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CHAPITRE V

RAPPORTS DE LAME AVEC DIEU

Soumission à Dieu

Tous les stoïciens ont compris et prêché la soumission à Dieu. Mais les uns confondent avec Dieu la divinité inflexible du destin. Lui obéir, c'est être sage en se soumettant à la nécessité. Le sentiment de Cléanthe est plutôt la résignation à ce qu'il ne peut empêcher: « Conduis-moi où tu voudras, dit-il, me voici, je suis prêt à te suivre sans hésiter. Aussi bien, quand je ne le voudrais pas, je n'en serais pas moins forcé de te suivre. » L'idée de destinée est aussi dans l'obéissance de Chrysippe ; mais il s'y joint l'empressement et la joie de vouloir ce qui est décrété. « Si je savais, dit-il, qu'il est dans la destinée que je fusse malade aujourd'hui, je courrais de mon propre mouvement et avec joie au-devant de la maladie.» Il faut bien, me semble-t-il, pour que l'on puisse se soumettre avec cette promptitude de la bonne volonté, qu'il y ait dans 1 ame autre chose

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que l'impassibilité produite par la nécessité, et qu'il s'y joigne la confiance dans la justice et la sagesse de l'arrêt irrévocable et la conviction de faire ce que Ton doit en contribuant, par Tobéissance, à l'harmonie universelle. Nous trouvons ce sentiment dans Sénèque: A côté de « l'ordonnance du destin », il y a « la volonté de Dieu à laquelle il consent plutôt qu'il n'y obéit ». « Je le suis de bon cœur et non point par force... Ce serait un mauvais soldat qui suivrait son capitaine en pleurant. Recevons donc ses commandements avec promptitude et allégresse. » Marc-Aurèle parle aussi de « l'effet de l'enchaînement des choses, de l'ordre que déroule la destinée ». L'idée d'une Providence « qui veut qu'on la fléchisse » se présente bien à son esprit. Mais il ne sait s'il doit l'admettre, ou croire à « une nécessité fatale, un ordre inviolable ». Il comprend bien la soumission du cœur à la vérité et à la justice, c'est-à-dire à la divinité, et il exprime d'une manière touchante la paix, la patience et la force que donne cette soumission à l'âme, alors même « que tous les hommes refusent de croire à la simplicité, à la modestie, à la tranquillité de sa vie ». Mais ce qui domine dans les « pensées » de Marc-Aurèle, c'est la croyance au « concert des choses, à l'ensemble de toutes les causes qui constitue la destinée ». Et la résignation placide produite par cette croyance ressemble presque à l'indifférence apathique des fatalistes. Tout ce qui nous arrive, selon Marc- Aurèle, « était filé de tout temps avec notre des-

tinée, en vertu des causes les plus antiques, et contribue à l'accomplissement des vues de celui qui gouverne l'univers ». Mais Marc-Aurèle adore l'Etre qui nous gouverne et il met en lui tout son repos, toute sa confiance. Il sait que ce qui lui arrive est fait avec sagesse et que les dieux ne veulent pas lui faire de mal, ce mal étant inutile à « la communauté qui est l'objet de tous leurs soins ». Aussi Marc- Aurèle conseille-t-il « l'indifférence pour les choses qui tiennent le milieu entre la vertu et le vice ». Et en cela ne méconnaît-il pas toute une partie de la nature humaine, celle qui aime, qui souffre et qui jouit? Lui-même « chérit le genre humain, il aime la nature ». Il souffre des maux qui atteignent les siens et son ami Frontin. Le mot indifférence ne peut donc avoir dans sa langue la même signification que dans la nôtre.

0 Jupiter, conduis-moi où tu voudras ; me voici, je suis prêt à te suivre sans hésiter. Aussi bien, quand je ne le voudrais pas, je n'en serais pas moins forcé de te suivre ; je n'y gagnerais que de devenir méchant. Celui qui se résigne comme il faut à la nécessité est sage : il sait les choses divines. (Cléanthe.)

Tant que la volonté de Dieu m'est inconnue sur les choses extérieures, je choisis ce qui m'est le plus commode et le plus selon la nature. Mais si je savais qu'il est dans la destinée que je fusse malade aujourd'hui, je courrais de mon propre mouvement et avec joie au-devant de la maladie..,,. Si la boue avait le

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sentiment et la pensée, elle se réjouirait d'être foulée aux pieds des passants, car elle saurait que cela est dans sa destinée, et elle s'y soumettrait d'ellemême avec empressement. (Chrysippe.)

