BuR?)OUF, Essai sur le Véda, p
qui seul peut et doit la défendre contre les dangers extérieurs... La femme est si peu la servante de son mari, qu'elle partage avec lui toutes les fonctions d'où il peut tirer honneur et qui n'exigent pas la force du sexe viril. »
Chez les peuples aryens, la monogamie était consacrée en principe par la religion et par les lois, et la femme légitime qui avait perdu son mari ne devait pas se remarier. Dans la pratique, il est vrai, la monogamie était fréquemment corrigée par un concubinage contre lequel la coutume ne protestait guère ; mais les concubines étaient toujours des esclaves et leurs enfants n'avaient aucun droit à la succession du père. Les littératures antiques contiennent même des preuves éclatantes de la résistance opposée par certaines femmes légitimes à l'introduction des concubines sous le toit de la famille. « Il y avait, dit d'Arbois de Jubainville, des femmes légitimes qui acceptaient sans jalousie la concurrence des femmes esclaves... Mais il se trouvait aussi des femmes légitimes qui étaient jalouses, (juelques-unes obtenaient de leur mari une complète fidélité'. » D'autres ne se faisaient pas faute de se débarrasser par le crime de la concubine jalousée et même du mari infidèle. Ces sortes de faits ne se seraient jamais produits dans la société hébraïque où la multiplicité des femmes et le régime du concubinage étaient consacrés par la loi religieuse, après l'avoir été par la tradition et la coutume.
Dans les sociétés aryennes, la femme n'a jamais été voilée. Elle est fière de sa beauté ; elle se pare de vêtements somptueux et de bijoux. Aux yeux des chantres du Rig-Véda, la laideur est « comme une cuirasse lourde qui frappe d'impuissance les humains S).
La jeune fille, chez les Hindous, les Grecs, les Romains, les Celtes, était libre et c'est hbrement qu'elle choisissait son époux, après avoir mis tout son art à conquérir celui de son choix *. Les hymnes du Rig-Véda qui se rapportent
i. La civilisation des Celtes et celle de l'époque homérique, p. 289. 3. Voyez : Marins Fontane, L'Inde védique, p. Sg et suiv. 3. « Quand une jeune fille ou une veuve, dit Burnouf (Essai sur la Véda, p- 2i5) songeait à se marier, le père Faisait annoncer dans le voisinage et sou-
LA MORALE RELIGIEUSE DES PEUPLES ARYENS
aux premiers temps de la vie aryenne dans l'Inde, indiquent une très grande recherche de la beauté et de la force, autant de la part des jeunes filles que de celle des jeunes gens. (( L'aurore blanche est comme une vierge aux formes légères, jeune et riante, au sein brillant, au corps éclatant de beauté, que sa mère vient de purifier »; les jeunes gens (( aiment la voix des jeunes filles autant que les dieux aiment les louanges des hommes »; et ils savent que l'on (( plaît aux dieux comme on plaît à sa bien-aimée, en se faisant aimable ». Certaines cérémonies étaient agrémentées de danses où les jeunes filles ne craignaient pas d'étaler tous leurs charmes avec une grâce dont la naïveté n'excluait pas, sans doute, le vif désir de plaire. On n'admettait le mariage qu'entre les jeunes gens parce que l'on voulait avoir des enfants beaux et forts : l'auteur d'un hymne met en scène « l'épouse amoureuse qui étale en riant, aux regards de son époux, les trésors de sa beauté, aussi pure que la nudité de l'aube ». Devenue épouse et même mère, la femme des Védas conserve le souci constant de sa beauté. « Apâlâ s'est purifiée trois fois, ô Indra, et tu lui as donné une peau aussi brillante que le soleil », chante l'auteur d'un hymne, tandis qu'un autre nous apprend que a jusque dans sa maternité féconde, elle restera fière de son corps ». Les Aryas de l'Inde avaient le culte de la beauté comme les Grecs et ils la déifiaient en introduisant des déesses dans leur panthéon : mais, du temps des Védas, si les déesses
vent même au l«»in, que le choix «l'un époux s'accomplirait chez lui un certain jour. Les prétendants se réunissaient dans la maison du père qui les recevait avec les honneurs dus à leur rang. Au jour pur de la lune, annoncé pour ainsi dire officiellement, parés de guirlandes et de vêtements de fête, ils se rangeaient tous ensemble dans une même enceinte ; la jeune fille paraissait alors, et, dans la plénitude de son indépendance, choisissait pour époux celui qui lui plaisait. Elle le prenait par la main et ensuite s'accomplissaient les cérémonies sacrées. » Burnouf dit encore : « Jamais, croyons-nous, le mariage monogame, n'a produit, chez les Aryas du Sud-Est, l'asservissement de la femme. Non seulement celle-ci a toujours conservé dans la famille son double rôle de flêvi et de grihapatni, partageant avec l'époux les honneurs dus à son rang, et respectée de ses fils jusque dans la vieillesse. Mais elle n'a jamais vu s'aliéner sa liberté ; le mariage a toujours été précédé du sioayamvara, c'est-à-dire du libre choix de l'époux par la femme ; et il a toujours été sévèrement interdit au père de la jeune fille de recevoir aucun présent, qui put faire ressembler le don de sa fille à une vente ou à un contrat mercantile. » (Ibid., p. ai3.)
