I. Ernest Uenan, Hist. du peuple d’Israël, 1, p. ^5o
LA MORALE DES LIVRES SACRES DU Jl DAIS:S1E
La vérité est c[ue « l’humanité » à laquelle fait allusion Uenan fut pendant de nombreux siècles, est encore, puis-je dire, trop ignorante et, par conséquent, trop crédule pour discuter les assertions que les historiens lui servent et les légendes dont les religions imprègnent son esprit afin d’endormir sa conscience. Elle croit à la vertu de David sur la foi des écrivains sacrés d’Israël, comme elle croit à la vertu de Charlemagne sur la foi des écrivains sacrés de Rome. D’un bout «à l’autre de la période historique, les bons rois sont ceux qui favorisèrent l’accession des corps sacerdotaux à la puissanqe et à la richesse ; les mauvais rois sont ceux (|ui prétendirent rendre leur autorité Indépendante des Eglises. Salomon, qui fut, sans contredit, le meilleur et le |)lus habile souverain d'Israël, n’a trouvé grâce devant l’histoire qu'en raison de la construction du pemier temple édifié à lahvé, quoique ce temple lui-meme ait été maudit par les prophètes, comme furent violemment condamnés les goûts du grand monarque pour le commerce, l’industrie, la civilisation, le progrès humain en un mot. Josias, qui persécute les religions étrangères, qui fait brûler les autels des faux dieux et massacrer leurs adeptes, et qui proclame l’origine divine des Codes si favorables au corps sacerdotal, est un bien plus grand roi que Salomon, aux yeux des prophètes, des prêtres et des piétistes : cependant, sous son règne, à mesure que la religion exulte, la civilisation décroît et il n’apparaît pas que les sentiments altruistes par lesquels les hommes sont poussés à s’entraider et à s’aimer aient fait le moindre progrès. De son temps, on pria heaucouji, on fit un grand étalage de piété, mais on sema dans le |)euple la haine des riches, la haine de ceux qui ne servaient pas lahvé avec assez d'ostentation, la haine de tous les hommes, à quelque race qu’ils appartinssent, qui ne partageaient pas les passions engendrées par l’aveugle foi en un Dieu dont le reve, d’après ses prophètes, était de détruire l’humanité afin de se punir soi-meme de l’avoir créée.
On sait encore que la période de l’iiistoire d’Israël pendant laquelle l’immoralité publique et privée fut la plus
grande est celle qui coïncida avec le gouvernement absolu des grands pretres. Elle dura 6o ans, depuis la chute de la domination grecque qui suivit la mort d’Antioclius Sidctès (i3i av. J.-C.), jusqu’à la prise de Jérusalem par Pompée (63 av. J.-C.) et l'élablissement de la domination des Romains. Pendant toute cette période le pays vécut en paix et sans révolutions intérieures. Il aurait donc pu se développer aisément dans toutes les directions, dans toutes les voies de la civilisation. D’un autre coté, la Loi religieuse étant la seule loi de l'Etat, rien ne l’empécliait de produire tous ses effets, tout lui permettait d’apporter son témoignage à la théorie d’après laquelle les religions seraient indispensables au développement de la moralité privée et publique dans les sociétés liumaines. (( Or, cette époque fonda justement ce que Jésus condiattra le plus énergiquement, la bourgeoisie religieuse, le pbarisaïsme et, en lace de lui, le sadducéisme, le matérialisme religieux, l’idée que l’iiomme est justifié par les pratit[ucs extérieures et non par la pureté du cœur... La société otbcielle est sans moralité élevée, sans art, sans scicuce, sans idéal, sans progrès... Les mœurs restaient dures, ilpres, égoïstes. La sainteté, comme aux premiers temps de l’islamisme, pouvait aller avec des ma'urs de brigands. Ces saints se dépouillent, s’assassinent entre eux. Un saint pouvait être un meurtriei', un ivrogne, un lionime de mauvaises mœurs... Ce qui se développa dans ces tristes années, ce tut l’esprit de conquête. La circoncision forcée d'un grand nombre de populations non israélites de race, voilà le résultat le plus clair de la période asmonéenne. » Mais ce n’est pas l’Israélite lui-meme qui se bat. (( Quand la défense de la religion ne l’anima plus, l’Israélite déposa les armes. C’est avec des mercenaires et avec des mercenaires étrangers que Jean llyrcan fit scs conquêtes... Le judaïsme désormais n’est plus qu’une religion conquérante, s’adjoignant des éléments pris des côtés les plus divers, les uns par l’effet d’un prosélytisme louable, les autres par la violence et la coaction... Samarie fut prise après un siège d’un an. La haine juive s’en donna à cœur joie. La ville fut
détriiile aA^ec des raffinements pour (ju’it n’en restât aucune trace ‘ . »
L’un (les traits les plus caractéristiques de l’histoire des Hébreux, c’est le LÔle exercé par leur religion dans le développement (les haines sociales. Afin de conserver sa prépondérance, la classe sacerdotale et les prophètes ne laissent passer aucune occasion de semer- dans le peuple la haine des gens riches. Jamais, dans aucune littérature, la guerre de classes ne revêtit une forme plus violente cpie dans les écrits des prophètes hébreux auxtjuels on accorde une ])lace d’honneur dans la Bible. Amos, (jui vivait vers l’an 800, crie aux riches : « Ecoutez-moi, mangeurs de pauvres, griigeurs des faibles du pays. Quand, dites-vous, sera passée la noin^elle lune, pour c|ue nous reprenions les affaires sur le blé ? Quand sera fini le sabbat pour que nous ouvrions nos magasins ou nous ferons l’épha aussi petit que possible et le siclc aussi grand (|ue possible ? Grâce à nos fausses balances, nous achèterons le pauvre pour de l’argent, les malheureux pour une paire de sandales, et, de cette manière, nous arriverons à vendre juscpi’à la criblure de notre blé. » Il annonce aux riches qu’en punition de leur luxe, ils seront emmenés en captivité par l’ennemi : (( Couchés sur des lits d’ivoire, étendus sur leurs divans, nourris d’agneaux pris dans le troupeau |des indigents], de veaux arrachés à l’étahle [du pauvre], chantonnant au son du métal, comme David, s’inventant des instruments de musique, ils boivent le vin aux lèvres des amphores, s’oignent d’huiles de choix, et ne souffrent rien des maux de Joseph! C’est pourfjuoi ils iront en tête des captifs ; alors le cri de leurs orgies cessera. » Il en veut aux femmes qu'il traite de (( vaches de Basan », et cju’il accuse de rendre leurs maris cupides, en leur disant sans cesse : (( Apportez, c[ue nous fassions bonne chère L »
Un demi-siècle plus tard, le plus grand des prophètes hébreux, Isaï, se livre aux mêmes violentes menaces, au
1. Ernest Rknan, llist. du peuple J’Isruël, \, |). 33 et suiv.