Vous vous fâchez, vous vous plaignez d'une chose sans prendre garde que tout le mal qu'il y a n'est qu'à cause que vous vous fâchez et que vous vous plaignez. Si vous en demandez mon sentiment, je ne pense pas qu'il y ait rien de fâcheux pour un homme de courage, si ce n'est qu'il croie qu'il y a dans le monde quelque chose de fâcheux. Car, qui ne peut supporter le moindre inconvénient, devient bientôt insupportable à soi-même. Suis-je malade? C'est une ordonnance du destin. Mes esclaves sont-ils morts? Mes créanciers me tourmententils? Ma maison est-elle tombée ? M'arrive-t-il des pertes, des blessures, des traverses, des appréhensions? Cela est assez fréquent dans le monde, ce n'est pas grand cas, cela me devait arriver, c'est le ciel qui ordonne ainsi, non pas le hasard. Si vous me croyez quand je vous découvre mon cœur, voici comme je me comporte dans toutes les rencontres fâcheuses. Je consens plutôt que je n'obéis à la volonté de Dieu. Je le suis de bon cœur, et non point par force. (Sénèque, EpUre xcvi.)

Résolvons-nous à la patience, et payons sans répugnance le tribut de notre mortalité... Quand une partie du ciel s'abaisse, l'autre se lève, et l'on peut dire que la perpétuité des choses ne consiste qu'en leurs contrariétés. Notre esprit doit s'accoutumer et obéir à cette loi, sans accuser la nature, croyant que tout ce qui arrive devait ainsi arriver. Car il est bon de souffrir ce qu'on ne saurait corriger, et de suivre

sans murmure les ordres de Dieu, qui est auteur de tous les événements. Ce serait un mauvais soldat qui suivrait son capitaine en pleurant. Recevons donc ses commandements avec promptitude et allégresse... Parlons et vivons de telle sorte que le destin nous trouve toujours prêts à le suivre. Une belle âme s'abandonne à la volonté de Dieu ; au contraire, un cœur lâche lui résiste, et, censurant l'ordre de l'univers, il a plus soin de corriger la nature que de réformer sa vie. (Id., cvii.)

A chaque événement, il faut se dire : Ceci vient de Dieu ; ceci est un effet de l'enchaînement des choses, de l'ordre que déroule la destinée, de tel ou tel concours de circonstances, de tel ou tel hasard. ^ Ce qui reste le propre de l'homme de bien, c'est l'acceptation sans murmure de ce qui lui arrive, de ce qui est la trame de son existence ; c'est le soin de ne jamais souiller le génie qui habite dans sa poitrine ; de ne le point troubler d'une foule confuse de perceptions, mais de le conserver calme, modestement soumis à la divinité, ne disant jamais un mot qui ne soit vrai, ne faisant jamais une action qui ne soit juste. Que si tous les hommes refusent de croire à la simplicité, à la modestie, à la tranquillité de sa vie, il ne s'irrite contre personne ; il ne se détourne pas non plus de la route qui conduit à la fin de l'existence, à cette fin où il faut qu'on arrive pur, paisible, préparé pour le départ, et plein d'une résignation volontaire à sa destinée. (Marc-Aurèle, m.)

Essaie de voir comment tu te trouveras de vivre en homme de bien, qui se résigne à ce que lui envoie l'ordre général des événements, et qui fait consister

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son bonheur dans la pratique de la justice et dans la bonté. (Id., iv.)

A tout prendre, le concert des choses est unique; et, de même que le monde, ce grand corps, se compose de tous les corps, de même l'ensemble de toutes les causes constitue la destinée, cette cause suprême. Ce que je dis est bien connu, même des hommes les plus simples. Ils disent, en effet : Sa destinée le portait ainsi. Oui, c'est là ce que portait sa destinée, ce qui était ordonné de tout temps pour lui. Recevons donc ce qui nous arrive, comme ce que nous ordonne Esculape : il y a, dans les remèdes, bien des choses désagréables, mais auxquelles nous nous soumettons de bon cœur, dans l'espoir de la santé. Envisage l'accomplissement, l'exécution complète des décrets de la nature commune, comme tu fais ta santé. A tout ce qui t' arrive, soumets-toi de bon gré, quelque dur que cela te paraisse, comme à une chose qui a pour résultat la santé du monde, le succès des vues de Jupiter, et sa satisfaction. Car il ne nous l'eût point envoyé, s'il n'y eût vu l'intérêt de l'univers. La nature ne porte jamais rien, dans ce que nous voyons, qui ne concorde avec l'être vivant sous sa loi.

