Odon de Deuil, loc. cit., livre tV
l’empêcha pas d’absoudre les massacreurs, d’approuver l’élection du comte Baudouin à la royauté de Constantinople, devenue vassale de la papauté, et d’ordonner aux chevaliers français d’aller défendre le nouvel empire chrétien, qu’il espérait bien faire rentrer pour toujours sous la domination du pontificat romain. Après avoir pillé la capitale du schisme chrétien, on se partagea le butin et les provinces de l’empire d’Orient, en remerçiant Dieu: «ainsi tirent les pèlerins et les vénitiens la Pasqne-Flcuric et la Grande- Pasque après, en cet honneur et en cette joie que Dieu leur eût donné*.» La chute de l’Empire schismatique d’Orient, c’était, en réalité, la revanche de l’Eglise romaine sur l’hérésie d’Arius, qui avait donné naissance à l’Eglise schismatique de Constantinople. C’était aussi Constantinople soumise à Rome, car elle fut proclamée vassale directe de la papauté. Le triomphateur véritable était le pape qui, ayant détruit toutes les forces gouvernementales de l’Europe, pouvait légitimement s’intituler, comme les Césars romains, Irnperator, en même temps qu(f Pontifeæ maximus.
Cependant, son triomphe ne fut que de courte durée : dès 1261 les byzantins reprenaient possession de Constantinople et de la majeure partie de l’empire d’Orient, en ramenant au pouvoir le christianisme schismatique. Plus tard, lorsque les Turcs envahirent l’Europe, tous les Etats chrétiens étaient tellement affaiblis par les expéditions répétées et infructueuses contre les infidèlès, dans lesquelles la papauté les avait lancés incessamment pendant plus de deux siècles, qu’ils furent incapables d'arrêter l'invasion. L’empire d’Orient devint, avec Mahomet II (i353), un empire Turc, et, par une singulière ironie du sort, le christianisme schismatique put se développer à son aise sous la protection des musulmans, à l’ahri de nouveaux attentats de la papauté romaine. Le résultat le plus tangile des croisades était l’alTaiblissement de l’Europe, le triomphe des musulmans et la ruine du commerce qui, avant ces guerres,
I. Geoffroy de Ville-Hardouin, Conquête de Constantinople par les Francs, p. gy.
se laisait régulièrement entre l’Orient et l’Occident et qui reprit seulement après la constitution de l’empire Turc. La, ])apauté, avait, il est vrai, tiré de la ruine et de l’alTaiblissement de l’Europe une souveraineté presque absolue, dont elle jouil, à peu près sans conteste, pendant près de trois siècles.
d’andis qu’innocent 111 absolvait de bon cœur les chrétiens qui avaient pillé Constantinople et massacré les schismatiques grecs, il organisait, en France même, la plus odieuse guerre religieuse dont notre histoire ait gardé le souvenir, les ci’oisades des Albigeois, et il créait la sanglante institution de l’inquisition. Tout le Sud-Est de la France était resté jusqu’alors, dans une large mesure, en dehors de l’anarchie créée par le mouvement féodal : sa bourgeoisie avait conservé l’usage du droit latin et iwalisait de puissance avec les seigneurs ; sa littérature était latine ; ses mœurs étaient romaines ; sa religion, très imj^régnée du paganisme ancien, avait conservé les traditions ariennes des Goths et des Burgondes ; les juifs y étaient bien traités parce qu’ils entretenaient des relations commerciales et intellectuelles suivies avec les musulmans d’Orient ; ce sont eux qui avaient introduit en Europe les œuvres d’Avicenne, celles d’Aristote et d’autres encore qu’ils tenaient des Arabes. Comme la religion y était libre, une secte chrétienne puissante, héritière, des ariens et des manichéens, s’elforçait de détaclier le pays de la soumission au pape dont elle niait l’autorité, à l’exemple des schismatiques grecs. Elle avait fait, sous le nom d’ Albigeois et de Patarins, Catharins, Cathares, des progrès tels qu'une partie notable des évêques, des prêtres et des peuples en avait accepté les idées et les pratiques. Depuis Bordeaux jusqu’à Béziers, le ])ays se détachait de plus en plus de la papauté romaine, qu’on appelait « la prostituée de Babylone ». Comme signe extérieur de ce détachement, on repoussait l’usage du latin dans les cérémonies religieuses, on négligeait la messe et les sacrements, on abandonnait les églises, on revenait, dans une large mesure, à l’austérité de l’église piTinilive. Saint Bernard lui-même disait des Albigeois;
(( leurs mœurs sont irréprochables ; ils ne font de mal à personne ; leurs visages sont mortifiés et abattus par le jeûne ; ils ne mangent pas leur pain comme les paresseux et travaillent pour gagner leur vie ».
