I. Voyez Homère, l'Ody$iée, livre Xi
profonde mélancolie : a Noble Ulysse, ne me parle pas de U mort. J'aimerais mieux être le mercenaire d'un homme voisin de la pauvreté, à peine assuré de sa subsistance, que de régner sur tous ceux qui ne sont plus. )) Il demande à Ulysse des nouvelles de son fils Néoplolème et montre une grande joie quand il apprend qu'il est devenu un héros comme lui-même. C'est aussi une indicible joie que manifeste la vieille mère d'Ulysse, en revoyant son fils qui, trois fois, s'élance en vain pour l'embrasser et qu'elle invite à retourner promplenicnt sur la terre : « O mon enfant, ô le plus infortuné des mortels, la fille de Zeus ne te trompe pas )) en s'échappant de les bras ; elle n'est qu'une ombre insaisissable. « Hélas, tel est le sort des humains lorsqu'ils ne sont plus. Les nerfs ne soutiennent plus les chairs ni les os. Aussitôt que la vie a délaissé les membres, l'irrésistible flamme du bûcher consume tout, nerfs, chairs, ossements. L'a me s'échappe seule et voltige comme un songe. Hate-toi de revoir la lumière. »
C'est à r Aïdès visité par Ulysse qu'Hésiode faisait allusion, lorsqu'il disait des hommes de sa quatrième race, ceux qui avaient péri dans les batailles devant Thèbes ou devant Troies : « Zeus, après leur mort, les transporta aux confins de la terre, en des îles heureuses, au bord du profond Océan, héros fortunés pour qui la terre féconde porte trois fois l'an des moissons en fleurs. » Cependant, Hésiode, comme sans doute tous les hommes de son temps, attachait surtout du prix aux sanctions morales de ce monde. C'est sur elles, comme on l'a vu plus haut, qu'il attirait plus particulièrement l'attention des hommes auxquels il voulait inspirer la vertu.
C'était, en somme, malgré les brutalités et les violences des grands, une société douce et facile pour les gens de médiocre condition, celle chantée par les poètes grecs. Ceux-ci n'ignoraient pas les vices de leurs contemporains, mais il semble qu'ils se soient attachés à les décrire plutôt dans les dieux que dans les hommes. Aussi peut-on dire sans exagération, que l'Olympe des temps homériques était pour les mortels plutôt un théâtre de démoralisation qu'une
Lanbssan. Relig^ions.
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source (le morale. Platon était dans le vrai lorsque, trois ou quatre siècles plus tard, au moment où se constitua la science de la morale, il réclamait l'interdiction des poèmes d'Homère dans l'éducation des enfants, u Si nous voulons, disait-il, que les futurs gardiens de l'État regardent comme le comble de la honte de se liaïr les uns les autres sans motifs sérieux, il faut éviter de leur faire connaître, soit par des récits, soil par des représentations figurées, les combats des géants et ces haines de toute espèce qui ont armé les dieux et les héros contre leurs proches el leurs amis... Il ne sera pas admis parmi nous de dire que Junon a été enchaînée par son fils, et Vukain précipité du ciel par son père,'pour avoir voulu secourir sa mère, pendant qu'il la frappait lui-même, et de raconter tous ces combats des dieux imaginés par Homère avec allégorie ou non: car un enfant n'est pas en étatje discerner ce qui est allégorie de ce cpii ne l'est pas, mais tous les principes ([u'il reçoit à cet âge deviennent indélébiles et inébranlables. C'est pour cela qu'il esl de la dernière importance que les premières fables que les enfants entendront soient les plus propres à les conduire à la vertu ». Il proleste contre l'assertion (rilomère, d'après laquelle (( dans le palais de Jupiter, il y a deux tonneaux pleins, l'un de destinées heureuses, l'autre de destinées malheureuses » et cpii représente Jupiter comme « le distributeur des biens el des maux ». Il veut qu'à « Dieu, essentiellement bon » on ne puisse a attribuer que les biens », en cherchant pour « les maux, une autre cause ([ue Dieu ». Il ajoute: « si un poète dit que la violation des serments et de la trévo par Pandare, se fit à l'instigation de Minerve et de Jupiter, nous nous garderons bien de l'approuver. H en sera de même de la querelle des dieux apaisée par Thémis et par Jupiter, ainsi que de ces vers d'Eschyle que nous ne souffrirons pas qu'on dise devant nos jeunes gens : « que Dieu lorsqu'il vept détruire une famille de fond en comble, fait naître l'occasion de la punir ». Si quelque poète représente sur la scène où ces iambes se jécitent les malheurs de Niobé, des Pélopides, des Troyens, ou tout autre sujet semblable, il ne faut pas
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lui laisser dire que ces malheurs sont l'ouvrage de Dieu... Dire que Dieu, essentiellement bon, est auteur de quelque mal, voilà ce qu'il faut combattre à toute outrance, si nous voulons que l'Etat soit bien réglé, et nous ne permettrons, ni aux vieux, ni aux jeunes, de dire ou d'entendre de pareils discours, soit en vers soit en prose, parce qu'ils sont impies, nuisibles et absurdes*. » Le Dieu de Platon est un dieu incapable de faire le mal. Mais Platon était un penseur, un de ces hommes qui vivent au delà du temps où ils sont nés et travaillent pour l'humanité future.
