‹ La morale des religions [microform]Chapitre 247 sur 340 · Lavallée, loc. cit., 1, p · texte numérisé non relu

Lavallée, loc. cit., 1, p

celle que Pierre l'Ermite avait prêchée. Toutes ces campagnes étaient, du reste, si infructueuses, qu'en 1 187 les musulmans étaient redevenus maîtres de Jérusalem.

Entre temps, des divisions profondes et des haines farouches avaient surgi entre les croisés d'Occident et les grecs ou byzantins de l'Orient. Les difTérences de race, de mœurs, de religion, — les premiers étant papistes et les seconds ne reconnaissant pas l'autorité du pape, — avaient, dès la première croisade, rendu les rapports difliciles entre les latins, et grecs. Les haines s'avivèrent à chaque expédition. Dès la seconde croisade, en 1 1^7, elles s'étaient traduites en menaces et en actes d'une extrême violence. Les papistes se livraient à mille brutalités sur les schismatiques ((jugeant, dit un historien du temps, que c'était moins que rien de les tuer' ». Le patriarche schismatique de son côté, disait des latins (( que c'étaient des chiens, non des hommes et que l'eflusion de leur sang eflaçait tous les péchés "'». L'évêque de Langres proposait de s'emparer de Gonstanlinople : (( Ces hérétiques, disait-il, n'ont pas su défendre la chrétienté et le saint sépulcre ; il viendra un temps où leur lâcheté laissera prendre Constantinople par les Turcs et ouvrira ainsi aux infidèles les portes de l'Occident. C'est à nous de prévenir ce désastre : la nécessité, la patrie et la religion nous commandent de ne pas laisser derrière nous une ville de traîtres : si vous ne le faites, l'Occident vous demandera compte de votre imprudence ^ »

Dès la quatrième croisade, ces menaces se réalisèrent. C'est contre Constantinople que se tourna la fureur religieuse des croisés d'Occident et c'est sur la capitale du christianisme schismatique que s'abattit la rapacité des chrétiens romains. Ils la prirent en 120^. Le pillage et le massacre furent eflroyables ; ils faisaient dire au pape Innocent III que l'on (( n'avait épargné ni les petits, ni les grands, ni l'âge, ni le sexe, ni les vierges du Seigneur, ni les saints autels, ni les vases sacrés )>, ce qui, du reste, ne

1. Odon de Del'il, Hist. du Voy. de Louis VII, livre III. a. Chronique de Vexpédit. des Allemands. 3. Odon de Deuil, loe. cit., livre IV.

l'empêcha pas d'absoudre les massacreurs, d'approuver l'élection du comte Baudouin à la royauté de Constantinople, devenue vassale de la papauté, et d'ordonner aux chevaliers français d'aller défendre le nouvel empire chrétien, qu'il espérait bien faire rentrer pour toujours sous la domination du pontifical romain. Après avoir pillé la capitale du schisme chrétien, on se partagea le butin et les provinces de l'empire d'Orient, en remerciant Dieu : (( ainsi firent les pèlerins et les vénitiens la Pasque-Fleurie et la Grande- Pasque après, en cet honneur et en celte joie que Dieu leur eût donné*.» La chute de l'Empire schismatique d'Orient, c'était, en réalité, la revanche de l'Eglise romaine sur l'hérésie d'Arius, qui avait donné naissance à l'Eglise schismatique de Constantinople. C'était aussi Constantinople soumise à Rome, car elle fut proclamée vassale directe de la papauté. Le triomphateur véritable était le pape qui 5 ayant détruit toutes les forces gouvernementales de l'Europe, pouvait légitimement s'intituler, comme les Césars romains, Imperalor, en même temps que Pontifex maximus.

Cependant, son triomphe ne fut que de courte durée : dès 1261 les byzantins reprenaient possession de Constantinople et de la majeure partie de l'empire d'Orient, en ramenant au pouvoir le christianisme schismatique. Plus tard, lorsque les Turcs envahirent l'Europe, tous les Etats chrétiens étaient tellement affaiblis par les expéditions répétées et infructueuses contre les infidèles, dans lesquelles la papauté les avait lancés incessamment pendant plus de deux siècles, qu'ils furent incapables d'arrêter l'invasion. L'empire d'Orient devint, avec Mahomet II (i353), un empire Turc, et, par une singulière ironie du sort, le christianisme schismatique put se développer à son aise sous la protection des musulmans, à l'abri de nouveaux attentats de la papauté romaine. Le résultat le plus tangile des croisades était l'alTaiblissement de l'Europe, le triomphe des musulmans et la ruine du commerce qui, avant ces guerres,

I. Geoffroy de Ville-Hardouin, Conquête de Constantinople par les Francs, p. 99.

se faisait régulièrement entre l'Orient et l'Occident et qui reprit seulement après la constitution de l'empire Turc. La papauté, avait, il est vrai, tiré de la ruine et de laflaiblissement de l'Europe une souveraineté presque absolue, dont elle jouiJ, à peu près sans conteste, pendant près de trois

siècles.

