorsque je prononce le mot bliclri
a En supposant une fois que ce mot je ne sais, je ne 1'ai pas fait, ou d'aulres semblables ne signifient rien dans le cas ou il faut parler et cependant cacher en meme temps le secret du coeur, on explique aisement comment non seulement il n'y a point, mais il ne peut y avoir de mensonge dans celui qui parle. Car personne ne ment que par ds paroles qui signifient quelque chose d'oppose a ce qui est dans 1'esprit.
II est permis d'user de serments purement materiels toutes les fois qu 1 outre une raison grave qui oblige de se' servir de paroles non signifiantes, il y a encore une raison plus considerable pour faire un serment purement materiel.
a Celui qui jure materiellement ne jure point. Car pour jurer, il faudrait se servir de ce mot je jure, comme significatif du serment. Done celui qui se sertde ce mot je jure comme n'etant point significatif, ne jure pas. (Applaudissements ironiques.)
Vous voyez, messieurs, que la doctrine se perfeclionne ; c'est en plein dix-huilieme siecle, plus de cinquante ans apres Pascal.
Oh ! il y a bien autre chose, mais il fuudrait citer tout le volume. Car les reverends peres ne se sont pas conteutes de poser ces principes generaux. On pent avoir affaire quelquefois a des intelligences obtuses qui ne sauraient pas tres clairement les appliquer aux cas parliculiers. Eh bien, Buzembaum et Lacroix leur donnent des exemples.
Ainsi, comme le mot gallus en latin, peut signifier un coq ou un Francois, si on me demande, en parlant cette langue, si j'ai tue un Francais, quoique j'en ai tue un, je repondrai que non, entendant un coq. (Exclamations ct rires )
De meme le verbe esse, en iatin, signifie elre ou manger. Si done on me demande si Titus est chcz lui, je repondrai qu'il n'y est pas, quoiqu'il y soil veritablement, et j'enlendrai qu'il n'y mange pas. Non est domi. (Oh ! oh J a gauche. Rires a droite.)
j ne comprends pas bien ce qui excite vos rires; je vous serais *ort oblige de me Fexpliquer. Je ne pease pas que vous vouliez temoigner des sentiments irrespectueux pour 1'ordre de la Societe de Jesus.
La-citation de Buzenbaum que je fais est de 1757, c'est-a-dire dix ans apres que Montesquieu eut public I'Esprit des lois.
Je passe.
Voici la compensation occulte :
a On ne peche pas centre la justice, dit Longuet, et on n'est pas oblige a restitution quand on regoit de 1'argcnt pour luer, pour frapper quelqu'un ou pour toute autre action contre la justice.
Quand un homme est tellement dans 1'indigence et un autre homme tellement a son aise, que celui qui est a son aise soit oblige c d'aider celui qui est dans 1'indigence, celui qui est dans 1'indigence peut prendre le bien de 1'autre, secretement et d'une bonne maniere, sans pecher ni etre oblige a restitution.
line femrae peut, meme contre la defense de son mari, contracter, faire a safantaisie des aumones ou des donations valides, et depenser soit pour le jeu et une recreation honnete, soit pour ses ajustements.
Les domestiques ou autres ne pechent point quand its prennent quelque chose, ea presumant de la volonte de leur maitre, parce qu'ils se persuadent, suivant les lumieres de la raison, que leur maitre ne sera pas injuste.
Un fils ne peche pas quand il derobe quelque chose des biens de son pere raalgre lui, pour secourir la necessite urgente de son prochain.
Si les enfants croient de bonne foi que leur pere leur aurait donne ce qu'ils ont vole s'ils avaient ose le demander, ils ne sont pas tenus a restitution, quand telle est la coutume des gens de meme etat.
La compensation occulte, le peche de vol, le crime de vol, a beaucoup occupe les bons pares au point de vue de la somme dont le vol constitue le peche mortel. La vaieur de ce peche, le seul qui imposait la restitution, a singulierement varie de siecle en siecle ; cela se comprend, la vaieur de Targent change (Rires a gauche) ; d'auire part, les appreciations peuvent varier, et elles varient en effet suivant la richesse de la personne a laquelle on vole. Autant de casuistes, ailant de sorames, chacun envisageant les cboses a son point de vi 'e. Nous verrons tout a Theure comment les casuistes du dix-neu\ ieme siecle ont resolu la question.
Le P. Buzembaum, qu < est le dernier cite dans ie recueil, t
fiOS LA MORALE DES JESUITES.
par cela qu'il est le dernier, il a concentre, en la perfectionnant toute la doctrine, a ete plus loin que ce que je viens de dire tout a 1'beure. Car celui qui est exlremement pauvre, dit-il, peutprendre tout ce qui Jui est necessaire., etc., et ce que queiqu'un peut faire pour soi, il peut aussi le faire pour un autre qui est dans une extreme indigence. (Test la doctrine de tout a 1'heure.
Mais voici bien mieux : Un pauvre dans ce cas pourrait meme tuer celui qui rempecherait de prendre la chose qui lui est ainsi necessaire, comrae on peut tuer un ravisseur qui enleve des biens d'une .grande consequence ou du moms necessaires, ou qui les retient par violence, selon ce qui a ete dit plus haul.
Ainsi, voici le vol aulorise et 1'assassinat aussi, lorsque celui auquel on veut derober la somme d'argent a la prevention de s'y opposer, sous le prelexte insuftisant qu'il ne la veut point donner. (Protestations nombreuses.)
Vous 1 vous indignez qu'on puisse trouver dans ces theses 1'excuse de rhomicide. Eh bien, j'ai des citations bien plus direcles a vous faire, et vous verrez tout a 1'heure qu'elles ont un interet tout parliculier, car nous en retrouvons le principe en plein dix-neuvieme siecle.
Un fils, est-il dit, peut-il souhaiter la mort de son pere pour jouir de son heredite? Une mere peut-elle desirer la mort de sa lille, pour n'elre point obligee de la nourrir et de la doter ?
Si vous desirez seulement ou que vous appreniez avec joie ces eveiiements, la reponse est facile ; car il vous estpermis de desirer ces choses et de les recevoir, parce que vous ne vous .rejouissez pas du mal d'autrui, mais du bien qui vous arrive. (Exclamations et rires a gauche.)
On pose meme un peu plus loin la question de savoir si un fils peut luer son pere lorsqu'il est proscrit. (Rumeurs a gauche.) Mais si je vous disais que Jean Decaslille affirme que cela est possible, vous me repondriez que cela date de 1641 et que tout est change depuis ; passons done a des temps plus recents.
Voyons, nous voici au dix-huitieme siecle, Georges Gobat se demande s'il est permis a un fils de se rejouir du meurlre de son pere, qu'il a commis etant ivre, et cela a cause des grands biens qu'il en herite, et il repond oui, avec 1'explication fort ingenieuse qui suit:
Comme il est suppose, d'une part, que le parricide a le fait innocemment par le defaut de deliberation cause par 1'ivresse, et n'a point ele premedite auparavant ; que d'ailleurs le parricide a pour effet de grandes richesses, effet C[ui est ton ou du moins
n'est pas certainement mauvais, il s'ensuit que cette doctrine, qui pourrait paraitre paradoxale, est -vraie dans la speculation, quoiqu'elle puisse etre dangereuse dans la pratique. (Bires bruyanls a gauche.)
II faudrait citer tout le volume et, messieurs, il n'y a que deux choses a faire en presence de ces citations : ou bien en nier 1'exactitude, ce qui est impossible; ou bien eprouver un profoud sentiment d'indign ation et de degout. (C'est vrai ! tres bien !)
On sort eeoeure de celte lecture. Je 1'ai faite tout du long. C'est veritablement un marais dans lequel on essaje vainement de prendre pied. Tout y est fange et tout y est boue. (Marques nombreuscs d'assentiment.)
On est stupefait de Toir qu'un grand nombre de ces doctrines et de ces citations ne proviennent pas de purs theologiens, de purs casuites, de philosopher s'adressant a des homines murs, mais qu'elles ont ete ecrites par des professeurs ou ont ele saisies sur des . cahiers d'eleves, dans les colleges des jesuites a Amiens ou a Sens, par exemple.
Voila, messieurs, la morale des jesuites a la fin du dix-huitieme siecle. Je ne concluerai pas encore, parce que TOUS me diriez : il y a cent ans de cela I Le Sunius tales quotes n'est peut-etre plus de mise ; la doctrine a pu changer ; elle s'est plus rapprochee de I'fivangile : le Decalogue ne recoil plus anjourd'hui de pareilles injures do la part de ceux qui se presenlent a nous comnie ses defenseurs les plus aulorises.
