ANATOLE FRANCE
SPIRITUALITÉS
aise, elle respire le frais de cette voûte trop vaste pour elle, elle s’égare parfois dans des coins trop obscurs, en quelque dédale ténébreux et cependant elle ne prend jamais l’air exceptionnel parce qu’elle est chez elle dans sa cave bien aérée, fraîche, trop grande sans doute, mais qui l’isole suffisamment. Parfois elle s’échappe au dehors, en remplissant les yeux d’un petit feu malicieux qu’atténue l’ombre des voûtes, elle sort d’une toile fine comme une toile d’araignée, elle enveloppe les vastes plans et pèse sur quelque point faibli de la solide construction ; alors une épaule tombe inerte, un coin de bouche se meurt, l’autre paraît rire, les grandes arcades des mâchoires gagnent des surfaces d’un côté et de l’autre s’aplatissent; la pensée trop petite pour la voûte occipitale est trop turbulente quand elle trotte au dehors en plein soleil, sur cette peau de tristesse, dans ces yeux de rêve et cette bouche de prière. Pour être belle etn erveilleuse, il n’aurait pas fallu qu’elle quittât sa cave douce et rafraîchissante, il n’aurait pas fallu que cette sagesse devînt paroles et actes. Mais la contemplation n’est pas de ce monde et la pensée abritée sous un front admirable est sans valeur, inerte et jaunie si elle ne s’échappe un peu folâtre, devenue inexacte, malhonnête parfois et surtout déformant la matière qui lui servait d’abri. Voici la sagesse. La spiritualité aime les lignes droites ; dans la matérialité des courbes elle apporte sa lumière mais aussi elle déforme la charpente fragile, elle meurtrit les chairs trop chaudes, elle rend hideuses les surfaces boursouflées d’appétit, elle jette l’ennui, la mort et la démence parmi les
bonnes petites passions, les formes circulaires, les souriantes ellipses, les braves paraboles. La pensée, quelle qu’elle soit, voudrait redresser ceci, soulever cela, ombrer ce coin, éclaircir cet autre. Or toute activité spirituelle dans la cohue des courbes aboutit à la déformation et parfois à l’illusion de sagesse, à quelque muse folâtre qu’on a oublié de chasser et qu’on finit par croire Minerve aux yeux bleus. La victoire est un mal mortel dans la matérialité humaine ; la spiritualité est une souffrance de déformation qui, sans tuer, endolorit et déracine la personnalité. Seule la sagesse absolue jetée parmi les éthers, déracinée de toute vie et de toute forme, saurait rendre la paix à la charpente humaine, mais, comme elle n’est guère possible, la spiritualité, comme l’a vue Rouveyre, sera toujours un élan dans la vie matérielle et souvent un mauvais élan, parce que la sagesse dans sa forme réelle n’est qu’une enveloppe de chair mourante où rôde l’âme de la solitude et de la douleur.
MONOGRAPHIES
Il existe certaines fatalités entre la façon d’envisager une forme d’art et les méthodes nécessaires pour l’exprimer.
Quand Rouveyre, plus ou moins consciemment, au début, s’est attaché aux expressions graphiques des spiritualités comme volonté et idéologie, il était obligé d’aboutir à des visions en raccourci, à une formule de dessin simplifiée, réduite au strict nécessaire de la formule synthétique qu’il avait à exprimer : la pensée. De là ces dessins nus, éclairés seulement par les rapports linéaires, avec des valeurs géométriques remplaçant les taches et les ombres proprement dites, de là aussi la nécessité d’étendre l’investigation non seulement à la figure, mais à l’ensemble de la carcasse humaine, et à tout ce qui la complète : les plis de l’étoffe, l’envolée d’une robe, l’angle des genoux, des surfaces qu’on devine, ventre, dos, et que les mœurs de notre civilisation ne nous livrent pas d’une façon directe. L’humanité idéologique peut se synthétiser aussi bien dans la courbe du front que dans celle de la cuisse, de la mâchoire ou du dos. Bocklin déjà disait : « La chose la plus difficile à peindre et à exprimer, ce n’est pas la figure humaine, c’est la cuisse. »
Or môme cette simplification et celte générali-
sation à certain moment ne suffisent pas au vorace appétit du scalpel de l’artiste. La ligne humaine est encore trop brisée, trop complexe si elle ne s’attache qu’aux idées générales. Elle prend une ampleur d’axiome et devient d’une vérité saisissante et expressive quand elle se cristallise, non plus dans les formes abstraites de la vie, dans des catégories artificielles : pensée, volonté, profession, etc..., mais dans l’unité vivante, immédiate de la personnalité.
Rouveyre ayant voulu voir le mystère de l’idéité, sous sa forme matérielle, est arrivé fatalement à la nécessité d’analyser l’unité humaine dans sa forme pure, à la fois abstraite et expérimentale : l’individu. Bien avant lui, de grands chercheurs de la beauté humaine, ceux qui dissèquent et analysent, se sont attachés à créer cette recherche unitaire; Rembrandt scrutant Rembrandt, le disséquant à travers les trente ans d’existence dans les états les plus divers, dans les costumes les plus variés, ou bien faisant des recherches sur ses femmes, qu’il avait devant lui pendant des années, qui étaient des modèles dociles et dont il a pu suivre les transformations et les mystères. Par l’application inconsciente de la méthode graphique, Raphaël est arrivé à perfectionner la géométrie humaine en peignant et en dessinant sous des prétextes divers sa bien-aimée Fornarina. L’étude de la personnalité est autrement grave comme révélation d’art et autrement profonde que le Rembrandt ou la Fornarina vus à travers les années, ou qu’une série de figures unies par quelque mal de vivre; les gueux de Callot, les inquisiteurs et les guerriers de Goya.
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MONOGRAPHIES
Rouveyrc est arrivé à feuilleter la meme personnalité à travers toutes ses manifestations extérieures, dans un délai plus ou moins long, dans divers éclairages, selon diverses circonstances.
C’est ainsi qu’il pu établir quelques lois graphiques de la nature humaine.
En effet, avec la méthode de monographies, on voit revenir d’une façon inévitable certaines lignes, certaines ombres, certaines déformations qui paraîtraient passagères par d’autres procédés. La monographie, que Rouveyre inaugure aujourd’hui dans l’art graphique, deviendra une véritable mine d’or du dessinateur et du philosophe. Les êtres classés par numéros, cachés dans l'anonymat de leur chair palpitante, surgiront en apportant des révélations, des lois nouvelles de la vie et de la beauté.
La première monographie très courte et très expressive est composée de six dessins intitulés : une Actrice.
Les six dessins paraissent presque sans analogie, sans ressemblance. Le 1 1 ayant la précision superficielle de l’exactitude courante, offre peu de parenté avec les V2 et VI 5 qui sont évocations d’enfer et de malédiction, avec le IV4 et ses déformations, avec les II5 et III6 où ne dominent pas les éléments complexes delà personnalité mais quelques gestes simples et gracieux de la sexualité. Cependant tous les cinq sont caractérisés par la prédominance des lignes hautes par une brisure du
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