CHAPITRE VI
DE L INFLUENCE EXERCÉE PAR LA MORALE RELIGIEUSE DE L ISLA¬ MISME SUR L’ÉVOLUTION DE LA MORALITÉ PRIVÉE ET PUBLIQUE DANS LES SOCIÉTÉS MUSULMANES.
Le génie de Mahomet fut grand parce qu’il trouva la formule religieuse qui convenait le mieux aux populations sémitiques de l’Arabie. Quoi qu’elles fussent idolâtres, elles avaient eu de nombreux contacts avec les juifs et acceptaient assez volontiers l’idée d’une divinité idéale, unique, devant laquelle s’inclineraient toutes les forces de l’univers et même les autres divinités. C’est l’évolution que les tribus d’Israël avaient subie. D’autre part, il donnait satisfaction à l’humeur belliqueuse et aux habitudes de piraterie des sémites de l’Arabie, en leur promettant la conquête de pays où ils trouveraient un climat plus doux et un sol plus fertile que les leurs, avec un abondant butin. Enfin, il ne faisait rien qui ne fût dans les habitudes de ces populations, en se proclamant apôtre de Dieu, car c’est par là que commençaient, et que débutent encore, tous les hommes de ce pays désireux d’acquérir une grande autorité morale ou politique parmi leurs semblables. Les succès qu’il obtint, dès le début de sa carrière d’apôtre, ne purent que confirmer les naïves et cupides populations au milieu desquelles il vivait, dans la croyance que son Dieu leur procurerait de belles conquêtes et de riches dépouilles d’infidèles.
Mahomet faisait encore preuve d’une grande habileté en créant une religion distincte de celles des juifs et des chrétiens, mais ne dilférant de ces dernières que par des traits
(le peu d’importance et pouvant êire considérée comme supérieure à toutes les deux, puisqu’elle était plus idéale. Ij’islamisme, en effet, envisagé du point de vue philosophique, paraît incontestahlement supérieur au judaïsme et au christianisme. D’une part, son dieu unique est plus facile à comprendre que la trinité divine du christianisme ; d’autre part, son culte est simple, dégagé de toute tutelle sacerdotale, débarrassé des grossières idées de rachat des fautes qui conduisaient les juifs à offrir des sacrifices à lahvé‘, les chrétiens à tomber dans les pratiques de la pénitence, de la confession, des indulgences, etc. Mahomet pouvait se vanter d’offrir à ses concitoyens de l’Arabie une religion supérieure non seidement à leur idolâtrie, mais encore à toutes les autres religions entre lesquelles les nations civilisées de l’Orient et de l’Occident étaient alors partagées. Cette religion devait plaire surtout aux diverses sectes schismatiques issues du christianisme et détachées de lui à cause de la trop grande complexité de ses doctrines ou de l’incompréhensihilité de ses dogmes. L’islamisme devait donc trouver facilement, d’une part, des soldats, tle l’autre des adeptes. C’est par là, surtout, que s’explique la rapidité avec laquelle il s’étendit dans toute l’Asie occi-
1. Les sacrifices d’animaux étaient pratiqués, dans toutes les circonstances religieuses solennelles, par toutes les tribus de l’Arabie. iMalioiiiet eut soin de ne pas rompre lui-même avec les traditions, de même qu’il fut assez babile pour conserver <\ La Mecque le caractère de ville sainte et de lieu de pèlerinage qu’elle avait aux yeux fie tous les habitants de l’Arabie. Il y fit lui-même des pèlerinages dès qu’il eut soumis à son autorité et à sa religion les idolâtres et et les juifs des pays environnants. Lorsqu’il partit fie Médine, en l’an 7 de l’bégire (687 ap. J.-C.) pour faire sou premier pèlerinage à l^a Mecque, il était accompagné par une troupe de bergers conduisant des victimes ornées de fleurs et qui furent égorgées devant le sanctuaire d’Abraliam. L’aunée suivante, quand il revint en conquérant à La ^lecque où il fit flétruire toutes les idoles, il ofl’rit encore les sacrifices traditionnels. Il les renouvela eu l’an 10 de l’hégire, l’avant-dernière année de sa vie; et, cette fois, il immola lui-même soixantetrois victimes de sa main, p(nir rendre grâce au ciel du nombre d’années qu’il lui avait accordées ; il fit immoler les autres victimes, jusqu’à cent, par Ali. Cependant, il fait coiulamner les sacrifices et même l’encens par le Koran : « Que l’incrédule apprenne que le Tout-Puissant n’a pas besoin de l’encens des luiinaius. » (Cbap. 111, 91.) Le Koran limite les pratiques cultuelles à la prière dégagée de toute préoccupation d’intérêt matériel, au jeûne et au pèlerinage de La Mecque pour ceux qui ])euvent l’accomplir. Il s’y joignit plus tard, il est vrai, le chapelet et le culte fies saints, mais ce fut par corrujftiou de la tloctrine fin Koran.
