I. Xénophon, p
LA MORALE DE SOCRATE
S’il préconisait l’amitié, c’cst aussi en raison des avantages qu’elle procure : « J’entends toujours répéter, disaitil, qu’un ami fidèle et vertueux est la plus précieuse de toutes les possessions ; et je vois que la plupart des hommes pensent à toute autre chose qu’à se faire des amis. Ils sont désireux d’acquérir des maisons, des terres, des esclaves, des troupeaux, des meuhles, et quand ils les possèdent, ils tachent de les conserver ; mais un ami qu’ils avouent être un si grand bien, ils ne se mettent en peine ni de l’ac([uérir ni de le conserver... Et cependant si l’on compare un hon ami à tout autre bien, ne semhlera-t-il pas préférable .i^. . . Y a-t-il un bien quelconque aussi généralement avantageux? Un sage ami se substitue à son ami dans ce qui lui mampic, soit dans la conduite de scs alfaires particulières, soit flans les affaires de l’Etat. Vous voulez obliger, cet ami vous seconde ; quelque crainte vous agite, il >ous secourt on de ses deniers ou par scs démarches ; de concert avec vous il emploie la force ou la persuasion. Dans le bonheur, il ajoute à votre joie ; il vous relève dans l’alfattemenl. . . Ce que vous n’avez pas fait pour votre propre intérêt, ce (jue vous n’avez ni vu ni entendu, votre ami l’a entendu, l’a vu, l’a fait à votre place. Vous cultivez des arbres pour en avoir les fruits, et vous négligez, avec une coupable indolence, le verger le plus fertile, celui de l’amitié. » 11 disait encore (( cliacun ferait ])ien de s’examiner soi-méme, de ebereber combien il peut Aaloir aux yeux d’un ami, et de travailler à devenir d’un assez grand prix pour ii'élre pas négligé ». Il voulait ((u’on évitât les gens que leurs défauts rendent incapables d’être des amis utiles : « Dites-moi, Gritobule, si l’on voulait un sage ami, comment s’y prendrait-on P Avant tout ne ebereberait-on pas un homme qui sût résistera lagourmandise, à l’ivrognerie, au sommeil, à la paresse? Car un être dominé par ces vices ne peut rienfaire d’utile ni pour lui-même ni pour un ami. — Gela est vrai. — Et celui qui aime la dépense sans pouvoir la soutenir, (pii tous les jours a besoin de la bourse de ses amis, qui reçoit, toujours hors d’état de rendre, et qui se fâche quand on refuse (le lui prêter : nu tel ami ne vous semble-t-il pas à
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charge? — Oui... — Si nous en trouvions un qui sût amasser du bien, mais qui, toujours convoitant des nouvelles ricliesses, fût par là meme peu sûr en affaires, aimât lieauconj) à recevoir et point du tout à rendre? — Il me semble que cet ami-là serait pire que le premier. — Et celui (|ui, toujours avide de richesses, fait du gain son unique étude ? — Il faudrait le laisser là, car il serait inutile à celui qui serait lié avec lui. — Et le brouillon qui peut faire à ses amis une foule d’ennemis ? — Il faut le fuir. — Et riiomme qui n’a aucun de ces défauts, mais qui aime beaucoup qu’on l’oblige, sans se mettre en peine de témoigner sa reconnaissance? — Ce serait encore un ami fort inutile. Mais qui donc choisirons-nous? — Celui qui serait le contraire des gens (pie nous venons de dépeindre : ennemi de la mollesse et de la sensualité, fidèle à son serment, sûr en affaires, incajiable de céder en générosité, utile par cela même à ceuN qui auraient alfaire à lui. » Le dialogue se poursuit à la recbe relie de cet ami idéal, et Socrate conclut que pour avoir de bons et utiles amis, il faut avoir soi-même les qualités qu’on exige d’eux.
Il prend pour point de départ de cette démonstration un fait d’observation qui constitue la base de toutes les études scientifiques sur la morale et qu’il est intéressant de voir signalé à une époque si lointaine : (( La nature,
dit-il, a mis dans les hommes les principes de l’amitié et de la discorde’ : de l’amitié, car ils ont besoin les nus des autres, ils sont sensibles à la pitié, ils trouvent leur avantage à s’entraider; les secours qu’ils reçoivent exeitent leur sensibilité : de la discorde, car, croyant ([ue l’agréable est la même chose que le bien, ils combattent pour se procurer les plaisirs, et la diversité des opinions engendre la discorde. La colère, les (querelles ne leur laissent point de paix ; la fureur de s’enrichir les divise ; la jalousie attise la haine. Cependant l’amitié, se glissant à travers tous ces obstacles, réunit les cœurs bonnêtes par
I. Si l’oa remplace clans cette plirase le mot « amitié » par « sociabilité » ou « altruisme » et le mot « discorde » par « ég'oïsme », ou y trouve la première forme d’une morale sociale tout ?i fait scientifique.
La morale de SOCRATE
un motif de vertu ; ils aiment mieux posséder eu paix une fortune bornée que de combattie pour tout avoir. Lorsqu’ils ont faim ou soif, ils partagent sans -regret avec les autres. Modé rés dans leurs désirs, s’ils prennent leur part de ce qui leur est légitimement acquis, c’est pour s’entr’aider généreusement. »
Dans ces très justes considérations, Socrate s’élève manifestement au-dessus de l’amitié proprement dite, poui‘ envisager ce que nous appelons aujourd’liui l’association et il en établit d’une manière fort rationnelle l’utilité. C’est, en somme, dans cette utilité qu’il montre la sanction morale de l'amitié, de la socialûlité, de l’alti'uisme, comme nous disons aujourd’hui.
La morale sociale parait n’avoir occupé qu’une place secondaire dans l’enseignement de Socrate. Cependant, il préconisait le travail tant dédaigné par les hommes libres de son temps, il recommandait les vertus familiales et sociales et il voulait que l’on obéît aux lois, tout en condamnant les lois injustes et la tyrannie.
Sur le premier point, (( après avoir établi qu’il est utile et bonnele pour l’iiomme de s’occuper, nuisible et honteux de rester oisif; que le travail est un bien et l’oisiveté un mal, il disait que ceux qui font le bien travaillent en elTet et méritent des éloges ; mais que jouer aux dés, ne se livrer (pi’à des occupations condamnables et nuisibles, c’est croupir dans l’inaction ‘ ». Consulté par un chef de famille libre, réduit à la misère ])ar les événements politiques et la guerre, « Socrate, après l’avoir bien écouté lui dit : Mais comment se fait-il donc t[uc Céramon, qui nourrit tant de personnes, sutlise à leurs besoins et aux leurs, et qu’il fasse même assez d’économies pour s’enrichir, tandis que vous craignez de périr de besoin parce (pie vous avez ([uelqucs personnes à nourrir C’est qu’il nourrit, lui, des esclaves, et moi, des personnes libres. » El il ajoute qu’à cause de leur condition ces personnes se refusent à travailler ; lui-même n’ose pas les y engager. Socrate