Franchissons done un'siecle encore; arrivons aux temps actuels ei Toyons ce qu'ecrivent aujourd'hui ceus qui se sonl donne la mission d'enseigner la jeunesse et auxquels M. le ministre ds Tinstmction publique, le Gouvernement et, je pense', la Chambre veulent enlever cetle mission dont nous ne les croyons pas dignes.
Mon Dieu ! voici un Compendium qui est de 1834.
Vous allez peut-elre trouver que c'est encore -rieax ; mais jc Tons avoue que je n'en ai pas de plus recent. IL est vrai qu'il y CD a en ueaucoup d'editions.
^e reverend pere Moullet, dans son Compendium theologiu moratts, etc.., ^ym superiomm permissu. (Rires a gauche.) Fribourg1854.
On doute, dit-il, s'il est permis de tuer un homme qui veut s'emparer de bien temporels d'une grande valeur, mais non cependantnecessaires a la vie ?
a I/opinion affirmative parait la plus probable. (Interruptions et rircs a di-oile.)
c La raison en est que la cbarite n'exige pas que, pour sauver sa vie ou la vie d'aulrui, on sacrifieune part notable desa fortune.
M. DE LA BASSETIERE. C'est la theorie de tous les proprietaires centre les voleurs !
M. RENE GOBLET, sous-secretaire d'fttat de la justice. Cen'est pas celle du Code penal !
M. Louis LE PROVOST DE LAUNAT (C6tes-du-Nord). Vous ne voulez pas qu'on se defende contre les voleurs qui entrant dans votre maison ?
M. PAUL BERT. Je demande simpleraent que le stenographe veuille bien enregistrer ces interruptions approbatives ! (Tres bien ! tres blen ! a gauche.)
Mais puisque cela fait discussion de ce cote (la droite), nous allons prendre autre chose.
Ala page 221, on demande k quoi est tenu un homme qui a prete serment d'une maniere ficlive et pour tromper.
Reponse : II n'est tenu a rien en vertu de la religion, puisqu'il n'a pas prete un sertnent veritable,... (Exclamations et rires a gauche.) ... mais ilestlenu par justicede fairece qu'il a jure d'une maniere Gclive et pour tromper.
Je le crois volontiers, car il est probable que les tribunaux ne se contenteraient pas de celte reponse qu'on n'est tenu a rien par la seule raison qu'on n'a pas prete un serment veritable. (Rumeurs a droite.)
M. Louis LE PROVOST DE LAUNAY (C6tes-du-Nord). Et ceux qui ont prete serment a 1'empire ! (Bruit.)
M. PAUL BERT. Messieurs, ces theories embarrassent parfois les eleves des reverends peres ; en voici une pretive. Un jour, a un examen de baccalaureat, dans une composition de philosophic qui portait sur 1'universalite de la loi morale, un eleve dcs jesuites se trouva fort empeche pour repondre a celte expression generate : Le vol est defendu. et il fit cette objection : Pourquoi Dieu permit-il aux Hebreux fuyant les Egyptiens de prendre tout ce qu'ils pourraient emporler ? N'est-ce done pas un vol ? Les objets dontils s'empnraientn'appartenaient-ils pas aux sujets de Pharaon ?
\oila 1'objection d'un honnete homme. Rassurez-vous, sa bonne education 1'a mis a 1'abri contre sa propre conscience. Sans doutc, mais ils appartenaient d'abord a Dieu, souverain maitre de toutes choses. Et il*peut bien a son gre reprendre aux uns les biens qu'il leur adonnes pour y faireparticiper les autres. )) (Exclamations et rires.)
Youlez-vous une autre nature d'actes qui constituent tout un grand chapilre du gros volume que j'ai la sous les yeux et a propos
cependant duquel je n'ai pu vous faire aucune citation, parce qu'il n'y en a aucune qu'on puisse faire honnetement en public ?
Un membre a gauche. Pas meme en latin !
M. PAUL BERT. Pas meme en latin ! (Oh ! oh ! Rires.)
M. LE COMTE -DE DouvttLE-MAiixEFBU. ' Demandez le comili secret ! (Bruit.)
M. PAUL BERT. fl est vrai que le reverend pere Moullet, dans son manuel de morale, trouve le moyen de tourner la difficulte en employant des mots qui se peuvent lire tout haul.
Si quelqu'un, dit-il page 126, trouve plaisir a entretenir des relations coupables avec une femme mariee, non point parce qu'elle est mariee, mais parce qu'elle est belle... ) Bruyante hilarite au centre et a gauche,) ... etenfaisant abstraction du (ait du mariage, ce plaisir n'implique point le crime d'adultere. (Rires et applaudissements a gauche.)
G'eat, dit-il, une tres vieille opinion de Liguori.
Le reverend pere Liguori a ete canonise par I'Eglise ! (On rit.)
M. DB LA. BA.SSETIERB. Saint Alphonse de Liguori n'etait pas un jesuite! (Exclamations a gauche.)
M. PADL BERT. Alors, je vais vous citer des jesuites. Du reste, messieurs, il importe peu, et nous aurons a parler tout a I'heure de cet argument qui consiste a dire : celui-ci n'est pas un jesuite !
M. DE LA. BASTIERK. Je vous ai interrompu pour conslater un fait, mais nullement pour dire que sa doctrine ne soit pas la doctrine catholique. L'Eglise a apprauve les doctrines de saint Alphonse de Lignori, et des lors nous n'avons pas le droit de declarer que ce n'est pas la vraie doctrine. Nous sommes catholiques jusqu'au bout. (Bruyantes exclamations et applaudissements et rires ironiques k gauche et au centre.)
Plusieurs membres a gauche. Alors, c'est votre doctrine ?
M. DE LA BASSETIERE. Je demande la parole.
Vn membre. C'est-un argument en faveur du divorce !
M. PAUL BERT. Voici, messieurs, les Instructions chretiennes four les jeunes gent et les jeunes files, avec approbations de NN. SS. les archeveques et eveques de Lyon, de Besangon, de Bordeaux et de Nancy , publiees a Lyon en 1840, par le R. P. Humbert.
Eh bien, messieurs, il m'est absolument impossible de vous en ire des citations. Je les tiens a la disposition de ceux qui voudraient.... (Interruptions nombreuses.)
De divers cdtes. Lisez ! hsez !
M. LE VICOMTE DE BfiLizAi. Pas d'insinuations. Liseil
M. PAUL BERT. Eh bien, puisqu'on insiste, j'en citevai la partie la plus presentable. (Hires.)
Un membre. En latin ?
M. HAEMTJESS. Diles-leen grec!
M. PAUL BERT. Yoici d'abord une partie qui s'adresse aux jeunes filles. Le reverend pere dit aux jeunes filles :
Comment pouvez-vous avoir la complaisance de permettre des embrassemenls frequents, des cajoleries, des caresses familieres et trop libres ! - Qu'est-ce que votre conscience vous dit de tout cela!
Ailleurs il s'adresse aux jeunes garcons, et, pour les detoumer . de I'ivrQgnerie, il leur raconte 1'avenlure d'ua certain Cyrille, qui, en sorlanl du cabaret, wulut, en pleine rue, battre sa mere, qui etait enceinte *.
Cette femme fit des efforts si violents pour se de fendre, qii'elle fit une fausse couche et mit bas son fruit. Ce malheureux ivrogne Toulut attenler a la pudeur d'une de ses sceurs, qui aima raieux se laisser poignarder par cet indigne frere qua de consenlir a un lei crime. Le pere etant accouru au bruit, ce Gls enrage (vempa ses mains dans le sang de celui de qui il avait regu la vie, et 1'egorgea. 11 poignarda encore une autre da ses sceurs qui voulait prendre la defense de son pere.
II est certain que le reverend pere ne donne pas ce Cyrille comme un modele ; mais, enfin, j vous demande s'ii n'est pas veritablement odieux de meltre enlre les mains d'enfants et de jeunes filles, ear c'est un livi.-e pour les jeunes garc.oas et les jeunes filles a la fois, des recits et des exemples de fails d'une nature aussi absolument monstiueuse, je dirai& iuimonde si le mot pouvait etre porte a la tribune ; c'est un livre d'enseignement, un livre de morale, c'est un livre de lecture....