sont amoureuses comme les filles et les femmes à l'image desquelles on les a conçues, elles n'ont rien du libertinage souvent cruel qui caractérise la déesse de l'amour chez les Sémites. « L'aurore qui fait rayonner sur le monde les roses de son teint, est une belle fille qui se plaît a aborder les hommes en les éblouissant de ses attraits ; les nymphes des eaux, à la fois séduisantes et fécondes, traversent maints amoureux hasards. Ce naturalisme naïf n'a rien, toutefois, de l'atmosphère de sensualité molle et raffinée dont s'enveloppe une déesse Astarté ; et aussi, le culte védique, bien que, parfois, crûment obscène dans ses formules et sa mimique, n'a-t-il jamais connu l'étrange alliance qui, chez les Sémites, a installé la prostitution jusque dans les sanctuaires'. » Plus tard, seulement, sous des influences inconnues ou plutôt difficiles à déterminer, mais probablement sémitiques, on verra s'introduire dans le panthéon hindou des déesses débauchées et cruelles.
La femme arya n'est pas seulement la maîtresse de la maison, elle joue encore son rôle dans le sacrifice rehgieux qu'accomplit son époux, chaque jour, entouré de toute sa famille, et dans lequel il récite ou chante les hymnes qui se transmettent de père en fils et auxquels chacun s'efforce d'ajouter quelques strophes, sinon un hymne nouveau ^
1. Oldenberg, Lareligiondu Véda, trad. V. Henry, p. 199 (Paris, F. Alcan).
2. « Dans les cérémonies du culte aryen primitif, l'époux, quand il présente l'oiTrande aux dieux, est appelé déva comme les dieux eux-mêmes et ne diffère d'eux que par la mortalité. Ce mot vient, comme on le sait, de la racine div, briller, qui existe dans plusieurs langues aryennes. Un passage d'un hymne indique 1res positivement que cette épithète était donnée à l'officiant parce que, s'approcliant du feu plus que les assistants, soit avant le lever du soleil, soit après son coucher, ses vêtements en recevaient un éclat particulier et vraiment pittoresque (iv, 63, 67). Or, l'épouse qui l'assiste est appelée dévî ; elle s'avançait donc aussi vers le foyer sacré, ce qui n'est aucunement le rôle d'une servante. D'ailleurs, le nom qu'elle porte est celui de dam, qui signifie dame ou maîtresse, et se rattache à une racine identique, exprimant la force physique qui dompte et la force morale qui commande... L'idée de commander est primitivement dans le nom de l'épouse, non pas à l'égard du mari qui est le chef de la famille, mais à l'égard des autres personnes. Par cela même, elle est nppelée patni qui est lettre pour lettre le r.ox'jix des anciens Grecs. Et pour qu'il ne reste à cet égard aucun doute, la femme est encore nommée grihal>atni, c'est-à-dire maîtresse de maison, comme l'époux est appelé grihapali. En un mot, dans toutes les circonstances où l'on donne à l'époux un titre qui ne désigne pas une fonction incompatible avec le sexe le plus faible, le même titre au féminin est aussi donné à la femme » (Buknouf, Essai sur le Véda, p. 191).
