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Apparaît alors le dessin XXXIII1 avec le nez surplombant le carré robuste, fantasque, que forme la bouche qui paraît comme un fort qu’on a construit là en pleine figure humaine pour défendre des lois inconnues, pour crier gare, pour menacer. Il y a déjà de graves indications dans ce dessin XXXIII2, des indications qui peu à peu se précisent dans une série de savants dépouillements. On ne trouve plus ni ombres ni demi-teintes, mais un croisement de plus en plus simple des lignes (XVIII3, X4, XIX5), où l’affolement de la matière se dessine par un geste et l’écrasement des traits (XVIII), par un tassement des courbes avec déjà l’ébauche delà tare (XIX), par une simplification de statue égyptienne avec un carré de figure où la tache ineffaçable grandit, s’humanise, devient quelque chose de divin, de suprême, d’immortel (X).

De braves gens ont peur de ce mot : la tare. Dans les dépouillements de Rouveyre, c’est la constante du sang, la directrice qui remplace les nuances de la matière, les affinements de l’esprit, par quelque loi de la matière acquise à travers les siècles qui est ancrée dans la chair de la personnalité, qu’on dépouille et qui impose à tous ces flottements de l’âme humaine, au flou de la volonté moderne, quelque geste infaillible, le geste de la bête, geste de Y Ancêtre. Voici la oeauté du dessin X.

D’une façon plus précise encore la tare éclate dans le dessin XXIX, simple portrait fait de lignes peu compliquées, de bonnes lignes droites qui n’ont la prétention ni de préciser ni d’écraser, mais qui 1 . Page 159. — 2. P. 159. — 5. P. 161. — i. P. 163. — 5. P. 165.

MONOGRAPHIES. ISO

encadrent la vision essentielle : la masse irréductible des chairs modelées, des lèvres, de la bouche, des dents. L’ensemble forme une unité dont on ne peut plus séparer tel trait parce que le tout s’impose dans son unité de force, d’horreur, de puissance et de beauté. A travers cette synthèse que Rouveyre a construite, on revoit le dessin l1 où les memes gestes prennent d’autres valeurs, où la même silhouette change de caractère. Comparez le VII2 et le VI3, la bonne petite femme VI avec les traits fins et la femme VIT, avec l’œil exaspéré et l’ensemble solide d’une solidité fruste, non rabotée, dont rien n’atténue les angles; solidité d’ancêtre! Les dessins VIII v et XI5, par une série de croquis, exaltent ce caractère où il n’y a plus d’illusion, de fausse sentimentalité, mais quelque immense volonté qui ne dépend pas de la conscience, mais d’une fatalité inéluctable, qui la régit contre toutes les fausses sentimentalités, contre les pâles gentillesses de petite femme, contre la bonne grâce courante. Et voici pourquoi la tare, qui est la force même, le talisman de puissance et de victoire de la personnalité de cette Comédienne , surgit comme une plaie sanguinolente, comme un mal qui ronge (XXXI If) et qui cependant est le principe même de sa vitalité; la Comédienne de Rouveyre ne vit que par la puissance mystérieuse de la force ancestrale, simple, immédiate qui broie au moment voulu toutes les contradictions modernes, toutes les velléités des petits appétits contemporains, appétits qui créent des inhibitions et empêchent la

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réalisation de la grande destinée d’une personnalité.

Que de volontés très fines, merveilleuses de grâce et de sagesse s'écroulent parce qu’au moment voulu une loi de sang, quelque appétit brutal de dieux inconnus viennent restreindre les affinements et les complications pour créer un fait simple et normal nécessaire à la victoire.

