‹ La morale des religions [microform]Chapitre 275 sur 340 · I. Évangile selon Saint Mathieu, ch. vi, a · texte numérisé non relu

I. Évangile selon Saint Mathieu, ch. vi, a

soin de leur imposer des générosités proportionnées à leur fortune et dont s'enrichissaient les égUses. Lorsque les évêques commencèrent d'être recrutés dans les familles riches, on les obligea d'abandonner à leurs églises tous les biens qu'ils avaient acquis pendant leur épiscopat. Enfin, quand la nouvelle religion fut devenue assez puissante pour monter sur le trône impérial avec Constantin, son premier soin fut de faire autoriser ses évêques et ses prêtres à recevoir des donations et des héritages. A partir de ce jour, les églises s'enrichirent avec une extrême rapidité, ce qui leur permit de prendre la suite des œuvres charitables de la société romaine en leur donnant une extension géographique proportionnée au nombre des églises.

Ce dernier détail est important, car le régime en vertu duquel les plébéiens libres et pauvres devaient être nourris par la cité n'avait jamais été pratiqué en dehors de la ville de Rome. Lorsque les colonies de la Gaule, de l'Espagne, de la Germanie, etc., agrandirent le domaine de l'Empire, on avait concédé le titre de citoyen romain aux habitants d'un certain nombre de villes d'abord, et, finalement, à tous les hommes libres, mais la plèbe de Rome seule continuait à jouir du privilège d'être nourrie gratuitement par la cité. Partout ailleurs, les pauvres étaient à la charité des gens riches, auxquels ils formaient une sorte de clientèle de serviteurs, et, au besoin, de défenseurs.

Le premier soin des évêques, lorsque les églises devinrent sulfisamment riches, fut de s'emparer de cette clientèle. Ils y réussirent sans peine, car aucun particulier ne pouvait lutter contre leurs ressources. Du reste, sous l'inîluence de l'extension de l'Empire dans toutes les contrées qui entourent la Méditerranée, la société avait subi une profonde transformation. Les affranchis et les esclaves qui s'adonnaient au commerce et à l'industrie avaient pris une place considérable dans le corps social. Beaucoup d'hommes libres enviaient leur sort, imitaient leur exemple, et le mépris dont le travail rétribué avait été frappé jadis cessait d'être aussi général que dans le passé. Ce n'est pas, comme on l'a dit souvent, le christianisme qui mit le travail en

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LA MORALE DU CHRISTL\NISMË

honneur : ce fut le besoin de vivre qui y poussa les hommes hbres, au fur et à mesure que disparaissaient les privilèges dont ils avaient joui sous Imlluenee des anciennes lois et coutumes. Il est probable que sans l'intervention du christianisme et de ses idées antisociales, le mouvement qui s'opéra dans ce sens, à partir de la constitution des provinces romaines, serait devenu très rapide, L'extension du commerce et le développement des industries que provoquait l'étabHssementde communications relativement faciles entre les diverses parties de l'empire, la disparition des préjuges anciens sur le travail rétribué, la cessation des grandes guerres de conquête, l'apparition, en un mot, de conditions politiques et économiques nouvelles, entraînaient vers le travail la plupart de ceux que les idées antiques en avaient écartés. Le christianisme détermina plutôt un arrêt de ce mouvement. En doimant une importance extraordinaire à la charité il encouragea la paresse et développa le vagabondage qui, avec la mendicité, fut la plaie de l'ancien régime. Dès que les évêques furent devenus, dans chaque ville, les rivaux des fonctionnaires impériaux et des curiales et eurent enrichi leurs communautés, on vit accourir autour des églises tous les pauvres, les paresseux, les infirmes que les cités ou les particuliers avaient jusqu'alors entretenus. Tous ces gens étaient attirés non seulement par les aumônes que l'église leur distribuait, mais encore par la protection que l'évêque leur assurait. En se plaçant sous la juridiction de l'évêque, ils échappaient à celle du magistrat impérial ; c'était pour un certain nombre d'entre eux le meilleur moyen de liquider un passé mal vu par la justice humaine et, pour tous, celui de se mettre à l'abri de la plupart des charges pubhques. Beaucoup d'hommes hbres de petite condition se plaçaient encore volontairement sous l'autorité de l'évêque à titre de clercs ou serviteurs des églises. Ils exerçaient presque tous divers petits métiers peu productifs et qui les mettaient sous la dépendance de l'évêque. Celui-ci les assistait, mais ils devaient se tenir sans cesse à sa disposition pour le service de l'église ou celui de sa personne. Ils étaient dispensés des charges municipales ot

LA MORALE SOCIALE DU GHRISTL\NISMÊ

jouissaient de divers privilèges, mais ils pouvaient être exclus de cette situation par l'évêque. Ils avaient donc tout intérêt à se montrer dociles à ses ordres. En cela, ils ressemblaient aux pauvres, dont les noms étaient inscrits sur une matricule d'où l'évêque pouvait les rayer. Miséreux et clers formaient ainsi, autour des églises, une véritable clientèle que les évêques entretenaient et dont ils disposaient à leur gré, comme les anciens grecs et romains faisaient de leurs clients.

C'était la charité, mais une charité dont les évêques n'étaient pas sans tirer profit. Aussi avaient-ils intérêt à lui donner la plus grande extension possible.

En résumé, dans le domaine social, comme dans le domaine familial, la morale du christianisme, telle qu'elle est formulée dans les commandements de Dieu, dans les lettres des apôtres ou dans les écrits et discours des Pères de TEglise, marqua plutôt un recul qu'un progrès par rapport à celle des philosophies qui présidèrent à l'éducation de la société grecque et de la société romaine et qui inspirèrent la législation pendant la belle période des Antonins.

Fondée uniquement sur l'observation de la nature et sur la raison, la morale des Epicuriens et des Stoïciens tendait à développer chez les hommes les sentiments qui naissent de leurs relations réciproques, à établir entre l'égoïsmc individuel et l'altruisme l'équilibre le plus avantageux aux sociétés humaines, et à réduire les misères inévitables auxquelles les hommes sont exposés.

A cette morale naturelle, encore imparfaite, mais dont l'évolution ascendante paraissait devoir être rapide, le christianisme substitua une morale toute artificielle, ayant en partie sa source dans les intérêts d'une caste sacerdotale qui aflecta, dès sa formation de dédaigner la famille, de mépriser la société, de n'assigner aux hommes qu'un but susceptible d'être atteint seulement après la mort. Il était impossible qu'une morale pareille ne fit pas opérer un recul à la moralité publique et privée.

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