LA MORALE DE L ISLAMISME ET LES MOEURS
dentale, l’Afrique septentrionale et l’Occident de l’Europe méridionale.
Les soldats que Mahomet trouva dès les débuts de sa prédication étaient attirés par l’appât du butin et par la nature des récompenses qui leur étaient promises après la mort.
Les jouissances que le Koran annonce à ses adeptes étaient admirablement conçues en vue de populations très misérables, auxquelles l’alimentation faisait fréquemment défaut, qui souffraient de l’aridité du désert et dont les seuls plaisirs étaient ceux que procurent les femmes. A ces malbeureux, dont la vie s’écoulait au milieu de sables brûlants, où l’eau est si rare, le Koran promet des lleuves abondants, des verdures rafraîchissantes, des fruits savoureux, des oiseaux rares et délicieux et, pour compléter les agréments de leur existence céleste, des bouris toujours jeunes, toujours belles, toujours vierges, ne connaissant aucune des infirmités de la femme terrestre. C’était, à coup sûr, un paradis beaucoup plus enviable, pour ces hommes sensuels, si sévèrement traités par la nature, que les jouissances purement idéales promises aux chrétiens par les disciples de Jésus. Il n’est, du reste, pas plus difficile de faire croire aux premières qu’aux secondes, tant est grande la crédulité des ignorants. Il ne faut donc pas s’étonner que les populations de l’Arabie, du Nord de l’Afrique et de l’Asie Mineure aient ajouté foi aux sanctions morales contenues
dans le Koran.
Je ne fais allusion, dans les considérations ci-dessus, qu’au sexe mâle. Les femmes, en elTet, ont subi l’islamisme ; elles ne l’ont pas recherché. A l’exemple du judaïsme, la religion de Mahomet est faite surtout jjour les hommes. Ceux-ci, du moins, l’ont interprétée de la sorte et en ont profité pour maintenir l’état de soumission où étaient les femmes arabes avant la prédication de Mahomet. On s est meme demandé si, en se faisant apporter du ciel les sanctions morales par l’ange Gabriel, Mahomet avait songé aux femmes. Leur réservait-il une place dans son paradis ? C’est une question qui n’a point été résolue, que les textes sacrés ne permettent pas de résoudre. Les lemmes musulmanes
o3fi LA ^lORALE DE L’ISLAMISME
sont-elles appelées à devenir, an paradis, les admirables liouris tant vantées par le KoranP l\etrouvent-elles, dans le septième ciel de l’islamisme, la jeunesse, la beauté, l’éternelle virginité cpii doit faire le bonheur des croyants ? Quelques commentateurs l’ont supposé sans pouvoir l’établir. On n’a pas oublié de quelle plaisante manière certaine lettre persane de Montesquieu' résout le jiroblème. On me pardonnera d’en reproduire ici la partie philosophique : (( Du temps de Cheik-Ali-Can, il y avait en Perse une femme nommée Z uléma ; elle savait par cœur tout l’Alcoran ; il n'y avait point de devin qui entendît mieux qu’elle les traditions des saints Prophètes ; les Docteurs arabes n’avaient rien dit de si mystérieux, qu’elle n’en comprît tous les sens; et elle joignait à tant de connaissances un certain caractère d’esprit enjoué, qui laissait à peine deviner si elle voulait amuser ceux à qui elle parlait, ou les instruire. Un jour qu’elle était avec ses compagnes dans une des salles du sérail, une d’elles lui demanda ce qu’elle pensait de l’autre vie ; et si elle ajoutait foi à cette ancienne tradition de nos docteurs, que le paradis n’est fait que pour les hommes. C’est le sentiment commun, leur dit-elle: il n’y a rien qu’on n’ait fait pour dégrader notre sexe. 11 y a meme une nation répandue par toute la Perse, qu’on appelle la nation juive, qui soutient par l’autorité de ses Livres sacrés, que nous n’avons point d’âme. Ces opinions si injurieuses n’ont d’autre origine que l’orgueil des hommes, qui veulent porter leur supériorité au delà même de leur vie... Dieu ne se bornera point dans ses récompenses: comme les hommes qui auront bien vécu, et bien usé de l’empire qu’ils ont ici-bas sur nous, seront dans un paradis plein de beautés célestes et ravissantes, et telles que si un mortel les avait vues, il se donnerait aussitôt la mort dans l’impatience d’en jouir; aussi, les femmes vertueuses iront dans un lieu de délices, oi'i elles seront enivrées d’un torrent de voluptés, avec des hommes divins qui leur seront soumis: chacune d’elles aura un sérail, dans lequel ils