‹ La morale des lignesChapitre 13 sur 31 · Essai su)' le génie dans l’Art, p · texte numérisé non relu

Essai su)' le génie dans l’Art, p

l’idée du repos, la ligne verticale l’idée de l’action». Une surface convexe repousse l’œil, une surface concave attire l’œil. C’est que toujours les surfaces convexes semblent se recourber pour la lutte, pour la résistance, et les surfaces concaves s’ouvrir pour se laisser pénétrer. La poitrine se bombe en face de l’ennemi, dans le recueillement qui précède l’attaque; le dos se courbe pour résister au poids d’un lourd fardeau ; le poing se ferme et se jette en avant dans la lutte; le pont se voûte au-dessus du fleuve. Au contraire, la main qui s’ouvre s’est désarmée, le vase attend l’eau qui l’emplit, la porte ouverte ne résiste pas à celui qui la franchit. Convexe, le ciel semblerait nous repousser, concave, il invite le regard, il l’appelle, et l’œil s’élance librement dans ses espaces. De là l’impression que produit le vaisseau des grandes cathédrales ; perdu dans le demi-silence d’une lumière assoupie, diminué devant des hauteurs qui le forcent de baisser les yeux, l’homme éprouve un sentiment d’humilité; mais son regard suit les lignes qui se recourbent, monte avec elles, est entraîné dans leur élan, s’empare du vaste espace qui s’offre à lui, et au sentiment de petitesse se mêle le sentiment d’une grandeur infinie ».

Nous ignorons encore les formules mathématiques des arts plastiques, mais nous pouvons apercevoir certaines lois indélébiles en analysant des œuvres significatives, en y appliquant la loi historique, la loi

intellectuelle et la loi sentimentale. Voici pourquoi il est bon de comparer les moyens d’expression en plein moyen âge et au xxc siècle; il est bien aussi de déchiffrer les valeurs idéales d’un Callot et d’un Rouvéyre, établir la différence entre la philosophie de Rembrandt et tel dessin de Sem.

Déjà en feuilletant la géométrie on trouve de précieuses indications pour les constructions esthétiques. Je ne parle pas d’architecture. Personne ne nie, dans cet art, la valeur des lignes, des brisures, des courbes.

Mais la simple inspection d’une hélice, d’une ellipse, d’une trajectoire, d’un cylindre ou d’un cône, d’une tangente et de ses rapports, suggère des idées d’esthétique, robustes, indépendantes de la sentimentalité passagère, d’une émotivité momentanée : la section d'un cône de révolution par un plan parallèle à une génératrice est une parabole , ou bien la section d’un cylindre et d’un cône de révolution par un plan qui rencontre toides les génératrices est une ellipse.

Ces deux lois appliquées dans le mystère des chairs, s’adaptant à des règles de stéréochimie, d’embryogénie, en combinant physique et biologie, créent la forme, la figure qui devient « miroir de l’âme » pour les uns, principe de l’esthétique pour les autres.

C’est ainsi sans doute que l’anthropologie a pu établir la loi de l’angle facial, des mesures crâniennes, des courbes vertébrales. C’est grâce à des lois mystérieuses des courbes que changent les races, les peuples, les espèces, c’est grâce à elles que naissent des

individualités, des unités plus ou moins précises, plus ou moins résistantes.

La vision linéaire tient compte et de la force et de la matière ; elle s’adapte à la plasticité de la vie et par conséquent, tout en ayant l’exactitude presque mathématique, elle participe de l’impression nécessaire au phénomène biologique. Il y a des lignes essentiellement humaines qui n’appartiennent qu’à notre espèce : courbes vertébrales, courbes des hanches, courbes céphaliques, nasales, orbitaires; il y a des angles de l’humanité et des angles des ophidiens; il y a des rapports entre droites, obliques, courbes, cercles qui n’existent que chez l’homme, et d’autres que chez certains hommes.

La loi établissant que la projection d’un cercle sur un plan est une ellipse n’est pas seulement une loi de géométrie mais aussi celle de Delacroix, de Phidias et même des moralistes. Grâce à elle, s’établissent des sélections, des classements, des groupements. Il y a tout un mystère biologique derrière la règle de Poncelet :

1° Les tangentes menées à V ellipse sur un point extérieur font des angles égaux avec les droites qui joignent ce point aux deux foyers ;

2° La droite qui joint le point extérieur à l’un des foyers est bissectrice de l'angle formé par les rayons vecteurs qui vont de ce foyer aux deux points de contact.

Toute architecture vivante a, comme la corde acoustique, ses nœuds, ses points morts, elle a ses centres de polarisation, ses intersections essentielles,

de même que la section d’un tunnel est « généralement » elliptique ou ovale, que la voûte des ponts est cylindrique, celle des ponts suspendus est une parabole, que celle du Panthéon établie par Rondelet est faite de grands arcs (ellipsoïde allongé, voûte sphérique, système dit chaînette) celle du Panthéon de Rome hémisphérique, de meme la courbe du crâne, la voûte de la bouche et mille autres courbes, jonctions croisements, de l’architecture humaine établissent et le caractère général de la matière et celui de l’espèce, et celui de la race et celui de la personnalité.

Regardez le paysan de la Reauce avec son dos en voûte, ses grandes courbes du nez, ses membres noueux et comparez-le avec le Rrelon trapu ou le montagnard nerveux : vous devez vous incliner devant la loi géométrique qui dénonce pour ainsi dire la plasticité des formes, leurs rapports, leur usage, leur durée.

Il y a des figures où ces aboutissants séculaires sont momifiés, pétris, localisés. Ils surgissent dans une courbe qui déchire la figure, dans une bride de l’œil, dans un carré de chairs, d’os qui semblent un ilôt dans l’ensemble, un ilôt qui lutte contre la personnalité, qui la surmonte, qui pèse, qui parfois éclate, comme une tare, comme un retour à l’ancêtre, comme une folie (la Comédienne *), ou bien qui pose sa loi à l’ensemble (Bartet*), souvent tout en conservant ses beaux plans de primitivité naturelle : les os plats, solides, vêtus de beaux muscles, l’ensemble donne des valeurs morales complexes : la ruse de paysan ou la

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