De meme que la papauté avait envoyé des missionnaires en Orient pour tâcher de convertir les musulmans, elle en expédia dans le Midi, pour ramener les Albigeois à la foi romaine. Le succès de ces missions fut médiocre : les moines qui s’en étaient chargés furent accueillis par des risées et des moqueries. Saint Bernard lui-même, malgré sa réputation extraordinaire, n’eut pas davantage de succès : on alla, dans quelques villes, jusqu’à le chansonner. Le comte de Toulouse, Raymond II, protégeait les hérétiques, ainsi que le vicomte de Béziers et la plupart des seigneurs qui voulaient échapper à la suzeraineté de Borne. Le pape Innocent III, redoutant l’extension de l’hérésie, envoie dans le Languedoc un légat, Castelnau, qui ordonne aux seigneurs de chasser les hérétiques^de leurs terres et de confisquer leurs biens ; les seigneurs s’y refusent. Le clergé ne se montrant pas plus docile, le légat suspend et dépose des prêtres^ des évêques. Le pape, en 1207, excommunie le comte de Toulouse, aLU[uel il écrit : « Homme pestilentiel, quelle est votre folie de braver les lois divines en vous joignant aux ennemis de la foi.^... Impie, cruel et barbare tyran, n’êtes-vous pas honteux de favoriser les hérétiques ?. . . Si vous ne redoutez pas les llammes éternelles, ne devezvous pas craindre les châtiments temporels que vous avez mérités par vos ci'imes Sachez, si vous ne vous repentez, que nous vous enlèverons les domaines que vous tenez dans l’Eglise universelle, et que nous enjoindrons à tous les princes de s’élever contre vous, comme ennemi du Christ et persécuteur de l’Eglise. »
Innocent III exprimait dans celte lettre les deux idées maîtresses de la papauté : Tous les Etals apparlienncnt au « domaine de l’Eglise universelle »; tous les princes doivent obéir au chef de cette Eglise, qui est le souverain de tous les souverains. Il faut reconnaître que l’attitude des princes et des peuples était faite pour encourager les papes
Lanessan. Relifjions. a(j
dans de telles pensées : le roi d’AngleteiTe, Henri II ne s’était-il pas, en 1172, déclaré vassal du Saint-Siège, pour éviter rexcominunication dont le menaçait Clément III? i\’avait-il pas ensuite sollicilé du pape et obtenu le droit de conquérir l’Irlande envisagée comme un fief du Saint-Siège, «car nul ne doute, disait le pape, que l'Irlande et toutes îles qui ont reçu la foi chrétienne n’appartiennent à l’fglise de Home ». Le même roi, pour éviter une seconde excommunication, après l’assassinat de l’arclievêque de Gantorbery, Tho mas Becket, n’avait-il pas consenti à s’en aller en pèlerinage, pieds nus, au tombeau du prélat, à y rester posterné pendant un jour et une nuit, et à y être battu de verges par les moines P La papauté n’avait-elle point proclamé, avec l’approbation de l’Europe entière, que l’empire germanique était vassal du Saint-Siège ? Les empereurs eux-mêmes n’avaient-ils pas reconnu la suzeraineté du pape, Henri IV en allant à Ganossa, Bodolfe son successeur en prêtant hommage lige au Saint-Siège et en ceignant une couronne que le pape lui avait envoyée avec celte inscription : Pefra dédit Petro, Pet rus diadema Rodoifo? Les rois de France euxmêmes ne s’étaient-ils pas toujours inclinés devant l’autorité pontificale ?
Cependant, au moment même ou Innocent III, encouragé par les précédents et confiant dans sa force religieuse, excommuniait le comte de Toulouse, il était impossible qu’il n’entendît ])as les voix indépendantes ou rebelles qui commençaient à s’élever de divers points tle l’Europe. Il com- [irit qu’il fallait frapper un grand couj) pour les faire taire : ce furent les Albigeois, ce fut le midi de la France tout entier qui en devinrent les victimes. Le légat Castelnau ayant été tué par des serviteurs de Uaymond (pi'lndignait la lettre du pape citée plus haut, Innocent IH lance l’auatbème contre toutes les populations provençales et languedociennes. Il écrit « au roi, aux évêques, aux barons » de France ; « Sachez que nous chargeons d'anatlième le coude deToulouse; nous délions tous ceux qui se croient liés envers lui ; nous permettons à toid catholique de courir sus à sa personne, d’occuper et de retenir ses bielis ; et (juand d tiendrait à
résipiscence, ne cessez pas pour cela de faire peser sur lui la punilion qu’il a méritée ; cliassez-le, lui et ses fauteurs, et enlevez-lui ses terres. Nous accordons la rémission de leurs péchés à tous ceux qui s’armeront contre ces empestés provençaux, race perverse et maudite. Sus donc, soldats du Christ! sus donc, novices de la milice chrétienne! que l’universel gémissement de l’Eglise vous émeuve ! que les hérétiques disparaissent, et que des colonies de catholiques soient établies en leur place * ! » Etant donnés le fanatisme religieux du temps, la jalousie dont les hommes du Nord étaient animés à l’égard de ceux du Midi, et le grand nombre de brigands qui avaient été rendus disponibles par l’arrêt des croisades et la paix relative qui régnait en Europe, un pareil anathème était un arrêt de mort et de ruine pour les populations de la Provence et du Languedoc. Tous les barons en quête de batailles et de butin, tous les rapaces et tous les soudards accoururent vers les trois armées qui se constituaient au Puy, à Lyon et à Bordeaux, et ce fut une véritable nuée de baiLares qui se précipita sur le Midi, dçnt le Nord enviait la civilisation, le luxe, la richesse et le soleil. Le vicomte de Béziers voyant sa ville enveloppée par les croisés, voulut négocier ; le légat du pape, véritable chef de la sanglante croisade, lui fit répondre (( que tout était inutile et que ce qu’il avait de mieux à faire, c’était de se défendre jus([u’à la mort, car on ne lui donnerait pas de merci ^ ». La ville prise, en 1209, le légat disait aux soldats ; « Tuez tout ! Dieu connaît ceux qui sont à lui b » Ses ordres furent ponctuellement exécutés. ((Alors, raconte nn historien du temps, se fit le plus grand massacre cju’on ait jamais vu dans le monde ; on n’épargna ni vieux ni jeunes, pas même les enfants à la mamelle. Tous ceux (jui le furent se retirèrent dans la grande église de Saint-Nazaire, où les prêtres faisaient entendre le son des cloches, à défaut de la voix humaine ; mais il n’y eut ni son