M. 0E LA BASSETIEKK. Ce n'est pas et ce ne peut pas etre un livre d'enseigneineut *! {Exclamations.}
1. J'ai cru devoir, pour ne pas trop exciter i'indignation de la Chambre, et risquer d'etre iuterrompu, altenuer ce texte odieux. Je le retablis ici dans son integrite : a Ce jeune homme , accoututne de frequenter le cabaret, retournant un jour de ce lieu de debauches, plein de vin, eut rimprudence, (impudence dans plusieurs editions) cTattaquer sa m&re, qui 4tait enceinte, la sollicita & un crime honteux, et
toulut meate lui faire violence. Cells femme fit Mais il y a bieu
d'autres ignominies dans ce petit livre, qui semble ccrit par un i-rotoaiane.
8. Pourcepondre i I'interruplioa de M. de la Bassetiei'a, je diraique
A gauche. Qu'est-ce que c'est done, alors ?
M. LE VICOMTE DE B^LIZAL. Ou a-t-il ete imprime ?
M. PAUL BEBT Messieurs, puisqu'on me dit que ces citations Be viennent pas de livres d'enseignement, je vats en iaire qui son extraites d'un livre d'enseignement. '
Et comme on pourrait penser et dire , on 1'a meme dit tout a 1'heure, que toutes ces citations etaient d'ordre philosophique et ne pouraienl pas s'adresseraux enfanfs eux-memes, je vais prendre un livre qui s'adresse aux petits enfants, aux plus petite enfants....
M. HAESTJENS. Celui que TOUS venez de citer s'adressait-K aux enfanls?
M. PAUL BERT. .... et TOUS allez y reconnailre aisement les doctrines monstrueuses des jesuites du sieele dernier, doctrines qui indignaient tout a 1'heure les membres du cote gauche de cette Gbambre et qui faisaient rire ceux dej!aulre cote.
Peut-on agir selon une conscience probable? demande M. Ma rotte, \icaire general de 1'eveque de Verdun, dans son abrege en forme de calechisme de Gours complet d'instruclion chrelienne, a 1'usage des ecoles chretiennes (4 e edition).
Je pense que voila un Jivre d'enseignement. II date de 1870, et j'eppere que vous ne direz pas que ce sont des doctrines surannees.
M. LE VICOMTE DE BELRAL. Ce n'est pas d'un jesuite. Un jesuite n'est pas vicaire general 5
M. IE PRESIDENT. PersoBHe ne TOBS dit sjue e'est un jesuite^" On TOUS dit que c'est un livre d'enseignement (On rit).
A gauche Mais si I C'est un jesuite.
M. DE IA BASSETIERE. A.lors il est bien entendu que c& ne sont plus les jesuites seuls, mais I'Eglise' catholique tout entiere que vous attaquez ! (Exclamations a gauche). Permettez! nous soraines fondes. a croire. . . (Vives rumeurs).
le liyre de Humbert etait et est encore extremement r&pandu dans les. Scales congreganistes et meme laiques, (voir mon Rapport sur la loi dt llnstructlon prinraire, Paris, 1888).
Ce Hvre, destine aux petits enfants, eft dont l'eveqe de Nime* apris b defense dans an niandement posterieur a mon di?coui-?, a ete pobtie daos le cunt-ant du xvm* sieele ; mais il a eu, dans le siecle acluel, cent soixante-douze editions, dont 32 posterieurcs a 1840. Or, il &'agit d'uu volume valant a peine 30 centimes, et qui, par suite ,a dtu tre tire chaque fois a des mtlliers d'exemplaires.
A gauche. Laissez parler !
M. LE PRESIDENT. Monsieur de La Bassetiere, vous etes inscrit pour parler immediatement apres M. Bert; je vous engage done a ne pas 1'interrompre, aim que je puisse exiger egalement le silence quandvous serez a la tribune, a votre tour !
M. LE COMTE DE MAiLLE. Mais la calomnie reste !
M. LE PRESIDENT. Monsieur de Maille, je vous rappelle a 1'ordre ! .Yous ne pouvez pas parler de calomnie, quand on vient de vous lire textuellement la premrere page de ce livre.
M. LE COMTE DE MAILLE. Je demande la parole,
M. LE PRESIDENT. Yous 1'aurez a la fin de la seance.
M. PAUL BERT. Messieurs, la question est de savoir si les doctrines odieuses de morale fletries par Pascal et condamnees par le parlement de Paris, sont restees les doctrines des jesuites, si elles sont aujourd'hui enseignees par les jesuites. (G'est cela ! Tresbien ! a gauche).
M. LEVicoMSEDsKERMENGUY. J'ai ete clove chez les jesuites ; mes fils 1'ont ete aussi, et. j'affirme, monsieur, que ni mes professeurs, ni les leurs, n'ont jamais euseigne a aucun. de nous les livres dont vous parlez. (Bruit.)
M. PAUL BERT. Eh bien ! presque tous les orateurs de ce cote de la Chambre (la droite) qui sont monies a la tribune nous ont dit qu'il n'y avail plus de distincton a faire entre les jesuites, les autres congregations ruligieuses et meme le clerge seculier : Us nous ont dit et c'est la verite, quele monde catholique tout entier s'est rallie aux idees, aux doctrines jesuitiques ; par consequent, nous avons le droit de dire, lorsque nous trouvons ces doctrines exprimees par un membre d'une congregation quelconque ou du clerge seculier, nous avons le droit de dire : ces doctrines sont des doctrines jesuitiques, sans avoir besoin de rechercher autre chose. ' (Approbation a gauche.) I
M. LE VICOMTE DE BiiuzAL. C'est 1'Eglise que vous attaquez!
M. PAUL BERT. Je vous en ai cite des jesuites. Ah ! je sais bien , : qu'ils ont aujourd'hui la tres grande habilete de se dissimuler der- [ riere des membres d'autres congregations, derriere des membres j du clerge seculier, et meme derriere des la'iques ; mais quand il s'agit d'un livre qui a Tinvestiture officielle, qui est approuve par . les eveques ou par le pape, on peut dire que ce livre professe les !/' doctrines jesuitiques, et j'ai le droit de m'en emparer. (Tres bien ! | tres bien ! a gauche.)
M. DE LA RASSETIERE. Alors, c'est 1'Eglise cntiere que vous I voulez proscrire J
M. IE ncoHTE DE B^LizAt. Citez au moins te nom de 1'auteur !
M. LE PRESIDENT. Mais 1'orateur 1'a deja cite !
A gauche ft au centre. Lisez ! lisez !
M. PAUL BERT. D. Peut-on agir selon une conscience probable? etc...
R. Dans ce qui concerne la foi, lavalidite du sacrement...
Je passe rapidement sur cette premiere partie, parce que vous pourriez me dire encore que c'est de la theologie.
Hors ces circonslances, c'est-a-dire hors la question de foi, on peut, sans pecher, suivre 1'opinion la plus probable, quoique la moins sure ; agir ainsi, c'est agir avec prudence. (Hires.)
Messieurs, ne reconnaissez-vous pas ici la theorie du probabilisme-du juge de lout a 1'beure, du marchand qui pouvait ne pas payer I'impot parce que, comme marchand, il ne le considerait pas comme justement etabli,mais qui cependantpouvaitl'exiger comme agent du fisc, parce que, apres tout, 1'impotetait peut-etve juste, et que, dans ce ca, il en tirait profit ? (Ires bien ! a gauche.)
II ne s'agit plus, remarquez-le, d'un ouvrage de 1750 ; il s'agit d'un livre imprime en 1870.
Je lis encore, page 181 :
D. Est-il permis de desirer une mauvaise action ou de s'en rejouir quel que soil 1'avantage qui en doit resulter ?
R. II n'est jamais permis de desirer une mauvaise action ou de s'en rejouir, a. cause de 1'avantage qui en resulte... Mais...
II y a ici, messieurs, une coincidence remarquable avec une des citations anciennes que je vous ai lues tout a 1'heure, coincidence bien singuliere si M. Marotte n'est pas jesuite. Voyez :
Mais il est permis dese rejouir d'un avantage, quoiqu'il resutte d'un mal. Par example, un fils peut recueillir avec plaisir la succession que lui procure le nieurtre de son pere. (Exclamations it gauche et au centre.)
Un membre au centre. Qui a approuve ce livre ?