Rouveyre en dépouillant la personnalité a montré, non seulement que cette loi est une réalité, mais il l’a montrée dans toute sa splendeur et à travers toutes ses complexités. Si nous regardons les dessins XXX1 et XVI 2 ou même le XXXIV3 si tragique, si nous les comparons avec le XXXV4 qui marque une bonne lassitude de simplicité et de surchage de travail, nous voyons toute la différence qui existe entre l’effort en vue de quelque salisfaction immédiate, l’effort qui organise le petit train de l’existence, avec l’autre, l’effort au delà de la personnalité, au delà de l’humanité même, l’effort symbole, une concrétisation des forces mystérieuses de la nature. C’est cet effort qui crée la charpente immortelle de la vie, qui donne de la grandeur à la personnalité humaine, qui l’élève au-dessus de ses contemporains. Ah ! cette lassitude du dessin XXXIV3, comme elle est loin de quelque pauvre insomnie d’amour ou d’indigestion. C’est un effondrement sous la puissance de quelque force magnétique, c’est l’invocation de la bête humaine, haletante, qui marche vers un but qu’elle ignore à travers toutes sortes de péripéties plus ou moins tragiques, qui s’affaisse au coin d’une route pour se relever et

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MONOGRAPHIES

reprendre sa tache. Il n’y a plus de vie personnelle!

A travers les banalités de l’existence courante, à travers les fanfreluches et les heures grises (XV1), dans ce gesle de mains, dans l’envolée des vêtements, on voit poindre l’empreinte de la démence victorieuse, qui, comme une pierre étrangère, s’est incrustée dans la bouche. La fatalité a vaincu! La fatalité est victorieuse! Et voici pourquoi, malgré les courbes de la matérialité, toutes les boursouflures que crée la lutte entre l’esprit et la chair, le dessin XXII2 nous montre la bonne petite femme V3, I1, II3, mais dépouillée déjà de tout ce qui ne constitue pas le sens même de son être, sa raison d’existence. Rouveyre a exprimé une personnalité dans ses quarante dessins et après avoir esquissé son àme dans le l6, l’a récréée, renouvelée et reconstruite dans le dessin XXII7, suprême résumé de toutes ces passions où le drame de la Monographie d'une Comédienne est posé dans toutes ses péripéties. En effet, il ne suffit pas que la robuste tare demeure imprenable, résistant à tout. Il est évident que parfois comme le mal immense de vivre, parfois comme un effort surhumain, cette tache anatomique donne à cette personnalité l’aspect d’une farouche et intraitable volonté qui brise tout, mais qui arrive à construire son rêve de faste, de jouissance et de domination.

La simplicité des premiers croquis, toutes les bagatelles aimables de la personnalité apparente, ne sont que des dérivatifs pour vaincre des premières escarmouches par le sourire et la grâce. Cependant les

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LA MORALE DES LIGNES, appétits qui vont éclater, tous ces gestes brutaux qui paraissent être des poussées d’une passion que rien ne réfrène, font partie de la grande tare, de la matérialité. Ce sont eux qui font le fumier de cullure de la volonté fatale, le bouillon nécessaire pour que la grande volonté puisse surgir malgré le trop plein de nuances et d’aflinements.

Le principe de la personnalité devient net et précis : à travers la légèreté de l’individualité nouvelle, superiicielle, de l’individualité immédiate qui est faite pour l’existence du jour, pour la durée du papillon, pour la grâce d’une rose, apparaît la volonté barbare des siècles, la volonté de l’Ancêtre, celle de l’humanité, ayant besoin pour se manifester de motifs brutaux, de raccourcis farouches de la passion et de la volonté qui permettent de bousculer l’individualité immédiate ou de la domestiquer en vue de la durée, plus haute, et de l’existence plus proche delà substance humaine. C’est ainsi qu’éclatent ces passions de cette bouche que rien ne pourra restreindre, que naîtront ces gestes qui paraissent vouloir détruire tout l’édifice de la civilisation. C’est ainsi qu’on verra les lassitudes fatales et puis on s’apercevra que tout cela est bridé par la volonté d’ancêtre, par la tare, que cette poussée de sauvagerie et de primitivité n’est qu’un moyen pour la volonté suprême de s’isoler parmi les complications de la vie et d’atteindre ainsi la victoire. Voici pourquoi Rouveyre a fait un chef-d’œuvre en monographiant une âme humaine, parce que grâce à ce procédé il a établi toute une série de lois de la volonté avec toutes ses nuances et toutes ses nécessités.

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