MORALE RELIGIEUSE ET ÉVOLUTION MORALE DES HÉBREUX
grande est celle qui coïncida avec le gouvernement absolu des grands prêtres. Elle dura Go ans, depuis la chute de la domination grecque qui suivit la mort d'Anliochus Sidétès (i3i av. J.-C), jusqu'à la prise de Jérusalem par Pompée (63 av. J.-C.) et l'établissement de la domination des Romains. Pendant toute cette période le pays vécut en paix et sans révolutions intérieures. Il aurait donc pu se développer aisément dans toutes les directions, dans toutes les voies de la civilisation. D'un autre côté, la Loi religieuse étant la seule loi de l'Etat, rien ne l'empêchait de produire tous ses effets, tout lui permettait d'apporter son témoignage à la théorie d'après laquelle les religions seraient indispensables au développement de la moralité privée et publique dans les sociétés humaines. (( Or, celte époque fonda justement ce que Jésus combattra le plus éncrgiquement, la bourgeoisie religieuse, le pharisaïsme et, en face de lui, le sadducéisme, le matérialisme religieux, l'idée que l'homme est justifié par les pratiques extérieures et non par la pureté du cœur... La société officielle est sans moralité élevée, sans art, sans science, sans idéal, sans progrès... Les mœurs restaient dures, après, égoïstes. La sainteté, comme aux premiers temps de l'islamisme, pouvait aller avec des mœurs de brigands. Ces saints se dépouillent, s'assassinent entre eux. Un saint pouvait être un meurtrier, un ivrogne, un homme de mauvaises mœurs... Ce qui se développa dans ces tristes années, ce fut l'esprit de conquête. La circoncision forcée d'un grand nombre de populations non israélites de race, voilà le résultat le plus clair de la période asmonéenne. » Mais ce n'est pas l'Israélite lui-même qui se bat. « Quand la défense de la religion ne l'anima plus, l'Ismélite déposa les armes. C'est avec des mercenaires et avec des mercenaires étrangers que Jean Hyrcan fit ses conquêtes... Le judaïsme désormais n'est plus qu'une religion conquérante, s'adjoignant des éléments pris des côtés les plus divers, les uns par l'effet d'un prosélytisme louable, les autres par la violence et la coaction... Samarie fut prise après un siège d'un an. La haine juive s'en donna à cœur joie. La ville fut
LA MORALE DES LIVRES SACRÉS DU JUDAÏSME
détruite avec des raflinenicnts pour qu'il n'en restât aucune
trace*. »
L'un des traits les plus caractéristiques de l'histoire de8 Hébreux, c'est le rôle exercé par leur religion dans le développement des haines sociales. Afin de conserver sa prépondérance, la classe sacerdotale et les prophètes ne laissent passer aucune occasion de semer dans le peuple la haine des gens riches. Jamais, dans aucune littérature, la guerre de classes ne revêtit une forme plus violente que dans les écrits des prophètes hébreux auxquels on accorde une j)lace d'honneur dans la Bible. Amos, qui vivait vers l'an 800, crie aux riches : « Ecoutez-moi, mangeurs de pauvres, grugeurs des faibles du pays. Quand, dites- vous, sera passée la nouvelle lune, pour que nous reprenions les affaires sur le blé ? Quand sera fini le sabbat pour que nous ouvrions nos magasins où nous ferons Tépha aussi petit que possible et le sicle aussi grand que possible ? Grâce à nos fausses balances, nous achèterons le pauvre pour de l'argent, les malheureux pour une paire de sandales, et, de cette manière, nous arriverons à vendre jusqu'à la criblure de notre blé. » Il annonce aux riches qu'en punition de leur luxe, ils seront emmenés en captivité par l'ennemi : « Couchés sur des lits d'ivoire, étendus sur leurs divans, nourris d'agneaux pris dans le troupeau [des indigents], de veaux arrachés à l'étable [du pauvre], chantonnant au son du métal, comme David, s'inventant des instruments de musique, ils boivent le vin aux lèvres des amphores, s'oignent d'huiles de choix, et ne souffrent rien des maux de Joseph ! C'est pourquoi ils iront en tête des captifs ; alors le cri de leurs orgies cessera. » Il en veut aux femmes qu'il traite de (( vaches de Basan », et qu'il accuse de rendre leurs maris cupides, en leur disant sans cesse: « Apportez, que nous fassions bonne chère ^ »
Un demi-siècle plus tard, le plus grand des prophètes hébreux, Isaï, se livre aux mêmes violentes menaces, au
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nom de lahvé, contre les riches, les rois, les femmes, le peuple entier : « Les haines d'Isaï, fait observer E. Renan \ sont celles de Ions les prophètes. Elles portent sur ce qui en^^agerait Israël dans le mouvement général de l'humanité, les relations avec l'extérieur, la richesse, le luxe, les chars, l'appareil extérieur de la force. lahvé seul est grand. Il se plaît à humilier les riches elles forts, à abaisser ce qui est élevé, les cèdres du Liban, les chênes de Basan, les montagnes lahvé hait les vaisseaux de Tharsis ;ilse plaît à briser
les objets de luxe. Une des raisons qui font qu'il aime à renverser les idoles, c'est que les idoles sont des objets d'art, en matière précieuse. Les parures cl la coquetterie des femmes sont chose presque aussi condamnable que l'idolâtrie. ». (( Puisque les filles de Sion, écrit le prophète, sont orgueilleuses et qu'elles marchent la tête haute, en jouant des prunelles, et qu'elles vont trottinant en faisant cliqueter les anneaux de leurs pieds, Adonaï rendra chauve la nuque des filles de Sion, et lahvé mettra à nu leur... »
Contre ces prédications de haine et ces excitations à la guerre des classes sociales, Jésus protestera non moins énergiquement que contre l'hypocrisie des pharisiens, née d'une religion où les manifestations extérieures de la vertu pouvaient tenir place de la vertu elle-même ; mais les pharisiens devaienll'emporler sur Jésus. Sa conception morale comme sa doctrine religieuse étaient trop idéales pour n'être pas condamnées à succomber sous l'habileté intéressée de ceux qui assoient leur influence sur la foi aveugle dans les dogmes et sur la docile exécution des pratiques rituelles, de ceux, en un mot, qui refusent d'assigner à la morale aucune autre source que la religion.
Du reste, Jésus avait commis, à la suite de tous les prophètes d'Israël, la faute antisociale de ne tenir aucun compte des besoins naturels des hommes. A la société qui se serait édifiée sur sa doctrine religieuse, on pourrait appliquer ce que j'ai dit de la société fondée sur la religion hébraïque : (( Prophétisme, piétisme, pharisaïsme sont également enne-
I. Ernest Renan, Hist. du peuple d'Israël, V, p. 33 et suiv. a. /i/., II, p. 4a6 el suiv.