Les poètes sont davantage de leur temps ; ils peignent plutôt les manirs dont ils sont les témoins que celles dont les philosophes souhaitent l'avènement. C'est pourquoi le Dieu de Platon est un Dieu bon, juste, vertueux, tandis que les dieux d'Homère sont tour à tour bons et cruels, bienfaisants ou malfaisants, loyaux ou perfides, doux ou violents, vertueux ou vicieux, comme les hommes qui en imaginèrent l'existence et en conçurent le caractère. La moralité des dieux d'Homère n'était pas en avance sur la moralité des peuples parmi lesquels vivait le grand poète grec ; aussi devait-il venir un lenq^s où leur immoralité choquerait l'esprit des populations chez lesquelles ils étaient adorés. Platon flétrit leurs vices, mais il est peu entendu. Lucien, quelques siècles plus tard, les raillera de telle sorte et dans un milieu si diflerent de celui où ils naquirent, que personne n'osera plus prendre leur défense. Si dissolue qu'elle fût, la société pour laquelle écrivait Lucien n'aurait osé louer pubhquement aucun des dieux de l'Olympe. Jupiter se changeant en taureau, en cygne, en pièces d'or, pour séduire les femmes, en aigle pour enlever Ganymède paraissait à cette société déjà instruite, aussi ridicule que vicieux. Comment aurait-elle pris au sérieux la métamorphose d'Io, la jolie fille d'inachus, changée en génisse par Junon jalouse de Jupiter qui la voulait séduire? Peut-on supposer qu'un seul homme de bon sens
tan'onnitIT' ^'î .^^Z»"^!'^"^' ^'^''^ I»' - Xénophane s'était élevé avant Plaon contre les poètes qu. « ont attribué au. dieux tout ce qui, chez les mor-
d^\raii!lL:V " ''""^' et de bfâ.„e . (Voyez: P. D.ch\hmu, La critique des traditions religieuses chez les Grecs, p. 44). ^
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pût croire, auii" siècle de nolreèrc, à la fable de Jupiter qui se lait fendre la tête par Yulcain afin qu'en pût sortir, armée de pied en cap, la déesse de la guerre, ou qui. par la cuisse, accouche de Dionysos, après avoir eu commerce d'amour avec la tliébaine Sémélé, fdlc de Cadmus? De toutes ces folles rêveries, on a pu tirer de fort savantes considérations eu égard au\ idées qu'ont pu avoir les poètes aryens des siècles passés sur une foule de sujets auxquels, peut-être, ils ne pensèrent jamais ; mais ce cpie cherchait le peuple dans les légendes célestes mises au jour par Homère, Hésiode et leurs semblables, ce n'étaient point les symboles mystérieux que nous y découvrons, celaient simplement les tableaux, toujours plaisants par leur naïveté, des vices au\(|uels il pouvait se croire autorisé à se livrer par l'exemple des dieux. En somme, ainsi que l'avait fort justement signalé Platon, la religion des poèmes homériques ne pouvait que contribuer à arrêter le progrès de la moralité, en maintenant les esprits dans l'état où ils se trouvaient à l'époque où Homère donnait une forme à ses légendes.
Pourquoi n'aurait-on pas été indulgent à l'adultère, alors qu'on voyait Jupiter, le plus grand des dieux, abandonner la couche de Junon, sa divine épouse, pour aller séduire sur la terre les fdles innocentes, ou Vénus tromper son mari, le laborieux mais boiteuv V'ulcain, au profit du bellâtre dieu de la guerre? Quelle objection pouvait-on faire aux amours les plus contraires a la nature, quand on lisait les récits des débauches auxquelles les dieux se livraient dans l'Olympe ? A quel respect les enfants auraient-ils pu se croire tenus à l'égard de leurs parents, lorsqu'ils étaient bercés en quelque sorte avec le récit du parricide commis par Jupiter sur Saturne auquel il devait sa naissance, et avec l'histoire d'Hercule tuant sa femme Mégare ainsi que ses quatre enfants ? Quelle idée de la bonne foi dans les relations entre hommes et quel ménagement de la vie humaine pouvaient concevoir les masses ignorantes des cités grecques auxquelles on racontait, comme des histoires religieuses, les mensonges auxquels les dieux et les déesses ont sans cesse recours pour dissimuler leurs méfaits, les crimes
auxquels ils se livrent pour satisfaire leurs passions, les abus incessants de confiance dont les mortels sont l'objet de la part des immortels ? Ce n'est donc pas de la religion d'Homère ou d'Hésiode qu'on peut dire qu'elle fut la source de la moralité privée ou publique chez les Grecs ou les Romains qui en adoptèrent les légendes.
Cependant, cette religion avait encore sur celle des Hébreux l'avantage de n'attribuer aucune cruauté systématique à la plupart des dieux, ni surtout aucun espnt d'intolérance. Les dieux du panthéon grec étaient si nombreux et si hospitaliers dans leur olympe, que leurs adorateurs ne se faisaient aucun scrupule d'en augmenter sans cesse le nombre, ainsi que le font aujourd'hui les catholiques pour les saints et les saintes, les bienheureux et les bienheureuses dont les images ont remplacé celles des dieux et des déesses antiques. Quand une ville s'emparait d'une autre ville, il arrivait souvent qu'.elle transférât dans son enceinte, avec de grands honneurs, la divinité tulélaire de la ville conquise, et quelle lui dressât un autel où l'on allait, en quelque sorte, s'excuser du tort fait à ses adorateurs et protégés. Les mortels eux-mêmes étaient admis dans ce panthéon. Les uns y étaient introduits par les dieux, comme Ganymède, le joli garçon convoité par Jupiter, et Psyché, la jolie fdle qui se laissa séduire par Cupidon. Les autres y étaient intronisés par les croyants en quetc de divinités nouvelles. Les héros y étaient élevés par les poètes ; les tyrans de la Grèce et les empereurs romains y prenaient place en vertu des suffrages de leurs concitoyens ou du Sénat de Uome. Il n'y avait pas un être redoutable ou bon, utile ou nuisible, qui n'y trouvât un siège autour de la table où l'on s'enivrait de nectar et d'ambroisie, en se moquant des vices ou des vertus de l'humanité fliible et mortelle.