LA MORALE RELIGIEUSE DE? PEUPLES ARYENS
C est le mari qui allume le feu sur lequel sera versé le Soma sacré, la liqueur fermenlée qui en activera la flamme, et dont il boira lui-même une partie pour ranimer ses forces ; mais c'est la femme qui va chercher dans la forêt la plante d'où s'extrait le jus sacré'; c'est elle qui la broie dans un mortier dont la forme [a été empruntée à la partie la plus secrète de son corps' ; c'est elle qui presse dans ses
i. D'après la légende chantée par les poètes du Rig-Véda, la plante qui fournit le soma Fut apportée du ciel sur !a terre par l'aigle, pour Indra. « L'aigle rapide, apportant de loin la plante, l'oiseau apportant l'ivresse joyeuse, le compagnon du dieu, tenant ferme le soma, le fit descendre de ce ciel sublime où il l'avait dérobé. » Les hommes aussitôt pressurent la plante pour Indra : « La coupe blanche, ointe du lait des vaches, le suc qui se gonfle et resplendit, la «louceur par excellence offerte par les prêtres, Indra le dispensateur des grâces, l'approcha de sii bouche pour boire et s'enivrer, le héros l'approcha de sa bouche pour boire et s'enivrer. » (Voyez : Oluknberg, /oc. c//., p. i5o, i5a.) Il est à peine nécessaire de noter l'analogie qui existe entre cette légende de l'aigle ravissant au ciel la plante qui donne le liquide enivrant, Peau de vie, l'eau de feu, et celle des Grecs qui montre Prométhée ravissant le feu aux dieux pour en doter les mortels.
a. Tous les ustensiles du sacrifice rappelaient les organes de la génératiou et le sacrifice lui-même en contenait un sorte <le symbole. « Le sacrifice, l'autorité du chef et la transmission du sang par la génération, dit Burnouf (^Essai sur le Véda, p. 196), sont considérés dans toute l'histoire de l'Inde comme étroitement liés entre eux. Quand s'accomplit l'union de l'homme et de la femme qui doit donner au premier le titre de pati, et préparer la procréation des enfants, un sacrifice accompagne cet acte naturel, et lui donne un caractère siicré très analogue h celui du mariage chrétien, t ne mystique et une sorte de doctrine métaphysique servent de fondement h celte cérémonie et légalisent, en quelque façon, l'union des époux. Les voici en peu de mots : Agni, feu divin qui anime tous les êtres vivants, procède du soma qui, versé sur lui dans l'acte religieux du sacrifice, lui donne la force et développe son corps glorieux, auparavant invisible. Celui qui donne tous les biens et qui les possède, Viçwdvasu, que ce soit le Soleil ou un autre Àditya, est une forme intermédiaire qui procède de Soma et dont Agni lui-même est une manifestation sensible. Enfin, sous une forme individuelle et durable, le feu divin de la vie se localise et se produit dans l'homme, que l'antiquité aryenne désigne par le nom de Mann. Or, c'est une loi universelle de la nature, loi de bonne heure aperçue par nos aïeux, que la distinction des sexes est la condition de la génération des êtres. Ils séparèrent donc, dans leur doctrine sacrée, le principe masculin et le principe féminin, mettant dans le premier le germe vivant, qui n'était autre chose qu'Agni, et regardant l'autre comme une matrice dans laquelle ce germe est appelé h prendre sa nourriture et son développement. Le principe féminin s'unit successivement aux quatre formes que le Feu divin peut réunir, Soma, Viçwàvasu, Agni, Manu. De là cette figure où l'hymne nous représente la jeune fille comme épousant tour à tour ces quatre êtres symboliques, qui se la transmettent 1 un h l'autre; c'est seulement en épousant le dernier qu'elle devient mère des hommes.. »
D'après Burnouf, soma vient de su qui signifie engendrer et d'où dérivent également silnu, sohn et ù'.o; ; « de sorte que la liqueur du sacrifice peut aussi être regardée comme le symbole du liquide où se transmet, du père <i la mère, le germe vivant dont celle-ci reçoit le dépôt. Le mystère contenu dans la céré-
nidins les liges broyées pour en extraire le jus ; c'est elle qui filtre celui-ci à travers un tamis fait d'une peau de bœuf, et qui le fait fermenter pour le transformer en Soma qu'elle olîie de ses mains au sacrificateur. Elle a, dès le début, sa place et son rôle dans le culte ; plus tard, même, elle sera admise à composer des hymnes dont quelques-uns figurent dans le Rig-Véda et d'où l'on peut conclure que « l'enseignement religieux reçu ou transmis, comptait alors parmi les altributions de l'épouse' ». Lorsqu'il y eut de véritables prêtres, leur femme prenait part à l'exercice de la fonction sacerdotale. Le prêtre ne pouvait avoir qu'ime femme, parce que celle-ci était nécessaire à la pratique du culte en tant que a dêvi » et que son rôle sacré ne pouvait pas être partagé avec une autre femme. La Loi de Manu autorisa seulement les prêtres à prendre une seconde femme lorsque la première était stérile, afin que la famille put ne pas s'éteindre.
