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CHAPITRE II

LA MORALE DE SOGRATE

C'est en Grèce que la philosophie véritable est née et il semble que ce soit Socrate qui, au v'' siècle avant notre ère, ait fondé la morale philosophique. Il n'avait pas rejeté toute idée religieuse, ainsi que ses ennemis le lui reprochaient; c'est, au contraire, en partie sur cette idée qu'il faisait reposer sa doctrine morale, mais il s'était entièrement dégagé des croyances aux divinités de l'Olympe homérique et l'on peut croire qu'il traitait avec quelque dédain les dieux de la famille ou de la cité, quoiqu'il se vantai de participer à leur culte. Sa morale et sa philosophie étaient donc fondées sur toute autre chose que la religion des hommes de son temps. C'est aussi sur des bases toutes nouvelles qu'il faisait reposer ses sanctions morales. Enfin, l'un des traits caractérisli(|ues de son enseignement était son hostilité à l'égard des discussions métaphysiques instituées par les philosophes de son temps au sujet de la nature intime de l'univers et des objets qui le composent. A tous ces points de vue, le rôle de Socrate fut considérable et son œuvre philosophique offre un intérêt capital. Il ne nous en est malheureusement rien resté d'écrit, car son enseignement fut exclusivement oral. Nous ne connaissons de ses idées que ce qui nous en a été conservé par ses disciples, en particuher par Xénophon et Platon. Le premier paraît s'être attaché à reproduire fidèlement la pensée du maître ; le second y alrop ajouté du sien pour qu'il soit possible de distinguer dans son œuvre ce qui lui appartient de ce qui peut être attribué à Socrate.^

Xénophon représente Socrate comme ayant opéré une sorte de réaction contre les études auxquelles s'adonnaient

LA MORALE DE SOCRATE

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avant lui les philosophes. D'une part, il condamnait les procédés purement oratoires dont usaient les sophistes dans l'exposé de leurs doctrines, et les remplaçait par un enseignement plus rigoureux, plus scientifique, dirions-nous aujourd'hui, qu'il appelait la dialectique \ D'autre part, il plaçait au second rang les spéculations relatives à la nature et à l'origine des choses et des êtres, à ce que nous dénommons aujourd'hui la métaphysique des sciences d'observation, tandis qu'il plaçait au-dessus de tout l'étude de la morale. Xénophon dit de lui : « Loin de disserter comme tant d'autres sur toute la nature, loin de chercher l'origine de ce que les sophistes appellent le cosmos, et les causes nécessaires qui ont donné naissance aux corps célestes, il démontrait la fohe de ceux qui se hvrenl à de telles spéculations : il examinait s'ils s'occupaient de pareilles matières dans la persuasion qu'ils avaient épuisé les connaissances

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I. X«^no|)lion nous a conservé la définition que Socrate lui-même donnait de la dialectique : « l\ ajoutait que le mot discussion venait de l'usage de se réunir pour discuter ensemble, et considérer les objets suivant leur genre ; qu'il fallait donc se préparer de toutes ses forces et se "livrer tout entier h une étude qui forme les plus grands personnages, les excellents politiques, les plus habiles diaiccfitiens. » Considérer les objets suivant leur genre, c'est, d'après Socrate, « rechercher ce qu'il y a de mieux en toutes choses, distinguer entre elles par le secours du raisonnement et de l'expérience, choisir les bonnes et rejeter les mauvaises». Pour y parvenir, il employait le dialogue, au moyen duquel « il ramenait, dit Xénophon, la question aux premiers principes »', et il donne comme exemple le dialogue suivant : « Vous dites donc que l'homme que vous nous vantez, est meilleur citoyen que celui dont je parle ? — C'est ce que je soutiens. — Voyons donc : ne faut-il pas examiner d'abord quel est le devoir d'un bon citoyen ? — J'y consens. — S'il s'agit de l'administration des finances, celui qui enrichira le plus la République ne l'emportera-t-il pas sur ses concitoyens.^ — Assurément. — Et dans la guerre, celui qui la rendra le plus souvent victorieuse de ses ennemis? — Sans doute. — Et dans les négociations, celui qui lui ménagera l'alliance des peuples qui combattaient contre elle?— Je ne conteste pas cela. — Et dans l'assemblée du peuple, celui qui saura le mieux apaiser les discussions, et qui ramènera le plus aisément la concorde : Je le crois. » \\ procédait alors à l'examen de la conduite de chacun des hommes dont il s'agissait, sur chacun de ces divers points, et la conclusion se formait pour ainsi dire d'elle-même. « C'est ainsi, ajoute Xénophon, qu'en réduisant les questions à leur plus grande simplicité, ij rendait la vérité sensible a ses contradicteurs. Dans toute discussion, il procédait par les principes les plus généralement avoués, persuadé que c'était une méthode infaillible. Aussi n'ai-je connu personne qui sût mieux amener ses auditeurs à reconnaître les vérités qu'il voulait leur démontrer. » (Xénophon, Les entreliens mémorables de Sorrnie, trad. de Gail, introd. et notes de Fouillée, p. i6i, 169.)

