I. Ibid.t II, p
SO LA MORALE DES LIVRES SACRÉS DU JUDAÏSME
mis du commerce, de l'induslrie, des sciences, des arls, du travail intellectuel comme du travail physique, et l'on a le spectacle d'une société dont presque tous les membres attendent, dans l'oisiveté, leur bonheur, de la générosité d'un Dieu que tous adorent sans qu'aucun le puisse connaître. Il n'est pas étonnant qu'une pareille société n'ait jamais pu s'arrêter à une organisation politique durable. Dieu y tenait trop de place pour qu'aucun gouvernement humain pût s'y établir et y fonctionner. On ne peut éprouver non plus aucun étonnement quand on voit le peuple dérouler la moitié de son histoire sous le joug de quelque autre nation plus forte et mieux organisée'. » . Après le pharisaïsme judaïque devait apparaître le pharisaïsme chrétien. La Sybille d'Alexandrie est l'organe des deux lorsqu'elle s'écrie : (( Hommes mortels, faits de chair, êtres de rien, pourquoi vous enorgueillir sans faire attention au but de la vie? Vous ne tremblez pas, vous ne craignez pas Dieu qui vous regarde, le Très-Haut, qui connaît et voit tout, qui est présent partout, qui a créé et nourrit tous les êtres, qui a mis en eux son doux esprit, et a fait de cet esprit le guide de tous les mortels... Hommes, pourquoi vous perdre dans votre orgueil.^ Rougissez bien plutôt de faire des dieux avec des chats et des bêtes méchantes*... Insensés, vous vous prosternez devant des serpents, des chiens, des chats I Vous adorez des oiseaux, des bêtes qui rampent sur la terre, des figures de pierre, des images fabriquées de vos propres mains, et même des tas de pierres au bord des chemins... C'est devant celui à qui appartient la vie et la splendeur de l'éternelle lumière, qui verse aux hommes une joie plus douce que le miel, c'est devant celuilà qu'il faut courber la tête pour s'ouvrir le chemin où marchent les hommes pieux à travers les siècles. Mais vous
1. De L\:<essan, La concurrence sociale et les devoirs sociaux, p- 71. Pans,
F. Alcan.
2. La Sybille écrivait en Egypte où les chats et une fbule d'autres animaux étaient l'objet d'un culte très ancien et très populaire. Elle écrivait à une époque où l'idée de l'immortalité de l'âme et des récompenses ou châtiments postérieurs à la mort commençait à pénétrer parmi les juife, surtout parmi ceux qui habitaient en dehors de la" Judée, h Alexandrie, à Rome, etc.
MORALE RELIGIEUSE ET ÉVOLUTION MORALE DES HÉBREUX 8i
l'avez abandonné ; vous avez épuisé la coupe rempUe de la justice céleste..., c'est pourquoi un orage de feu ardent descendra sur vous ; vous serez sans cesse et pour l'éternité consommés par des flammes. Alors vous songerez avec honte à vos idoles menteuses et impuissantes. Mais ceux qui honorent le dieu véritable, éternel, auront la vie en héritage ; durant l'éternité, ils habiteront les vergers fleuris du Paradis et se nourriront du doux pain du ciel étoile*. » La doctrine était précise : avant de les faire entrer dans les vergers fleuris du Paradis ou de les faire consumer par les flammes éternelles, le Dieu de la Sybille ne cherchait pas à savoir si les hommes avaient été affectueux, utiles à leurs semblables, aimants et serviables, justes et sages, ou bien méchants, hypocrites et haineux, injustes et insensés, mais uniquement s'ils avaient adoré d'autres dieux que luimême. La vertu qui assure les récompenses éternelles résidait entièrement dans la foi ; le vice qui entraîne après lui des châtiments non moins éternels, c'était rincréduHté. Nous verrons le christianisme aller plus loin encore et imagmer la gnlce divine, sans laquelle on ne saurait ni être un honnêtre homme, ni même avoir la foi.
Le judaïsme avait semé dans le peuple d'Israël la haine des classes, la haine de tout homme étranger à la famille hébraïque, la haine de loule nation pratiquant un autre culte que celui d'Iahvé, mais il n'avait pas été assez puissant pour réaliser ces rê>es do haine; le christianisme, en se répandant parmi les peuples aryens, était appelé a y accomphr dans toute sa hideur l'œuvre d'Iahvé.
Fort heureusement pour le peuple hébreu, la morale hameuse des Livres sacrés n'avait pas été assez puissante pour enrayer l'évolution de la moralité publique et privée qui se produit inévitablement à mesure que l'intelligence des hommes se développe, que l'instruction se répand parmi eux, que les nécessités sans cesse grandissantes de la vie sociale multiplie leurs relations et rend celles-ci plus étroites.
En Israël comme dans le reste du monde, la nature a été
oyez Ernest Ue.nan, Hist. du peuple d'Israël, v, p. 34o et suiv La.nessa.n. Religions. g
LA MORALE DES LIVRES SACRÉS DU JUDAÏSME
plus forte que la religion. Elle a rapproché les peuples que
la religion éloignait les uns des autres. Elle a opposé le
frein de l'intérêt aux hostilités de familles et de classes que
la religion s'efforçait d'accentuer. Elle a développé l'altruisme
familial, en faisant contrebalancer l'égoïsme et l'esprit de
domination du mâle que la rehgion avait consacrés, par les
sentiments affectifs que les relations de la famille inspirent.
Elle a fait naître l'altruisme social, en révélant aux divers
membres de la société le besoin que chacun d'entre eux a
de tous les autres et l'impossibiliié dans laquelle se trouvent
les plus forts de se passer du concours des plus faibles. Et
sous son influence, la moraUté des juifs s'est développée
d'autant plus et avec d'autant plus de rapidité qu'ils ont été
contraints de s'éloigner davantage du foyer religieux autour
duquel s'était formé leur groupement social.