I. Fustel de Coulanges, La Cité antique, livre IV, i
miliale. « Il arriva, dit Fustel de Coulanges, que des familles qui avaient un culte le perdirent, soit par négligence et oubli des rites, soit après une de ces fautes qui interdisaient à riiomme d’approcher de son foyer et de continuer son culte. 11 a dû arriver aussi que des clients, coupables ou maltraités, aient quitté la famille et renoncé à sa religion. Le fils qui était né d’un mariage sans rites(et ces mariages étaient nombreux) était réputé bâtard comme celui ([tii naissait de l’adultère, et la religion domestique n’existait pas pour lui. Ces hommes exclus des familles et mis en dehors du culte, tombaient dans la classe des hommes sans foyer. Tous ces éléments divers, auxquels on ajoutera les restes d’anciennes populations assujetties, contribuèrent à former partout une plèbe )), dont les immigrants faisaient partie. Tous ces gens habitaient en dehors de la cité.
(( A l’origine, une ville grecque est double ; il y a la ville proprement dite, izôhç, qui s’élève ordinairement sur le sommet d’une colline ; elle est bâtie avec des rites religieux et elle renferme le sanctuaire des dieux nationaux. Au pied de la colline on trouve une aggloméralion de maisons, qui ont été bâties sans cérémonies religieuses, sans enceinte sacrée ; c’est le domicile de la plèbe, qui ne peut pas habiter dans la ville sainte. A Rome, la différence entre les deux populations est frappante. La ville des patriciens et de leurs clients est celle que Romulus a fondée suivant les rites sur le plateau du palatin. Le domicile de la plèbe est l’asile, espèce d’enclos qui est situé sur la pente du mont Capitolin et où Romulus a admis les gens sans feu ni lieu qu’il ne pouvait pas faire entrer dans sa ville. Plus tard, quand de nouveaux plébéiens vinrent à Rome, comme ils étaient étrangers à la religion de la cité, on les établit sur l’Aven tin, c’est-à-dire en dehors dn pomœrium et de la ville religieuse. Un mol caractérise ces plébéiens : ils sont sans foyer ; ils ne possèdent pas, du moins à l’origine, autel domestique ' ».
Cependant, à mesure que les plébéiens conquèrent des
1 . Fustel de Coulanges, La Cité anlujuc, livre iV, cluip. n.
LA MORALE RELIGIEUSE DES PEUPLES ARYENS
droits politiques, ils se font une place dans la religion ; les uns se constituent un foyer sacré, les autres adressent leur culte à des divinités sous la protection desquelles toute la classe plébéienne se place. « Tantôt, dit Fustel de Coulanges', une faniille plébéienne se fit un foyer, soit qu’elle eut osé l’allumer elle-même, soit qu’elle se fut procuré ailleurs le feu sacré ; alors elle eut son culte, son sanctuaire, sa divinité protectrice, son sacerdoce à l’image de la famille patricienne. Tantôt le plébéien, sans avoii- de culte domestique, eut accès au temple de la cité. A Rome, ceux qui n’avaient pas de foyer, par conséquent pas de fête domesti- (jue, offraient leur sacrifice annuel au dieu Quirinus. Quand la classe supérieure persistait à écarter de ses temples la classe inférieure, celle-ci se faisait des temples pour elle ; à Rome elle en avait un sur l’Aventin, qui était consacré à Diane ; elle avait le temple de la Pudeur plébéienne. Souvent, enfin, on vit la plèbe se faire des objets sacrés analogues aux dieux des Curies et des tribus patriciennes. Ainsi le roi Servius éleva un autel dans chaque quartier, pour que la multitude eut l’occasion de faire des sacrifices ; de même que les Pisistratides dressèrent des kermès dans les rues et sur les plans d’Athènes. Ce furent là les dieux de la démocratie. La plèbe, autrefois foule sans culte, eut dorénavant ses cérémonies religieuses et ses fêtes ; elle put prier. C 'était beaucoup dans une société où la religion faisait la dignité de l’homme.
Il serait peut-être plus juste de dire que c’était beaucoup dans une société où l’homme faisait consacrer son esprit de domination ou son émancipation politique par la religion.
En raison de la situation où ils se trouvaient par rapport à la religion, les plébéiens devaient être très disposés à se porter vers les cultes orientaux qui s'ouvraient à toutes les classes sociales. N'ayant qu'une place très secondaire dans la religion nationale, écartés du foyer de la cité, ils étaient heureux de se créer une situation prépondérante dans les religions exotiques. C’est une des raisons pour lesquelles le christianisme, à ses débuts, recruta parmi eux tant
1. Fustel de Coulanges, La Cilé antique, livre 1\, cliap. vu.
d’adeptes. S’il devint rapidement la religion des esclaves et des plébéiens, c’est que les uns et les autres étaient restés plus OU moins élrangers aux cultes de la famille et de la cité.
Contrairement à ce qui se jiroduisit chez tous les peuples sémites et. plus particulièrement, chez les Hébreux, Rome et la Grèce ne connurent jamais de classe sacerdotale. Dans ces pays, l’aristocratie eut toujours soin de se réserver les fonctions pontificales. Le chef politique de la cité était, en même temps, son chef religieux ; c’est lui qui offrait les sacrifices au foyer de la cité. A Rome, sous la monarchie, le (( costume du roi était celui du souverain dieu ; le chariot promené dans la ville où tout le monde va à pied, le sceptre d’ivoire avec l’aigle, la figure peinte en vermillon, la couronne en feuilles de chêne d’or, appartiennent au dieu romain comme au roi ‘ ». Le roi n’était pas seulement le prêtre de la cité; il était, en quelque sorte, l'incarnation du dieu auquel il sacrifiait sur le foyer de la cité.
Lorsque la République eut remplacé la royauté, les consuls auxquels fut confié le pouvoir exécutif furent, à leur tour, les souverains pontifes du culte de la cité. Ils offraient les sacrifices, consultaient les augures, accomplissaient, en un mot, tous les actes principaux du sacerdoce. On avait ciéé, en même temps que les consuls, un rex sacrorum en qui était incarné nominalement le caractère sacré des anciens rois, mais ses fonctions étaient à peu près milles. Les consuls seuls étaient, en réalité, les souverains pontifes de la religion nationale et leur autorité religieuse passait, avec leur puissance civile, à leurs successeurs. Il existait encore trois collèges de prêtres : celui des augures, celui des pontifes el celui des gardiens des oracles, auxquels ou ajouta plus tard celui des maîlres des banquets sacrés : mais toutes ces charges étaient réservées aux membres des familles riches on aristocratiques. Elles ne pouvaient pas se transmettre de père en fils. Il ne put donc jamais se former à Rome une classe sacerdotale. Les fonctions religieuses y furent toujours jilus ou moins associées aux charges civiles ou militaires.