ION
On croit généralement la vie pleine de ruse, de méchanceté et de complication. On suppose que le vainqueur est un rusé compère, un heureux coquin, un tigre, un renard, un lion.
Nous avons vu divers côtés du succès. Les fronts des vainqueurs ne recèlent pas de crimes, mais des souffrances, des effrois, des lassitudes. Et ceux-là ne sont qu’une partie infime des combattants couronnés de lauriers. D’autres n’ont fait que durer, d’autres remuer, parcourir au petit trot leur petit chemin de gloire et de chance, d’autres plus sombres, plus sinistres, vivent sur leur nullité fielleuse, mesquine et qu’ils mettent en valeur en flattant des vices mignons et des petites lâchetés humaines.
Il y a même des vainqueurs sans victoire, des braves cœurs, des âmes simples et naïves; des magnifiques médiocrités. Leur vie est bâtie par des mains sûres : ils n’ont pas de grands appélits, de grandes passions, de grandes visées. Ils aiment d’immuables axiomes de la vie, ils s’inclinent devant des vérités avérées, devant les majorités, les lois établies, les règles admises. Leur vie intérieure n’est qu’une convention de leur rite extérieur; ils font des économies, travaillent, se sacrifient un peu, aiment leurs femmes, leur patrie, leur parti, leurs enfants. Ils vivent un devoir, quelque devoir simple, acquis.
Leurs dérèglements mêmes sont naïfs : ils font la noce jusqu’au mariage : ils portent la barbe après les premières couches de leur épouse; leur échine se redresse avec l’échelon social qu’ils franchissent graduellement. Ce sont de vrais ronds-de-cuir de la vie-
toire, des hommes-légende, des Tytire bienfaisants et porteurs de sourires.
Celui-ci a vu l’âme chancelante. Il s’accoude et il regarde, la vie passe.... (Renard). Il est simple et profond, grâce à sa médiocrité, grâce à son équilibre.
Il est là comme dans une gare « où les trains ne s’arrêtent jamais ».
Il y a là un pli, près du front qui donne au Tytire sa personnalité ; il y a des angles dans la figure, des enveloppements dans la chair qui font de ce « quelconque » un évocateur des âmes, un vainqueur. Et celui-ci, de profil ( Pie X), avec son dos voûté, le brave curé de campagne allant clopin dopant chez ses paroissiens! La petite poussée de sa fatalité, l’a mené de son village jusqu’aux faîtes de la puissance. Il n’a rien fait pour changer les destinées, il poussait doucement, avec l’âme de résignation cristalline, sa charrette des rêves naïfs, des bons devoirs de curé, des bontés et des bienfaits à la Richebourg, et qui font penser à la prière d’une vierge.
Or la fatalité veut parfois, c’est son admirable perversité, qu’au faîte du pouvoir, au-dessus des volontés, cognant de sa tiare l’absolu, il se trouve une force neutre, bonne, soumise, pouvant prendre toutes les responsabilités et déchirer avec béatitude son cœur palpitant ou celui du prochain, au nom de la vie douce, atténuée, médiocre. Il y a, et on les sent, des bras passionnés qui le poussent et le faix de l’univers qui pèse sur ce pauvre vieillard à âme naïve et claire.
LA LIGNE DE LA VICTOIRE
C’est l’écrasement des courbes qui s’enflent, s’épatent, s’évanouissent.
Nous eussions souhaité un portrait de M. Loubet. Lui aussi sans ruse a franchi les échelons, mais sa ligne ne serait plus courbe comme celle du Pape. 11 a vécu au milieu des clairons, parmi les champs, dans les couloirs aérés. 11 serait fait de rectangles, des lignes droites domineraient récurrentes, sans chevaucher les unes sur les autres, sans répandre de la mélancolie, du rêve, de la tristesse, c’eût été le triomphe des surfaces planes.
Il est si content ce miroir à alouettes que l’on plaça en haut d’un char triomphant et où il sut luire sans aveugler, sans écraser. Il fut si bon enfant! Il sortait de chez un si bon tailleur. Il aime les bêtes, il protège les malades, il marie les orphelins; je crois, je crois qu’il pourra même malgré Renan couronner une rosière avec componction, sourire et bonne foi.
Voilà les triomphateurs, les bons médiocres, qui sont comme des symboles de la réalité telle « qu’on la rêve » et qui ne se réalise jamais. Eux seuls savent vivre, aimer, créer sans rien apporter de bon, de méchant, de troublant. Ils ne jettent de l’ombre ni ne donnent de la lumière. Ils durent, ils existent et ils continuent. Ainsi est leur vie et est leur triomphe. Certes on y trouvera des déchirements, il y aurait eu un peu de raideur, une peur folle des cassures chez M. Loubet, il y a une résignation de sang et de martyr en pleurs dans le dos du Pie X , un oubli volontaire ombrage le front du Renard , mais ces égratignures ne sont rien devant les meurtrissures du
Barrés l, devant l’affolante volonté d’exister des Bartet 2, devant l’inquiétante courbe du SoreB. Oh! ceux là pour vaincre ont tué des âmes, leurs âmes et des coeurs et des volontés. Ils ont saigné et fait saigner, ils connaissent les nuits blanches et les effrois de demain et les regrets d’hier.
Je les vois résumés par cette évocation de meurtre et de sanglots, de génie et de folie, avec la courbe qui se redresse rétive, qui retombe, qui reprend sa course vers le haut, et puis traîne une existence de misère.... Là, près du front, au coin des lèvres, dans les plis des vêtements du Willette 4. Celui-là vaincra meurtri. L’aigle blessé me paraît être le symbole saisissant de la victoire, qui devient quelque immense défaite de soi-même pour la gloire de l’espèce, de la race, la défaite de la personnalité immolée pour le Léviathan : l’anonymat !
Rouveyre a saisi la vérité sanglante : vérité hégélienne du triomphe. Il a compris qu’il est fait de graves et essentielles négations intimes en vue d’une affirmation extérieure. Il a su montrer que la victoire altère la substance et récrie la volonté, qu’elle est le déséquilibre même du sang humain.
Ainsi :
La ligne de victoire n’est pas droite. C’est le rapport d’une droite déformée aux courbes exagérées dont les arcs selon le cas s’élargissent et deviennent des lignes basses, presque horizontales ou se rétrécissent pour exagérer la courbure en tendant vers la verticale ; la victoire c’est une défaite des lignes
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