Tandis qu'Innocent III absolvait de bon cœur les chrétiens qui avaient pillé Constantinople et massacré les schismatiques grecs, il organisait, en France même, la plus odieuse guerre religieuse dont notre histoire ait gardé le souvenir, les croisades des Albigeois, et il créait la sanglante institution de l'inquisition. Tout le Sud-Est de la France était resté jusqu'alors, dans une large mesure, en dehors de l'anarchie créée par le mouvement féodal : sa bourgeoisie avait conservé l'usage du droit latin et rivalisait de puissance avec les seigneurs ; sa littérature était latine ; ses mœurs étaient romaines ; sa religion, très imprégnée du paganisme ancien, avait conservé les traditions ariennes des Goths et des Burgondes ; les juifs y étaient bien traités parce qu'ils entretenaient des relations commerciales et intellectuelles suivies avec les musulmans d'Orient ; ce sont eux qui avaient introduit en Europe les œuvres d'Avicenne, celles d'Aristole et d'autres encore qu'ils tenaient des Arabes. Comme la religion y était libre, une secte chrétienne puissante, héritière des ariens et des manichéens, s'efforçait de détacher le pays de la soumission au pape dont elle niait l'autorité, à l'exemple des schismatiques grecs. Elle avait fait, sous le nom d'Albigeois et de Patarins, Gatharins, Cathares, des progrès tels qu'une partie notable des évéques, des prêtres et des peuples en avait accepté les idées et les pratiques. Depuis Bordeaux jusqu'à Béziers, le pays se détachait de plus en plus de la papauté romaine, qu'on appelait « la prostituée de Babylone ». Comme signe extérieur de ce détachement, on repoussait l'usage du latin dans les cérémonies religieuses, on négligeait la messe et les sacrements, on abandonnait les éghses, on revenait, dans une large mesure, à l'austérité de l'égUse primitive. Saint Bernard lui-môme disait des Albigeois:

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« leurs mœurs sont irréprochables ; ils ne font de mal à personne ; leurs visages sont mortifiés et abattus par le jeune ; ils ne mangent pas leur pain comme les paresseux et travaillent pour gagner leur vie ».

De même que la papauté avait envoyé des missionnaires en Orient pour tâcher de convertir les musulmans, elle en expédia dans le Midi, pour ramener les Albigeois à la foi romaine. Le succès de ces missions fut médiocre : les moines qui s'en étaient chargés furent accueilhs par des risées et des moqueries. Saint Bernard lui-même, malgré sa réputation extraordinaire, n'eut pas davantage de succès : on alla, dans quelques villes, jusqu'à le chansonner. Le comte de Toulouse, Raymond II, protégeait les hérétiques, ainsi que le vicomte de Béziers et la plupart des seigneurs qui voulaient échapper à la suzeraineté de Rome. Le pape Innocent III, redoutant l'extension de l'hérésie, envoie dans le Languedoc un légat, Castelnau, qui ordonne aux seigneurs de chasser les hérétiques de leurs terres et de confisquer leurs biens ; les seigneurs s'y refusent. Le clergé ne se montrant pas plus docile, le légat suspend et dépose des prêtres, des évêques. Le pape, en 1207, excommunie le comte de Toulouse, auquel il écrit : « Homme pestilentiel, quelle est votre folie de braver les lois divines en vous joignant aux ennemis de la foi?... Impie, cruel et barbare tyran, n'êtes- vous pas honteux de fa voriser les hérétiques .î^... Si vous ne redoutez pas les flammes éternelles, ne devezvous pas craindre les châtiments temporels . que vous avez mérités par vos crimes .!> Sachez, si vous ne vous repentez, que nous vous enlèverons les domaines que vous tenez dans l'Eglise universelle, et que nous enjoindrons à tous les princes de s'élever contre vous, comme ennemi du Christ et persécuteur de l'Éghsc. »

Innocent III exprimait dans cette lettre les deux idées maîtresses de la papauté : Tous les États appartiennent au « domaine de l'Eglise universelle »; tous les princes doivent obéir au chef de cette Éghse, qui est le souverain de tous les souverains. Il faut reconnaître que l'altitude des princes et des peuples était faite |>our encourager les papes