M. ALBERT JOLT. Ce sont des eveques !
M. PAUL BERT. Ce livre, vous pouvez 1'acheter; il en est a aa septieme ou huitieme edition, ce qui est une preuve que 1'approbation de nos seigneurs les eveques lui a porte bonheur et qu'i! ne merite pas les marques d' indignation qu'il excite sur certains banes, (Hires a gauche.)
Un membre a droite. Pas dutoul!
M. PACL BERT. Ah ! Yousnevous indignezpas! Le stenographe le constatera. (Rires et applaudissements a gauche,)
Je continue, page 259 :
t D. Est-il quclquefois permis de tuer un innocent?
R. II n'est jamais permis de tuer directement un innocent,
meme en vue de PinterSt public (Exclamations a gauche) , inais
on peut, dans une necessitii grave et urgente, faireune action bonne en elle-meme, quoique capable de causer la mort d'une ou plusieurs personnes innocentes, pourvu que celui qui fait celte action n'ait en vue que le bien qui doit en resulter, et qu'il eloigne de tout SOD pouvoir le mauvais effet qu'il redoute.
C'est la doctrine de 1'intention secrete, dont nous avons, dans le gros volume emane du parlement, des centaines d'exemples.
Je vous disais tout a 1'heure que les peres jesuites se sont beaucoup efforces de savoir a quel moment commence le vol, an point de vue de la valeur des choses.
M. Marotte eprouve le meme embarras; seulement, comme il 6crit en 1870, il sait ce que vaut 1'argent, et il precise.
Gela depend, dit-il, non seulement de la chose volee consideree en elle-meme, mais encore de la condition ; et des besoins de la personne a laquelle elle apparlient, du dommage que cette personne souffre, etc. Ainsi, un vol de 10 francs, meme au prejudice du plus riche, est toujours peche mortel ; mais a 1'egard des pauvres, des ouvriers, deceux qui sont dans 1'aisance, unvolde 1 franc, de 2 ou 3 francs, de -4 a 5 francs, est aussi peche mortel. Ainsi, jusqu'a 10 francs, ce n'est pas p6che v . Un membre a droite. Mortel 1 M. PAUL BERT. ... mortel, que de voler aux riches. Page 266 :
D. Kst-on toujours coupable de vol, quand on prend le bien d'aulrui?
Yoila une question nettement posee par M. Marotte, vicaire general, a un enfant des ecoles chretiennes, en developpement de ce precepte du Decalogue : Tu ne deroberas pas !
En bien t 1'enfant doit commencer par repondre: Non t La premiere orientation de ce jeune esprit vers cette question : Est-on toujours coupable de vol, quand on prend le bien d'autrui ? La pensee dominatrice et maitresse, c'est : non !
11 peutnrriver que celui dont on prend le bien n'ait pas le droit de s'y opposer, ce qui a lieu, par exemple, lorsque celui qui prend le bien d'autrui est dans une necessite extreme et qu'il se borne a prendre ce dont il a besom pour en sortir, ou lorsqu'il prend en secret au prochain, par mauiere de compensation, ne pouvant recouvrer autrement ce que celui -ci lui doit a litre de justice. (Exclamations a gauche et au centre.)
Je crams de fatiguer la Chambre par ces citations...
A gauche et au centre. Non ! non ! Parlez ! parlez !
M. PAUL BERT. J'en passe beaucoup ; j'avoue que je retiens les plus interessantes....
. A gauche. Nous en ferons faire une brochure !
M. PAUL BERT. Page 276 : Peut-on quelquefois 6tre exempt de {'obligation de restiluer quand on a vole ?
R. Oui.
D. Et quelles sont les causes qui permettent de differer ia restitution?
R. Ces causes sont :
1 L'impuissance physique, c'est-a-dire 1'etat dn debiteur qui n'a rien ou qui est dans la necessite extreme ;
^ 2 L'impuissance morale, c'est-a-dire cet etat dans lequel le debiteur ne pourrait restituer, sans dechoir notablement" de sa
position justement acquise (Exclamations a gauche.) ...... sans
tomber ou sans entrainer sa famille dans la misere, ou sans s'exposer au danger de perdre sa reputation. (Nouvelles exclamations a gauche.)
Les autres choses n'ont plus qu'un interet mediocre a cdie de ces grands et solennels principes, si remarquablement burines dans une ceuvre destinee a 1'enfance. (Murmures a droile.)
M. LODIS LE PROVOST DE LACMAY (C6tes-du-Nord). Ce livre est 1'oeuvre d'un fou 4 '
M. PAUL BERT. Vous eles bien dur, messieurs, pournos seigneurs les eveques et archeveques qui Font approuve, pour Louis, evequc de Verdun, pour Andre, evequc de Strasbourg, etc., etc.
Je ne crois pas qu'ils eussent approuve louvre d'un fou ni une 03uvre qui n'enseignat pas les pures doctrines ! Ceci, messieurs, est la pure doctrine !
M. LAROCHE-JOUBERT. Les eve"ques n'ont pas lu cela avant de 1'approuver.
M. PABL BBRT. Ce livre est repandu partout ; il est 1'abrege d'un cours complet d'instruction chretienne ou vous trouverez esc .aaximes developpees avec un luxe de considerants qui rappelle
1. Je ne savais pas a ce moment que leCattchisme de Blaroite et son Instruction chrelienne sont lesouvrages officiels pour renseigncmcnt rcligicux dans nos Ecoles normales primaires. Tout recemrnent, le proviseur d'un de nos Iyc<5es (La Reunion), ayant voulu s'opposer a 1'introduction de cet odieux petit livre, est cnlre en conflit avec raumonier, qui 1'a emporte, et a fait reuv9*v
618 U MORALE DBS
absolument le gros livre dont je faisais des exlraits tout a 1'heure.
M. ALBERT JOLT. II y a une nouvelle edition qui est de 1874 ; elle est encore pire que celle-la et elle eit destkee aux ecoles !
M. HAENTJENS. Est-elle expurgee? (Rires bruyants. Applaudissements ironiques sur plusieurs banes a gauche.)
M. PAUL BERT. Le mot expurge pourrait paraitre un peu severe a qnelques membres de ce cote (Vorateur designe la droite) ; mais, enfin, je puis donner satisfaction a la deinande qui vient d'etre faile. L'edition derniere est expurgee; on y a introduit des cartons sur deux ou trois des passages que j'ai cit js, notamment celui ou il est parle de la satisfaction que peut eprouver un fils du meurtre de son pere.
J'ai entre les mains 1'edition de 1870, qui a ete enseignee pendant fort longtemps dans les ecoles de la ville de Paris ; c'estla qualrieme. Etsi jepouvaisdepouillerdevantvous les differente catechism es qui son t en usage dans les ecoles denos campagnes,je vous monlrcrais que Ton y rencontre exactement les memes doctrines.
Je liens, a propos de ces citations, a me justifier d'un reproche qui m'a ele fait 1'autre jour. On a dit que j'avais fait des hypotheses ; on a dit qu'il ne pouvait venir a la pensee de personne que I'enseignement des faculles catholiques puisse etre devie de telle sorte qu'il deviendrait en realite un art de tourner autour du code civil et du code penal, sans risquer d'en eprouver les effets facheux.
J'ai la, ce n'est pas un jesuite, il est vrai, c'est M. le comte Anatole de Segur, j'ai la des extraits d'une brochure publiee a une date loute recente , en 1872, par la Semaine rehgieuse du diocese de Montpellieri journal qui est honore de 1'apprcbation deMgr. 1'eveque de Montpellier. Ces extraits, par consequent, peuvent etre consideres comme representant, eux aussi, les pures doctrines, ou du moins, car il faut distinguer, vous 1'avez vu, entre la speculation et la pratique, comme representant quelques indications qui, facheuses peut-etre du cote de la speculation, merilent du moms d'etre raises en pratique.
M. le comte de Segur se preoccupe beaucoup des precautions prises par le code civil pour empecher que les legs et les dons ne puissent parvenir a des personnes qui n'ont pas qualite pour heritor, qui ne sont pas des personnes civiles. II precise tres nettement, avec un art veritablement juridique, ce qui prouve que les eleves des facultes catholiques ne seront pas embarrasses devant les professeurs de 1'Universite, monsieur le Ministre, M. le comte Anatole de Segur, dis-je, precise d'une maniere touts
particuliere, mais avec une science toute juridique, les points delicats, ce qn'il appelle les points de contact de la liberte charitable et religieuse, encore une autre liberte ! et de la legislation civile .