Autour des époux unis par le culte après l'avoir été par l'amour, les cnfîmts grandissent, entourés d'affection et pleins de respect aiïectueux pour leurs parents. La morale familiale atteint un degré de perfection aussi élevé que possible, parce que nulle cause extérieure ne vient troubler les relations qu'ont entre eux les membres de la famille. Chaque mariage est le point de départ d'une famille nouvelle, qui va s'établir non loin de celles d'où elle sortit. Elle a sous la main, dès le premier jour, tous les éléments de sa prospérité, car la terre fertile et libre ne fait point défaut. Les troupeaux restent probablement la propriété commune d'un certain nombre de familles groupées en village. Aucune autorité ne s'est encore constituée au-dessus et en dehors de la famille. 11 ne peut pas y avoir conflit entre les intérêts familiaux et les intérêts sociaux, puisque ceux-ci n'existent pas encore. 11 n'y a pas de prêtre ; il n'y a pas de guerriers, il n'y a pas de roi; et l'on vit en paix; car les
monie du Krulii (sacrifice) et la plupart des mots, des objets, des ustensiles et des actes dont elle se compose, pouvait tirer de ce symbolisme une explication suffisante. Nous ne le développerons pas ici (/6irf., p. 197) ». i. Burnouf, op. cit., p. ii3.
LA MORALE RELIGIEUSE DES PEUPLES ARYENS
Aryas, établis sur l'admirable et fertile territoire des sept rivières, le Septa-Sindhu, n'ont pas encore de voisins'.
La religion est elle-même aussi simple et aussi naïve que possible. On adore le soleil et le feu qui le repre'sente sur la terre. Chaque homme, chef de famille, est le prêtre de cette rehgion, et chacun la pratique à sa guise. Mais tous ont soin d'appeler au sacrifice, si l'on peut dire, les ancêtres de la famille, les Pitris. si bien que l'autci d'Agni linit par être, en quelque mesure, celui des ancêtres. « On peut penser, dit Fustel de Coulanges", que le foyer domestique n'a été a l'origine que le symbole du culte des morts, que sous cette pierre du foyer un ancêtre reposait, que le feu y était allumé pour l'honorer et que ce feu semblait entretenir la vie en lui ou représentait son ame toujours vigilante. » Les choses, à mon avis, s'étaient sans doute passées d'autre façon. L'homme avait été d'abord, comme tous les animaux, pris d'un véritable respect pour le soleil qui réchauffe et vivifie, puis il l'avait adoré. C'est l'Agni primitif des Aryens. Ensuite, il eut les mêmes sentiments pour le feu qui rappelle le soleil et qu'il ranimait avec le Soma alcoolique, comme il se réchauffait lui-même en buvant la liqueur fermentée. A ce sacrifice, olfert au feu, chaque père de famille appelait ses ancêtres, comme il s'entourait de tous les membres de sa famille. Plus tard, la prière adressée au feu du foyer s'adressa aux ancêtres, en même temps qu'au foyer : puis on éleva les ancêtres au rang de divinités, et c'est à eux que l'on s'adressa quand on off'rit le sacrifice sur le feu du foyer. Ainsi, la famille se prolongeait dans le passé, tandis qu'elle travaillait à se perpétuer dans l'avenir. Tout cela ne pouvait résulter que des sentiments très affectueux par lesquels étaient unis tous les membres de la société familiale.
Il serait impossible de rêver des conditions plus favorables à l'équilibre parfait de l'égoïsme individuel et de
l'altruisme familial, qui est ici confondu avec l'altruisme social. Aussi, les hymnes de cette période de l'évolution des Aryas sont-ils animés d'un souffle d'amour et d'un sentiment de satisfaction que l'on ne trouve au même degré dans aucune autre œuvre des hommes. C'est l'humanité chantant son bonheur présent et se laissant bercer par toutes les illusions d'un bonheur futur qui, hélas! ne devait être atteint ni par les Aryas, ni par aucun autre peuple du monde.
I. Le territoire du Sepla-Sindiiu forme aujourd'hui le Punjab ou pays des Cinq nvières, ce qui permettrait de supposer que deux des cours d'eau existant à l'époque où Furent écrits les premiers hymnes du Véda ont disparu.
a. La cité antique ^ livre 1, chap. m.