Les procédés de discussion de Socrate étaient employés vers la même époque, dans 1 Indoustan, par le Bouddha et ses disciples. Voyez plus haut, p. aoU.

humaines ; ou s'ils croyaient sage de négliger ce qui est à la portée des hommes, pour approfondir les secrets des dieux. Il s'étonnait qu'ils ne vissent pas combien il est impossible à l'homme de sonder ces mystères, puisque ceux qui se piquent d'en parler le mieux, loin de s'accorder entre eux, ressemblent à des fous... Dans leurs recherches sur la nature, les uns se figurent qu'il n'existe qu'une substance, les autres qu'il y a des substances à l'infini : celui-ci, que tout est en mouvement perpétuel ; celui-là, que rien ne se meut : ceux-ci, que tout naît et périt ; ceux-là, que rien ne s'engendre, que rien ne se détruit. Il faisait encore cette réflexion : ceux qui apprennent les choses humaines espèrent mettre en pratique ce qu'ils auront appris, pour leur usage et celui des autres ; les scrutateurs des choses divines croient-ils de même que lorsqu'ils connaîtront bien les causes nécessaires de tout ce qui est, ils feront à leur gré et selon leurs besoins, les vents, la pluie, les saisons ou autres choses semblables.^ ou, sans se flatter de tant de puissance, leur suffit-il de savoir comment tout cela se fait.^ C'est ainsi qu'il parlait de ceux qui s'embarrassent de ces spéculations. Pour lui, s'entrelenant sans cesse de ce qui est à la portée de l'bomme, il examinait ce qui est pieux ou impie, ce qui est honnête ou honteux, ce qui est juste ou injuste ; en quoi consiste la sagesse et la foUe, la valeur et la pusillanimité ; ce que c'est qu'un Etat et un homme d'État, ce que c'est que le gouvernement, et comment on en tient les rênes. Enfin, il discourait sur toutes les connaissances qui constituent l'homme vertueux et sans lesquelles il pensait qu'on mérite justement le nom d'esclave... Il n'avait pas sur la Providence les idées du vulgaire, qui croit que certaines choses sont connues des dieux et que d'autres leur échappent : il pensait que les dieux savent ce que nous disons, ce que nous faisons, ce que nous méditons en silence, qu'ils sont partout, qu'ils font des signes aux hommes sur toutes les choses humaines*. »

LA MORALE DE SOCRATE

Au sujet de la conception religieuse de Socrate on lit dans les souvenirs de Xénophon * : « Ses prières étaient simples ; il demandait aux dieux de lui accorder ce qui est bon, persuadé qu'ils connaissent bien nos véritables avantages. Demander aux dieux de l'or, de l'argent, la puissance suprême, c'était suivant lui aussi indiscret que les interroger sur l'issue d'un jeu de dés, d'un combat ou d'autres choses aussi incertaines. En ofliant les plus modestes prémisses du peu qu'il possédait, il croyait ne pas faire moins que ces riches qui, avec de grands biens, offrent de grandes et de nombreuses victimes. Il disait qu'il serait indigne des dieux de préférer les grandes victimes aux petites, parce qu'alors les dons des méchants leur seraient plus agréables que ceux des hommes vertueux : que s'il en était ainsi la vie ne serait plus un présent désirable... Il ajoutait que le précepte qui nous ordonne de consulter nos moyens devait être la règle de notre conduite avec nos amis, avec nos hôtes et dans toutes les actions de la vie. »

Socrate croyait à la divination et il était absolument convaincu que lui-même était inspiré par la Divinité, mais il voulait qu'on la consultât exclusivement sur les choses qu'il est impossible à l'homme de connaître. Il trouvait « fou )). dit Xénophon, « d'aller consulter les oracles sur des questions que les dieux nous ont mis à portée de résoudre par nos propres lumières : comme si on leur demandait si on doit conlier son cliar à un cocher habile ou maladroit, son vaisseau à un bon ou à un mauvais pilote. Il taxait d'impiété la manie d'interroger les dieux sur ce qu'on peut aisément connaître soit par le calcul, soit en employant la mesure ou le poids. Apprenons, disait-il, ce que les dieux nous ont accordé de savoir ; mais recourons à l'art divinatoire pour nous instruire de ce qu'ils nous ont caché : ils se comnumiquent à ceux qu'ils favorisent" ».

Il est probablement le premier qui ait tenté de démontrer l'existence de la divinité, en s'appuyant sur ce qu'il appe-

I. Xénophon, Entretiens mémorables de Socrate, trad. de Gail, introduction et notes par A. Fouillée, p. 5 et suiv.

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