Une fois ces points de contact connas, dil-il, il sera bien facile de les eviter. Cela est bien simple ; c'est, en effet, par la qu'il faut commencer ; et il donne des consultations pour tous les cas possibles.
Bien des personnes pieuses, dit-il, qui veulent consacrer une partie de leur fortune a faire le bien se trouvent arretees par la rigueur de ce pnncipe. Elles voudraient choisir les intermediaires de leurs liberalites, joindre 1'aumone spirituelle a 1'aumone raaterielle, et elles repugnent a confier a d'autres mains qu'a des mains pieuses 1' execution de leurs volontes chari tables, ft
En d'autres termes, ces personnes voudraient bien tourner la loi ; mais comment faire ? Et alors suit, je le repete, une serie Vindications qui peuvent Stre utiles a ceux que la loi gene.
Puis, M. de Segur ajoute avec une simplicite charmante :
(( .... Au moyen de ces temperances parfaitement legitimes et de facile usage, les bienfaiteurs des pauvres peuvent concilier le respect des principes rigoureux de la loi avec leurs preferences et I'ECComplissement de leurs volontes pieuses.
Je m'arrete ici, messieurs. Je vous ai fait connaitre quelques echantillons de ce qu'est cet enseignement entre les mains de ces homines qu'on a presented ici a la tribune, qu'on presente partout comme les sui-s gardiens de la plus pure doctrine, de la plus excellente morale. On va repetant que la sociele est entrainee par le torrent re volutionnaire, qu'ils sont 1'ancre de salut, que c'est a eux qu'il faut s'altacher pour prendre pied ou surnager.
Yous savez maintenant, messieurs, quelles idees, quels principes de morale les guidaient jadis et les guident encore aujourd'hui, idees qu'il leur est impossible, a coup sur, de ne pas faire passer du domaine de la speculation dans le domaine de la pratique. (Marques d'approbalion a gauche.)
Si je parlais de 1'art pedagogique avec lequel sont inculques ces principes, il y aurait beaucoup a dire, et des cboses curieuses ; mais vous me repondriez que je fais ici la critique des ecoles privees, non plus au point de vue de la morale, mais au point de vue de la valeur pedagogique, et que je viens vanter les ecoles universitaires par contraste avec les ecoles jesuitiques et congreganisles.
On me dirait au'un semblable precede ne^eutcas etre de mise
a la tribune franchise. G'est absolument mon avis, et je ne pas, par consequent, les examples du meme ordre, mais en sens inverse, qui tii'ont ete donnes par nos adversaires. (Nouvelles marques d'approbation a gauche et au centre.) Yoila, messieurs, pour 1'enseignement des ganjons. Mais il s'est passe depuis un siecle environ quelque chose de tout a fait particulier et nouveau. L'enseignemeat des lilies, jusqu'au moment de la Revolution, etait presque exclusivement enlre les mains des congregations religieuses. Ces congregations donnaient un enseignement qui, au point de vue de I'instrudion proprement dite, etail generalement assez faible, sauf pour qwlques grandcs maisons celebres et dislinguees. Mais, d'apres tous les documents du temps, les jeunes Silas y recevaient une tres bonne education au point de vue de la morale.
On avait grand soin, dans les convents, de ne pas elever leg jeunes filles qui devaient rentrer dans le monde et devenir des meres de famille comme de futures nonnes ou religieuses. Oil n'excitait pas en elles le sentiment mvstique; on leur inspirait certcs des sentiments religieux, mais d'un ordre eleve, en rapport avec la plus pure "morale. 11 en resultait cetle trauquillite sociale, ce calme au sein de la famille dont on regrelle quelquefois la disparition a notre epoque.
Aussi, depuis le commencement du siecle dernier, depu'is ia cC- Isbre hisloire de 1'abbe Girard et de la Cadiere, depuis 1'hisloire plus celebre encore de Marie Alacoque, les jesuites se sont-ils efforces de mettre la main sur 1'enseignement des filles. Us ne le pouvaient pas directement; les staluls de leur ordre le leur defen-' daienl. Us ont alors suscite un grand nombre de congregations qui n'ont plus aucun rapport avec les vieilles congregations que nos peres et nos meres ont connues.
En effet, elles portent pour la plapartles denominations de Sacre- Coeur de Jesus, de Sacre-Coeur de Marie, etc.... Ce qui indique qu'elles sont d'une date recenle. ,
Ces congregations jesuitiaues s'efforcent au contrairp des fieilles et sages congregations, d impregner i esprit aes jeunes lilies d'un mysticisme outre, d'un mysticisme singulier; car ceS uxagerations intellectuelles s'unissent a ce qu'on pourrait appeler un organicisme le plus materiel du mondj.
A gauche. C'est cela! Tres bien ! tres bien !
M. PAUL BERT. Alors qu'autrefois on avait soin, dans les questions de dogmes, dans les recils de legendes, d'histoires religieuses, de passer rapidement sur cerlaines circonstances delicales,
sur lesquelles il n'est pas bon d'arreler 1'esprit des enfants, surtout des jeunes Giles ; aujourd'hui, au contraire, il semble qu'on pronna plaisir a I'y fixer, ct on 1'y appelle a 1'aide de precedes intellectuels qui sonl les plus curieux et les plus dangereux du monde. Je ne sache pas de livre plus inleressant a lire sous cc rapport quo celui des Meditations sur la vie et les mysteres de Notre Seigneur Jesus-Christ, selon la methode de saint Ignace, il s'agit bien, vous le voyez, des jesuites, et d'apres les eelebres exercices du .fondateur de 1'ordre. Ges livres sent destines aux jeunes filles; par consequent, je ne sors pas du sujet qui nous occupe. Celui-ci, par exemple, est dedie specialement aux jeunes personnes, et il fait parlie de Venseignement des pensionnats du Sacre-Cceur.
En le parcourant, messieurs, on est etonne de voir au point de vue des sujets etudies, au point de vue de la maniere de les etudier, de quelle fagon veritablement redoutable on precede, au sein de ces etablissements qui appartiennent tous a des congregations non reconnues. Au point de vue de la methode, c'est une exageration de mysticisme qui tend a meltre la jeune personne absolument en dehors du monde, des connaissances exterieures et des impressions temporelles qui 1'entourent. Elle doit se placer dans un endroit obscur et silencieux, elle doit s'isoler, faire abstraction de toutes choses, concentrer son esprit sur un point par ticulier d'une histoire religieuse, s'y fixer, sens et a"me, avec une attention absolue. Elle medite ; il y a des preludes, des oraisons preparatoires, un ensemble de manoeuvres, de precedes grSce auxquels elle arrive a s'isoler entierement du monde.
Et alors, cela devient extremement curieux, cette jeune fille, dans cet elat de quasi-somnambuHsme, endbrmie pour ainsi dire, eloignee de ce monde, est appelee a mettre en exercice tous ses sens, les uns apres les autres et a les appiiquer a Tobjet sur lequel a ete fixe son esprit et qui est la present, vivant en quelque sorte detant elle.
r II y a la, messieurs, je n'hesite pas a le dire, toy :es les conditions d'une hallucination preparee, organisee. (f.-es bien! tres bien' a gauche.)
Apres chacune des meditations, vient ce qu'on appelle Fapplication des sens ; c'est la vue, 1'oui'e, Todorat, le gout, enfin le toucher. Voilii pour la methode.
Songez, messieurs, combien elle est perilleusel Ceux qui Font mventee ou plutot qui Font appliquee non plus a des religieuses, corrane le voutait saint Ignace, mais a des jeunes filles qui devront devenir des femmes. vivant dans le monde, ceux-la sont veritable-
ment coupables et responsables de bien des folies. Et, si ceux qut ecrivent ces livres ne sentent pas ce qu'ils out fait,' je les renvoie au traite de \' Education des piles, de Fenelon; ils y trouveront de bonnes et severes legons. (Interruptions a droite.)
M. DE LA BASSETIERE. Ce livre est destine a de futures religieuses !
M. PAUL BERT. Je vous demande pardon, monsieur de La Bassetiere. II ne s'agit pas de religieuses, mais de jeunes filles. II y a deux editions !
M. LB PRESIDENT, se tournatit vers la droite. Je vous ferai observer, messieurs, que nous avons donne au debat une etendue et une ampleur telles que vos orateurs ont pu faire des excursions sur tous les sujets historiques, politiques et religieux; il faut laisser la meme liberte a vos contradicteurs, afm qu'on puisse TOUS la maintenir lout a 1'heure a vous-memes. (Tres bien !)
