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LA MORALE DE SOCRATE 233
S'il préconisait l'amitié, c'est aussi en raison des avantages qu'elle procure : « J'entends toujours répéter, disaitil, qu'un ami fidèle et vertueux est la plus précieuse de toutes les possessions ; et je vois que la plupart des hommes pensent à toute autre chose qu'à se faire des amis. Ils sont désireux d'acquérir des maisons, des terres, des esclaves, des troupeaux, des meubles, et quand ils les jjossèdent, ils tachent de les conserver ; mais un ami qu'ils avouent être un si grand bien, ils ne se mettent en peine ni de l'acquérir ni de le conserver... Et cependant si l'on compare un bon ami à tout autre bien, ne semblera-t-il pas préférable .î>. . . Y a-t-d un bien quelconque aussi généraknient avantageux ? Un sage ami se substitue à son ami dans ce qui lui manque, soit dans la conduite de ses affaires particulières, soit dans les affaires de l'État. Vous voulez obliger, cet ami vous seconde ; quelque crainte vous agite, il vous secourt ou de ses deniers ou par ses démarches ; de concert avec vous il cnq)loie la force ou la persuasion. Dans le bonheur, il ajoute à votre joie ; il vous relève dans l'abattement... Ce que vous n'avez pas fait pour votre propre intérêt, ce que vous n'avez ni vu ni entendu, votre ami l'a entendu, l'a vu,
I a fait à votre place. Vous cultivez des arbres pour en avoir les fruits, et vous négligez, avec une coupable indolence, le verger le plus fertile, celui de l'amitié. » Il disait encore « cliacun ferait bien de s'examiner soi-même, de chercher combien il peut valoir aux yeux d'un ami, et de travailler à devenir d'un assez grand prix pour n'être pas négligé ».
II voulait qu'on évitai les gens que leurs défauts rendent incapables d'être des amis utiles : « Dites-moi, Critobulc, si l'on voulait un sage ami, comment s'y prendrait-on ? Avant tout ne chercherait-on pas un homme qui sût résistera la gourmandise, à l'ivrognerie, au sommeil, à laparesse.» Car un être dominé par ces vices ne peut rienfaire d'utile ni pour lui-même ni pour un ami. — Cela est vrai. — Et celui qui aime la dépense sans pouvoir la soutenir, qui tous les jours a besoin de la bourse de ses amis, qui reçoit, toujours liors d'état de rendre, et qui se fâche quand on refuse de lui prêter : un tel ami ne vous semble-t-il pas à
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charge? — Oui... — Si nous en trouvions un qui sût amasser du bien, mais qui, toujours eon voilant des nouvelles rieliesscs, fût par là même peu sûr en aff\iire8, aimât beaucoup à recevoir et point du tout à rendre.^ — Il me seml)le que cet ami-là serait pire que le premier. — Et celui qui, toujours avide de ricliesses, fait du gain son unique étude .^ — Il faudrait le laisser là, car il serait inutile à celui qui serait lié avec lui. — Et le brouillon qui peut faire à ses amis une foule d'ennemis ? — Il faut le fuir. — Et l'bomme qui n'a aucun de ces défauts, mais qui aime beaucoup qu'on l'oblige, sans se mettre en peine de témoigner sa reconnaissance? — Ce serait encore un ami fort inutile. Mais qui donc choisirons-nous .^ — Celui qui serait le contraire des gens que nous venons de dépeindre: ennemi de la mollesse et de la sensualité, fidèle à son serment, sûr en alTaires, incapable de céder en générosité, utile par cela même à ceux qui auraient affaire à lui. » Le dialogue se poursuit à la recherche de cet ami idéal, et Socrate conclut que pour avoir de bons et utiles amis, il faut avoir soi-même les qualités qu'on exige d'eux.
Il prend pour point de départ de celte démonstration un fait d'observation qui constitue la base de toutes les études scientifiques sur la morale et qu'il est intéressant de voir signalé à une époque si lointaine : (( La nature, dit-il. a mis dans les hommes les principes de l'amitié et de la discorde' : de l'amitié, car ils ont besoin les uns des autres, ils sont sensibles à la pitié, ils trouvent leur avantage à s'entr'aideiv; les secours qu'ils reçoivent excitent leur sensibilité : de la discorde, car, croyant que l'agréable est la même chose que le bien, ils combattent pour se procurer les plaisirs, et la diversité des opinions engendre la discorde. La colère, les querelles ne leur laissent point de paix ; la fureur de s'enrichir les divise ; la jalousie attise la haine. Cependant l'amitié, se glissant à travers tous ces obstacles, réunit les cœurs honnêtes par
I. Si l'on remplace dans cette phrase le mot « amitié » par « sociabilité » ou « altruisme » et le mot « discorde ». par « égoïsme », on y trouve la première forme d'une morale sociale tout ?» fait scientifique.
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LA MORALE DE SOCRATE
un motif de vertu ; ils aiment mieux posséder en paix une fortune bornée que de combattre pour tout avoir. Lors- (fu'ils ont faim ou soif, ils partagent sans regret avec les autres. Modérés dans leurs désirs, s'ils prennent leur part de ce qui leur est légitimement acquis, c'est pour s'entr'aider généreusement. »
Dans ces très justes considérations, Socrate s'élève manifestement au-dessus de l'amitié proprement dite, pour envisager ce que nous appelons aujourd'hui l'association et il en établit d'une manière fort rationnelle l'ulihté. C'est, en somme, dans cette utilité qu'il montre la sanction morale de l'amitié, de la sociabilité, de l'altruisme, comme nous disons aujourd'hui.
La morale sociale paraît n'avoir occupé qu'une place secondaire dans l'enseignement de Socrate. Cependant, il préconisait le travail tant dédaigné par les hommes libres de son temps, il recommandait les vertus familiales et sociales et il voulait que l'on obéît aux lois, tout en condamnant les lois injustes et la tyrannie.
Sur le premier point, (( après avoir étabh qu'il est utile et honnête pour l'homme de s'occuper, nuisible et honteux de rester oisif; que le travail est un bien et l'oisiveté un mal, il disait que ceux qui font le bien travaillent en effet et méritent des éloges : mais que jouer aux dés, ne sehvrer qu'à des occupations condamnables et nuisibles, c'est croupir dans l'inaction ' ». Consulté par un chef de famille libre, réduit à la misère par les événements poHtiques et la guerre. « Socrate, après l'avoir bien écouté lui dit : Mais comment se fait-il donc que Céramon. qui nourrit tant de personnes, suffise à leurs besoins et aux leurs, et qu'il fasse même assez d'économies pour s'enrichir, tandis que vous craignez de périr de besoin parce que vous avez quelques personnes à nourrir .» C'est qu'il nourrit, lui, des esclaves, et moi. des personnes hbres. » Et il ajoute qu'à cause de leur condition ces personnes se refusent à travailler ; lui-même n'ose pas les y engager. Socrate