Voilà donc deux raisons pour lesquelles il te faut aimer ce qui t'arrive : l'une, que c'est pour toi que la chose s'est faite, et qu'elle était ordonnée pour toi, et qu'elle t'appartenait en quelque sorte, puisqu'elle était de tout temps avec ta destinée , en vertu des causes les plus antiques ; l'autre, que même ce qui arrive à chaque homme en particulier est cause du succès, de l'accomplissement des vues de celui qui gouverne l'univers, et, par Jupiter, de la durée même du monde. En effet, le tout lui-même serait mutilé , si tu retranchais la moindre des

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causes qui constituent son ensemble et sa continuité. Or, c'est en retrancher quelque chose, autant qu'il est en toi, que de montrer de la répugnance à te soumettre. C'est en quelque fagon retrancher l'accident du monde. (Id , v.)

Il faut vivre avec les dieux. C'est vivre avec les dieux que de leur montrer sans cesse une âme satisfaite de son partage, obéissant à tous les ordres du génie qui est son gouverneur et son guide : don de Jupiter, émanation de sa nature. Ce génie, c'est l'intelligence et la raison de chaque homme. (Id., v.)

Mets toute ta joie, toute ta satisfaction, à passer d'une action utile à l'État à une autre action qui lui soit encore utile, en te souvenant toujours de

Dieu.

J'adore l'être qui nous gouverne, je mets en lui tout mon repos, toute ma confiance.

Dans toutes choses, invoque le secours des dieux, et ne t'inquiète pas de savoir pendant combien de temps tu vivras ainsi : trois heures passées de la sorte suffisent.

Si les dieux ont délibéré sur moi et sur ce qui doit m'arriver, ils Tout fait avec sagesse. Un dieu sans sagesse n'est pas chose facile même à imaginer. Mais quel motif pourrait les avoir poussés à me faire du mal? Que leur en adviendrait-il, ou à cette communauté qui est l'objet de tous leurs soins ? S'ils n'ont pas délibéré en particulier sur moi, ils ont du moins décrété le plan général de l'univers. Ce qui m'arrive est une conséquence nécessaire de ce plan : je dois donc m'y résigner, le recevoir avec amour. (Id., VI.)

Embellis-toi de simpHcité, de pudeur, d'indifférence pour les choses qui tiennent le milieu entre la vertu et le vice. Chéris le genre humain. Obéis à Dieu : Dieu, dit le poète, fait tout par des lois.

Si les dieux me négligent, moi et mes deux enfants, il y a à cela même une raison.

Donne la joie aux dieux immortels et à nous. (Id., VII.)

L'homme qui connaît ses devoirs et qui a de la modestie dit à la nature, d'où viennent et où rentrent toutes choses : Donne-moi ce que tu veux ; reprends-moi ce que tu veux! Et il parle ainsi, non par fierté, mais par un sentiment de résignation et d'amour pour la nature. (Id., x.)

L'homme a un bien grand pouvoir, celui de ne rien faire autre chose que ce que Dieu doit approuver, et de recevoir avec résignation tout ce que Dieu lui départ.

Ou il y a dans le monde une nécessité fatale, un ordre inviolable ; ou bien c'est une Providence qu'on peut fléchir ; ou enfin il n'y a qu'un mélange produit par le hasard, sans cause modératrice. Si c'est une immuable nécessité, pourquoi lutter contre elle ? Si c'est une Providence qui veut bien qu'on la fléchisse, rends-toi digne de l'assistance divine. Mais s'il n'y a qu'une confusion pure sans nul modérateur, qu'il te suffise, au miheu de ce flot agité des choses, d'avoir en toi-même un esprit qui te guide. Que si le flot t'emporte avec lui, eh bien ! qu'il entraîne cette chair, ce souffle, tout le reste: il n'emportera pas l'intelligence. (Id., xii.)

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