Veuillez continuer, monsieur Paul Bert.
M. PAUL BERT M. de La Bassetiere me dit que ce livre et \ destine a des religieuses. Je tiens a repondre a cela>, car Targumen^ sans avoir une portee enorme, pourrait presenter quelque valeuu
Je dis que M. de La Bassetiere commet une erreur : il y a deux editions, Tune destinee aux religieuses, celle-la je ne 1'ai pas, elle ne nainteresse pas ; je reste dans le domains de renseignement, et 1'aulre desiinee aux jeunes filles ; et certes vous etes plus en situation que moi de savoir qu'on s'en sert quotidiennement dans les etablissements du Sacre-Coeur et dans d'autres.
Voila pour la melhode. Je n'ai pas ete embarrasse jusqu'ici, parce que je ne franchis pas les Hmites de ce qu'on pourrait appeler Fapplicalion de la medecine a la pedagogic; mais je serais bien embarrasse pour parler des sujets qui sont traites dans ces meditations, et pour faire des citations texluelles. Pourtant, il faut bien lesindiquer. Or, savez-vous sur quoi Ton appelle particulierement 1'attention des jeunes filhis ? C'est 1' Annonciation, par exemple. II y a une douzaine de meditations sur 1'Annoncialion et sur bis conse--. quences de TAnnoncialion. (Rires a gauche.) II y a trois ou qualre meditations sur la vie cachee de Jesus dans le sein de sa mere, meditations dans lesquelles la jeune fille est invitee non pas seulement a reflechir, mais a se mettre en etat d'inlerroger, par chacun de ses sens, la situation actuelle de Jesus. (Exclamations a gauche et au centre.)
Je pourrait les lire.
Et, apres 1'Annonciation, il y a la Visitation. Le meme ordre de questions est suivi On va meme plus loin.. .
M. MARGAINE. Et Toperation du Saint-Esprit ?
M. PAUL BERT. Voici deux jiages enlieres de meditations : c'est la contemplation, puis I'applicaiion des sens sur la circoncision. . . (Exclamations et rii-es. Lisez!)
La 33 s contemplation sur la circoncision presente trois preludes, trois points, un colloque etune resolution. (Hilarite.)
M. DE LA BASSETIERE. 11 est ires facile d'babiller tout cela ; mais le fond ne peut el re exact !
M. PAUL BERT. M. de La Bassetiere me reproche d'habiller Jout cela : je vais lelire tout nu. (Tres bien ! tres bien ! a gauche. Lisez! Hsez !}
M. Du BOD AN. Ce n'estpas possible : il y a des dames, et aes jeunes filles dans les tribunes !
M. PAUL BERT. Notre honorable et respecte collegue 51. Du Bodan me fait observer que nous ne sommes pas seuls ici, qu'il y a des dames et des jeunes personnes dans les tribunes.
M. FAURE. Attendez que les tribunes soient evacuees.
M. PAUL BERT. Je le reconnais, et de la viennent toutes mes hesitations. Mais avouez que c'est une situation et range que de se trouver a une tribune franchise, devant une asseinblee d'hommes, en presence d'un auditoire d'adultes, et de ne pas oser y lire ce qui est fait et ecrit pour elrelu, medile, reflechi en son partieulier par une jeune persohne, monsieur Du Bodan ! (Vive approbation et applaudissements prolonged au centre et a gauche.)
M. DE LA BASSETIERE. Je demande tres respeclueusement a M. le president... (Bruit.)
M. LE PBESIDENT. Vous aurez la parole tout a 1'heure ! Vous ne pouvez interrompre constamment,
M. PAUL BERT. Vous nous avez accuses d'habiller les citations, et vous ne voulez pas que nous les lisions ?
A gauche. Lisez! lisez !
M. PAUL BERT. Nous lirons etnous ferons justice de tout cela !
M. DE LA BASSETIERE. Je demande le litre de Touvrage, le nom de 1'auteur et la date de 1'edition !
.M. LE PRESIDENT. Monsieur de La Bassetiere. .. (Interruptions & gauche.)
On membre a gauche. II n'y a pas d'explications a donner J (Bruit.)
M. LE PRESIDENT. Permettez, messieurs ! je suis juge de la question de savoir si Ton doit donnner ou non des explications.
M. de La Bassetiere pose une question a laquelle il a d'nillears ete repondu il y a au moins un quart d'heure.
M. DE LA BASSETI^RE. Je n'avais pas entendu !
M. LE PRESIDENT... maisje la trouve utile a repreduire : M. de La Bassetiere demands le norn de 1'auteur, le litre de Pouvrage et 1'annee de son apparition.
Monsieur Paul Bert,, vous avez la parole. (Interruptions et bruit.)
Messieurs, veuiftez ecouter la reponse f
M. PAUL BERT. Nous demanderons une seance speciale poui les interruptions. (Rires a gauche. )
Je lis :
Meditation seion ia methode de saint fgnace, sur la vie et sur les mysleres de N. S. J.-C. 4 volumes in-12, editespar lalibrairie Lecoffre, J8G7, avecune dedicace h saint Joseph et une aulre aux jeunes personnes du Sacre-Coeur.
M. DE BOSREDON. Par qui ce livre cst-il approuve ?
M. PAUL BERT. On s'ensertpartout; ilaeu je ne sais combien d'editions !
M. DE LA BASSETIEIRE. Quel est 1'auteur ?
.M. PAUL BERT. 11 n'y a pas de nom d'auteur. (Exclamations i droite.) -
M. DE LA BASSETI&RE. Nous protestons..... (Bruit.) S'il n'y a de nom d'auteur... (Rumeurs.)... s'il n'y a pas de nom d'auteur.;. (A. 1'ordre ! )
M. LE PRESIDENT. Je vais etre oblige de vour rappeler 5 1'ordre, monsieur de La Basseliere ! Veuiltez ne pas interrompre.
M. DE LA BASSETIERE. Je dis que s'il n'y a pas de nom d'auteur, et s'il n'y a pas d'approbation episcopale, ce livrc n'a absolumentaucune valeur ! (Tres bien ! a droite. Exclamations a gauche.)
M. PAUL BERT. Aucune espece de valeur? (Test durpour un livre qui est en usage dans les raaisons d'education religieuse.
M. DE LA BASSETIERE. C'est cequ'il faut prouver!
M. PAUL BERT. II en est a sa 7" ou 8* edition.
A droite. Ge n*est pas une raispn !'
Hn membre a droite. ISAssommoir en a phis de. cinquante f
M.PAUL BERT. Ilaeleeditepar lalibrairie Lecoffre. Vouspouvez elever contra la librairie Lecoffre 1'accusation d'heresie ; vous- vbus arrangerez avec elle.
Mais du reste ces diverses meditations seion la methode des exercices de saint Ignace ne portent que rarement un nom d'auteur ; un certain nombre sont approuvees, d'autresne font mention d^aucune approbation.
J'ai la un catalogue tout entier de ces sorter tfou-vrages, ils sont tpus concus dans le meme esprit ; tous consacrent une
ehacun de ces cas partiouliers si scabreux que j'indiquais tout a 1'heure. Je ne dis pas que je n'ai pas cboisi Jes citations les plus favorables $ la these que je voulais soutenir. .Celle que je voulais lire est plus complete que leg autres peut-elre, mais je maintiens que toutes sont dangereuses.
Ce ne sont pas, d'ailieurs, les menus, les miserables et honteux details dans lesquels on entre dans ces meditations qai sont de nature a troubles Tiinagination des jeunes filles : c'est la situation meme dans laquelle on les place, les invitant a contempler ces scenes, et, apres 1'oraison preparatoire, a y appliquer tous leurs sens ; premier point', la vue ; deuxieme point, Pouie ; troisieme point , le gout; quatrieme point, 1'odorat; cinquieme point, le toucher.
Yoila, en particulier, les dispositions que Ton doit apporter a Petude de la circoncision. (Bruit a droite.)
M, LE COMTE JEAN DE COLBERT-LAPLACE. Proiioneez le huis-clos.
M. LAROCEE-JOUBERT. 11 faudrait demander le comite secret !
M. PAUL BERT. Jevous demande la permission de ne pas lire. Du reste j'ai donne des indications ; tout le monde pourra consulter le Uvre a la Bibliotheque national, par exemple, a moins qu'on ne pFoteste, et qu'on ne dise encore que c'est pour mettre un habit a ces cilalions que je ne les presente pas.