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dans de telles pensées : le roi d'Angleterre, Henri II ne s'éiait-il pas, en 1172, déclaré vassal du Saint-Siège, pour éviter l'excommunication dont le menaçait Clément III ? N'avait-il pas ensuite sollicité du pape et obtenu le droit de conquérir l'Irlande envisagée comme un fief du Saint-Siège, «car nul ne doute, disait le pape, que l'Irlande et toutes îles qui ont reçu la foi chrétienne n'appartiennent à l'I^glise de Rome ». Le même roi, pour éviter une seconde excommunication, après l'assassinat de l'archevêque de Gantorbery, Thomas Becket, n'avait-il pas consenti à s'en aller en pèlerinage, pieds nus, au tombeau du prélat, à y rester posterné pendant un jour et une nuit, et à y être battu de verges par les moines ? La papauté n'avait-elle point proclamé, avec l'approbation de l'Europe entière, que l'empire germanique était vassal du Saint-Siège ? Les empereurs eux-mêmes n'avaient-ils pas reconnu la suzeraineté du pape, Henri IV en allant à Canossa, Uodolfe son successeur en prêtant hommage lige au Saint-Siège et en ceignant une couronne que le pap^e lui avait envoyée avec cette inscription : Pelra dédit Pelro, Petras diadema Rodoljo? Les rois de France euxmêmes ne s'étaient-ils pas toujours incUnés devant l'autorité

pontificale ?

Cependant, au moment même ou Innocent III, encouragé par les précédents et confiant dans sa force religieuse, excommuniait le comte de Toulouse, il était impossible qu'il n'entendît pas les voix indépendantes ou rebelles qui commençaient à s'élever de divers points de rLurope. Il comprit qu'il fallait frapper un grand coup pour les iaire taire : ce furent les Albigeois, ce fut le midi de la France tout entier qui en devinrent les victimes. Le légat Caslelnau ayant été tué par des serviteurs de Ua) inond ipiindignail la lettre du pape citée plus haut, Innocent III lance l'aiialhème contre toutes les populations provençales et languedociennes. Il écrit (i au roi, aux évêques, aux barons » de France : « Sachez que nous chargeons danathème le comte de Toulouse; nous délions tous ceux qui se croient liés envers lui ; nous permettons à tout catholique de courir sus à sa» personne, d'occuper et de retenir ses biens; et cpiand il viendrait à

résipiscence, ne cessez pas pour cela de faire peser sur lui la punition qu'il a méritée ; chassez-le, lui et ses fauteurs et enlevez-lui ses terres. Nous accordons la rémission de leurs péchés à tous ceux qui s'armeront contre ces empestés provençaux, race perverse et maudite. Sus donc, soldats du Christ! sus donc, novices de la milice chrétienne I que l'universel gémissement de l'Église vous émeuve ! que les hérétiques disparaissent, et que des colonies de catholiques soient établies en leur place * I » Étant donnés le fanatisme religieux du temps, la jalousie dont les hommes du Nord étaient animés à l'égard de ceux du Midi, et le grand nombre de brigands qui avaient été rendus disponibles par 1 arrêt des croisades et la paix relative qui régnait en Europe, un pareil anatlième était un arrêt de mort et de ruine pour les populations de la Provence et du Languedoc. Tous les barons en quête .de batailles et de butin, tous les rapaces et tous les soudards accoururent vers les trois armées qui se constituaient au Puy, à Lyon et à Bordeaux, et ce fut une véritable nuée de barbares qui se précipita sur le Midi, dont le Nord enviait la civilisation, le luxe, la richesse et le soleil. Le vicomte de Béziers voyant sa ville enveloppée par les croisés, voulut négocier ; le légat du pape, véritable chef de la sanglante croisade, lui fit répondre (( que toutétait inutile et que ce qu'il avait de mieux à faire, c'était de se défendre jusqu'à la mort, car on ne lui donnerait pas de merci ^). La ville prise, en 1209, le légat disait aux soldats : « Tuez tout I Dieu connaît ceux qui sont a lui '. » Ses ordres furent ponctuellement exécutés. « Alors, raconte un historien du temps, se fit le plus grand massacre qu'on ait jamais vu dans le inonde ; on n'épargna m vieux ni jeunes, pas même les enfants à la mamelle. Tous ceux qui le furent se retirèrent dans la grande éghse de Saint-Nazaire, où les prêtres faisaient entendre le son des cloches, à défaut de la voix humaine ; mais il n'y eut ni son

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