$. LE COMTE DE PERROCHEL. -^- H n'y a HI nom d'auteur, niapprobation episcopale !
M. PAUL BERT. Vous voulez des livres qui aient Fapprobation episcopale? En Toici.
Ici, je 1'avoue, il ne s'agit plus de Kvres de elasse. (Ah J ah^ a droite.)
D s'agit de livres de prix ... (Rires a gaucbe)... de livres de lecture ; il s'agit de ces petits livrcs s'adressant a la jeunesse chrotienne et approuvds par Mr J'eveque de Limoges.
Voici un extrait de cette bibliotheque chrelienne et morale. Trea certainement, si un simple almanach avail public la premiere histoire qu'il contient, je ne dis pas que la commission de colporlage ne Taurait pas laisse passer, elle en a fait bien d'autrcs, mats les procureurs generaux auraient pu I'arr^ter.
A droite. lisez-la.
M. PAUL BERT. C'est le Triomphe de la Charite 1 , par M. Baudran, a Limoges, chez Barbou freres.
!1 n'y a pas de date non plus.
Ce (( Triomphe n consisteenun dialogue entre Eustachius, prefet d"Alexandrie, un des phis ardents persecuteurs de la religion, et une vierge nommee Theodore
626 LA MORALE DBS JESTJITES. - '
Le preTet somme la vierge d'avoir a sacrifier aux faux dieux * la vierge refuse et le prefet lui dit :
D y a une ordonnance des empereurs qui porte que les vierges qui refuseront de sacrifier aux dieux seront exposees dans un lieu infame... ))
M. MARGAINE. C'est un prefet de 1'ordre moral ! (On rit.)
M. PAUL BERT. Suit un dialogue entre la vierge qui exprima des preoccupations tres justes et fait preuve d'une instruction speciale assez developpee, et le prefet qui, apres une insistance des plus facheuses, condamne la jeune fille a etre conduite dans le lieu de debauche. Les debauches s'empressent autour d'elle; mais Jesus-Christ vient la proteger et elle est (iree de la, a son grand honneur, par un jeune homme qui se met a sa place et 1'habille de ses vetements.
M. LE COMTE JEAN DE COLBERT-LAPLACE. Lisez completement.
De divers cotds. Non ! non ! En voila assez !
M. LE PRESIDENT. II y a dcs liimtes a la curiosite.
M. PAUL BERT. Puisque vous insistez, jepuis lire encore quelques lignes. Vous verrez ce qu'on ecrit pour les jeunes entants avec approbation de I'eveque de Limoges. (On rit.)
Theodore dit: La seule grace que je vous demande, c'est qu'on n'attente pas a ma pudicite.
Le prefet lui repond :
Sacrifiez aux dieux, ou dans peu de temps vous aurez perdu cette virginite dont vous vous glorifiez.
A gauche et au centre. Assez ! assez ! .
M. EDOUARD LOCKROY. Et cela est approuve par un evfeque !
M. PAUL BERT. Nous avons des documents plus recents encore et qui rentrent dans 1'ordre des livres de classe. Telles sont des dictees faites par un vicaire dans une ecole normale de filles. Ces dictees, par exemple, je ne puis guere en dire que les litres:
Y a-t-il differentes manieres de commettre le peche contre la purete?
On peutle commettre de cinq manieres differentes .-par actions, par paroles, par regards, par desirs et par pensees.
Jusque-la, cela va bien, quoiqu'il soit un peu singulier qu'un jeune vicaire se preoccupe de dieter a des jeunes filles de seize i idngt ans le nombre et la nature des manieres de peeher contre b purete. (Rires approbatifs a gauche.)
Mais il ne se contente pas de cette enumeration tout a fait de rituel, et alors il dit;
On peut pecher par actions de trois manieres... (Bruyantes exclamations a gauche.)
Plusieurs membres. G'est trop fort !
M. LE BARON ETIENNE DE LADODCETTE. Ce doit etre 1'histoire d'un pretre a 1'esprit malade dont il a ete parle a Nancy et qui a te exclu de 1'enseignement.
M.- PADL BERT. Messieurs, je m'cxcuse d'etre entre dans tant de details nauseeux et d'avoir divulgue ici des choses qui n'ont jamais vu le jour a la tribune franchise. Cen'estpasma faute; c'est la faute de ceux qui disent et proclamenl avec audace urbi et orbi qu'ils sont les gardiens de toute morale. (Applaudissements au centre et a gauche.)
Eh bien, qu'en font-ils, de la morale? Vous en voyez quelques echantillons. Vous pouvez imaginer ce quepeut etre leurenseignement oral par ce que vous connaissez de leur enseignement ecrit.
Vous voyez, messieurs, ce qu'ils ont fait pour les gardens et ce qu'ils ont tente de faire pour les Giles : c'est a vous devoir si vous ne voulez pas arreter cet enseignement etrange, pour ne paa dire plus, et de 1'arreter en volant 1'article 7.
Laissons la toutes ces hontes, toutes ces ignominies; voyons les cnoses a un autre point de vue qu'au point de vue pedagogique et moral, voyons-les au point de vue politique. n a eie indique dejk dans cette discussion, ou plutot il n'a ete qu'effleure.
Pour bien comprendre, a mon sens, le cote politique de cette ' question, en ce qui louche particulierement les jesuites, et consecutivement les congregations religieuses qui se sont agregees autour d'eux, il faut bien voir dans quelles conditions a ete institue cet ordre celebre, et comment ces conditions resseinblenl singuliercment a celles ou nous nous trouvons aujourd'hui.
Les jesuites datent de 1534. La reforme venait de naitre; un vent de librc examen passait sur 1'Europe occidentals. Le traite de Nuremberg avail enleve 1'Allemagne a la papaute en assurant la libertedescultes. La France etait menacee ; Calvin venait de publier son premier livre. Ignace de Loyola parut.
Ce n'etait point un homme ordinaire ni mediocre : il comprit que, a cote des vieux ordres monacaux portant des costumes divers, devoues a des oeuvres particulieres, il y. avail place pour unemilice speciale qui aurait pour but unique de combnttre le libre examen et de ramener a 1'obeissance au pape les peuples qui tendraient a s'en ecarter. A cette milice, comme a une troupe militaire, 1'obeiseance absolue, passive, etait indispensable.
II fonda la societe de Jesus. Et cette societe repondait a un be-
C28 LJL MORALE DBS JESUITES.
win teUement ppesaant, que, a peine fondee, elle eut une eolosisn qui ressembla a une explosion. Moins de cent ans apres, les jesuites etaient partout dans le inonde, gouvernant, agissant et, un peu deja aussi, partout irritant et excitant, puisque c'est deja dans ce temps qu'on ehantait le vieux cantique :
Gubernant spirituals, Gubernant et temporale, Gubernant omnia male.
Avec le refrain:
vos, qui oum Jesu ids, Nonite cum Jesuitis.
Oeja, en ce temps, Us avaient excite" la jalousie d'abord, puis fa eolere, et quelquefois meme 1'indignution.
Cependant leur oeuvre etait faite ; Us avaient arrache S 1'herdsie la France, 1'Espagne et la Savoie menacees.
Que pouvaient^ils de plus ?
i'AHeroagne, TAngleterre, les pays Scandi naves etaient perdus pour la foi catholique.
En France, en Espagne, au contraire, il n'y avait plus rien a craindre pour la foi catholique. Apres la Renaissance, avaient tojnJbre simuUanement dans les pays latins et la liberte de conscience et la liberte politique.
Des rois tout puissants, oints du Seigneur, issus du droit divin, professant la religion catholique, juraient d'executer les lois de TEglise dont ils se declaraient lea fils devoues, juraient d'exterminer les heretiques; ces rois offraient toute garantie a Rome et a 1'Eglise, Desormais, il n'y avail presque plus rien a faire pour les jesuites, soit dans le domaine politique, soit dans le domaine teraporel. Les papes traitaient directement avec les rois, et ces deux puissances se passaient reciproquement quelques empietements, d'un cole sur le terrain du temporal, de 1'autre sur la region du spirituel.
Les jesuites, au milieu de tout cela, s'occupent d'instruction, et aus?i d'affaires, de negoce. Vous savex que cela les a menes a mal. Ils s'occupent beaucoup de confession, de casuistique ; ils presentent aux princes des peoples ce chemin de velours pour aller au paradis, dontparle Escobar. Mais ils ont perdu b taucoup deleur importance.
DISCOLRS Dli M. P. BERT (5 JUILLET 1879). 629
Assurement* cerlaines individualites eminentes de leur ordre tie sont pas sans action, grdce a leur situation de confesseurs de rois, sur la situation des peuples , mais le gros de la soeiete abandonee la scene purement politique.
Gependant, meme dans leur lutte de casuistique* de dogme, ils n'oubliaient pas le but particulier pour lequel ils avaieiit etc crepes. D'une part, 1'attaque etait reprise par eux. conlre les moindres inanifestations du libre examen, et Port-Royal tombait sous leurs coups ; d'autre part, ils s'efforcaiient de faire parlout et toujours triompher la puissance papale.
Ainsi, tandis que les rois tantot les proscrivaient, tantot lea soutenaient, suivant le caprice d'un favori ou d'une maitresse, d'une Maintenon, d'un Pombal ou d'une Pompadour, les papes seuls, fe= connaissants et clairvoyants, soutenuient toujours leurs meilleurs soldals: si bienque ce.ne fut qu'avec des dechirements interieurs et une vraie douleur que Clement XIV les supprima, comprenant bien que I'ordre des jesuites etait une milice entieremeiit duvouee aux interels du saint siege et de 1'Eglise.
Puis arriva la Revolution.
La Revolution ne proclama pas, ne crea pas de religion comnie ava't fait la Renaissance. Apres une courte phase de persecution, eUe renditlibres toutes les religions* tous les cultes ; mais, parcela nioine, elle permit aux jesuites de reparaitre et de reprendre leur autorite sur le monde catholique.
En effet, le peril etait le meme, pour la papaute, qu'au sei- ,eme siecle. Ce n'est plus le proteslantisme, c'est le rationalisme qui menace. Le pouvoir civil s'est definitivement laicise. L'Eglise pourra etre consultee quelquefois, elle ne commandera plus. Mais cette Revolution est-elle sans appel, sans espoir ? Les jesuites, qui ont contribue a sauver la papaute dans la grande crise de la Rforme, Yont se meltre a 7 a lete du mouvemebt pour essayer de la sauver de la Revolution. Mais ils feront payer leur concours, et ils le feront payer cher au catholicisme entier.
C'est ainsi que, apres avoir traverse line longue periode diifant laquelle ils n'avaient pas jou6 un role plus important que celui des aulres ordres religieux, ils sont parvenus, depuis la Revolution, i faire predominer dans 1'Eglise leurs opinions par ticulieres, a tel point que ces opinions sont devenues des articles de foi.
C'est qu'en meme temps qu'ils combattaient pour le pape et 1'Eglise, en meme temps que la vieille compagnie, el il faut preudre le mot dans un sens militaire, car, en 1'adftptant, Loyola e rawtelait les fails hero'iwe* d w ieunww f^ptenait lea
G30 LA MORALE DBS JESIUTES.
armes pour le service du pape, en meme temps elle faisait ses conditions, elle imposait au catholicisme ses opinions personnellef et elle le forcjait d'accepter le dogme de I'lmmuculee Conception et celui de rinfaillibilite du papc parlant ex cathedra. (Tres bient tres-bien ! a gauche et au centre.)
Oui, messieurs, la societe de Jesus a ete chargee de retenir le monde moderne sur la pentedela libre pensec. Elle espere d'abord ramener repentante au pape et a 1'figlise sa fille bicn aimee, sa fille si riche et si puissante, la France, qui s'en est separee. Elle a pour mission de mettre la main sur notre societe au nom de 1'Eglise; non pas certes d'une fac.on brutale, car il s'en faut que le pape veuille commander directement aux princes et aux republiques; mais elle doit faire en sorte que ces princes et ces republiques en arrivent a renHre au catholicisme, a TEglise, toute sa puissance, toute son autorite perdue.
Et c'est pour cela que s'eleve en ce pays et dans les pays voisins, contre la societe de Jesus, une lutte supreme ; c'est pour cela que 1'article 7, a mon sens, n'est qu'un accident momentane, ouplutot un premier acte de ce grand combat.
A droite. Cela promet.
M. PAUL BERT. A vrai dire, il n'y a pas, permettez-moi ce rapprochement qui sera Ires court, il n'y a pas que la religion calholique qui soil dans ce cas vis-a-vis des gouvernements lu'iques. Une aulre religion, tout aussi considerable au point de vue du nombre des sectateurs, offre le meme spectacle. Les musulmam voient aussi leurs chefs qui, aulrefois, unissaient dans la meme puissance le religieux et le temporel, tendre sous la pression des evenements a donner la preeminence a I'element civil, a se la'iciser de plus en plus. Les Chretiens, les juifs eux-meines, prennent part a leurs conseils.
Et alors qu'arrive-t-il ? De meme que vous voyez, en nos pays, 1'Eglise lutter conlre le pouvoir civil avec la societe de Jesus a s tele, de mome vous voyez des sultans, des beys, des empereurs, des khedives, obliges de combattre la sourde opposition religieuse de leurs peuples, opposition que souleve et dirige cette congrogatioit des Khouans, a laquelle Ignace de Loyola a emprunte sa devise.
Et c'est un fait elrange sur lequel il est interessanl, en passant, d'appeler {'attention des historiens, a savoirque, danssa constitution supreme, Ignace a copie, non pas les anciens ordres inonastiques, non pas Toeuvre de Dominique ou de Francois d'Assise, mais bienl'organisalion des Khouans, avec son obeissance passive, ses provincial!^ son general tout-puissant.
MSCOtJRS DE M. P. BERT (5 JUILLET 1879). 631
On lit dans 1'histoire d* Ignace le recit d'une longue et curieuse conversation d'Ignace et d'un Maure dans les montagnes de 1'Aragon, de laquelle il est permis d'inferer que le fondateur des jesuites connaissait les statuts de 1'ordre des Khouans 1 .
Je vous demande pardon, messieurs, d'introduire cet episode. En tout cas, il y a une coincidence singuliere. (Parlez ! parlez !)
Vous connnissez la formule de 1'ordre de la coinpagnie de Jesus : Tu seras dans la main de ton superieur comme un cadavre.
Un membre. Oui ! Perinde ac cadaver !
M. PAUL BERT. Eh bien, les Khouans ont un chef, un veritable general analogue au general des jesuites, el la formule des Khouans esl celle-ci : Tu seras dans la main de (on chef comme un cadavre dans la main du laveur des moils oui le tourne et le retourne a sin ifc. ,
Or, aujourd'hui, sur tout le littoral mediterranean, la lutte est engagee entre les gouvernemsnls musulmans et les Khouans, la meme qui s'engage aujourd'hui chez nous, entre le gouvernement, les catholiques et les jesuites. Et par une coincidence elrange et curieuse, nous, France, qui avons a gouverner au nord de la Mediterranee des populations catholiques, au sud des populations musulmanes, nous luttons avec les jesuites ici sur 1'article 7, avec les Khouans la-bas, dans TAures. (Approbation a gauche.)
Messieurs, il faut bien se rendre comple de la nature du combat qu'engage centre les gouvernemenls lai'ques la sociels de Jesus marchant a la tele de 1'Eglise catholique. II n'est pas d'ordre politique, il est d'ordre social. El il faut bien le declarer, ce n'est pas a vrai dire 1 Eglise qui a declare la guerre ! Elle peut se considerer comme provoquce, par risolement ou veulent la reduire les gouvernements, car elle affirme que, d'investiture et d'autorite divines, elle a droit de leur commander. Elle redetnande simplement la place qu'elle occupait et qu'elle se croit legitimement due.
M. Keller disait tout a Theure , et il avail cenl fois raison : L'Eglise ne fait pas de politique, les jesuites nefont pas de politique. C'est hors de doute, mais a une condition : c'est que vous entendrezlemot politique dans le sens le plus etroit. Non, les jesuites ne sont ni roya- Jistes ni republicans. Et je crois meme que s'ils avaient a choisir, ils seraient republicains ; car dans une republique il n'y a pas de roi qui revendique sa part du pouvoir, et.ils pourraient, si lescirconstances ^taient bonnes, 1'accaparer tout entiere.
1. Ou de quelqu'autre analogue, car les sectes musulmanes de cetta sorte ont 6te assez nombreuses.